Selon que vous serez puissant ou misérable… vous prendrez tous le train à tarif réduit !
Figurez-vous que j'ai, dans mon impressionnant réseau de relations, une personne riche. Attention, pas une personne à l'aise, aux revenus confortables,
propriétaire d’un bel appartement avec moulures dans le septième
arrondissement et d'une vaste maison de famille du côté de Deauville…
Non : une personne vraiment riche. De celles que l'ISF fait
doucement rigoler, tant le contournement de cet os à ronger fiscal pour
trotskyste ingénu est facile à organiser au-delà d'un certain niveau de
patrimoine.
Achats d’œuvres d’art, comptes off-shore, investissements dans les DOM-TOM : ça, c’est le B A BA. Tout le monde connaît. Et n’importe quel smicard qui toucherait le gros lot à l’Euro-Loto se ferait un devoir d’acheter son premier Picasso à Pointe-à-Pitre avec un chèque anglo-normand. Vous vous doutez bien, dans ce cas, que le gestionnaire d’un family office calculant en centaines de millions d’euros est censé être un poil plus créatif pour mériter son bonus de fin d’année…
Mais figurez-vous aussi que cette personne vraiment riche, vraiment très riche, n’est, finalement, pas si différente de vous ou moi. Comme vous, comme moi, elle perçoit des allocations familiales. Comme vous, comme moi, elle est titulaire d’une carte de réduction « Familles nombreuses » pour ses déplacements en train (enfin, pas tout à fait comme moi pour le coup, puisque je n’ai que deux enfants et qu’il en faut au moins trois pour bénéficier de la fameuse carte). Enfin, comme à vous, comme à moi, s’il lui prenait l’idée saugrenue d’envoyer sa nichée à l’université plutôt qu’à HEC, ça ne lui coûterait strictement rien.
Les exemples abondent, en fait, de ces mécanismes redistributifs fondés sur « l’égalité » et défendus avec une étonnante harmonie par les organisations aux projets les plus divergents. Associations catholiques ou communistes non-reconstruits, ils estiment tous que la cohésion nationale ne sera préservée qu’à cette condition expresse : tous égaux devant la munificence étatique !
La récente polémique sur la suppression de la carte de réduction SNCF, la cacophonie en cours sur la réduction des allocations familiales pour les parents d’ados, le débat récurrent sur l’augmentation des frais d’inscription à l’université semblent le démontrer : nous serions, collectivement, favorables à ce que ces avantages restent universels. Favorables à ce que l’Etat subventionne, de la même manière, au même niveau, celui qui prend le TGV en seconde et l’actionnaire de la compagnie qui fabrique ce même TGV. Evidemment, le très riche ne pourra plus prétendre à une Aide Personnalisée au Logement ou à une bourse d’écolier : ces machins-là fonctionnent déjà sous conditions de ressources. Il ne pourra même plus recevoir la traditionnelle allocation de rentrée scolaire désormais soumise à un plafond de revenus. Mais il continuera à jouir de cette tradition qui permet aux uns de s’acheter de quoi se nourrir et aux autres de renouveler leur iPod avec le même encouragement républicain à la perpétuation de l'espèce ― soit 274 euros par mois et par foyer de trois enfants.
Les soixante-dix millions d’euros permettant, bon an mal an, de réduire la facture ferroviaire des Français et de grever le budget de l’Etat, auraient probablement pu se transformer en une dotation de trente millions ne bénéficiant qu’aux plus modestes ― lesquels auraient même pu, dans la foulée, voir leur ristourne augmentée. « Ah mais ça, ça n’aurait pas été très égalitaire ! » se marre la personne très riche, vraiment très riche, de mon entourage. Non, effectivement, ça n'aurait pas été très égalitaire...
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