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lundi 16 juin 2008

Un peu de bon sens, nom de Dieu !

La victoire des nonistes irlandais n'est qu'un début. Et les élites enfermées dans leurs tours d'ivoire n'ont qu'à bien se tenir !

Bon_sens_2 Les Irlandais ont dit non. Il nous faut accepter le verdict des urnes, la voix de la démocratie, l'expression du droit à l'autodétermination des peuples souverains, la validité du jugement des vrais gens, le signal envoyé aux élites bruxelloises enfermées dans leur tour d'ivoire…

Enfin, ça c’est surtout le bullshit politicard avec lequel les ouistes dans mon genre sont censés accueillir les résultats du référendum de jeudi. Mais n'étant candidat à rien et représentant de personne, je répète la chose suivante : les Irlandais ont voté en égoïstes à la mémoire courte et les nonistes « de gauche » qui, en France, se réjouissent bruyamment, n’ont pas beaucoup de suite dans les idées. Le non irlandais est essentiellement un non de droite et ce n’est pas parce qu’il sert l’intérêt à court-terme d’une poignée d’idéologues qu’ils doivent s’en gargariser.

Mon sentiment, c’est un peu celui de Badinter ce matin sur France Culture : l’Union européenne est une sorte d’adolescent grandi trop vite et traverse l’une de ces crises brouillonnes dont les enfants gâtés sont coutumiers. La paix, la prospérité, le confort, tout ça, ça fait partie du paysage… On n’a plus besoin de s’en préoccuper, ça va de soi… Mais non, ça ne va pas de soi : ça se cultive, ça s’approfondit. Ou ça s’éteint.

La procédure référendaire appliquée à un traité pareil est de toute manière un travestissement de la logique démocratique — laquelle aurait été parfaitement respectée via un vote des parlementaires irlandais. Demander aux gens de se prononcer par oui ou par non sur un texte complexe, qu’ils n’ont évidemment pas lu mais dont ils ont entendu parler au bistrot, ce n’est pas de la démocratie, c’est de la démagogie.

Maintenant, les échecs en cascade — le non français, le non hollandais, le non irlandais — envoient peut-être un autre message, bien plus préoccupant. Celui de la fin de l’Europe comme processus permanent d’intégration d’un groupe de pays aux valeurs et à l’histoire communes. C’est possible. C’est flippant mais c’est possible. Mais je suis comme Badinter. Je ne veux pas croire ça. Les crises de croissance, ça finit toujours par passer.

*

Tiens, à propos de bêtise et d’ignorance, figurez-vous qu’une étrange surprise m’attendait ce matin sur mon bureau. Un magnifique cadeau dont je me demande par quel canal complexe il est parvenu jusqu’à moi. Il faut croire que mes prises de position à l’égard de la religion ne sont pas suffisamment claires pour tout le monde et que, chez les fondamentalistes, on me garde sur les listings avec optimisme. Bah, c’est surement ça, la foi…

Donc, que trouvé-je ce matin sur mon burlingue, entre la presse du jour et les invitations à découvrir le nouveau …… de ……… dans le cadre d’un déjeuner de presse chez ……….. ? Un gros colis cartonné recelant la dernière offensive littéraire d’Harun Yahya.

Vous avez peut-être déjà entendu parler de ce type, le leader d’une espèce de fondation basée à Istanbul et dont le projet est de diffuser la bonne parole créationniste à travers le monde (Harun Yahya lutte également contre les juifs et les francs-maçons, mais il s’agit de combats secondaires). L'homme avait déjà expédié l'an dernier à tout un tas d’établissements d’enseignement et de journalistes à travers le monde son Atlas de la création, luxueuse démonstration de l’inanité blasphématoire du darwinisme. Me voici désormais équipé du tome 2, un pavé de 800 pages et de 5 kilos tout en couleurs avec CD-Rom et communiqué de presse résumant le point central du projet en une seule phrase : « les espèces n’ont jamais changé ».

Harun Yahya, qui ressemble au méchant d’un film d'espionnage avec sa barbiche et son costume blanc, explique également que l’âge de pierre est une belle arnaque, que l’homme a toujours vécu dans une maison, qu’il a toujours cru en Dieu et qu’il utilisait déjà des outils modernes en acier il y a 550 000 ans !

Bon, mais tout ça n’est peut-être pas idiot. Après tout, on connaît la propension des élites installées dans leurs tours d’ivoire à nous faire gober n’importe quoi. Le darwinisme, l’archéologie, la biologie sont peut-être autant de conneries compliquées inventées pour tenir le peuple en soumission. Tiens, je propose un référendum sur la question. Aux vrais gens de trancher ce qui n'est jamais qu'une affaire d'opinion.

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jeudi 13 mars 2008

Le défi du jour : pratiquant mais pas croyant

Manger casher ou faire Kippour ? Eviter le bœuf le vendredi ou se confesser ? Faire le ramadan ou  visiter la Mecque ? Pour l'aventurier de la religion intégrale, c'est le menu, rien que le menu, mais tout le menu...

Bible Je découvre avec intérêt (via mon compère François Brutsch), l'histoire de ce journaliste new-yorkais ayant choisi de vivre, un an durant, en suivant les préceptes de la Bible. Tous les préceptes. Et des deux Testaments, par dessus le marché…

Ce type d’expérience n'est pas totalement original. Les exploits de quidams décidant de ne rien acheter de neuf (pour promouvoir la décroissance) ou de chinois (pour soutenir l’industrie locale) pendant quelques mois auraient même tendance à se multiplier outre-Atlantique. J'ai pourtant le sentiment que la démarche d’Arnold Jacobs est un peu plus impliquante que ces gimmicks pour consommateurs responsables. Bon, le gars avait bien quelques arrières pensées assez prosaïques en s'embarquant dans l'aventure : il en a tiré un livre qui est en train de devenir un best-seller et en avait déjà écrit un autre sur sa tentative de lecture des trente-deux volumes de l’Encyclopedia Britannica. Mais la manière dont il place les religieux de tous poils en face de leur inconséquence est assez réjouissante.

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samedi 16 février 2008

Malaise

La proposition de commémoration de la Shoah par les écoliers est stupide. Mais certaines des réactions qu'elle suscite sont carrément odieuses.

Classe_3 C'était à prévoir, les réactions d'hostilité à la dernière crétinerie de l'hyperprésident sont en train de me devenir encore plus insupportables que la crétinerie en question. Sur le fond, évidemment, comment faire autrement, tout le monde est d'accord : ce concept de l'adoption morale d'un enfant déporté par un élève de CM2 est à la fois absurde et malsain.

On se demande même comment une proposition aussi hallucinante n'a pas été étouffée dans l'œuf par l'un des innombrables conseillers de l'hyperprésident avant qu'elle ne soit proférée en public. Bah, c'est peut-être que les courtisans du premier cercle, à quelques semaines d'un changement d'organigramme que l'on annonce drastique, n'ont pas très envie de passer pour des fâcheux. Mais bon, la crétinerie a été émise et, j'en prends le pari, enterrée presque aussi sec. Que Guéant, Guaino, Soubie, Mignon ou Benamou ne soient plus capables d'alerter le boss sur l'impair qu'il s'apprête à commettre est une chose. Que la chute de température sanguine de Simone Veil soit sans effet sur lui en est une autre...

Mais que nous expliquent exactement les bonnes âmes au-delà de ce magnifique consensus psycho-pédagogique ? D'abord, que la suggestion de singulariser la Shoah n'est pas acceptable, les génocides arméniens et rwandais valant bien ce terrible (car tout le monde, à ce stade, reste d'accord pour trouver la Shoah terrible) épisode de l'histoire humaine. Ensuite, qu'à l'heure des expulsions de sans-papiers, on pourrait aussi bien apprendre le nom des enfants chinois ou maliens renvoyés vers leurs pays. Enfin, que les juifs feraient mieux de se faire oublier plutôt que de passer leur temps à remuer le couteau des chambres à gaz dans la plaie s'ils veulent vraiment en finir avec l'antisémitisme.

Tous ces points de vue sont parfaitement défendables et sont d'ailleurs défendus avec une extrême véhémence un peu partout ; j'ai beau avoir tendance à multiplier les liens dans mes textes, je ne me donnerai même pas la peine de vous mettre sur la voie ce coup-ci... Je prendrai toutefois le temps d'exprimer ma propre façon de voir.

D'abord, oui, la Shoah est singulière. Singulière en soi, et singulière dans le contexte français. L'histoire fourmille évidemment de génocides au sens d'une tentative d'extermination d'un groupe humain par un autre. Mais les Turcs, s'en prenant aux Arméniens, se sont « contentés » de massacrer ceux qui leurs tombaient sous la main, n'ont pas justifié ces massacres par la volonté de débarrasser l'univers d'une race démoniaque et, surtout, ne se sont pas organisés pour importer par convois entiers les Arméniens ne résidant pas en Turquie pour achever leur triste besogne. Les Hutus rwandais ne sont pas non plus partis à la recherche des Tutsis du Burundi, histoire d'alimenter les chaudières de leurs camps d'extermination. Et surtout, la France n'a pas, dans un cas comme dans l'autre, pris sur elle de livrer avec enthousiasme ses citoyens d'origine arménienne ou tutsie à leurs bourreaux. Bien entendu, on peut considérer le paroxysme d'une haine bimillénaire à l'égard des juifs et la contribution vichyste à la solution finale comme du business as usual sous le soleil ; on peut même estimer qu'accorder un caractère spécifique à l'obsession nazie revient à se lancer dans la « compétition victimaire »... On l'aura compris, ça n'est pas mon cas.

Second point, la comparaison récurrente entre les expulsions de sans-papiers et les déportations. Je conçois qu'il existe, parmi les membres de RESF ou chez les partisans d'une disparition des frontières nationales, des personnes qui, sincèrement, honnêtement, estiment que les difficultés économiques rencontrées en Chine ou en Afrique sont comparables à la combustion dans un four crématoire et que, par voie de conséquence, le refus d'une carte de séjour est superposable à la collaboration. Là-encore, ce n'est pas mon cas. Je subodore d'ailleurs que le nombre de ces bons samaritains inaccessibles aux aspects pratiques de leurs exigences est assez inférieur à celui des adversaires disons, plus stratégiques, du concept de politique migratoire.

Reste cet argument d'alimentation de l'antisémitisme par les juifs eux-mêmes, lesquels ne cesseraient, dans le but d'en profiter matériellement ou moralement, de se livrer à la fameuse « pornographie mémorielle » popularisée par un célèbre amuseur... Disons que ce raisonnement me semble à peu près aussi tenable que celui qui consisterait à expliquer à un descendant d'esclave qu'il commence à nous les briser avec ses commémorations de l'abolition de la traite négrière ― l'autre grande tragédie spécifique de l'histoire humaine selon moi.

Les Français juifs (comme groupe religieux ou, plus fréquemment, comme simples citoyens rattachés les uns aux autres par l'histoire et/ou la culture) n'avaient rien demandé à Nicolas Sarkozy. Et certainement pas de se livrer à cette nouvelle pitrerie démagogique sur leur dos. Faudra-t-il les blâmer de recevoir certaines des réactions des dernières quarante-huit heures comme autre chose qu'un légitime souci de protection enfantine ?

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jeudi 14 février 2008

Nous sommes cernés (mais nous ne nous rendrons pas !)

« Faith is believing something you know ain't true »
Mark Twain

Cerns Mon ami Michel B., sa croyance en l'existence d'une maladie appelée spasmophilie mise à part, est un authentique matérialiste. Pur produit de la méritocratie républicaine, diplômé d'une prestigieuse école d'ingénieurs, il exprime fréquemment l'idée que la religion, cet opium du peuple dont les ressorts ethno-sociologiques sont parfaitement connus, est un phénomène déclinant dont nous serons bientôt débarrassés.

Sa théorie est sympathique : le culte des morts de nos ancêtres en peaux de bêtes s'est progressivement complexifié, donnant naissance à l'animisme, aux philosophies orientales, aux polythéismes divers ainsi qu’au trio géhennique (si j’ose dire) judéo-christiano-islamique. Mais l’émergence d’une pensée rationnelle ne devant rien à la foi et tout à l'intelligence ― en parallèle d’une accumulation d’expériences sociales, politiques, scientifiques et historiques ― permet désormais de se passer du père Noël.

Sur le fond, nous sommes assez d’accord. Ce n’est pas le vieux bonhomme en costume rouge qui a mis le big bang sous le sapin, mais bien cette dream team hétéroclite d’expliqueurs du monde, de Voltaire à Darwin, de Rousseau à Kant, de Newton à Jefferson... Et il est assez logique qu’un Français du XXIème siècle auquel, enfant, sa maman lisait des extraits de la loi de 1905 pour qu’il s’endorme sans crainte d’être attaqué par le curé caché dans la penderie soit convaincu que l’homme nouveau est enfin aux commandes.

Le hic, c’est que cette conception des choses est à peu près aussi universelle que le découpage administratif d’un territoire en départements parsemés de préfectures et de sous-préfectures. Peut-être la France (et pourquoi pas, après tout) est-elle la base avancée de la civilisation. Peut-être sommes-nous, précocement, parvenus à dépasser les mécanismes évolutionnistes imposant le surnaturel comme ciment social d’Ushuaia à Djakarta, du Pliocène au Pléistocène. Peut-être... Mais force est de constater que tout le monde n’est pas d’accord avec nous.

Du milliard de musulmans dispersés sur la planète aux innombrables dénominations protestantes qui fédèrent les populations du Nouveau Continent ; du milliard d’hindouiste aux centaines de millions de bouddhistes, taoïstes ou shintoïstes ; du milliard de catholiques aux centaines de millions de pratiquants de religions tribales et autres membres de sectes, la résistance au rationalisme hexagonal donne l’impression d’être plutôt bien organisée. Et ce ne sont pas les nouvelles qui nous parviennent de « l’étranger proche » ― comme disaient les matérialistes d’obédience dialectique ― qui rassurent sur la diffusion de nos concepts décoiffants : en Hollande, pays de tolérance, on se débarrasse d’Ayaan Hirsi Ali pour éviter les ennuis ; en Espagne, pays de la Movida et du combat antifranquiste, on déroule le tapis rouge devant l’église de Scientologie ; en Grande-Bretagne, le patron de la religion nationale suggère l’introduction de la charia par commodité ; au Danemark, on reproche aux journaux de surréagir à la tentative d’assassinat d’un cartoonist « blasphémateur »...

Même chez nous, royaume de l'EDF et des Lumières, un chef d’Etat brouillon tente de faire oublier sa vie dissolue de soixante-huitard refoulé en ramenant la transcendance dans le débat politique. Oui, même chez nous, une certaine gauche enfermée dans la bien-pensance clame son indulgence relativiste pour les pires crapuleries dès lors qu’elles sont divinement inspirées... Mais mon ami Michel B. conserve sa foi (hé hé !) en l’inéluctabilité de la raison comme « sous-jacent » (pour parler comme un spécialiste des produits dérivés, autre espèce de matérialiste dialectique) de la civilisation moderne ― ignorant superbement l’agitation religieuse qui secoue le monde.

S’exprimant hier devant le CRIF, et revenant sur une cascade de déclarations sur le fait religieux dont on aimerait qu’elles émeuvent autant les journalistes de l’ORTF que l’arrêt de la réclame sur France 2, l’hyperprésident a cru rassurer en indiquant qu’il n’avait jamais dit que « la morale laïque était inférieure à la morale religieuse » mais qu’elles étaient « complémentaires » et qu’il était « bon de s'inspirer de l'une comme de l'autre » pour mieux « discerner le bien et le mal ». Moins radical que l'archevêque de Canterbury, Nicolas Sarkozy tiendrait donc plutôt du curé modéré, du partisan de l'enseignement parallèle de la biologie et du créationnisme, de la coexistence pacifique de valeurs, comment dire, différentes mais égales entre elles.

Hum, la bataille est peut-être perdue d'avance, si le roi du spin est convaincu de pouvoir remonter dans les sondages en faisant passer l'Etre suprême pour un copain de régiment. Mais il est grand temps de rappeler que la laïcité, pas plus que la démocratie, la liberté ou les droits des femmes ne sont des acquis intangibles mais bien des constructions fragiles à défendre constamment. Que ce soit contre les intégristes avoués ou leurs idiots utiles, d'ailleurs...

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PS : Puisque j'en suis à mentionner le discours présidentiel d'hier soir, un honorable correspondant me demande mon sentiment sur l'idée que « chaque enfant de CM2 puisse se voir confier la mémoire d'un enfant mort de la Shoah ». Tout à fait favorable à l'enseignement de l'histoire et au rappel permanent de la déportation de 76 000 Français juifs, je n'aime pas ces initiatives bidons inspirées par le spin plutôt que par la réflexion. L'affaire Môquet a déjà contribué à gadgétiser la résistance. Je n'aimerais pas que cette opération de sauvetage pré-électoral de l'UMP gadgétise la Shoah.

Les commentaires de lecteurs visibles sous l'article de libe.fr sur ce thème, comparant à nouveau la politique d'immigration et du gouvernement et les camps de la mort donnent d'ailleurs une bonne idée de la « qualité » du débat que cette histoire risque d'inspirer.

mardi 12 février 2008

Risk management

Aujourd'hui, bloc-notes plein de risque : « credit crunch » à la française, déçus du sarkozysme, charia à l'anglaise...

Kerviel_2 Comme prévu, l'affaire des subprimes ― qui n'est pas une crise des prêts à risque mais bien la conséquence de leur titrisation anarchique ― est en train de peser sur le marché français du crédit immobilier. Oh, pas au sens où des centaines de milliers de ménages seront jetés sur le pavé faute de pouvoir rembourser des échéances dopées par la hausse des taux : ces choses-là n’existent pas chez nous, réglementation du taux de l’usure et prêts capés obligent. Non : plutôt au sens d’un retour de nos banques à leurs habitudes frileuses.

Parce qu’ils se sont salement brûlé les ailes ― et continueront d’ailleurs de le faire avec la touchante naïveté d’un joueur de bonneteau ― sur leurs activités d’investissement, la Société Générale, le Crédit Agricole ou la BNP ont décidé de punir la clientèle de détail. Vous souhaitez acheter une maison ou un appartement mais vous n’êtes ni fonctionnaire, ni détenteur d’un apport personnel égal à 30% de la valeur du bien, ni capable de rembourser le capital en quinze ans ? Passez votre chemin. Le risque est trop élevé.

Il est vrai que confier 50 milliards d’euros sur dix-huit mois à un Jérôme Kerviel est prudentiellement plus raisonnable que de prêter 200 000 euros sur vingt-cinq ans à un Jean Dupont... Entre un contrat sur le DAX et un deux pièces à Montreuil, il faut savoir, hum, « arbitrager ».

*

Ce qui est amusant, avec les sondages, c’est qu’ils font émerger l’intéressante espèce des « déçus du sarkozysme », ces personnes qui, ayant voté pour l’hyperprésident, le découvrent soudainement inefficace, pusillanime, esbroufeur et manipulateur...

Si j’étais banquier, je refuserais de consentir un prêt immobilier à un déçu du sarkozysme, même fonctionnaire et doté d’un important apport personnel. Le risque est trop élevé.

*

Un qui a pris un vrai risque, c’est Rowan Williams, archevêque de Canterbury et, à ce titre, directeur de conscience d’une trentaine de millions d’anglicans. Après avoir prôné la possibilité, pour les musulmans britanniques, de s’organiser juridiquement sur les bases de la charia, le voici qui fait maladroitement machine arrière, assurant s’être mal exprimé tout en maintenant ses propos.

Espérons que notre propre commandeur des croyants, celui pour lequel seules l’espérance et la transcendance donnent du sens à la démocratie, ne sera pas séduit par la logique du prélat : « certains musulmans ne s’identifiant pas au système légal britannique », la mise en place de tribunaux confessionnels compétents pour les affaires de mariage, de divorce, d’héritage ou de relations commerciales améliorerait la cohésion sociale.

Sarkozy, tu es gentil, la loi de 1905, tu évites d’y toucher. C’est trop risqué.

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mercredi 19 décembre 2007

Alléluia, etc.

C'est bientôt Noël : je fais dans l'œcuménisme culturel.

Sainteustache« François X » (il s'agit du pseudonyme d'un prof de Lettres sarkozyste plutôt que d'une référence à l'hypothétique monarque d'une France uchronique), lorsqu'il commente ici, s'en déclare convaincu : je suis un catholique qui s'ignore. Une sorte de Lustiger du blog. Un closet-disciple.

Il se fourre le doigt dans l’œil jusqu’au coude mais, en ces temps de célébrations chrétiennes, apportons charitablement un peu d’eau tiède à son moulin... J’aime beaucoup les églises. Enfin, pas toutes les églises, puisque les machins récents type cathédrale d’Evry ne me font ni chaud ni froid et m'évoquent surtout les « megachurches » nord-américaines. Non, je donnerais plutôt dans le gothique, le costaud, le minéral, le taillé, l'ogive, la gargouille... Même le roman, trop sobre, et le baroque, trop chargé, me gonflent un peu. Donnez-moi du Notre-Dame de Paris, du Saint-Nicolas-des-Champs, de la basilique de Saint-Denis, mais gardez vos Major néo-byzantines, vos pâtisseries montmartroises, vos cubes Saint-Louis en béton brut !

Ma préférée du moment, d’ailleurs, c’est Saint-Eustache, l’église des Halles. Un énorme vaisseau de pierre plein de recoins dans lequel je me promène à l’occasion. Je ne me lancerai pas dans une description architecturale savante (j’en suis bien incapable, même si mon ami Emmanuel V. est censé me donner un cours un de ces quatre), mais j’en recommanderai tout de même la visite en insistant sur deux détails mineurs : d’abord, le remarquable triptyque de Keith Haring représentant la vie du Christ sur du métal brossé et, surtout, la délirante sculpture de Raymond Mason illustrant, sur un mode plaisamment grotesque, le départ des marchands de fruits et légumes lors du transfert des Halles à Rungis en 69.

Elles pourraient passer pour décalées en regard de la somptuosité du bâtiment, ces deux curiosités. Elles ne le sont pas : vérifiez par vous même.

*

J’aime bien les églises, et j’aime bien aussi ce que l’on peut y faire entre deux suppliques au Bon Dieu (auquel il vaut mieux s’adresser, dit-on, qu’à ses saints). Je viens donc, pour la seconde fois, de participer à l’espèce de karaoké messianique organisé chaque année par la cathédrale américaine de Paris (du gothique vaguement disneyen, mais du gothique tout de même).

L’idée générale : quatre solistes, un organiste et un chef d’orchestre, tous professionnels, accompagnent dans leurs efforts une flopée d’amateurs plus ou moins éclairés sur la première partie du Messie de Haendel (plus l’Alléluia final). Le résultat est évidemment assez moyen pour l’auditeur qui ne chante pas mais, pour les autres, c’est un vrai panard.

A ceux qui, comme moi, ne lisent pas la musique mais seraient tentés d’essayer un truc pareil, je recommande toutefois quelques répétitions avant le grand jour. Ca aide. Mais bon, vous avez le temps puisque vous l’avez loupé cette année.

Sur ce, amen et bon vent.

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vendredi 10 août 2007

Un intrus à Notre-Dame

Emouvant hommage à Jean-Marie Lustiger, ce matin. De toutes les religions monothéistes, l'église catholique reste la championne de l'événementiel.

Notre_dameLa responsable du service de communication de l'archevêché de Paris a commencé par m'envoyer paître après un rapide coup d'œil à ma carte de presse : « Vous êtes journaliste, ok, mais il fallait solliciter une accréditation à l'avance pour entrer dans la cathédrale. Et d'abord, pour quel journal travaillez-vous ? » Hum, visiblement, les choses étaient mal engagées. Sans accréditation préalable, mon appartenance à la rédaction de ......... risquait d’être perçue comme assez peu pertinente dans le contexte des obsèques de Jean-Marie Lustiger.

« Vous n’allez tout de même pas écrire un article sur le cardinal dans ......... ? » a-t-elle encore lâché, méfiante. J’ai bredouillé que non, évidemment, mais que je souhaitais vivement assister à la cérémonie et que j’écrirais sans doute quelque chose ailleurs, dans une publication de province dont j’ai inventé le nom. Lui expliquer que mon compte-rendu finirait sur un blog aurait été trop compliqué : elle m’aurait vraisemblablement demandé ce qu’était un « blog », tout ça, et j’aurais moi-même été assez ennuyé pour répondre d’une façon propre à faire son éducation en la matière.

Mais elle a fini par se laisser amadouer par mon air de chien battu, me confiant un badge officiel en indiquant, l’index levé : « Je ne devrais pas, vous savez. Regardez tout ce monde, là-dehors... Ils auraient bien voulu entrer aussi et j’ai été obligée de refuser l’accès à tout un tas de gens, y compris d’autres journalistes... » Le précieux sésame pendu autour du cou, je l’ai remerciée chaleureusement et je me suis engouffré dans Notre-Dame, sur les talons d’une kyrielle de ministres et d’académiciens et sous les regards de la foule agglutinée derrière les barrières métalliques installées sur le parvis.

L’idée d’assister aux obsèques de Lustiger m’était venue le matin même, les réactions à la disparition de l’ancien archevêque de Paris m’ayant conduit à réfléchir au parcours de ce juif-catholique un temps présenté comme papabile. Il faut dire que je n’étais pas le seul à avoir improvisé ce déplacement, Nicolas Sarkozy lui-même ayant spontanément interrompu ses vacances américaines pour lui rendre « un ultime hommage », comme on dit. Bon, l’effort était moins confondant de mon côté, avouons-le, pédaler du Père Lachaise à Notre-Dame n’étant pas exactement comparable à une double traversée de l’Atlantique en vingt quatre heures.

N’empêche, l’hyperprésident, votre serviteur, quelques centaines de VIP, autant de membres du clergé et de représentants d’organisations diocésaines allaient se retrouver ensemble, sous les voûtes de la magnifique cathédrale gothique rendue universellement célèbre par Walt Disney. C’est qu’elle s’y entend, l’église de Rome, dans le genre « pompes et circonstances » ! C’est même ce qui m’agacerait le plus à son sujet, ce côté spectaculaire, chichiteux, inutilement sophistiqué que les protestants ont laissé tomber en même temps que la transsubstantiation.

Pour autant, à quelque chose malheur est souvent bon et ce goût du décorum, s’il oblige les prélats à se déguiser comme les chamanes aztèques des albums de Tintin, a tout de même produit les plus beaux édifices religieux monothéistes qui soient — ni les temples réformés, ni les synagogues, ni même les mosquées (pourtant fréquemment hors concours) n’arrivant à la cheville des paquebots de pierre commandités par nos amis en robes pourpres. Enfin, c’est une question de goût, n’est-ce-pas ?

Mais le problème, avec les obsèques d’une personnalité, c’est justement ce côté... « obsèques de personnalité », ce parfum de funérailles people. Et à voir les deux-tiers du gouvernement prendre place sur les travées les plus en vue, là sous le nez du papalement patronymé Monseigneur Vingt-Trois, à observer l’air pénétré de François Bayrou, de Jean-Paul Huchon, de Bernadette Chirac ou de, hum, Brice Hortefeux, on en vient fatalement à s’interroger sur les motivations de cette présence : « photo opportunity » ou chagrin sincère ? Service commandé ou démonstration du respect dû à ce drôle de zigoto touché par la grâce ? Mais poser la question, c’est quasiment y répondre. Jean-Marie Lustiger était effectivement un people, un spécialiste de la communication (il fut l’initiateur de Radio Notre-Dame et de la chaîne de télévision KTO), et il est logique que le ban et l’arrière-ban de la politique ait eu l’occasion de le fréquenter — voire de l’apprécier — au fil des ans.

Et moi-même, tiens, aurais-je seulement eu l’idée d’entrer dans cette église pour les obsèques du père Machin-chose ? Me serais-je débrouillé pour faire du gringue à la communicante de l’archevêché pour assister à une messe d’hommage au cardinal Trucmuche ? La réponse est non, bien entendu, même si, à l’inverse de Nicolas Sarkozy ou de François Fillon, mes chances d’être sur la photo restaient faibles. Je ne sais toujours pas, à vrai dire, ce que je venais faire dans cette église. Je ne sais pas non plus comment je me suis retrouvé, coïncidence troublante, intégré au groupe de porteurs de kippas de la famille Lustiger, venus prononcer le Kaddish — la prière juive des morts — de leur cousin apostat.

Sans doute étais-je curieux de la manière dont s’organiserait cette étonnante cérémonie syncrétique ; curieux de la façon dont le successeur du défunt commenterait le parcours de ce dernier ; curieux, enfin, de l’accueil que réserverait l’église à la petite troupe de rescapés des camps à l’accent bizarre honorant Aaron plutôt que Jean-Marie... Mais, on l’a vu, les catholiques touchent leur bille, en « événementiel ». Et de psaumes en homélie, de grandes orgues en projection d’encens, de processions en lectures des Evangiles, l’émotion monte et avec elle l’idée que le bonhomme avait effectivement découvert quelque chose, ce jour de 1940 où il a décidé de rejoindre la Nouvelle Alliance. Las, ça ne dure pas longtemps, l’émotion. Un coup d’œil à ma droite, où Christian Estrosi se cure le nez l’air absent et André Santini jette des regards inquiets vers le boss (« Hé, patron, je suis là moi aussi, hein ! »)  ; un coup d’œil derrière moi, où Jean-Paul Huchon semble à deux doigts de piquer un roupillon... Et la magie retombe : mécréant je suis entré, mécréant je ressortirai.

Je reste tout de même sous le charme du personnage que l’on enterre aujourd’hui, dont le portrait qu’en font les gazettes, autant que l’homélie prononcée par Mgr Vingt-Trois, laisse transpirer la complexité et le caractère d’électron libre pas toujours contrôlable... Clairement, il n’était ni le père Machin-chose, ni le cardinal Trucmuche et il est fort possible qu’au sein des estrades réservées aux gradés en soutane, tous les souvenirs de lui ne soient pas si heureux et qu’il ait parfois été perçu comme un intrus, avec ses histoires de judéo-christianisme et de pont entre les religions, ses manières cavalières, etc. Bah, pure spéculation, évidemment — et de la part d’un intrus authentique, pour le coup.

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lundi 06 août 2007

Jean-Marie Lustiger et l'occasion manquée

Le premier pape juif depuis Pierre, ça aurait eu de l'allure... La concomitance de la mort de Jean-Marie Lustiger et du retour du « juif perfide » dans la liturgie catholique, en revanche, est moins enthousiasmante.

LustigerJean-Marie Lustiger est mort dimanche, et avec lui la possibilité de voir s'assoir, une fois encore, un juif sur le trône papal. D’autres occasions se présenteront sans doute mais, depuis Pierre, elles n’ont pas été si fréquentes. De surcroît, l'arrivée d’un homme aussi intimement concerné par l’aboutissement de deux mille ans d’antijudaïsme à la tête de l’église catholique aurait pris un sens tout particulier — sens que n’aura pas la désignation éventuelle d’un converti confortable des siècles à venir.

Aaron Lustiger en 1926, l’ancien archevêque de Paris a vu disparaître la quasi-totalité de sa famille dans les camps nazis. Une tragédie d’ailleurs sans lien direct avec sa conversion, antérieure de deux ans à la déportation vers Auschwitz de sa propre mère. Je n’ai pas grand-chose à dire de ses motivations sur ce point : il évoquait volontiers une « révélation » et je ne vois guère comment aborder un événement pareil sans sombrer, en toute incompétence, dans l’analyse d'une pathologie ou la description d'une crise mystique. Etre juif ou catholique, dès lors qu’il s’agit de croire en un Dieu tout-puissant créateur de toutes choses, n’est pas antinomique et passer d’une foi à l’autre ne me semble pas un obstacle si grand qu’il ne puisse être surmonté (une fois ces broutilles sur la nature divine du Christ évacuées, évidemment)...

Ce qui m’intéresse davantage, c’est plutôt la manière dont, toute sa vie durant, Lustiger a choisi de s’auto-désigner comme « juif chrétien », ne présentant jamais sa conversion comme une rupture mais bien comme une nouvelle étape de son parcours religieux. Ce n’est pas anodin. Le projet d’une conversion de tous les juifs comme préalable au retour du Christ sur Terre est une vieille lune. Et Jésus lui-même aurait exprimé l’idée qu’il n’y ait plus « ni juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre » dans la nouvelle alliance. Jean-Marie Lustiger, pour sa part, a préféré jouer les ponts, les truchements, entre deux religions sœurs, voire mère et fille, à la manière des Nazaréens d’hier ou des farfelus syncrétiques des « Juifs pour Jésus » d’aujourd’hui. Il l’a fait en tenant compte du rôle déterminant de l’église de Rome dans la fabrication du juif comme déicide ; dans l’élaboration du statut d’exception ayant donné naissance à la caricature du juif âpre au gain et sournois ; dans la propagation des clichés négatifs dont la Shoah fut le climax logique...

L’idée qu’il ait été régulièrement présenté comme papabile, soit comme potentiellement éligible à la fonction suprême dans la hiérarchie catholique, est donc intrigante — du point de vue du clergé comme de celui de l’intéressé. Le christianisme est issu du judaïsme, OK. Jésus lui-même était un rabbin remarquable, OK. Mais l’arrivée d’un Nazaréen à Rome aurait été l’occasion d’un bouleversement théologique bien plus surprenant que les aménagements « à la marge » de Vatican II en matière de relations entre juifs et catholiques.

L’ancien aumônier de la Sorbonne n’a pourtant pas eu ce destin et sa disparition au moment même où la « perfidie » des juifs, voire « le voile qui couvre leur cœur » font leur grand retour dans la liturgie officielle risque de faire regretter cette occasion manquée.

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lundi 08 janvier 2007

Le retour de Dieu

Si Dieu n'existe pas, quel est ce vieux barbu qui frappe à la porte avec tant d'insistance ― les armes à la main ?

DieuRichard Dawkins serait probablement étonné d’apprendre que son dernier livre, The God Delusion, m'a été offert à Noël par ma belle-sœur. Que ce vade-mecum de l'athéisme puisse être considéré, par une catholique pratiquante, comme un moyen acceptable de célébrer la naissance de Jésus est en effet assez surprenant. Mais c’est sans doute que ma belle-sœur conserve de sa formation en biologie, outre un abonnement au New Scientist, un intérêt suffisamment vif pour la nature des choses pour ne pas se satisfaire des explications cosmogoniques de son directeur de conscience...

Pour autant, Richard Dawkins n’aurait que faire de ces justifications, l’évolutionniste en chef de l’université d’Oxford n’ayant qu’un respect limité pour les esprits censément rationnels affirmant concilier démarche scientifique et croyance en un Dieu « personnel » créateur de toute chose, observateur attentif de nos misérables existences et réceptif aux suppliques adressées à ses différents collaborateurs.

J’appartiens à la même catégorie que ce professionnel du rappel du caractère hautement improbable d’une responsabilité divine dans la Création. Sur l’échelle de 1 à 7 dont il est le promoteur, et dont le premier degré implique une foi sans équivoque, je me situerais du côté du 6 ― soit l'échelon sur lequel se trouvent rassemblés les athées nominaux conservant une micro-place au doute.

Car enfin, et en dépit de l’appel à l’hypocrisie du pari de Pascal, il est devenu délicat, pour quiconque fait le choix de « penser », de feindre d’ignorer Darwin, entre autres, pour conserver une chance de séjourner au paradis. Démontant, les unes après les autres, les aberrations inhérentes à tout discours religieux, Dawkins s'insurge d'ailleurs violemment contre la faiblesse morale des « savants » qui sacrifient, trop souvent encore, leur sens critique à la paix des ménages (Des noms ! Des noms !).

Il n’aurait aucun sens de reprendre ici, un à un, les arguments d’un homme pragmatique et plein d’humour, rien de véritablement nouveau, au sens d’une éventuelle « révélation » laïque, n’étant à découvrir au long des 416 pages de ce livre. Disons seulement qu'ils viendront conforter les libres penseurs érudits, éclairer les athées intuitifs, troubler les agnostiques et faire s’étrangler de rage les croyants de toutes obédiences (catholiques, musulmans, juifs ou adorateurs de la licorne rose invisible...).

Mais en dépit de l’agacement de Dawkins pour la faiblesse de ceux qui, sous nos latitudes, affectent d’adosser leurs valeurs à des mythes à peu près aussi valides que celui de la petite souris ou du père Noël, l’athéisme, à ses différents degrés, reste un phénomène assez peu répandu. Si peu répandu, même, qu’il revient à un second auteur de signaler à quel point la God Delusion demeure la norme.

C’est le job d’Eli Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël en France, dont les neuf thèses sur le fait religieux, le fondamentalisme et ses conséquences terroristes (Les Religions meurtrières), viennent rappeler à un Occident largement sécularisé à quel point le reste du monde ne rêve ni d’une « Fin de l’histoire » au sens d’un bonheur démocratico-matérialiste, ni d’une coexistence harmonieuse des modes de vie sur la planète. Une vérité particulièrement difficile à entendre dans une France convaincue de l’universalité de son modèle laïque.

Attention, il ne viendrait jamais à l’idée de ce spécialiste des conflits religieux à travers les siècles de désigner l’Islam comme singulièrement violent face à d’autres dogmes plus gentillets les uns que les autres. Et s’il est effectivement raisonnable de s’inquiéter de l’islamisme comme idéologie issue de l’Islam et prônant la violence, c’est plutôt à un réveil à la réalité du monde tel qu’il va que Barnavi nous invite. Un monde où, encore une fois, la religion dénoncée par Dawkins comme une vaste fumisterie reste, que nous le voulions ou non, l’un des premiers moteurs de l’humanité, en Europe comme ailleurs. Clairement, même s'il n'existe pas, God is back. Et il est en colère.

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lundi 18 septembre 2006

Benoît XVI, les fanatiques et les idiots utiles

Je ne pensais pas écrire quoi que ce soit sur la non-histoire du discours du pape, mais l’éditorial découvert ce matin dans Libération mérite d’être commenté. Il serait dommage, en effet, que cet admirable exercice de sophisme politiquement correct n’ait pas le retentissement qu’il mérite...

Pape_1Lorsque j’ai appris, vendredi dernier, en fin de journée et via les dépêches de Yahoo actualités, que le pape avait proféré je ne sais quelle insanité à l’égard de l’Islam, je me suis demandé quelle mouche avait piqué cet homme intelligent et cultivé, dont l’approche intellectuelle de la chose religieuse me parlait davantage que le militantisme émotionnel de son prédécesseur. Après tout, même un mécréant de mon espèce est en droit d’être attentif à ce que le directeur de conscience de centaines de millions de catholiques à travers le monde pense de ceci ou de cela. Et dans un pays où il revient au service public audiovisuel, chaque dimanche matin, d’offrir ses ondes aux différents crédos   Libre Pensée comprise   le débat cultuel rattrape fatalement le débat tout court.

Je me suis donc mis en quête du discours original du « souverain pontife », comme on dit, afin de juger par moi-même de la nature des insultes émises à l’encontre de nos cousins musulmans et j’avoue avoir eu du mal à y retrouver la terrible agression suggérée par les agences de presse. Dans un texte de nature universitaire ― ce qui est bien le moins puisqu’il avait été préparé au bénéfice des chercheurs et enseignants de l’université de Ratisbonne ― Benoît XVI s’essayait plutôt à évoquer la relation entre la foi et la raison, le croisement des héritages grecs et chrétiens ou la capacité de la science à interroger le fait religieux. Rien de bien méchant, en vérité, dans ces propos hâtivement  réduits par les analphabètes de Reuters et de l’AFP à une citation décontextualisée d’un empereur byzantin du XIVe siècle (citation d’ailleurs qualifiée d'« étonnamment abrupte » par le pape lui-même).

Une non-histoire, donc, fondée sur un texte de théologien dense et complexe mais accessible à qui veut bien prendre le temps de le lire et, en tout état de cause, impossible à transformer en diatribe antimusulmane. Sauf à être, évidemment, à la recherche d’une nouvelle opportunité de conflit interreligieux...

Mais, et je l’écrivais au début de cette note, c’est davantage aux commentateurs prétendument informés que j’ai envie de m’en prendre, et plus spécifiquement à l’idiot utile de garde ce weekend à Libération, lequel s’est fendu d’un éditorial réminiscent du dialogue tenu par le général Custer et son guide indien dans Little Big Man au sujet d’un canyon à traverser ou à contourner (tant pis pour les non-cinéphiles). Chargé de cogner sur le curé en chef, Jean-Michel Thénard effectuait la démonstration suivante :

  • le pape n’a rien dit de répréhensible ;
  • un passage de son texte est cité hors contexte ;
  • les fanatiques sont à la recherche de prétextes pour encourager la colère des musulmans ;
  • le pape est donc coupable d'avoir prononcé un discours que des fanatiques peuvent déformer pour déclencher un choc des civilisations ;
  • le pape ferait mieux de la fermer...

Je ne vais pas m’amuser à déconstruire cet édito phrase à phrase. Bien moins sophistiqué que le discours de Ratisbonne, il pourra être directement consulté par les esprits les moins subtils et jugé pour ce qu’il est. Je me permettrais pourtant de me demander si, ultimement, les apôtres du politiquement correct ne sont pas aussi dangereux que les fanatiques religieux dans ce genre d'affaire, leur capacité, sous couvert d’objectivité et de réflexion raisonnable, à faire entrer la logique des barbus dans la pensée courante étant plus qu'inquiétante.

Chez l'esprit simple de Lahore ou de Téhéran, la parole de tel ou tel mollah suffira toujours à déclencher une colère aussi frustre que sincère. Sous nos latitudes, il revient aux Jean-Michel Thénard et consorts d'habiller d'arguments à trois sous le principe d'un encadrement de la liberté d'expression et de la réflexion complexe au nom d'une hypothétique préservation du calme et de l'harmonie. Mais avec les uns comme avec les autres, ce n'est pas la démocratie qui gagne.

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