Racisme et antisémitisme

jeudi 05 mars 2009

Suisse : cachez ce minaret que je ne saurais voir

L'extrême-droite suisse veut interdire la construction de minarets, pas assez couleur locale. Les clochers survivront-ils à cette vision de l'architecturalement correct ?

Oskar Freysinger Moi, je suis un peu comme Caroline Fourest : je me méfie de Tariq Ramadan. Avec cette espèce de BHL musulman, dont la barbe bien taillée remplace la chemise blanche comme punctum barthésien dans les magazines people, on ne sait jamais vraiment si c'est du lard ou du cochon… Intellectuel honnête ou faux nez des nostalgiques du califat, je réserve mon jugement. Il faut dire qu'il est difficile à cerner, le dandy genevois. Appeler à un moratoire sur la lapidation des femmes adultères, est-ce une reconnaissance en creux de cette barbarie ou plutôt le moyen de faire avancer le schmilblick à moyen terme ? Et suggérer que la question palestinienne est essentiellement une question religieuse, est-ce un appel au choc des civilisations ou une forme de pragmatisme ?

Délocalisé quelques jours au bord du lac Léman, je suis, au moins ponctuellement, tenté de lui accorder le bénéfice du doute. La Suisse est en effet sur le point d'organiser un référendum sur l'érection de minarets et il est bon qu'elle puisse s'adosser à un Tariq Ramadan pour bousculer un Oskar Freysinger, le député d’extrême-droite anti-mosquées à l’origine d’une pétition sur ce thème en Romandie. Enfin, quand j’écris « anti-mosquées », il s’agit évidemment d’un raccourci : l’homme politique valaisan, s'il n'est pas très subtil dans l'expression de son racisme, préfère insister sur les problèmes esthétiques posés par les tours d’appel à la prière pour l’harmonie architecturale helvète et marteler qu’en Arabie Saoudite, on n'a pas le droit non plus de construire des cathédrales ou des synagogues…

Hum, difficile de faire plus primaire comme opposition à la construction de lieux de culte pour la troisième religion de Suisse (les musulmans représenteraient 4% de la population). Et l'Arabie Saoudite en modèle démocratique, c’est assez inédit. D'autant plus qu’il ne s’agit pas précisément d'équiper jusqu’au moindre petit village fleuri des alpages : au dernier décompte, on ne recensait d’ailleurs que quatre minarets dans tout le pays et il n’est pas encore nécessaire de remettre à jour les catalogues de cartes postales histoire de rester en phase avec les skylines islamisées de Genève ou de Zurich.

Réunis mardi soir par la Télévision Suisse Romande, frère Tariq et cousin Oskar cherchaient donc à convaincre leurs concitoyens de voter « comme il faut » en novembre prochain (les minarets sont de simples édifices religieux pour l’un ; ils préfigurent le remplacement prochain des curés et des pasteurs par des imams pour l’autre). Bon, comme Caroline Fourest, je réalise que Ramadan est avant tout un fin politique, parfaitement conscient des défis que représente la transformation d’une société majoritairement blanche, conservatrice et chrétienne en melting-pot multiculturel et multiethnique. Son attitude « circulez, il n’y a rien à voir : l’arrivée d’un grand nombre de musulmans en Suisse n’est pas différente de celle des Italiens ou des Portugais dans le passé », parce qu’elle fait l'économie d'une pédagogie des transformations concrètes qui s’annoncent, est donc particulièrement agaçante.

De fait, elle renforcerait même la suspicion à l'égard de cet universitaire qui assure que c’est en tant que lecteurs du Coran que les musulmans doivent aborder le conflit israélo-palestinien, mais qui reste infichu de comprendre les angoisses du Suisse moyen... Car c'est qu'il n’a pas tort d'avoir peur, l'Helvète lambda. Il n’a pas tort de craindre que son petit paradis prospère et conformiste soit menacé d’évolution — une évolution dont la démographie religieuse n’est finalement qu’un aspect assez mineur, entre le réchauffement de la planète, le soja dans le chocolat et la fin du secret bancaire.

Mais bon, comment ne pas se sentir terriblement « ramadien » en écoutant un Le Pen à catogan expliquer à son contradicteur, en substance, que son passeport n’en fait pas un Suisse authentique. Qu’il y aura toujours un « eux » et un « nous ». Que les musulmans ne vont pas se contenter de construire des minarets mais qu’ils finiront pas imposer la charia à tout le monde, patati patata... Qu’ils seront les fossoyeurs d’une égalité des sexes et de droits des homosexuels dont on subodore que le bonhomme, dans d’autres circonstances, pourfendrait avec autant de vigueur que n'importe quel ayatollah…

Oui, la Suisse se transforme et Oskar Freysinger fait tout son possible pour l'en empêcher, un peu comme ces bonnes âmes qui bloquent la construction d’une grande mosquée à Marseille depuis des décennies à coups d’arguments urbanistiques en carton-pâte. Mais à tout prendre, la visite du musée de la cathédrale Saint-Pierre de Genève serait un excellent moyen de faire avancer ses thèses : on y trouve en effet une maquette de la cité au VIe siècle, ainsi qu’une reproduction de l’église de l’époque sans clocher ! Et pour cause, les chrétiens de l’époque n’en avaient pas encore inventé le concept, ne commençant que bien plus tard à massacrer le capital architectural de la Suisse gallo-romaine.

Clairement, s’il souhaite vraiment convaincre les électeurs de la menace que présente l’édification de minarets pour l’avenir culturel et esthétique du pays, c’est un référendum pour la démolition des clochers d'églises qu’il doit exiger. Sa lutte contre l’obscurantisme religieux serait toujours aussi pathétique, mais elle gagnerait en cohérence.

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mardi 10 février 2009

Un « Ben Gaudin » pour Marseille ? Chiche !

Le Pen s'inquiète de l’arrivée d'un « Ben Gaudin » à la mairie de Marseille. Les Marseillais, eux, s'en réjouiraient peut-être.

Aboutaleb Le Pen semble avoir fait un bide, l'autre jour, en présentant l'arrivée d’un « Ben Gaudin » quai de l'Hôtel de Ville comme une perspective effrayante. Mais il serait dommage de mettre le manque d'intérêt du public ou des médias pour cette énième provocation minable au seul crédit de la ringardisation terminale du borgne...

C'est certain, il n'y a plus grand monde pour prêter attention au chef d’un parti d’extrême-droite longtemps présenté comme le chien dans le jeu de quilles de la politique française : le populisme a changé de camp et le tribun à la mode s’appelle désormais Besancenot, charge à lui de faire vibrer les salles à coups de slogans aussi binaires que faciles à comprendre. Mais ce qui rend le bide lepéniste vraiment intéressant, en fait, c’est la comparaison qu’il force à établir entre Marseille, grande cité portuaire en déclin, et Rotterdam, grande cité portuaire en développement.

La deuxième ville des Pays-Bas vient justement de se doter d’un maire d’origine marocaine, Ahmed Aboutaleb, au grand dam des lepénistes du cru. Ce travailliste, plus blairiste que fabiusien, est en effet une excellente incarnation du multiculturalisme à l’européenne, une sorte de Barack Obama batave. Ancien ingénieur, un temps journaliste, il est le cauchemar de ceux qui prédisent en s'arrachant les cheveux le remplacement progressif des grands blonds en sandales par des petits bruns en babouches. Car qu’Aboutaleb, un musulman pratiquant, défende la laïcité avec la même ardeur qu’un membre du Grand-Orient de chez nous n’émeut guère ces derniers : leur allergie est une allergie « générique », pas « spécifique ». Et l’échevin rotterdamois natif de Beni-Sidel pourrait bien se convertir au protestantisme et se shooter à la tulipe que ça n’y changerait rien.

On se prend pourtant à rêver qu’un cousin d’Aboutaleb, installé sur l'Huveaune plutôt que sur la Meuse, s'avise de prendre le relais des Gaudin et autres Guérini dont Marseille est la propriété depuis que Gaston Defferre leur en a confié les clés. Un cousin d’Aboutaleb auquel les petits arrangements entre amis, les connivences avec des syndicats archaïques et les amitiés avec un patronat préhistorique seraient, comment dire, étrangers. Un Aboutaleb à la fois pro-business et social, conscient des atouts de sa ville mais sans indulgence pour les pratiques d’un autre âge. L’un de ces diplômés d’école de commerce basanés et tentés par la politique qui, lorsque le sterling valait encore quelque chose, avaient plus de chance de décrocher un poste en or à la City qu’un stage non rémunéré à la RTM.

Marseille n’est pas une ville qui a besoin de changement : c’est une ville qui a besoin d’un bouleversement. Clairement, le remplacement de Jean-Claude Gaudin par Jean-Noël Guérini est à peu près aussi susceptible de revitaliser le Rotterdam français que l’arrivée de Christian Poncelet à la résidence des Hespérides de Neuilly a de chances d'offrir une seconde jeunesse à ses compagnons de belote. Alors un Aboutaleb, euh, un Ben Gaudin sur le Vieux-Port, n’en déplaise au borgne, il faudra trouver autre chose pour terrifier les Marseillais...

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dimanche 11 janvier 2009

Faux frères et vrais amis

Les militants sincères de la cause palestinienne ont bien plus besoin des juifs que des antisémites. Quand s'en rendront-ils compte ?

Manif Il y aurait vraisemblablement plus de juifs dans les manifs anti-bombardements de Gaza si le débat n'était pas constamment pollué par l'équation sionisme = nazisme, voire par l'antisémitisme patent d'une partie des « amis » des Palestiniens. Croyez-le si vous le voulez — ou si vous le pouvez compte tenu du poids et de la patine de sa caricature —, mais les valeurs fondamentales du judaïsme sont la justice et l'empathie et il est tout simplement stupide de prétendre que l'opération militaire israélienne du moment ait la moindre dimension culturelle ou même « religieuse ».

Il y aurait plus de juifs dans les manifs sans l'hommage appuyé de certains au Hamas, donc, mais le fait est qu'ils étaient déjà nombreux, samedi après-midi, à battre le pavé parisien en compagnie de quelques dizaines de milliers de personnes horrifiées par le bilan de deux semaines de canonnade. Entre l'Union Juive Française pour la Paix (UJFP), dont l'enthousiasme auto-flagellateur est parfois agaçant, l'Union des Juifs pour la Résistance et l'Entraide (UJRE), les « femmes en noir » ou les petits groupes d'étudiants israéliens de Paris promenant leurs pancartes artisanales le long du boulevard des Filles du Calvaire (peut-on être plus pertinent ?), ils avaient fait le plein. Enfin, pas vraiment : manquaient tout de même à l'appel les ados pacifistes du Hachomer Hatzaïr. Mais il faut dire qu'ils s'étaient copieusement fait tabasser en 2003 et que leurs parents leur avaient peut-être demandé de rester devant la télé pour cette fois...

Ce désir de manifester son opposition aux bombardements « en tant que juifs » n'est d'ailleurs pas forcément du goût du laïque que je suis. J'ai déjà du mal avec le CRIF, qui assure parler pour les 600 000 Français juifs quand il représente péniblement les adhérents d'une poignée d'associations de bienfaisance, alors les gens qui s'adressent au monde « en tant que juifs », hein... C'est ainsi, pourtant, et c'était également « en tant que juifs » que des gens se sont battus pour les droits civiques des noirs aux Etats-Unis, ont lutté contre l'apartheid en Afrique-du-Sud et ont milité pour l'indépendance de l'Algérie. Alors, à tout prendre, et s'il faut vraiment que l'individualiste hors-usinage que je prétends être soit « représenté » par quiconque, autant que ce soit par des types qui n'aiment pas que l'on fasse pleuvoir les bombes sur la tête de civils sans défense.

Mais je n'avais pas besoin d'être représenté par les uns ou par les autres ce coup-ci, ayant choisi de me joindre au défilé en personne, histoire d'exprimer ma propre indignation sans intermédiaire. J'étais d'ailleurs un peu appréhensif, ni mes souvenirs des manifs anti-guerre en Irak, ni l'annonce de la présence de Jean-Marie Le Pen, Dieudonné ou Kemi Seba n'étant faits pour me rassurer. J'avais tort, et cette manif n'avait pas grand chose à voir avec la démonstration cathartique de haine antijuive qu'elle promettait de devenir. Ni le borgne, ni le père de sa filleule, ni l'amateur de développement séparé n'avaient en effet été autorisés à venir se pavaner devant les caméras et, à la limite, il y avait plus de juifs que de partisans du Hamas (ou du Hezbollah puisque j'ai du mal à distinguer les différents drapeaux verts à kalachnikov) dans ce cortège étonnamment hétéroclite !

Même les petits cons masqués qui, entre deux caillassages de bus, croient sublimer la vacuité de leur violence en attaquant des synagogues ou en agressant des écolières, étaient en sous-nombre et, surtout, observés avec colère par la plupart des manifestants. Des manifestants plutôt calmes, mesurés, tout simplement désespérés par la situation. Tout comme moi. Tout comme les gens de l'UJFP ou de l'UJRE. Mais aussi tout comme les personnalités juives qui, en France ou ailleurs, prennent la mesure du drame et dénoncent l'absurdité et le court-termisme de la stratégie israélienne.

J'imagine bien que leur présence aux manifs — et la mienne, ça va sans dire — n'aura qu'assez peu d'impact sur la suite des opérations : le gouvernement israélien se préoccupe rarement du point de vue de libéraux européens qui, à Paris ou à Londres, prodiguent avis et conseils depuis leur fauteuil. Il serait pourtant attentif à un retournement de l'opinion de la majorité des juifs de la diaspora, dont la sympathie naturelle va vers ceux qui souffrent mais qui hésitent à se retrouver associés aux négationnistes, aux partisans de la destruction d'Israël et aux opportunistes dont la cause palestinienne est devenue l'alibi.

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mercredi 17 septembre 2008

Caricature (de défense)

La liberté d'expression ne se négocie pas. Elle peut pourtant être défendue avec un poil de subtilité, ce que Daniel Leconte ne sait pas faire.

Leconte Ce qu'il y a d'assez ennuyeux avec « C'est dur d'être aimé par des cons », le documentaire que Daniel Leconte consacre au volet français de l'affaire des caricatures de Mahomet, c'est qu'il s'agit d'un mauvais film. Oui, d'un mauvais film. Manifestement convaincu de ne s'adresser qu'à des gens qui, comme moi, ont soutenu Charlie Hebdo dans son combat pour la liberté de blasphémer, le réalisateur promène sa caméra du palais de justice à la rédaction du journal avec la balourdise d'un éléphant dans un magasin de porcelaine.

Ok, nous sommes d'accord, il était du devoir des contributeurs d'un magazine satirique et irrévérencieux tel que Charlie de prendre fait et cause pour leurs homologues scandinaves. La liberté d'expression ne se négocie pas et il serait terrible de ne pas pouvoir faire subir aux fanatiques en djellaba les outrages quotidiennement infligés à leurs cousins en soutane. Mais ne pouvait-on trouver d'autres moyens de rendre compte du procès ayant opposé Philippe Val au CFCM (Conseil Français du Culte Musulman) ? Je veux dire, des moyens plus subtils que cette espèce d'ode à Saint-Georges terrassant bravement le dragon de l'obscurantisme ?

Leconte réussit le tour de force de me mettre, deux heures durant, mal à l'aise dans mon soutien jusqu'alors inconditionnel à un journal que je respecte et à un éditorialiste que j'apprécie. Et il faut vraiment qu’apparaisse Abdelwahab Meddeb trente secondes à l’écran pour saisir ce qu’aurait pu être ― mieux, ce qu’aurait dû être ― un retour serein sur un débat complexe. Témoin à décharge, l’intellectuel tunisien ne peut en effet s’empêcher d’évoquer son trouble devant quelques uns des fameux dessins du Jyllands Posten ― Mahomet à turban explosif en vedette.

Je relis d’ailleurs à peine ce que j’avais écrit à l’époque de leur reprise dans Charlie : sans en renier une virgule, je regrette vivement de ne pas être allé plus avant dans la réflexion sur, non pas la liberté d’expression per se, mais plutôt les motivations et la responsabilité d’un dessinateur satirique. Francis Szpiner, avocat du CFCM, avec ses manières patelines de ténor du barreau, insiste justement, dans le film, sur la nature clairement raciste des lettres d’insultes qui lui ont été adressées pendant l’instruction, rappelant à Val qu’il n’aurait certainement pas apprécié de tels appuis. Et l'on se doute bien de l’allure des appuis en question…

Encore une fois, qu’il faille se battre pour la liberté d’expression est une évidence. Mais l’on peut bien dessiner toutes les caricatures que l’on voudra sans pour autant faire l’impasse sur ce qu’elles représentent effectivement comme sur la façon dont elles seront reçues une fois dans les kiosques. A Charlie, l’équipe s’était immédiatement mobilisée autour de l’idée que les dessins danois n’étaient pas racistes mais simplement anti-cons, anti-intégristes, anti-poseurs de bombes. Et sans doute l’étaient-ils essentiellement. Mais ils étaient aussi autre chose et peut-être était-il maladroit de donner le sentiment d’adhérer sans réserve à un sous-texte raciste. De l'épouser sans distance.

Il serait d’ailleurs difficile de ne pas faire un parallèle avec « l’affaire Siné » de cet été, puisqu’elle concerne le même hebdomadaire. Ainsi, je n’ai moi-même plus aucun doute sur les connotations antisémites de la petite phrase sur la « conversion » du fiston Sarkozy : l’amalgame juif-pouvoir-argent par un type doté d’un passif pareil est sans ambigüité et rien n’est moins convaincant que le remplacement du mot juif par protestant ou bouddhiste pour démontrer le contraire. Que je sache, ni les protestants ni les bouddhistes n’ont été massacrés par millions il y a soixante ans au nom de ces amalgames.

Mais parce que je ne me suis pas élevé contre le droit de Siné à exprimer ses préjugés, mais bien en faveur du droit pour un patron de presse de ne pas les diffuser, je me rends désormais bien mieux compte du décalage qui existe entre la défense générale d’un principe et la défense de celui qui en fait un usage gênant (au minimum). Rétrospectivement, j’aurais donc préféré voir Philippe Val reproduire les dessins au lieu de les publier. Et il me semble que c’est sur cette énorme nuance que le débat aurait pu se situer dans un prétoire et dans un film. Les barbus seraient restés en colère, auraient brulé le même nombre d’églises et de drapeaux danois, mais Abdelwahab Meddeb n’aurait peut-être pas été troublé exactement de la même manière. Daniel Leconte, à presque deux ans d’intervalle et autant de temps pour la réflexion, ne pouvait-il pas s’en rendre compte en montant son film ?

En tout cas, quittant la salle de projection et jetant un dernier coup d’œil à l’affiche de Cabu, je me suis demandé si certains spectateurs n’en viendraient pas, agacés, à se dire qu’il est parfois presque aussi dur d’aimer des cons que d’être aimé par eux… Oh, mais je dois caricaturer un peu, là.

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mercredi 30 juillet 2008

Pour en finir avec Siné

« Just when I thought I was out, they pull me back in ! »
Michael Corleone, The Godfather III

Michael_corleone Promis, c'est la dernière fois et après je n’en  parle plus ! Enfin, disons que j'essaierai de ne plus en parler… Les remugles de l'affaire Siné ne vont tout de même pas nous pourrir tout l'été, merde !

Donc, juste un truc minuscule vu dans Libé ce matin, dans un portrait pleine page de l’homme du jour. Citant un Philippe Val « en pétard », Eric Favereau nous alerte, nous lecteurs, sur un presque « dérapage » du directeur de Charlie Hebdo : « Rendez-vous compte, pas un journaliste non-juif qui me soutient. » Evidemment, Val n’a pas tout à fait raison, même si, à l’inverse de Siné, je ne suis pas capable de dresser la liste des circoncis qui mènent le monde lors des meetings d'Euro-Palestine. Mais il n’est pas totalement à côté de la plaque non plus : s’il n’y a presque que des juifs pour dire ce qui est blessant pour les juifs, pendant que le bureau politique de la vraie gauche se réunit pour décréter qu’il faut circuler parce qu’il n’y a rien à voir, on a un problème… Et le constater, cher Eric Favereau, ce n'est pas être « pas loin de déraper »...

Ces derniers jours, et suite aux deux-trois papiers que j’ai écrit ici sur cette histoire, on m’a reproché d’être hostile à la liberté d’expression. C’est faux et Siné peut bien dessiner toutes les croix gammées sur tous les murs qu’il veut, je reste partisan de la liberté d’expression la plus complète. Mais je veux pouvoir qualifier ses préjugés de préjugés en retour, sans que l’on vienne me dire que c’est ma liberté d’expression qui gêne la sienne. Je crois aussi, comme journaliste et comme responsable d’une rédaction, qu’il n’est pas anormal de proposer à un pigiste d’aller exercer ailleurs si son talent particulier le place en opposition avec les valeurs de son journal — y compris lorsqu'il est dans les murs depuis le Big-Bang et qu’il considère que quiconque a un jour fait autre chose de sa vie est un usurpateur. Un journaliste n’est pas un simple employé de bureau (et je n’ai rien contre les simples employés de bureau) mais quelqu’un qui engage moralement toute une équipe et juridiquement son directeur de la publication.

On m’a aussi reproché de ne pas voir que ce que subissent les juifs était désormais sans commune mesure avec ce que subissent les noirs ou les Arabes en termes de discriminations et de préjugés. Mais c’est une évidence que je n’ai jamais contesté. Simplement, je vois mal en quoi le fait d’être devenu numéro trois ou numéro quatre, voire même numéro cinq, sur la liste des « pas comme il faut » implique qu’il faille fermer sa gueule au risque de brusquer les imbéciles et les inventeurs de la « concurrence mémorielle » — ce concept aussi bidon que dieudonnesque, directement traduit du farrakhanisme, et qui vise surtout à fabriquer des communautés pour mieux les dresser les unes contre les autres.

Enfin, on m’a reproché de concentrer mes tirs sur un antisémitisme de gauche « résiduel » en oubliant son pendant de droite, ce à quoi j’ai répondu que dénoncer le racisme du FN tenait surtout de l’enfoncement de portes ouvertes. En tout état de cause, la lecture écœurante de centaines de commentaires « progressistes » sous les éditos en ligne de Laurent Joffrin, commentaires tous plus siné-esques que n’importe quelle chronique du vieux schnock, n'allait pas me laisser de marbre. Des réactions de la même eau sont-elles visibles sur le site de Minute ou de National Hebdo ? Franchement, je ne suis même pas allé vérifier.

Je n’aime pas passer mon temps à parler de ces questions qui essentialisent désespérément un blog et son auteur. Je veux parler d’autre chose, de politique, de culture, de sport, de ceci ou de cela. Le plus dur est donc d’avoir à se dire, comme Michael Corleone dans le Parrain III, à chaque fois qu’un Siné ou un Dieudonné dépose son tas d’excréments sur le trottoir devant ma porte, « Just as I thought I was out, they pull me back in ! ».

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lundi 28 juillet 2008

« Ô vous, frères humains… »

D'accord, Val, Joffrin, BHL & Cie sont d'affreux supporters du sarkozysme et de la mondialisation ultralibérale. Mais prendre le contre-pied de ce qu'ils disent par principe a-t-il un sens ?

Thinkdifferent_3 J'avais conçu une petite stratégie visant à m’éclairer sur ce qui se passe dans la tête des vrais gentils lorsqu'ils réagissent comme un seul homme à une affaire d’antisémitisme « présumé ». Après tout, si les juifs sont systématiquement accusés, en cas de tabassage ou de dérapage cartoonesque, d’imaginer la menace qu’ils dénoncent, on peut se demander si les réflexes inverses ne sont pas également sujets à caution.

Profitant — si j’ose dire, car l’on connaît notre propension à profiter — de l’affaire Siné-Val et de son déluge de réactions convenues (« La chronique de Siné n’était absolument pas antisémite ; Val, Joffrin et toute cette clique de social-traîtres démontrent à nouveau qu’ils prennent leur ordres auprès de l’hyperprésident ; les juifs passent leur temps à dénoncer un antisémitisme inexistant au risque de provoquer un antisémitisme réel… »), je me suis promené sur quelques blogs emblématiques de la gauche authentique à la recherche d’une réponse à mes interrogations. De ma balade documentaire, je suis revenu bredouille.

Comprenons-nous bien et évacuons immédiatement tout malentendu : je ne pense pas que les auteurs de ces blogs aient eux-mêmes été élevés au jus de Drumont. Je les crois généralement sincères dans leurs prises de positions — prises de positions toutefois induites par une grille de lecture de l’univers où les rôles ont été distribués une fois pour toute entre bons et méchants, opprimés et oppresseurs, victimes et bourreaux… Mais je les espère aussi, dans un certain nombre de cas, suffisamment intelligents pour être accessibles au doute et à la remise en question ponctuelle du dogme lorsque des arguments concrets sont proposés.

A un blogueur dissertant sur « La fabrique de l’antisémitisme », hommage rendu au texte d’un second blogueur titré de la même manière, j’ai d'ailleurs demandé comment, par quel mécanisme précis, la dénonciation d’un antisémitisme imaginaire finirait par générer de l’antisémitisme réel. Et en quoi le fameux conte du petit berger qui criait au loup, constamment cité en référence dans ces affaires, est ici pertinent. Que je sache, le berger farceur, lorsqu’il se fait boulotter, n’invente pas le loup, lequel ne vient vraisemblablement pas lui rendre visite pour venger une réputation ternie par une série de fausses alertes. Non, il vient le dévorer parce qu’il est un loup, et que les loups, au moins dans les légendes, mangent les petits bergers qu’ils aient de l’imagination ou pas.

Dans le contexte de l'antisémitisme fantasmé que signalent les blogs de la vraie gauche, j’ai donc de la peine à comprendre comment des clampins n’ayant jamais eu le moindre préjugé à l’égard des juifs pourraient réviser leur façon de penser et se mettre subitement à croire, en vrac, à l’authenticité du Protocole des sages de Sion et au contrôle de la presse ou de la finance internationale par les juifs. Une réponse m’est bien proposée, mais elle est loin de me satisfaire : une dénonciation trop bruyante de l’antisémitisme pourrait provoquer la dérive de gens « mal-informés », voire le réveil d’un antisémitisme « latent ». En d’autres termes, des ignorants, agacés par les hurlements des juifs, se verraient malgré eux poussés à l’antisémitisme et de vrais antisémites pourraient se mettre à afficher ouvertement leur haine…

Admettons. Je reste incapable de saisir le lien de cause à effet tant qu’il ne m’est pas clairement décrit, mais admettons… Cela-dit, cet embryon de réponse à ma question en appelle une autre : faut-il alors continuer à combattre l’antisémitisme, et toutes les formes de discriminations et de racisme, ou préférer rester silencieux sur ces thèmes afin d’éviter de réveiller les racistes « latents » et de pousser les « ignorants » à les imiter ? Et clairement, si l’évocation d'un antisémitisme imaginaire provoque ce genre de choses, quid de la dénonciation de l’antisémitisme réel ? Fait-elle courir les mêmes risques et ne faut-il pas, alors, s’interdire de dénoncer préjugés ou discriminations en permanence pour éviter de brusquer les idiots et les racistes ?

Je ne le pense pas. Et j’espère que les gentils authentiques ne le pensent pas non plus (ou pas encore). « Bah, répondront ces derniers (oui, je sais, je fais les questions et les réponses, ça n’est pas convenable), à quoi bon ces interrogations puisque c’est précisément d’antisémitisme imaginaire que nous parlons ? » « Hum, rétorquerai-je alors dans la même veine autiste, quand avez-vous admis, pour la dernière fois, qu’il existait de l’antisémitisme réel ? Je veux dire, depuis la fermeture des camps de concentration ? Et d’ailleurs, puisque toutes les dénonciations de l’antisémitisme sont désormais perçues comme de la stratégie ou de la paranoïa, quelle est votre définition de l’antisémitisme contemporain ? »

Dieudonné, jusqu’à ce qu’il s’acoquine clairement avec Le Pen, passait pour une victime. Ses sorties, que les juifs étaient à près seuls à qualifier d’antisémites, étaient lues à l'extrême-gauche comme autant de critiques légitimes du sionisme, des « négriers », de la finance, bla bla bla... Seront-elles réévaluées à la lumière de son rapprochement d’avec l’extrême-droite ou faut-il incriminer les juifs irresponsables l’ayant poussé dans les bras du borgne ? Siné, lorsqu’il tient les propos que je découvre à peine mais que Joffrin rappelle aujourd’huiJe suis antisémite et je n’ai plus peur de l’avouer. Je vais faire dorénavant des croix gammées sur tous les murs. Je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s’il est propalestinien. Qu’ils meurent. ») et dont les dérapages conceptuels sont tout de même aussi fréquents que préoccupants, doivent-ils nécessairement être lus comme participant simplement du débat sur le conflit israélo-palestinien ? La confusion entretenue sur les rapports des juifs avec l’argent et le pouvoir n’est-elle pas l’un des ressorts traditionnels de l’antisémitisme et n’est-elle pas, au moins implicitement, présente dans la chronique sur le mariage du fils Sarkozy ?

J’ai déjà écrit ici que la dénonciation de l’antisémitisme pouvait, parfois, être l’enjeu d’une stratégie ou même d’une perception exagérée de phénomènes anodins. Mais le développement d’une théorie de la disparition de l’antisémitisme traditionnel fondé sur ces vieux préjugés est très troublant. Comme l'est l’avalanche d’arguments visant à démontrer, à chaque événement, qu’il ne s’est rien passé, que rien n’a été dit, que rien n’a même été suggéré. Que Val est un salaud. Que Joffrin, est aux ordres. Que BHL est un menteur. Qu’un antisémite, c’est un type avec un crane rasé et des rangers, point. Que l’antisémitisme n’existe pas à gauche. Et surtout, que s’élever contre le discours anti-juif revient forcément à sombrer dans la « concurrence mémorielle » inventée par les Dieudonné et consorts...

Camarades gentils, êtes-vous encore accessibles au doute ?

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Note : le titre de cette note est emprunté à un livre d’Albert Cohen dont je recommande la lecture à tous, gentils modérés ou gentils authentiques.

vendredi 25 juillet 2008

Un samedi à la plage

A Naples, quand deux petites filles se noient, tout le monde s'en fout. Est-ce que c'est déjà comme ça chez nous ?

Naples_2 Il y a bien longtemps que les journaux de sans-abri, à Paris, sont devenus le business exclusif des Roms. Vous vous baladez dans la rue, vous montez dans un métro, bing, voici qu'apparaît une bonne femme sans âge en fichu et jupe de paysanne balkanique qui vous colle sa méchante brochure en papier recyclé sous le nez. Et parce que ce canard n'a pas le moindre intérêt, avec ses mots-fléchés pour crétins ou ses adresses de restaurants pompées dans le Figaroscope, mais surtout parce que vous commencez à en avoir soupé, de ces Gitans roumains qui enlèvent le pain de la bouche des vrais pauvres et font désordre sur les trottoirs, c'est tout juste si vous prenez le temps de lui balancer un coup d'œil méprisant. Dans la rue, vous passez votre chemin. Dans le métro, vous la contournez pour aller vous asseoir en prenant bien garde à ne pas la frôler : on ne sait jamais, avec ces gens...

C'est qu'ils sont sales, non, les Roms ? Ils vivent dans des campements pourris sous les passerelles d'autoroute, élèvent leurs gosses sur des matelas récupérés dans des décharges et leur apprennent à mendier ou à faire le sac des voyageurs du RER. Ils ne travaillent pas, ne savent ni lire ni écrire et le seul vague talent qu'on puisse leur reconnaître, c'est de savoir jouer Hava naguila à l'accordéon. Oui, Hava naguila... Franchement, on se demande d'où ils sortent ça, ces pouilleux. Mais au final, parce qu'il se sont fondus dans le paysage, on finit par ne plus les détester activement. En fait, on les déteste dans l'indifférence, comme on déteste les pigeons qui dégueulassent les statues des squares et se disputent les restes de hamburgers près des poubelles des MacDo.

Ça doit être un peu comme ça aussi à Naples, où les Roms sont presque aussi nombreux qu'à Bucarest et construisent leurs bidonvilles près des montagnes d'ordures que Berlusconi va enfin faire enlever, maintenant qu'il a repris l'Italie en main. Alors les Napolitains, on comprend bien qu'ils fassent comme nous, qu'ils les détestent dans l'indifférence. Tiens l'autre samedi sur la plage de Torregaveta, deux crasseuses de onze et douze ans, habillées comme leur mère, avec ces nippes pour hippy des années soixante-dix, se sont débrouillées pour se noyer. A-t-on idée, aussi, d'aller se baigner en jupe à fleurs, surtout lorsqu'on ne sait même pas nager.

Mais heureusement que les Napolitains y sont habitués, aux conneries des Roms. Des heures durant, les petits cadavres recouverts d'une couverture sont restés allongés au milieu des familles à glacières et crème solaire protection 50. Hé quoi, ça prend du temps de faire venir les secours, la mairie, les pompiers, je ne sais quoi... Et puis ça n'aurait pas servi à grand chose de foutre en l'air son samedi parce que deux gitanes se sont noyées. Ça n'allait pas les ramener, hein ? Bon, il y a quand même une controverse, certains journaux expliquent que des Napolitains se sont sentis concernés, que les photos sont trompeuses, avec ces histoires de grand angle et de perspective... Que les familles à glacière et crème solaire protection 50 n'étaient finalement pas installées si près des corps... Va savoir. En tout cas, ce qui est certain, c'est que ces gens-là ne sont pas comme nous, qu'ils sont crades et ne savent même pas s'occuper de leurs gosses, qu'ils les laissent aller seuls à la plage alors qu'ils ne savent pas nager. A croire qu'ils s'en foutent, de leurs gosses. La femme dans le métro avec son journal sans intérêt, les petites filles avec leurs jupes balkaniques, qu'est-ce qu'on y peut ?

Elles s'appelaient Cristina et Violetta, elles n'avaient que onze et douze ans mais savaient déjà tout de nos clichés et de nos préjugés. Elles sont mortes.

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jeudi 17 juillet 2008

Vieux schnock

Siné n'est pas antisémite, mais anachronique. Et les journaux ont le droit de ne pas publier ce qui ne leur convient pas.

Sin J'ai hésité (pas longtemps) avant d'écrire quelque chose sur l'affaire Siné, dernier ajout en date au dictionnaire permanent de l'antisémitisme. Chaque nouvel « événement » de ce genre  permettant aux uns et aux autres de redéfinir, et la réalité, et la dimension spécifique du phénomène, le risque existe de lasser les lecteurs avec lesquels je suis (j'imagine qu'il y en a) sur la même longueur d'onde sur ce sujet. De toute manière, ne pas s'exprimer serait de l'auto-censure et s'il faut s'imposer de telles contraintes, autant ne plus rien écrire du tout.

Siné est une sorte de dinosaure dans le monde de la BD et du dessin de presse. Il dessine depuis le tout début des années cinquante ce qui en fait le contemporain, toutes choses égales par ailleurs, d'un Chaval ou d'un Jacques Faizant plutôt que celui d'un Cabu ou d'un Plantu — et a fortiori de n'importe lequel des jeunes Turcs qui travaillent aujourd'hui à Charlie-Hebdo. Tiens, Siné, lui, c'est à France-Dimanche qu'il a débuté. Je me demande si Malingrëy ou Lefred-Thouron ont même déjà entendu parler de France-Dimanche...

Mais il a surtout été de tous les combats progressistes exigeant un minimum de véhémence et de poings brandis. Il a été tour-à-tour anticolonialiste, antimilitariste, anti-impérialiste, anticapitaliste, anticlérical, bref, anti tout ce qui méritait de l'être lorsqu'on est au coup de crayon ce que Jacques Vergès — un temps son avocat — est à « la défense de rupture ». Rien ne le résume mieux, en fait, que ces citations de Pierre Desproges que je découvre avec un bel à-propos sur Wikipedia (ah ! Formidable outil, ce Wikipedia !) :

« Vous êtes de ces pacifistes bardés de grenades et de bons sentiments prêts à éventrer quiconque n'est pas pour la non-violence ».

Ou encore : « Siné possède la particularité singulière (bonjour les pléonasmes) d'être le seul gauchiste d'extrême-droite de France. »

Donc, mon point de vue sur la question du jour, c'est que Siné n'est pas un antisémite mais plutôt une sorte de fanatique du bien, un homme tellement convaincu de la justesse de ses causes qu'il accepte régulièrement de mettre son goût pour la non-violence sur pause le temps de casser tous les oeufs possibles pour obtenir l'omelette idéale... Il n'a rien contre les juifs eux mêmes, mais les déteste cordialement autant qu'il déteste les musulmans, les catholiques, les bouddhistes, les flics, les membres du PS (mention spéciale pour les membres du PS), les députés, les journalistes, les présidents de la République, la République, les Américains, les Russes... Les juifs, à vrai dire, c'est à peine s'il pense à eux lorsqu'il écrit que le fils Sarkozy épouse une héritière juive pour accaparer sa fortune !

Non, il pense surtout au méchant président de la République, à son méchant fils, à la méchante héritière d'une dynastie de méchants commerçants en méchant électroménager. Et en même temps qu'il y pense, il garde en tête tous les opprimés de la planète, ceux qui, d'une manière ou d'une autre, ne sont jamais que les victimes des présidents et des vendeurs de machine à laver. Il suggère à l'occasion que les vendeurs de machine à laver sont parfois juifs, et donc que les juifs sont parfois méchants. Disons que c'est une incidence, comme on entend désormais.

De fait, si ces qualificatifs ne démolissaient pas quelque peu l'idée que notre homme n'est pas antisémite, je dirais qu'il est une sorte de célinien ou d'ADG-ien « de gauche ». Un authentique anar « à la française » un poil anachronique, dont l'attitude et les prises de positions sont progressivement devenues illisibles par des gens qui ne savent même plus de quoi il parle ou à quoi il se réfère. Ça ne veut pas dire qu'il n'ait pas le droit de dessiner et d'écrire ce qu'il veut (personnellement, si l'on me chargeait d'une révision constitutionnelle, je proposerais sans doute quelque chose comme le premier amendement américain), mais ça signifie certainement que Charlie-Hebdo a le droit de ne plus imprimer les divagations d'un vieux schnock aux références trop datées. Surtout si aucun rédacteur en chef n'y jette un vague coup d'œil avant qu'elles ne se retrouvent en kiosque.

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lundi 30 juin 2008

Petite approche talmudique de l'antisémitisme

Si s'inquiéter de l'antisémitisme relève, soit de la paranoïa, soit de la stratégie, quel moyen reste-t-il aux juifs de s'inquiéter de l'antisémitisme ? (Attention : texte un peu long qui, lu en diagonale, sera fatalement compris de travers)

Book Lorsqu'un juif s'inquiète de l'antisémitisme, deux reproches distincts lui sont couramment adressés — parfois simultanément. On peut l'accuser d'être paranoïaque, c'est-à-dire d'être tellement à l'écoute de ses propres fantasmes qu'il n'est plus capable d’observer sereinement la réalité ; on peut aussi lui faire observer qu’il est parfaitement conscient de l’inanité de son inquiétude et qu’il cherche seulement, dans le cadre d’une stratégie hautement sophistiquée, à dédouaner l’État d’Israël de ses turpitudes...

Enfin, ça, c’est lorsque la question de l’antisémitisme est évoquée hors du contexte confortable de l’extrême-droite. Qu’un groupe de skinheads vandalise le carré juif d’un cimetière et le tollé est considéré comme convenable. Pas par tout le monde, évidemment — les skinheads n’ont malheureusement pas que des ennemis — mais disons que la réprobation est alors quasi-universelle. Maintenant, que le même juif évoque « l’antisémitisme des banlieues », c’est-à-dire l’antijudaïsme culturel de la tradition islamique coloré de références mal-digérées à la question palestinienne, et les choses prennent une autre tournure. Cet antijudaïsme-là, parce qu’il fait intervenir trop de paramètres complexes, parce qu’il rend confuses les notions de victimes, d’opprimés, d’oppresseurs, etc. n’est plus aussi légitimement dénonçable. Mais j’y reviendrai.

Sur le reproche de la paranoïa (et il est évident que je ne m’adresse pas ici à ceux qui, quoi qu’il arrive, considèrent que les juifs sont une engeance maléfique et corrompue dont il convient de se débarrasser), qu’est ce qui peut bien pousser un type comme moi, à l’aise dans ses baskets laïques, à peu près aussi concerné par la nourriture casher qu’un moine bouddhiste par une côte de bœuf bien saignante, à réagir au moindre signal douteux ?

D’abord, la conscience d’appartenir, nolens volens, à un groupe humain que l’histoire à singularisé pour son malheur. Je ne vais d'ailleurs pas redérouler ici la genèse et les formes diverses de l’antisémitisme à travers les siècles : je l’ai déjà un peu fait dans un autre article et, puisqu’il est acquis que je ne m’adresse pas à des fans d’Alain Soral, je partirai du principe que le lecteur sait deux ou trois choses de la discrimination et des persécutions subies par les juifs à peu près partout où ils sont (ou ont été) présents. Donc : la conscience d’appartenir à un groupe humain régulièrement transformé en bouc émissaire par les pouvoirs religieux et/ou politiques, dont l’émancipation et les droits civiques, dans ce pays, dans mon pays, appartiennent à l’histoire récente et qu’un plan d’extermination industriel a bien failli faire disparaître de la planète il y a quelques dizaines d’années.

Mais tout ça, c’est du général. Car il y a aussi du particulier dans cette histoire. Du particulier tout frais, comme la suppression de la nationalité française de mes parents — alors enfants — pendant la guerre et leur expulsion de l’école publique (et leur accueil subséquent par une école catholique). Du particulier comme leur sauvetage in-extremis de l’envoi dans les camps de la mort par l’arrivée des Américains en Algérie — où ma famille avait la chance de se trouver en 1942. Du particulier comme les pogroms ayant provoqué la fuite, à travers toute l’Europe, de mes arrières grands-parents maternels russes. Du particulier comme l’exil forcé, en 1962, de juifs pour la plupart favorables à l’indépendance algérienne et installés dans les pays du Maghreb depuis, au minimum, 1492

Est-il vraiment inconcevable, dans ce contexte d’une double-mémoire générale et particulière, d’être attentif à tout ce qui peut ressembler à un signe avant-coureur d’une situation dix fois, cent fois répétée ? Pas au point de rechercher les opportunités de se ronger les sangs, bien entendu, mais bien assez pour ne pas se satisfaire d’une tirade sur la violence banale de notre terrible société ultralibérale lorsqu’une synagogue brûle à Marseille, que des tombes sont retournées à Carpentras où qu’un Ilan Halimi est torturé et assassiné à Paris. « Mais l’antisémitisme dont vous parlez n’existe plus, voyons, assurent pourtant, et elles sont authentiquement sincères, les bonnes âmes. Ces démons ont été largement exorcisés. L’Allemagne nazie, Vichy, l’affaire Dreyfus, tout ça, c’est de l’histoire ancienne ! Allez : cette fois-ci, c'est la bonne ! » Sans doute, mais je n'en constate pas moins que, si le passé est effectivement le passé, ni les Français juifs, ni les Allemands juifs n’auraient pu croire une seule seconde, en 1930, à ce qui devait leur arriver dix ou douze ans plus tard. Non, l’inquiétude n’est pas de la paranoïa. L’inquiétude, même mesurée, même contrôlée, est un réflexe. Supprime-t-on un réflexe ? Et un réflexe de survie, par-dessus le marché ?

Mais je voudrais en venir à ce second reproche, à l’idée que les juifs brandissent la question de l’antisémitisme par stratégie, cherchant à déconsidérer le discours antisioniste par assimilation à son pendant antijuif. Manifestement, c’est le cas de certains : que ce soit en France ou en Israël, cet amalgame est parfois pratiqué, permettant de disqualifier une opposition légitime au sort fait aux Palestiniens. A contrario, les antisémites authentiques utilisent d'ailleurs un mécanisme identique pour maquiller leur haine des juifs en combat politique — manœuvre à la source des fameuses alliances rouge-brun qui empoisonnent l’atmosphère et neutralisent le débat.

Les juifs de la diaspora, c’est un fait, sont majoritairement attachés à Israël. Mais ils n’ont pas envie d’y vivre, puisqu’ils n’y vivent pas. Ils n'acceptent pas non plus la présence de colons en Cisjordanie, puisqu’ils sont pour la plupart favorables à la création d’un État palestinien et se placent dans la perspective d'une paix négociée. Au final, et à l'exception de ceux d'entre eux qui assignent à Israël une dimension mystique, ils gardent de ce pays grand comme un timbre-poste l’idée d’un ultime refuge en cas de malheur — l’adresse d’un vague cousin qui pourra toujours vous accueillir s’il faut à nouveau faire sa valise, en quelque sorte… Donc, oui, fatalement, tout débat sur la résurgence — réelle, supposée, exagérée — de l’antisémitisme en France intègrera l’existence d’Israël en toile de fond même si l’argument d’une « tactique », au sens de l’élaboration consciente d’un antisémitisme imaginaire, est un procès d’intention sans fondement, sinon écœurant.

Un vrai problème, c’est la nature nouvelle de l’antisémitisme en France, et l’effacement progressif de la figure lepéno-célinienne au profit de « l’antisémite arabe ». Bon, j’ai bien conscience de friser l’inacceptable en parlant d’un « antisémitisme arabe ». D’abord parce que les petits malins se précipiteront pour expliquer que les Arabes étant eux mêmes des sémites, ils ne sauraient développer ce genre de phobie : je les laisse se documenter sur l’origine d'un concept qui n'a pas grand chose à voir avec les divisions linguistiques des populations moyen-orientales (ça leur donnera l’occasion de se promener sur Internet). Ensuite, parce qu’il n’est pas politiquement correct de rappeler que les Arabes, figures victimaires par excellence dans la cosmogonie progressiste moderne, peuvent aussi être des méchants.

Je réfute d’ailleurs par avance toute accusation de racisme à l'égard des « Arabes » : il y a assez de sépharade algérien en moi pour qu’une telle option me soit de toute manière interdite. Je maintiens tout de même que le statut du juif dans le monde arabo-musulman, sa qualité de dhimmid’être humain de deuxième ordre — a laissé des traces. Mais j’ai lu suffisamment de Benjamin Stora ou d’Abdelwahab Meddeb pour faire la part des choses entre la valeur intrinsèque des personnes et les casseroles culturelles qu’ils trimbalent collectivement. Cet antisémitisme, ou si l’on préfère, cet antijudaïsme, n’est évidemment pas consubstantiel à l’Islam et au monde arabe, mais il y est présent. Partout. Tout le temps. Transporté dans le contexte de la France contemporaine, où les musulmans sont effectivement et objectivement en souffrance, cet antijudaïsme ancestral, magnifié par l’identification des jeunes des cités aux lanceurs de pierres de Gaza, est une vraie préoccupation. Et ni les militants de la cause palestinienne (j'en suis), ni ceux de l’insertion de jeunes déboussolées dans une société fermée (j'en suis aussi), ne rendent service à qui que ce soit en faisant le choix de l'aveuglement.

La spontanéité avec laquelle la gauche, justement, prend la parole pour nier l'existence de cet antisémitisme au fil des faits-divers est l'une des plus grandes blessures de juifs qui, non seulement, subissent  concrètement cette réalité à Sarcelles ou à Créteil (1), mais s'identifient instinctivement aux valeurs de progrès qui leur sont renvoyées à la figure comme antinomiques de ce qu'ils sont. L'incroyable et absurde retournement, qui a vu les communautés noires et juives américaines, indissociablement et historiquement liées par le combat pour les droits civiques, séparées par le fanatisme révisionniste des Farrakhan et consorts pourra d'ailleurs — et douloureusement — servir de précédent à ce phénomène (2).

Mais c’est compliqué tout ça. C’est difficile à réduire à deux trois idées simples comme on les aime dans les journaux, dans les meetings ou même sur les blogs. Les juifs sont, à bon droit, attentifs à ce qui est susceptible de leur tomber dessus, même s'il est certainement plus facile de porter une kippa qu'un prénom arabe dans la France d'aujourd'hui. Du coup, qu’un jeune soit laissé pour mort dans le caniveau, même un petit con, même un membre du Bétar, parce qu’il est juif, et c’est l'inquiétude qui pointe. Une inquiétude alors disqualifiée par ceux qui refusent d'y voir autre chose qu'un repli communautariste — éventuellement mâtiné d'un poil de sarkozysme — au nom de réflexes idéologiques que le réel ne vient jamais bouleverser.

La question reste donc posée, et tant pis si elle agace le contempteur du juif « passant son temps à se plaindre » alors que d'autres l'ont remplacé au premier rang des victimes : quel est le moyen légitime de s'inquiéter de l'antisémitisme ?
 

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(1) Il s'agit du type de communes populaires où résident la majorité des juifs de France, au contact direct de ceux qui fantasment paradoxalement sur leur statut de nantis. Des quelque 600 000 Français juifs, 60% sont des sépharades originaires d'Algérie, de Tunisie ou du Maroc et appartiennent fréquemment à des milieux d'employés, d'ouvriers, d'artisans ou de petits commerçants.

(2) L'importation en France des discours de ce genre par des mouvements de type Tribu Ka, qui fabriquent de toutes pièces un prétendu contentieux entre noirs et juifs, est d'ailleurs alarmant même s'il reste marginal. Ce contentieux est essentiellement construit sur l'idée que les juifs seraient responsables de la traite négrière (une imbécillité historique). Le mythe de la « concurrence mémorielle », selon laquelle les juifs empêchent la reconnaissance des souffrances des noirs pour conserver leur statut de victimes spécifiques est par ailleurs devenu le fonds de commerce de gens comme Dieudonné...

mardi 24 juin 2008

Wrong guy, right point

Donc, le loubavitch n'en était pas un. Est-ce que ça change tout ?

Butteschaumont Exit Rudy H. le loubavitch, enter Rudy H. le nervi du Bétar. Exit l'étudiant maigre et pâle, enter la brute à poing américain… Il semble que les choses soient effectivement un poil moins simples dans l'affaire des Buttes-Chaumont et que le tabassé ne soit pas le gentil séminariste dont on nous a d’abord parlé. J'hésite d'ailleurs à en rajouter au rythme où nous parviennent les infos nouvelles, mais il est difficile d'en rester sur le papier d’hier.

Autant l'idée d’un gang de yeshiva boys en redingote luttant pour le contrôle de la vente de shit dans le 19e était saugrenue, autant celle de batailles rangées entre crétins des cités et demeurés du Bétar me paraît plausible. Mouvement sioniste très droitier, cherchant son inspiration idéologique chez Zeev Jabotinsky, le Bétar regroupe en France quelques centaines d’amateurs de krav-maga dont la vision du monde est infiniment moins sophistiquée que celle des lecteurs du Talmud. Le Bétar, pour résumer sans crainte du paradoxe, est une sorte de mouvement skinhead juif.

Vaguement considéré comme un mal nécessaire par les institutions religieuses au moment de l’explosion des agressions antisémites du début des années 2000, le Bétar s’est  parfois retrouvé en charge de la surveillance de synagogues et d’écoles confessionnelles — évitant vraisemblablement quelques drames. Il n’en est pas moins une quasi-milice et l’on voit mal en quoi il serait acceptable de déléguer la protection de citoyens français à ce type d’organisation.

Maintenant, plusieurs points : le Bétar n’est pas le pendant juif des bandes qui organisent le trafic de scooters et téléphones portables dans les « quartiers ». Il ne se rend pas responsable d’« incivilités » dans les bus ou le métro, il ne déclenche pas d’émeutes sous le coup de la colère… Bref, il s’agit d’un mouvement politique volontiers violent et, disons-le, raciste mais en aucun cas symétrique des groupes qui s’affrontent pour le contrôle d’une zone de chalandise crapuleuse. L’idée selon laquelle des hordes de barbares juifs, noirs et musulmans passeraient leur temps à se disputer le monopole des casinos et de la prostitution sous l’œil incrédule de Gaulois promenant gentiment leur caniche autour des Buttes-Chaumont est donc assez éloignée de la réalité.

Mais que Rudy H. soit ou non membre du Bétar devient assez secondaire lorsque l’on prend la mesure de ce qui lui est arrivé. Qu'un ado se retrouve dans le coma après avoir été littéralement piétiné par un groupe de brutes n’est compréhensible dans aucun contexte, y compris dans celui d’un « règlement de compte entre bandes ». Et en arriver, comme je le pressens, à classer ce lynchage à la rubrique des faits-divers standards au prétexte qu’il n’implique des méchants serait passer complètement à côté du malaise. Rudy H. a bien été attaqué parce qu’il était juif, parce qu’il était l’incarnation de l’ennemi contre lequel il est presque honorable de cogner entre deux vols de scooters dont même le plus endurci des loubards sait bien qu’ils sont moralement indéfendables.

A ce stade, on serait d’ailleurs assez tenté par le découragement et le désir de baisser les bras si les Français juifs ont besoin d’un mouvement comme le Bétar pour les protéger et ne pas simplement subir ce qui leur arrive au gré des soubresauts moyen-orientaux. Tout comme on peine à comprendre que les Français musulmans ou les Français noirs puissent se sentir, en quelque sorte, « représentés » par des loubards sans cervelle dans un combat plus vaste, englobant, dans un incroyable n’importe quoi, la Palestine, les inégalités sociales, les rapports Nord-Sud ou le colonialisme…

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