Mon corps n'est pas une marchandise
On peut aller très loin à vélo. On peut même aller jusqu'à Ikea. Le problème, c'est qu'on ne peut pas en revenir.
Le seul véritable avantage de l'automobiliste sur le cycliste urbain — je veux dire son seul véritable avantage en plus de la sécurité d'un habitacle antichoc, d'une protection efficace contre les intempéries et du confort d’un siège bien rembourré —, c'est qu'il peut transporter tout un tas de trucs lourds ou encombrants... A vélo, en revanche, même trimbaler une miche de pain de campagne peut s’avérer délicat.
Parce que je préférais conserver à ma bécane le look nerveux et agressif dont l'ont doté ses concepteurs, j'ai longtemps rechigné à investir dans un porte-bagage. Regardons les choses en face, le porte-bagage est au cycliste ce que le cabas à roulettes est au client de supermarché : fonctionnel mais pas précisément sexy. J’ai pourtant fini par m’y faire, à l’un comme à l’autre. Hé, quoi, il arrive un moment dans la vie d’un homme où il doit apprendre à privilégier l’être sur le paraître… Je ne visite donc plus jamais un Franprix sans mon cabas mobile (mais il s'agit d'un modèle sport, très viril et digne de figurer à la rubrique cadeaux de Men's Health) et la roue arrière de mon bicloune est désormais surmontée d’une petite plateforme métallique pouvant supporter jusqu’à 25 kg.
Enfin, 25 kilos, c’est ce que prétend le type de chez Décathlon... Car si l’on peut caser certains objets plats comme un porte-documents ou un journal sous le clapet à ressort du bidule, une tripotée de câbles-tendeurs est indispensable au transport de tout article un peu volumineux. Las, il faut bien se fixer des limites et je n’ai pas encore suffisamment accepté l’idée de ressembler à un papy en promenade pour utiliser ce genre d'accessoires. Mais je vous rappelle que je fais déjà les courses avec un cabas à roulettes alors, pour les accusations de vanité mal placée, vous êtes gentils, mais vous repasserez !
Bon, il y a toujours l’option sac-à-dos/sacoche à bandoulière pour les affaires de sport ou l’ordinateur portable. N’ayant pas besoin de faire la navette entre la maison et le boulot avec un attaché case aux trois-quarts vide, comme le font ces gens qui aiment avoir l’air important, je m’en tire d’ailleurs assez bien la plupart du temps. Mais que je me laisse tenter par deux ou trois bouquins, un pantalon ou un four à micro-onde dans le cadre de mon programme de relance de la croissance par la consommation et me voici bien embêté. Mieux, et je le sais parce que je l’ai fait, traverser tout Paris en tenant le guidon d’une main pendant que l’autre retient une planche de contreplaqué de deux mètres de long est un vrai challenge pour conquérants de l’impossible. Il faut de l’équilibre (on peut changer de temps en temps, mais la planche n’est forcément que d’un seul côté à la fois), de la patience (le trajet dure trois fois plus longtemps qu’à vide), de l’abnégation (on pouvait bien s’en passer, de cette foutue planche !), de la force (bon sang, c’est lourd !), de l’adresse (les automobilistes ne sont pas plus bienveillants à l’égard d’un cycliste avec planche que sans, au contraire) et des freins efficaces (mais pas trop)…
Je sais bien que les stars de Venice Beach passent leur temps à remonter le boardwalk leur planche de surf sous le bras, mais la place de la République à 18h00 en plein mois de décembre, c’est à la fois moins glamour et plus sportif. C’est qu’il faut bien se rendre à l’évidence : le vélo est formidable comme alternative non-polluante aux modes standards de transports de personnes, mais totalement inadapté au transport de marchandises. Ecolos à faire rougir n’importe lequel de nos leaders verts, les Suédois ne se rendent d’ailleurs que rarement chez Ikea à bicyclette, préférant le break Volvo pour ramener leurs éléments de cuisine Brǿvd au chalet.
C’est ennuyeux, d’ailleurs, d’en être réduit à admettre que la voiture peut encore, parfois, se montrer supérieure au vélo en zone urbaine. Surtout lorsqu’on a fait le choix de ne plus en avoir, de voiture. Mais il paraît que l'on fabrique maintenant de petites remorques très hip, très tendance, permettant de transbahuter à peu près n'importe quoi sans avoir l'air de Darry Cowl dans le Triporteur. Ca m'arrange, parce que la planche, il va falloir la ramener : elle est trop grande.
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