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vendredi 03 avril 2009

Philippe Val à France Inter : les ultra-gentils en pétard

Le patron de Charlie Hebdo assure savoir survivre par temps obscurs. Ça risque de lui être assez utile...

Philippe Val La rumeur selon laquelle Philippe Val prendrait la tête de France Inter déchaîne à ce point les passions de la gauche authentique qu'on croirait le bonhomme membre fondateur de l'UMP (au minimum). Et les commentaires qui s'empilent sous les papiers de Rue89 et de Libé relayant l'info sont tellement extravagants qu'on se demande par quel chemin tordu le directeur de Charlie Hebdo — ancien duettiste comique anar et défenseur acharné de la liberté d’expression — est devenu un tel objet de détestation chez les ultra-gentils.

Enfin, je dis qu’on se le demande, mais c’est juste une façon de parler. Parce qu’il n’apprécie pas les beauferies de Siné et n’exige pas la fin immédiate de l’économie de marché tout en refusant de se dire de droite (sans doute le pire de ses crimes, j'en sais quelque chose), il s’est retrouvé enfermé dans la même Bastille virtuelle mais politiquement correcte que BHL, Glucksman, Manuel Valls ou Laurent Joffrin — Bastille édifiée à l’intention des « sionistes sarko-compatibles » ou, plus prosaïquement, de quiconque est classé à la dextre de Jean-Luc Mélenchon.

Moi, j’aime bien Philippe Val. Et si je ne me suis pas retrouvé exactement sur les mêmes lignes que lui à la sortie du film de Daniel Leconte sur le procès des caricatures, je me féliciterais de son arrivée sur Inter. Et même, que dis-je, et surtout, si ça doit donner des boutons à Daniel Mermet, alter-équivalent gaulois de Rush Limbaugh...

Ça ne m’empêche d’ailleurs pas d’être choqué par la mise au rebut parallèle de Jean-Paul Cluzel, le patron de Radio France, pour homosexualité ostentatoire (si c’est bien le motif de sa disgrâce). Mais je constate que les mêmes qui crient au scandale en apprenant la nomination potentielle de Val à la Maison Ronde se foutent comme d’une guigne du remplacement de Cluzel par Jean-Luc Hees. Enfin : disons qu’ils crachent quand même à l’occasion sur Hees, mais qu'ils ont du mal avec un Cluzel qu’ils trouvaient trop catho pour faire un bon pédé.

Bon courage, Val : si c’est plus qu’une rumeur, Eric Besson risque de devenir l’un des seuls hommes de gauche à accepter de t’adresser la parole en public. Enfin, si l'on ne compte pas BHL, Glucksman, Manuel Valls ou Laurent Joffrin, naturellement…

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jeudi 05 février 2009

Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose

Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, Bernard Kouchner est désormais une cause perdue. Faut-il être passé par Vichy pour trouver grâce aux yeux de Pierre Péan ?

PéanK Il semble que Pierre Péan ait plus d'indulgence pour les anciens collaborateurs devenus présidents de la République que pour les ex-humanitaires reconvertis dans le consulting international. Bah, c'est une affaire de goût : l'auteur de La face cachée du Monde est de toute manière un homme aux indignations étonnamment sélectives et, s'il conserve son estime au Mitterrand de Vichy (« une personnalité complexe »), il a plus de mal avec « les agents de la CIA » (présumés) comme Edwy Plenel ou les relanceurs (tout aussi présumés) de factures impayées comme Bernard Kouchner.

Mais que faire des accusations qu'il répand aujourd’hui contre ce dernier? Les interpréter comme la vengeance d’un aigri poursuivi pour « complicité de diffamation raciale » et « complicité de provocation à la haine raciale » pour son livre sur le génocide rwandais, le ministre des Affaires étrangères étant coupable de vouloir réconcilier la France avec Paul Kagamé ? A défaut d’explications plus crédibles, celle-ci fera l'affaire. Mais s'il devient possible de présenter, par pur amalgame, des activités professionnelles totalement légitimes en crapuleries sordides, on se demande ce qui attend un Jean-Christophe Rufin (également passé de l’humanitaire aux ambassades) si Péan se cherche une nouvelle cible...

Mitterrandôlatre repenti, je me souviens d’avoir dévoré Une jeunesse française, le livre qui m’assurait qu’on pouvait fort bien manifester avec les ligues d’extrême-droite le 6 février 1934, recevoir la francisque des mains du Maréchal, avoir Bousquet pour ami et rester la figure de proue du socialisme tricolore. C’est que, troublé par les révélations en cascade sur le passé de Tonton, j'avais besoin d'être réconforté par les vaticinations péanesques — ces histoires d’un bourgeois échappant courageusement au déterminisme de classe et découvrant progressivement l’horreur économique… Clairement, Pierre Péan a beaucoup fait pour réhabiliter le vichysme soft.

Plus tard, grand lecteur du Monde, je me souviens d’avoir été effaré à la lecture de son brûlot contre mon quotidien préféré, présentant le trio Colombani-Plenel-Minc comme, tout à la fois, une espèce de succursale du ministère de l’Intérieur, des services secrets américains, des nationalistes corses et du lobby financier international. Clairement, Pierre Péan a beaucoup fait pour accélérer le déclin du meilleur journal français.

Atterré par l’indifférence de Mitterrand (encore lui) au drame rwandais, selon lequel, « dans ces pays là, un génocide ce n’est pas trop important », j’avais eu du mal à comprendre l’acharnement de notre Tintin reporter (façon Petit Vingtième) à dédouaner la France de toute responsabilité dans son Noires fureurs, blancs menteurs et à flirter avec le négationnisme. Clairement, Pierre Péan a beaucoup fait pour la promotion des bienfaits de la post-colonisation.

Mais voici qu’il s’en prend à Bernard Kouchner, dont le « crime » est d’avoir, trente après avoir quitté Médecins Sans Frontières, dont il était le cofondateur, et vingt ans après son départ de Médecins du Monde, également cofondé par lui, gagné sa vie comme consultant entre ses différentes aventures ministérielles. Et ça marche, d’ailleurs. Car si tout le monde est déjà d’accord pour reconnaître que Kouchner n’a rien fait d’illégal, Péan lui-même précisant qu’il ne s’agit pas de « pénal » mais de « morale », un consensus s’est déjà établi sur le caractère malsain de rapports sur le développement sanitaire au Gabon. Un pays dont je ne savais pas qu’il figurait au registre des Etats-voyous avec lesquels il est interdit de travailler.

Ok, Bernard Kouchner peut être un poil agaçant. Et il oublie lui-même fréquemment de rappeler qu’il n’a plus mis les pieds à MSF depuis plus d’un quart de siècle lorsqu’il se promène sur les plateaux de télé. Mais son parcours n’a rien de déshonorant et l’on se demande si les blanches colombes qui lui tombent dessus depuis quelques jours peuvent produire le même genre de CV. Pour autant, le mal est fait : Péan a fait son boulot, conforté l’opinion dans son tropisme du tous pourri, suggéré que gagner de l’argent était moralement indéfendable et, finalement, en dénonçant le « cosmopolitisme anglo-saxon » de son sujet, bouclé la boucle qui va d’une Jeunesse française au Monde selon K.

Parcours pour parcours, je préfère celui de Kouchner. Pas vous ?

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mardi 03 février 2009

Tout et son contraire (et vice-versa)

Euh, j'ai bien quelques idées pour sortir de la crise mais je vous préviens tout de suite, elles sont complètement stupides.

Libé Libé est formidable ! Et parce qu'il s'est sans doute rendu compte de la lassitude que risquait de provoquer le systématisme de son pessimisme jusque chez ses lecteurs les plus neurasthéniques, le voici qui se lance dans les propositions anti-crise. Ah, on ne peut pas dire qu’il ne soit pas aidé, ce gouvernement : entre le contre-plan du PS (je double la mise et je recrute un tas de fonctionnaires), celui du NPA (je sors de l'économie de marché et j'interdis les licenciements) et celui du PG (je fais tout ce que les camarades ont déjà proposé, mais mieux), la France est plus que jamais ce pays sans pétrole mais bourré d'idées…

Mais là où Libé fait très fort — et ni Martine Aubry, ni Besancenot, ni Mélenchon n’auraient pu montrer pareille bravitude — c’est lorsqu’il apporte lui-même la preuve de la stupidité de ses suggestions histoire de ne pas se les voir renvoyer à la figure par le premier persifleur venu. Le journal dresse ainsi la liste des dix mesures qu’il serait sympa de prendre si elles n’étaient pas de nature à aggraver la situation en creusant un peu plus les déficits, en fragilisant les entreprises et en accroissant le chômage.

Tiens, il y a d’abord ces emplois-jeunes qu’il faudrait recréer. Mais oubliant que Darcos est précisément en train de s’y atteler, avec ses 5 000 expéditeurs de SMS anti-école buissonnière, le think tank de la rue Béranger admet lui-même que ces postes coûtent cher (6 milliards d’euros en 2000), n’apportent rien à long-terme aux jeunes qui les occupent et ne sont parfois qu’une aubaine pour les entreprises lorsqu’ils sont ouverts au secteur privé.

A Libé, où les salaires sont faibles faute de lecteurs et d’annonceurs, on propose également d’augmenter le SMIC. Mais c'est pour mieux rappeler que les entreprises qui seraient forcées de payer davantage des employés peu qualifiés finiraient par licencier — ce qui n’est pas forcément une bonne chose lorsque le chômage progresse de plus 10% par an. Un chef de service, sans doute un peu mieux payé que ses rédacteurs de base, semble d'ailleurs être passé par là au moment où cette idée était émise puisque le journal s’inquiète du tassement de l’échelle des salaires que ces « coups de pouce » ont tendance à générer…

Le reste est à l’avenant : supprimer les exonérations sur les heures supplémentaires (mais ce serait faire perdre aux salariés le seul moyen qui leur reste de gagner plus) ; alléger la TVA (mais l’effet d’une telle baisse est incertain quand le manque à gagner fiscal, lui, l’est) ; interdire le versement de dividendes par les entreprises aidées (pas mal, mais quid des petits porteurs retraités dont il s’agit quasiment du seul revenu) ; interdire les bonus dans les banques (Ok, mais si la France fait cavalier seul, les salles de marchés déménageront à l’étranger et impacteront l’emploi dans le secteur financier) ; créer un service public bancaire (ça compenserait les risques de la mesure précédente, mais pourrait-on faire assumer les bad debts des banques aux contribuables quand on s’offusque des prêts à 8% que l'Etat vient de leur consentir ?) ; relancer le principe du bonus-malus écologique sur tous les produits (pas mal non plus, mais véritable usine à gaz fiscale compte tenu de la complexité des paramètres à prendre en compte…).

Ah, reste tout de même l’augmentation des impôts des plus aisés (qui ont tendance à épargner ou consommer des écrans plats importés de Corée) au profit des plus pauvres (qui n’ont même pas de Livret A mais dépensent tout ce qu’ils reçoivent en tranches de jambon made in France). « Mais zut alors, s’est exclamé le chef de service un peu mieux payé qui repassait par là : ces crapules l’ont déjà un peu fait en taxant les revenus d’épargne pour financer le RSA »…

Bon, c’est vrai, je suis dur avec Libé. Après tout, l’élaboration de cet inventaire part tout de même d’un bon sentiment et l’étude attentive des 1 000 projets de Fillon serait une source au moins aussi copieuse de sarcasmes : un nouvel échangeur sur l’A12 et la restauration intérieure de l’église de Montargis, comme remèdes à la pire crise économique depuis 1929, ça laisse songeur. D’où cette suggestion pour Libé (hé hé, moi aussi je m’y mets), la prochaine fois, proposez aussi 1 000 mesures et ne les invalidez pas vous-mêmes : ça sera plus compliqué à tourner en dérision.

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vendredi 16 janvier 2009

Who needs a hand job? Not me!

Claviers et logiciels de traitement de texte sont les plus précieuses innovations littéraires depuis la mise au point de la subordonnée relative.

Copiste Croyez-le ou non, le graphomane que je suis ne sait quasiment plus écrire. Enfin, plus écrire à la main. Qu'il me soit demandé de dégainer un stylo pour autoriser ma petite dernière à louper la gym parce qu'elle a le nez qui coule et c’est la panique. D'abord parce que je n'en ai généralement pas sur moi, de stylo, et qu'il faut donc que je mette toute la baraque sens dessus-dessous pour en dénicher un. Mais surtout parce qu'il me faut toujours un moment pour me souvenir de la manière dont on s'en sert…

Il faut dire qu'en dehors de ces périodes où ma rejetonne a les sinus encombrés, et au-delà de la rédaction d’un chèque ici et là — les prélèvements automatiques ne sont pas faits pour les chiens —, écrire à la main m'est devenu presque aussi exotique que scier du bois de chauffage ou aller chercher de l'eau à la fontaine. Oh, je n'ai pas toujours été comme ça et je peux encore me souvenir d'une période où ma belle écriture en script faisait l'admiration de mes professeurs, qu'ils apprécient ou non à sa juste valeur ce que j'avais à raconter.

Depuis maintenant pas mal d’années, pour autant, c’est via le clavier d’un ordinateur que je communique, que j’échange, que je corresponds, que je transmets, que j’approuve, que je refuse, bref, que j’exprime tout ce qui ne peut pas simplement être prononcé. Mais je ne suis plus si jeune et j’avais déjà commencé à me comporter comme ça à l’époque de la Remington en fonte, de l’Olivetti à ruban et de l’IBM à boule. Journaliste en herbe dans une rédaction aux allures de service gériatrique, j'avais traumatisé les confrères en refusant de confier des articles manuscrits aux linotypistes, ces types qui composaient les journaux au plomb fondu jusqu’au milieu des années 80. Du moins dans les entreprises de presse les plus technophobes…

« Mais tout de même, un journaliste, ça prend tout le temps des notes, non ? » s’exclameront les naïfs qui croient que les types que l’on voit se bousculer autour d’un Sarkozy en déplacement à Vesoul, bloc Rhodia et Bic Cristal en main, servent vraiment à quelque chose. Ah, les candides… Il s’agit généralement de figurants payés par l’Elysée pour donner l’illusion du nombre, ou alors de stagiaires faisant du zèle, ou même, oui, c’est ça, évidemment, de reporters de la presse régionale... Car un journaliste digne de ce nom, un Parisien, à l’heure de la technologie triomphante, déballe tranquillement son petit enregistreur numérique japonais et ne se casse plus les pieds à courir derrière un élu dans la foule pour griffonner, en autant d'abréviations impossibles à relire, les promesses de raser gratis de l’hyperprésident.

« Bon, ok, pour les visites d’usines ou de salon de l’agriculture, insisteront nos naïfs paradoxalement convaincus qu’à eux, on ne la fait pas. Mais dans les conférences de presse, on peut poser son carnet sur ses genoux, écrire lisiblement et réellement se servir de ses notes après coup… » On peut toujours, bien sûr. De mon côté, je préfère demander le dossier de presse et le texte intégral des interventions à l’assistante assise près de la porte dès mon arrivée, quitte à déclencher mon magnéto miniature au moment des questions-réponses...

Non, je n’écris plus à la main et franchement, ça ne me manque pas. Je me rends bien compte des conséquences désastreuses de cette attitude pour les futurs étudiants de mon œuvre, qui ne pourront plus, comme ils le font pour Hugo ou Zola, remonter le fil de ma pensée par l’analyse de mes ratures et pâtés. De même, je suis de tout cœur avec les marchands d’art et autres collectionneurs qui ne pourront jamais bâtir leur fortune sur la vente d’un manuscrit original de Hugues Serraf à un parvenu du Kansas… Mais c’est ainsi : il leur faudra tenter de fourguer un ensemble clavier-souris en mauvais état présumé m’avoir appartenu dans les années 2015/2020, soit à l’époque de mes deux premiers Goncourt.

Je me rends surtout compte, en revanche, de l’énorme avantage de mon logiciel de traitement de texte sur n'importe lequel des Mont-Blanc de Julien Dray. Tiens, commencez à rédiger un courrier manuel et vous avez intérêt à savoir exactement ce que vous allez dire et comment vous allez le dire ! A moins, bien entendu, d’être en contact avec quelqu’un qui ne formalise pas lorsqu’il découvre une lettre pleine de retouches et de fôtes d'ortografe. A moins aussi d'être prêt à faire un sort à une ramette complète de 21x29,7 avant de réussir à composer une missive potable... « Bof, qui écrit encore des lettres ? » risqueront les naïfs rencontrés plus haut mais désormais convertis à la cause de Word sous Windows. Personne, je vous l’accorde. Mais pour l'auteur d'un article, d'un roman, d'une thèse, d'un discours politique, d'une note de blog ou du mode d'emploi en français d'un dictaphone nippon, etc., la possibilité de déplacer ce paragraphe ici, ce petit bout de dialogue là, de changer un mot, de le rétablir, de le changer encore, est un luxe auquel il est difficile de renoncer.

A moi, en tout cas, ça serait impossible. Ce qui tombe bien puisque personne ne me le demande. Mais tout de même, vivement les cahiers de correspondance scolaire que l'on peut remplir par e-mail. Ils foutent quoi, chez Microsoft ?

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PS : Cette note est la 500e à être publiée ici depuis l'ouverture du blog, en octobre 2004. Oui, la 500e… Et elle a été entièrement composée sur un clavier Dell SK-8115  à 105 touches.

Le catalogue de l'homme moderne : 1 2 3 4 5

lundi 29 décembre 2008

Croassements dangereux

Au pire, les commentateurs anonymes sont une menace pour l'indépendance et le pluralisme de la presse en ligne. Au mieux, ils ne servent à rien.

Corbeau Je vais vous faire une confession — une confession terrible pour un journaliste dont la carrière entrera bientôt dans son premier quart de siècle ! Mais bon, si l'on ne confessait que ce qui fait consensus (non, non, ce n'est pas une contrepèterie), les marchands de pénitences seraient tous au chômage. Figurez-vous, donc, que je me fiche éperdument de ce que pense le lecteur de ce que je suis venu lui dire : qu'il aime, qu'il n'aime pas, qu'il soit d'accord avec moi, qu'il ait envie de m'étrangler, peu me chaut... Bon, je préfère évidemment qu'il soit satisfait et qu'il ne regrette pas d'avoir dépensé un peu d'argent pour nous faire vivre, moi, le marchand de journaux, le cégétiste des NMPP, le maquettiste et le comptable, mais ça s'arrête-là.

Je conçois mon travail (1) comme celui d'un technicien dont la mission est de rapporter des faits ou de les mettre en perspective, avec la plus grande objectivité possible. Ni plus, ni moins. Mais le moins est déjà un plus, lorsque l'on sait à quel point les journaux français — presse généraliste comme presse spécialisée — vivent sous les pressions conjointes et contradictoires des annonceurs (qui veulent que l'on parle de leurs produits d'une manière ou d'une autre), des sources d'information (qui veulent que l'on parle en bien de leurs produits), des patrons de presse (qui se fichent bien de ce que l'on écrit pourvu que la copie soit rendue à temps et qu'elle ne ne coûte pas trop cher en frais de déplacements) et des lecteurs (qui ne veulent lire que des articles conformes à leur propres opinions).

En kiosque, et surtout pour ce qui est du dernier point, cette ligne de conduite est assez aisée à tenir. Les lecteurs ne se manifestent guère et les courriers que l'on reçoit portent plus souvent sur l'usage trop fréquent d'un anglicisme banal que sur quoi que ce soit de fondamental. On sait peu, d'ailleurs, à quel point les courriers de lecteurs sont rares (ni à quel point ils peuvent être bidonnés). Mais quiconque s'est rendu compte du nombre de fois où les réactions de « J.F. Hagnéré, Creutzwald » ont été sélectionnées par la rédaction du Monde en était déjà convaincu...

Sur le Web, c'est différent. Réagir est devenu si facile — depuis qu'il suffit de cliquer sur un bouton plutôt que d'aller jusqu'à la Poste du coin après avoir soigneusement rédigé son coup de gueule, signé de son nom et timbré son enveloppe — qu'il n'est plus possible de mettre un article en ligne sans penser au flot de commentaires anonymes qu'il suscitera fatalement. On peut toujours feindre de s'en moquer, évidemment, mais ce n'est finalement qu'une pose. Et j'ai du mal à croire le rédacteur assurant ne pas être affecté par les guirlandes d'insultes accrochées à son papier comme à un sapin pour Noël de Mister Jack.

Mais qu'il en soit affecté est une chose ; qu'il en soit inhibé en est une autre. Et là où il pouvait se dire, « si j'écris ceci ou cela, certains lecteurs risquent de ne pas apprécier mais je le fais quand même parce que c'est mon boulot un point c'est tout », il pense désormais : « Et si ces types qui vocifèrent et m'agressent sous mon papier étaient représentatifs ? Et si c'était effectivement à eux que je m'adressais, plutôt qu'à ce public large et composite que je préférais imaginer lorsque je n'écrivais que pour le papier ? Et s'il fallait que j'en tienne compte pour ne pas les provoquer ? Et s'il fallait que j'écrive en pensant à eux, pour eux ? »

Ça n'est pas rien, cette interrogation angoissée. Ça n'est pas rien lorsque vous faites dans le factuel, mais c'est encore pire lorsque vous passez à l'analyse ou au papier d'opinion. Tiens, prenons l'actu du moment comme exemple, et les opérations militaires israéliennes à Gaza. Si vous écrivez pour Libé, pour Le Monde ou pour Le Figaro version print, vous connaissez plus ou moins les présupposés idéologiques de vos lecteurs, les partagez peut-être, mais vous êtes généralement capables de rester professionnel et de vous en tenir aux faits : un conflit territorial complexe, un contexte historique qui ne l'est pas moins, des implications régionales et internationales précises... Bref, à peu près les même ingrédients qu'au Cachemire ou au Tibet avec un poil plus de soleil. Mais sur le Web, c'est une autre paire de manches : des commentateurs sous pseudo se sont organisés en chapelles, ont plus ou moins pris le contrôle des fils de discussions des sites qu'ils fréquentent assidûment, y distillent les bons points/mauvais points au nom d'une grille de lecture aussi transparente que fruste et découragent les dissidences. Il y a le point de vue authentiquement « de droite » et il y a le point de vue authentiquement « de gauche », lesquels finissent d'ailleurs par se rejoindre en bout de chaîne Dieudonné-style.

De fait, le commentateur masqué standard n'a pas vraiment besoin de savoir ce qui s'est spécifiquement passé cette fois-ci pour émettre son avis : il suffit de l'informer d'un bombardement d'Israël sur Gaza pour que le figaronaute pointe la responsabilité première du Hamas et de ses pluies de roquettes, et pour que le libénaute affirme que, si Israël ne maintenait pas Gaza dans la pauvreté, personne ne bombarderait personne. Mais nous parlons-là des commentaires initiaux, le fil se transformant invariablement en tribune exprimant, sur les deux sites, l'idée que c'est l'existence même d'Israël qui pose problème.

Le journaliste, lui, est pourtant censé entrer dans le détail. Censé rappeler que cette opération spécifique n'est pas le clone de celle d'avant, que le contexte est compliqué, qu'il faudrait faire l'effort d'en apprendre davantage sur les ressorts du conflit israélo-palestinien avant de se mettre à insulter quiconque ne dit pas la même chose que soi ou ne l'aborde pas comme le sempiternel affrontement méchants/gentils. Dans Libération de ce matin, Laurent Joffrin tente ainsi, dans un édito plutôt consensuel, de sortir de ce manichéisme et la plupart des articles du journal sur ce thème restent à peu près ancrés aux faits. La rédaction a pourtant décidé, et l'on imagine qu'un débat a eu lieu, de fermer purement et simplement les commentaires sous ces textes. Hum, Vittorio de Filippi n'a sans doute pas très envie de passer son réveillon du jour de l'an en garde à vue et on le comprend.

Sur Rue89, les deux seuls papiers publiés (à l'heure où j'écris) sur cette nouvelle crise sont également des textes extrêmement neutres — dont on imagine que chaque mot a été pesé pour ne faire de peine à personne — et sont pourtant lestés des insultes habituelles et d'une série de bagarres rendues inintelligibles par le nombre de messages qui les composent. Non pas que rien ne soit jamais dit d'intéressant, mais la cacophonie est telle qu'elle dissuade d'y apporter son grain de sel.

Le risque existe pourtant, si cette espèce de seconde vie des articles se met à servir de guideline aux journalistes, s'il n'est plus possible d'écrire en conscience sauf à supprimer purement et simplement la possibilité de s'exprimer qu'Internet offre aux lecteurs, de transformer les journaux en ligne en tracts militants ou en portail d'infos sans saveur. Rouge ou Yahoo news, Minute ou Google infos... Peut-être l'heure est-elle venue, si les nouveaux médias en ligne et les éditions Web des grands journaux doivent vraiment prendre le relais d'une presse papier en déconfiture totale, de mettre un terme à l'idée que l'anonymat est légitime. Et de rappeler que le commentaire de dénonciation grossière proféré sous pseudonyme n'est jamais que l'équivalent 2.0 d'un courrier de corbeau. Après tout, il n'a jamais été considéré comme choquant de demander à « J.F. Hagnéré, Creutzwald » d'être identifiable dans le monde réel avant de publier ses considérations sur ceci ou cela dans notre grand journal de référence...

Exiger des commentateurs qu'ils assument leurs points de vue serait donc le moyen de civiliser les discussions, mais ultimement de réduire le nombre des contributions et de rendre les échanges plus compréhensibles. C'est en tout cas le point de vue que je formule. Et vous savez quoi ? Ce point de vue, je le signe.

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(1) Mon travail rémunéré, pas les notes que je rédige sur ce blog.

vendredi 12 décembre 2008

Chaos chic

La France n'est pas la Grèce, donc, mais si on insiste un peu, on doit effectivement pouvoir expliquer qu'il serait utile d'y mettre le feu.

LibéG Je refusais mercredi l'idée que la situation grecque soit jumelle de la situation française. Et je reste convaincu que les deux contextes sont trop différents pour que l'on puisse les analyser avec pertinence en les superposant. Pour autant, que les tentatives de transformer l'agitation lycéenne ― cette espèce de rite de passage bien de chez nous ― en vrai gros bordel Athènes-style finissent par être couronnées de succès n'est pas impossible…

Faites le test : demandez à un lycéen (ou à un étudiant) dans une manif contre quoi il proteste au juste et il vous répondra qu'il est venu gueuler contre « la privatisation de l’Education nationale et la destruction programmée de l’université ». L'absence de précision dans ses griefs vous empêchera toutefois de comprendre s'il se bat plutôt contre René Haby, René Monory, Claude Allègre, Alice Saunier-Seité, Alain Savary ou même Jack Lang ou Lionel Jospin tant le baratin des manifs et des AG est identique quels que soient la nature de la réforme proposée et le nom ou la couleur politique du ministre proposeur. Maintenant, si vous lui serinez qu’en plus de lutter pour la réduction du nombre d’élèves par classe et contre celle des options au bac, ses défilés poing levé sont les prémisses d’une révolution qui fera du monde un paradis, il y a effectivement des chances pour qu’il se laisse convaincre de déterrer un pavé.

Je ne veux pas tomber dans la critique d’une presse qui mettrait sciemment de l’huile sur le feu : bien ou mal, les journaux font leur boulot de rapporteurs d’événements et cherchent à leur donner du sens. Je m’agace pourtant de la complaisance avec laquelle est entretenue la dimension romantique du chaos, comme cette idée que la situation française est telle qu’elle justifie que l’on prenne les armes pour lutter contre la dictature dans laquelle nous sommes présumés vivre depuis que Sarkozy est à l’Elysée (mais ça marchait déjà avec Chirac, Mitterrand dès 83, Giscard, Pompidou ou de Gaulle...).

Dans Libé, toujours lui, désolé, une sociologue dont je subodore qu’elle possède un poster de Bourdieu au-dessus de son lit, affirme ce matin que nous sommes sur « une poudrière » et recycle les mêmes clichés sur le déclassement de diplômés forcés de travailler chez McDo (elle pourrait aussi se demander s'il ne faudrait pas arrêter de former autant de ses futurs confrères chaque année pour éviter ça, mais non...). Sur la page d’à-côté, Laurent Joffrin multiplie les raisons pour lesquelles le reste du pays est susceptible d’emboiter le pas à sa jeunesse révoltée, celle des lycées comme celle des banlieues, traçant ainsi le « profil grec » de la France. Mais c’est la photo de Une ― avec sa passionaria anti-Darcos dont le keffieh indique sans doute que le profil grec de la France s’accommoderait bien d’un profil palestinien depuis que tous les combats sont interchangeables ― qui décroche le pompon du chaos-chic.

La France a bien des soucis, mais quelques jours d’émeutes ne seraient certainement pas le moyen de les résoudre (2005, ça a donné quoi ?). C’est d’ailleurs l’un de nos seuls vrais points communs avec la Grèce, dont ni la démocratie fragile ni l'économie chancelante ne seront ragaillardies par une semaine de violence nihiliste. Et clairement, les apôtres de « L’insurrection qui vient », saboteurs ferroviaires authentiques ou pas, ne sont porteurs d’aucune bonne nouvelle.

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mercredi 10 décembre 2008

Athènes en Seine-Saint-Denis ?

A Libé, lorsqu'on a un marteau, tous les problèmes ressemblent à un clou.

Grèce Je l'avoue sans la moindre fausse modestie, je ne sais rien ou presque de la Grèce moderne. Les problèmes avec la Macédoine, le clonage transgénérationnel des Papandréou et autres Caramanlis, les colonels, la question orthodoxe… On le voit : on a vite fait le tour. D'où le reproche que je formule, avec mon camarade Verel, à l'égard de la presse française pour son incapacité à me dire ce qui se passe vraiment dans ce pays depuis quelques jours.

Si je me contentais de lire Libé, mais aussi Le Monde ou Le Figaro, j’en resterais largement au ras des pâquerettes et je devrais me satisfaire d’explications à trois sous comparant, pour le dire vite, l’Attique au 9-3. Mais je lis aussi d'autres quotidiens, un poil plus subtils, pour lesquels le contexte d’une crise pareille mérite d’être observé en détail avant d’être réduit à l’expression générique du désarroi de la jeunesse confrontée au néolibéralisme bla bla bla...

Comme le disent les tautologues, La Grèce n’est pas la France. Et le prêt-à-penser déjà incapable de décrire ce qui se passe chez nous l’est encore moins du côté d’Athènes. C’est d’ailleurs un vrai problème, ce refus d’examiner les situations pour ce qu’elles sont réellement. Tiens, prenons l’édito de Libé ce matin : entre les références au CPE, la critique d’un désengagement de l’Etat, la référence à un système éducatif en déshérence et une chute suggérant que la Grèce « n’est pas aussi loin qu’on le pense », où se trouve l’éclairage informé ? De fait, s’il faut vraiment s’étonner de quelque chose en lisant les trois pages qui suivent ce papier, c’est que l’on ne puisse pas remonter jusqu’à Sarkozy dans la chaîne de responsabilité...

Je le disais, ma propre connaissance de la Grèce s’arrête à sa mythologie, ses poètes aveugles et ses philosophes en toge. Mais il ne me faut pas longtemps pour établir que cette petite nation balkanique de onze millions d’âmes, passée de la domination ottomane à celle des colonels avant de se doter de structures démocratiques fondées sur le passage de relais père-fils, n’a pas grand-chose de commun avec la France au-delà de l’usage de l’euro. Des niveaux de développement différents (le revenu français par tête est presque deux fois plus élevé que celui des Grecs) ; une géographie compliquée (6 000 îles ; un conflit avec la Turquie sur Chypre) ; un contexte religieux délicat (une population majoritairement orthodoxe, dont les positions à l’égard de la Russie et de la Serbie tranchent sur celles du reste de l’Union) ; une économie axée sur le tourisme, sur une agriculture archaïque et sur un secteur public représentant 40% de l’activité (tu parles d’un désengagement de l’État…) ; une croissance de 4% par an (entre 1 et 2 chez nous) et des transferts communautaires correspondants à 3% du PIB (la France est contributrice nette au budget de l’Union)… Hum, pour les jumeaux monozygotes, on repassera.

A cette aune, on se demande d'ailleurs si la révolte des moines tibétains n’aurait pas pu, elle aussi, être superposée à notre malaise des banlieues, l’explication néolibérale étant de sortie dès qu’un type lance un pavé sur un flic. Pour ne rien dire des problèmes africains, moyen-orientaux, sud-américains, océaniens, auxquels s’applique invariablement la même grille de lecture fatiguée.

De la part de Français passant leur temps à se gausser de l’inaptitude yankee à saisir les ressorts de l’âme irakienne, ça fait mauvais genre. Et aller vers l’Orient compliqué avec des idées simples reste bel et bien notre propre spécialité. Mais bon, comme disait régulièrement Socrate une fois sa lecture de Libé achevée, tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien.

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mardi 09 décembre 2008

Retour à l'emploi

Le déploiement du RSA en direction des cibles les plus évidentes est une bonne chose. Mais peut-être Martin Hirsch fait-il l'impasse sur certains publics tout aussi méritants…

Gérard — Allo, Hugues ? C'est Thibaut... Dis donc, tu fais quoi ce soir ?
— Ce soir ? Ben je suis invité à une réunion organisée par Martin Hirsch pour les 20 ans du RMI et le lancement du RSA. Il y a longtemps que j'ai envie d'écrire quelque chose sur ces histoires de retour à l’emploi. Ca sera l'occasion…
— Bof, c'est chiant le RSA. Pourquoi tu ne viens pas plutôt avec moi à la cérémonie des Gérards ? Je dois y aller pour la radio et je ne me sens pas d’y aller tout seul…
— Les Gérards ?
— Oui, les Gérards ? C’est le machin qui sert d’anti-Césars et qui récompense les animateurs et les émissions les plus ringards de la télé. Allez, si le RMI a tenu vingt ans, t’auras bien d’autres occasions d’en parler, du RSA…
— Hum… Bon, ok…

Thibaut C. est reporter dans une grande station généraliste. Il ne couvre généralement pas les événements de ce genre, dont on s’étonne même qu’il intéressent ses rédacteurs en chef à l’heure où la Grèce est à feu et à sang et pendant que l’on profane des tombes juives et musulmanes dans les cimetières de la Grande guerre. Mais bon, il faut bien que l’auditeur qui en a entre les deux oreilles se change les idées de temps en temps.

Le voici donc, Nagra en bandoulière et son pote Hugues en remorque, arpentant la moquette élimée du théâtre Michel, la petite salle du 8e arrondissement qui accueille cette parodie de cérémonie glamour cette année. Sa mission : décrire le contexte et faire quelques interviews de personnalités pour un reportage d’une minute trente maximum. Une minute trente, c’est court. Mais c’est parfois très long. Surtout lorsque l’on se rend compte que, pour ce qui est des « personnalités », la récolte risque d’être plutôt maigre.

Il faut savoir que cette histoire de Gérards est un fantastique exercice de mise en abyme de la médiocrité : des comiques pas drôles se moquent d’animateurs de deuxième ordre, lesquels collaborent à la mascarade dans un but commun de reconnaissance par les médias de premier plan… Devaient ainsi être décernés, entre autres trouvailles désopilantes, un Gérard de l’animateur le plus « relou », un Gérard de l’émission la plus tarte, etc. sur la base des votes d’un jury composé de journalistes « spécialisés », dont un chroniqueur de Télé 2-semaines. Bon, Yves Eudes, du Monde, était aussi annoncé mais il semble qu’il ait préféré regarder le show à la télé (en direct sur Paris première, chaîne associée), plutôt que de passer la soirée à faire semblant de rigoler des vannes des trois MC en smokings de location.

Thibaut, lui, n’a pas cette option. Micro en main, il part à la recherche de « quelqu’un de connu », terriblement handicapé par son manque de culture télévisuelle. « Euh, vous ne pourriez pas me désigner un nominé à interviewer ? demande-t-il à l’attachée de presse. Comme je n’ai pas la télé, je ne suis pas vraiment familier du visage des stars de Virgin 17 et de W9… » « Quoi, vous n’avez pas la télé ! » s’exclame la jeune femme médusée.
Non... Enfin oui, je l’ai par mon abonnement à Internet mais je ne regarde pas souvent Gulli ou Direct 8, en fait, s’excuse-t-il presque
Ah… Bon, ben près du bar, vous avez Truc de TMC, et Machin de M6. Et il y a aussi ce monsieur en haut des escaliers qui est connu mais je ne sais pas son nom…
— Qui, le type avec l’écharpe blanche ?
— Oui, il est connu je vous dis…

Mais Thibaut n’en veut pas, du type connu mais que personne ne reconnaît. La fille lui propose alors d’interroger Danièle et Béatrice, les deux animatrices de « C’est du propre », une émission de M6 où il s’agit de faire le ménage dans un appartement tout sale, mais surtout de donner des conseils à un locataire un peu trop bordélique (donne un poisson à un pauvre, il ne mangera qu’une fois. Apprend-lui donc plutôt à pêcher…). Passionnant. Las, Thibaut se plante et bavarde un moment avec une illustre inconnue avant de comprendre que les femmes de ménage les plus célèbres du PAF sont assises deux rangs plus loin.

Ah, il fait aussi l’interview de Valérie Damidot, la spécialiste de la décoration d’intérieur, de Valérie Payet, qui présentait le loto dans le temps mais plus maintenant, et même de Frédéric Beigbeder, seul people de catégorie 1 à avoir fait le déplacement — probablement par obligation professionnelle à l’égard de Paris première. Car, et les gesticulations laborieuses des trois présentateurs en sont la preuve, les Gérards ne sont définitivement pas un rendez-vous haut-de-gamme que son ironie et son second degré rendraient indispensable au dégonflement de la bouffissure de certains grands personnages médiatiques. Non, nous sommes clairement dans une sorte de laboratoire pour aspirants people, dont les provocations à deux balles à l’égard de has been n’interpellent que par leur totale absence de mordant. Pour une critique du système, ou une vague pique à l’égard des vrais puissants, on repassera. A la limite, n’importe quel chansonnier à la Jean Amadou passerait pour plus subversif, face à trois clampins moquant la ringardise, excusez du peu, des animateurs des chiffres et des lettres…

Lorsque nous quittons les lieux, Thibaut a de quoi faire sa minute trente (même s’il doit expliquer à l’attachée de presse qu’il n’est pas certain que son reportage soit diffusé, entre les Grecs qui rejouent la guerre de Troie et les skins du Nord qui repeignent les cimetières d’anciens combattants). Quant à moi, j’ai presque le sentiment d’y être tout de même allé, à la sauterie de Martin Hirsch. Hé quoi, le Revenu de Solidarité Active, c’est bien pour les gens qui cherchent à se remettre en selle dans l’univers impitoyable du travail, non ?

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PS : Finalement, le reportage a été diffusé et j'ai pu l'enregistrer. Comme ça, mon papier devient un making of à la Libé : Téléchargement Gérards de la télé

lundi 03 novembre 2008

Insécurité (sociale)

En 2002, les « Papy Voise » avaient au moins une maison à incendier. En 2008, ils sont déjà SDF. Dans les deux cas, la droite se frotte les mains.

Papyvoise S'il existait un prix du journalisme démago, il serait décerné sans long débat à la chronique « La vie ric-rac » de Libération, un exercice hebdomadaire de description de la pauvreté ordinaire dans la France contemporaine. Notez bien que la récompense n’irait pas directement à l'auteur de ce quart-de-page désespérant ― il ne fait jamais que son boulot ― mais bien au quotidien lui-même. Pour Didier Pourquery, rédacteur en chef de Libé, il était en effet grand temps d’aller voir comment les Français, « qui ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts », s’organisent « pour vivre à la marge ». Allons bon ! Bourdieu, lorsqu'il explorait la Misère du monde, gardait au moins la distance du sociologue et ne confondait pas l’exploitation complaisante d’un sentiment d’angoisse avec les difficultés concrètes de nos concitoyens réellement mal lotis. Franchement, quand ce sont « les » Français qui « vivent à la marge », on se demande à la marge de quoi.

De fait, « La vie ric-rac » et autres papiers anxiogènes de la même eau rappellent surtout la diffusion en boucle du visage tuméfié et de la bicoque incendiée de Papy Voise sur TF1, lorsque l’insécurité permettait, plus que le pouvoir d’achat, d’occuper les temps de cerveaux disponibles entre deux spots de pub. Bon, il y avait bien, à l’époque, d’authentiques agresseurs et d’authentiques agressés dans ce pays, mais la banalisation de l’idée que la France était à feu et à sang allait plus servir à propulser le Borgne au second tour de la présidentielle et Chirac à l’Elysée qu’à réduire la criminalité…

Inutile, incidemment, de venir m'expliquer à quel point je suis insensible. Insensible, clairement, je ne le suis pas. Mais allergique à la complaisance moutonnière des gazettes, ça, je le revendique. Je n’habite pas dans une bulle étanche aux soubresauts de la planète et je connais au moins aussi bien que les redresseurs de torts habituels des commentaires de ce blog ce qu’est la réalité française. Mieux que ces derniers, pour autant, j’accepte d’en observer toutes les facettes et de ne pas décréter que ce pays n’est plus qu’un gros morceau de quart-monde à l’agonie puisqu’il ne l’est pas.

Ainsi, je ne résiste pas au, hum, plaisir de citer l’un des grands moments de cette rubrique, lorsque nous sommes invités à souffrir avec cette famille de cinq personnes entrant dans un restaurant pour « regarder dans l’assiette des autres d’un air envieux » sans commander quoi que ce soit ― amenant l’aubergiste à leur offrir une grosse portion de frites « au prix de la barquette ». Combien y a-t-il, parmi les lecteurs de Libé qui n’auront pas manqué de verser une larme sur une famille vraisemblablement démolie par le paquet fiscal sarkozyste, de naïfs prêts à prendre ce conte édifiant pour argent (sic) comptant ? Combien d’entre eux ont-ils l’habitude, en période de vaches maigres, d’aller s’asseoir avec les gosses dans une gargote pour lorgner l’assiette des voisins en grignotant une portion de frites à cinq ?

Chaque semaine, « La vie ric-rac » creuse le sillon d’une classe moyenne abonnée au Secours populaire et aux Restos du cœur, de « petits commerçants qui se croyaient à l’abri », de gens comme vous et moi qui, « aux abois », connaissent l’humiliation de l’aide alimentaire. Mais enfin, ces gens comme vous et moi sont-ils les mêmes qui exigeaient l’arrivée d’un homme à poigne en l’Elysée en 2002 et faisaient plus confiance à Chirac ou à Le Pen qu’à Jospin pour remettre de l’ordre dans les « zones de non-droit » ?

Ce qu’il y a d’ironique, mais aussi de dramatique, dans cette déréalisation grotesque d’un vrai problème, c’est qu’elle profite toujours aux mêmes en termes politiques. Convainquez les gens qu’ils risquent leur vie à chaque fois qu’ils croisent un ado à capuche et ils voteront à droite. Serinez-leur qu’ils souffriront bientôt de malnutrition, ils votent toujours à droite. Ah, il y a tout de même une petite différence entre les deux approches : la prochaine fois, c’est vraisemblablement à Besancenot qu’il reviendra d’écarter le candidat socialiste de la finale. C'est le progrès.

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jeudi 30 octobre 2008

NMPP : le premier qui dit la vérité…

Aujourd'hui, les quotidiens ne sont pas en kiosques mais c'est temporaire. Laurent Joffrin explique pourquoi ça pourrait devenir définitif, ce qui lui coûtera sans doute quelques lecteurs.

Joffrin Il est gonflé, Laurent Joffrin. Évoquer les agissements nihilistes du SGLC ― branche fondamentaliste de la CGT ― sans recours à la langue de bois lénifiante des éditeurs de journaux lui vaudra peut-être de se faire casser la figure, mais il pourra au moins se vanter d’être un héros depuis son lit d’hôpital... D'ailleurs, en entendant le directeur de Libération lister placidement, ce matin sur France Inter, les raisons pour lesquelles il n’y a pas de quotidiens dans les kiosques, j’ai bien failli en avaler ma cuillerée de Corn Flakes de travers.

La mauvaise qualité de sa distribution est le principal problème de la presse française. Vous pouvez bien concevoir les meilleurs journaux du monde, s’ils ne sont pas disponibles et si, lorsqu’ils le sont, leurs charges logistiques sont telles qu’ils sont hors de prix, vous êtes mal. Mais nos canards étant déjà loin, très loin, d’être les meilleurs du monde, on imagine l’impact d’un système de diffusion aussi archaïque et inefficace que les NMPP (Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne) ― sorte de monstre organisationnel co-géré par Hachette et le syndicat du Livre.

Lorsque tout le monde est d'accord pour dire qu'un système ne fonctionne pas bien, il est temps de le réformer. C’est ce qui va être fait aux NMPP dans le cadre du « Défi 2010 », un plan de modernisation de 130 millions d’euros prévoyant notamment la réorganisation des centres de tri pour l’optimisation de la desserte des points de vente. Mais qui dit réorganisation dit souvent fermeture de sites et, par voie de conséquences, licenciements. Pas en l’espèce : seuls des départs volontaires sont prévus et ne concernent que les plus de 55 ans pour des indemnités pouvant aller jusqu'à 300 000 euros (170 000 euros en moyenne).

On peut approcher ce problème de deux manières : soit l’on considère que le SGLC doit prévaloir et qu’il est forcément légitime puisque les ouvriers qui en sont membres sont le sel de la terre et qu’ils se battent pour la démocratie et le progrès de l’humanité ; soit l’on est d’accord pour trouver qu’un pécule de 300 000 euros à 55 ans n’est pas exactement comparable à un coup de pied au cul, a fortiori lorsque vous avez le choix. Ce second point de vue est d’ailleurs celui de la CGT, qui ne cautionne plus ce type d'actions depuis bien longtemps même s’il lui est impossible de le dire aussi crûment que Joffrin.

La distribution des journaux n’est pas un service public. Les opérateurs qui en sont chargés sont donc supposés être efficaces et leurs prestations doivent être raisonnables en termes tarifaires tout en restant rentables. En France, les NMPP jouissent d’un monopole quasi-intégral, se révèlent souvent incapables de livrer les points de vente en temps et en heure et coûtent près de 40% de la valeur faciale d’un journal. Elles terminent pourtant généralement leurs exercices en fortes pertes (29 millions d’euros en 2007). Désormais, la question est donc, littéralement, de savoir s’il appartient à un tout petit groupe de jusqu'au-boutistes de déterminer si la presse papier a ou n’a pas d’avenir en France. Après tout, leurs cousins dockers ont déjà décidé que nos ports ne seraient plus dans la course avec le succès que l’on sait : Marseille, longtemps second en Europe, a ainsi fait l’impasse sur les trafics de conteneurs et n’est plus qu’un nain aux échelles européenne et mondiale en termes de volumes de fret transbordé.

Mais comme sur les docks, les moyens de dicter sa loi à « l’ennemi » ne sont pas exactement ceux du dialogue et de la concertation dans les centres NMPP. Et lorsque Joffrin parle de « violence », « d'irresponsabilité » et de « prises d'otages », ce n’est pas juste de la rhétorique tout comme l’idée que les récalcitrants prennent des « risques physiques » n’est pas une simple vue de l’esprit ― pour ne rien dire des camions attaqués et des stocks de journaux détruits. D’où le courage du patron de Libé qui, fatigué d’expliquer à des autistes qu’ils scient la branche sur laquelle ils sont assis tout en fragilisant la liberté d’informer, abandonne enfin le baratin consensuel d’usage. Un courage d’autant plus remarquable que c’est probablement de ses propres lecteurs que viendront les premières accusations de collaboration avec le grand capital. On parie ?

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P.S. du 1/10 : Laurent Joffrin commente à nouveau la grève des NMPP dans cette vidéo :

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