Le coin culturel

mercredi 24 juin 2009

UGC Les Halles : les vécés étaient fermés de l'intérieur

Au Ciné Cité du Forum des Halles, on est prié de prendre ses précautions avant le départ pour Hollywood. Mais on peut aussi se rebeller.

Vécés Je l'avoue, je ne déteste pas les méga-complexes dont UGC s'est fait une spécialité — ces « cités du cinéma » aux allures de terminal d'aéroport. Les fauteuils y sont confortables, les écrans taille XXL et la programmation suffisamment éclectique pour faire voisiner un film d'auteur azerbaïdjanais avec un blockbuster hollywoodien. Question atmosphère, on est bien loin du petit cinoche d’art et d’essai du quartier latin mais, après tout, rien ne vous empêche de gratter quelques accords avec Johnny Guitar au Champo un soir et d’aller espionner OSS 117 aux Halles le lendemain. Et si Paris a perdu près d’une centaine de salles entre 1977 et 2006, il reste possible d’y voir à peu près tout ce qu’on veut — et en VO par-dessus le marché !

Le Ciné Cité du Forum des Halles, c’est un peu le navire amiral du réseau UGC. Dix-neuf écrans (sans compter les sept salles de l’annexe Orient-Express), des bornes d’achat automatiques pour ne pas faire la queue trop longtemps, des comptoirs à bonbecs un peu partout... Rien ne manque au bonheur de celui qui ne fait pas d’allergie trop violente à la transposition au septième art des process de la grande distribution. Enfin, « rien ne manque », il faut le dire vite. Et quiconque s’est un jour laissé tenter par le gobelet géant de Coca Zéro sur lequel l’établissement marge infiniment plus que sur la billetterie proprement-dite s’en sera rendu compte : à une ou deux exceptions près, il n’y pas de toilettes dans les salles

Bon, dit comme ça, ça n’a l’air de rien. Et il n’est pas impossible que l’on me reproche en commentaire d’aborder un sujet aussi trivial quand la planète est à feu et à sang (après m’avoir accusé d’apprécier les multiplexes capitalistes, de consommer du Coca impérialiste et d’utiliser une caisse automatique génératrice de chômage, évidemment), mais j’assume. Après tout, s’il est possible de s’offrir un aimable nanar franchouillard sans faire l’impasse sur un classique du western à sous-texte politique, on doit pouvoir s’intéresser simultanément au réchauffement climatique et aux aménagements sanitaires d’un hyper-UGC… Donc, au Ciné Cité des Halles, il vaut mieux, comme pour un voyage scolaire en autocar, avoir pris ses précautions avant le début du film. Car à l’heure du générique de fin, c’est un trio de cerbères en uniforme qui viendra vous empêcher de refluer vers les pipi-rooms planquées derrière les comptoirs à M&Ms.

« Non monsieur, pas par ici ! La sortie, c’est de l’autre côté », assène fermement l’ouvreur déguisé en steward Air France au spectateur que les clowneries de Jean Dujardin ont peut-être fait pisser de rire, mais qui n'en a pas moins besoin de se soulager avant de remonter sur son Vélib’.

— Hum, très bien… Mais moi, j’aimerais bien aller aux toilettes quand même, si ça ne vous ennuie pas…

Tu parles ! Autant pisser dans un violon : « Désolé. Vous pouvez retourner dans le hall après la sortie mais, ici, on ne passe pas… »

La première fois qu’un truc pareil vous arrive, citoyen modèle que vous êtes, vous obtempérez en grommelant avant d’attaquer les trois kilomètres de couloirs souterrains mal éclairés qui mènent à la sortie. Mais une fois dehors, c'est-à-dire à huit étages de distance du hall du cinoche, vous commencez à vous demander si on ne vous a pas pris pour un vulgaire visiteur de province (quoi ! Il fréquente les multiplexes, boit du Coca et méprise la province par-dessus le marché !!! Mais il n'a vraiment aucune conscience...). Qu’importe, c’est justement parce que vous n’êtes pas un agent d’EDF perpignanais en stage dans la capitale que vous décidez d’aller jusqu’au bout de cette histoire et de tenter le trek vers l’entrée du cinéma, histoire d'y faire valoir vos droits imprescriptibles de propriétaire de vessie. En vain : là encore, on ne passe pas.

« Non monsieur, je ne peux pas vous laisser entrer dans le cinéma sans ticket pour la prochaine séance », indique un clone de l’ouvreur qui vous avait déjà interdit de toilettes quelques minutes plus tôt — à moins qu’il ne s’agisse du même type ayant cavalé comme un dératé jusqu’à l’entrée pour finir de vous tourmenter.

Vous insistez bien un peu, mais rien n’y fait. Il ne vous reste plus qu’à repartir la queue basse (ok, elle était facile celle-là), en pestant contre l’inhumanité de cette société ultranéolibérale. La fois suivante, pour autant, vous vous êtes préparé. Oh, pas au sens où vous êtes allé aux toilettes avant le film (l’idée est tout de même, maintenant que vous êtes un adulte et que vous n’êtes plus forcé de voyager en autocar avec votre prof de SVT, d’aller pisser où et quand vous en avez envie), mais plutôt parce que vous avez décidé de passer outre les interdictions de l’ouvreur en chemise blanche et pantalon bleu :

— Mais monsieur, vous n’avez pas le droit ! Faites le tour !
— C’est ça, vous m’avez déjà fait le coup. Et de toute manière, je n’ai pas envie de vous demander la permission d’aller aux toilettes…
— Mais monsieur, c’est le règlement !!!
— Le règlement, c’est de mettre des toilettes à la disposition des clients…
— Ah monsieur, c'est comme ça ! Et si vous ne respectez pas les règlements, il ne faut pas aller au cinéma ! Qu’est-ce qui se passerait si tout le monde faisait comme vous ?

Si tout le monde faisait comme moi ? Eh bien il deviendrait possible d’aller pisser quand on veut, ce qui me paraîtrait plutôt positif, comme on dit chez les fabricants de pellicules 35 mm. Et d’ailleurs, « tout le monde » semble justement avoir envie de faire comme moi, ma rébellion n’étant pas passée inaperçue et provoquant même celle de toute une troupe d’objecteurs de conscience urinaire :

— C’est vrai, ça, qu’est ce que c’est ce cinéma où l’on n’a pas le droit d’aller aux toilettes !
— Ouais, c’est dingue : il faut supplier et on vous envoie balader !

Un vieux monsieur très remonté brandit même sa canne en direction de l’ouvreur : « Mais vous croyez que je peux me retenir, à mon âge ! » Nous sommes maintenant à la limite de l’émeute et les trois serre-files, débordés, sont bien forcés de s’écarter pour laisser passer la horde de pisseurs en colère. Clairement, quelque chose de plus grand, de plus fort qu’une simple réaction de clients mécontents vient de se produire. Plus jamais, nous ne nous laisserons interdire de faire pipi par un management inique et inaccessible aux impératifs de la physiologie humaine ! Plus jamais nous n’accepterons de nous soumettre aux diktats d’un architecte travaillant à l’économie pour l’implantation de ses tinettes, comme à ceux du diplômé d'école de commerce chargé d’optimiser les flux de cochons de payants pour réduire l’intervalle entre deux séances ! Un petit pas vers les toilettes pour les cinéphiles, un grand bond en avant pour l’espèce humaine...

Mais bon, je vous laisse, j'ai un truc urgent à faire. Comment ça, il faut que je fasse le tour...

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jeudi 09 avril 2009

Wight is Wight, etc.

Hier soir, je suis allé applaudir Bob Dylan au Palais des Congrès. Je n'y ai pas rencontré Nicolas Sarkozy qui était venu la veille, mais c'était formidable quand même.

Desire J'aime bien raconter que mon tout premier disque était un album de Bob Dylan — Desire pour être précis. J'aime bien le raconter, mais c'est faux. Ou plutôt pas complètement vrai. Mon tout premier disque, c'était le 45 tours de Nicolas Peyrac So far away from LA. Pas franchement honteux pour un gamin de 11 ou 12 ans ayant tanné sa mère pour qu'elle le lui offre après en avoir été saturée sur RMC, mais avouons qu'on était assez loin de Dylan. Presque autant que de LA, en fait…

D'ailleurs, pour être tout à fait honnête, Desire n’est même pas mon deuxième disque ! Non, mon deuxième disque c’est Dolanes Melody, un tube de variétoche à la trompette signé Jean-Claude Borelly. Celui-ci, je crois que c’est à ma grand-mère que je l’avais demandé (je ne sais pas si ma mère serait allée jusque là). Le Dylan n’est donc que mon troisième disque, mais parce que c’est tout de même le premier que je me sois acheté avec mon propre argent de poche, il est bien, d’une certaine manière, malgré tout, mon premier disque si vous voyez ce que je veux dire.

Du coup, encore aujourd’hui, j’ai un attachement très particulier à cet album bourré de hits majeurs, Hurricane en tête. Ok, ce n’est pas le meilleur, ce n’est pas le plus fort. Ce n’est même pas le plus dylanien puisqu’il est largement co-écrit avec Jacques Levy, un prof de fac auteur de comédies musicales à ses heures. Mais bon, je vous l'ai peut-être déjà raconté, Desire est un peu mon premier disque ! Mieux, c’est grâce à lui que j’ai vraiment commencé à écouter de la musique — du rock, du blues, de la pop — et que j’ai fini par planquer le Jean-Claude Borelly quand j’avais des copains à la maison (mais pas le Nicolas Peyrac qui, semble-t-il, n’était pas totalement inacceptable bien qu’un poil incongru sur mes étagères, entre un Creedence Clearwater Revival ou une Patti Smith).

J'en suis convaincu : si j’avais joué d'un instrument, au lieu de sécher systématiquement mes cours de guitare pour aller faire des conneries avec mon gang, j’aurais probablement fait « du Dylan ». Enfin, ça aurait été « du Hugues » mais les spécialistes — ceux qui assurent que Desire n’est pas l’album le plus personnel de Dylan — disserteraient sans doute sur la filiation naturelle entre mes premiers albums et les siens, en dépit de nos backgrounds radicalement différents, lui dans le Minnesota, moi dans les Bouches-du-Rhône ; lui rencontrant Woody Guthrie, moi tombant sur, euh, je ne sais pas moi, Francis Lalanne dans un bar du Vieux-Port en 1984. Mais je n’ai pas fait de musique. Je me suis contenté d’en écouter et le monde du rock ne s’en est pas plus mal porté (en tout cas, il ne s’en plaint pas).

Ah, du Dylan, c’est sûr, j’en ai avalé jusqu’à faire pleurer les voisins de rage. Heureux propriétaire d’à peu près tous ses disques, j'ai progressivement transformé ma collection de vinyles en CD avant de passer au MP3, histoire de rester dans le vent (blowing in the wind ?). Pour autant, j’avais beau avoir écouté du Dylan sur tous les formats d’enregistrement, en live, ça, je n’en avais jamais eu l’occasion... Vous savez ce que c’est : ce genre de type ne passe par Paris qu’une fois tous les dix ans et, généralement, vous n’êtes au courant des dates de concerts que lorsque tout est complet. Mais il semble que mon ange gardien ait l’oreille musicale, ces temps-ci : tiens, pas plus tard qu’en novembre dernier, je me suis débrouillé pour aller entendre Leonard Cohen, autre grande idole à moi, à l’Olympia.

Ce coup-ci, j’ai pu passer deux trop courtes heures dans un fauteuil du Palais des Congrès de la Porte Maillot, à juger de ce que Mr Zimmerman avait encore dans le ventre à bientôt 70 ans. Résultat des courses : ça marche encore, même s’il faut parfois attendre le milieu d’une chanson pour la reconnaître, entre ces arrangements déconcertants et cet accent nasillard et non filtré par un producteur de studio. Même Like a Rolling Stone, cet hymne à la déchéance de ceux qui n’ont plus de maison vers laquelle rentrer, ça m’a pris un moment... Mais pour le reste, nickel : musiciens impeccables, public enthousiaste, sièges confortables. Presque trop confortables, d’ailleurs, ces gros fauteuils rembourrés, s’il faut vraiment trouver quelque chose de négatif à dire au sujet d’un concert sans accroc. Car le palais des Congrès, cet auditorium pour assemblée générale d’actionnaires d’Arcelor-Mittal, est-il le lieu idéal d’une étape parisienne pour l’auteur de North Country Blues ? Sans doute pas.

En tout cas, c’est un endroit qui convient à Nicolas Sarkozy qui, je l'apprend du Figaro au moment de trouver une chute, assistait au concert de la veille avec Carla. Il est vraiment fort, l'hyperprésident : parce que débarquer dans un papier consacré à Bob Dylan, il fallait le faire. Allez, the times, they are a-changing !

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lundi 09 mars 2009

Ripostes graduées

Moi, je suis à fond pour la réponse progressive à une nuisance. Parce que passé les bornes, y a vraiment plus de limites.

Anger management Il paraît que la possibilité — après soixante-douze avertissements — de couper le robinet à téléchargement des freedom fighters convaincus que la propriété intellectuelle est du vol est une « nouvelle étape vers le fascisme ». C'est amusant car, depuis le temps que ce gouvernement fonce comme la Williams d'Ayrton Senna vers le mur du totalitarisme, il y a longtemps que nous devrions nous être crashés en enfer. Franchement, on se demande comment Sarkozy se débrouille pour dénicher de nouvelles idées « fascistes » avec une telle régularité. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il est créatif...

J'ai déjà donné mon avis sur la question du piratage de musique ou de films via le Net, et je suggère à ceux qui souhaitent en connaître le détail de se reporter aux épisodes précédents. Mais en deux mots, j'ai tendance à penser que ce n'est pas parce qu’il est techniquement facile de voler quelque chose que le vol devient légitime. Oui, Internet oblige à repenser la manière dont les biens réductibles à des données informatiques seront désormais distribués. Non, décider que les artistes et créateurs dont le travail est pillé sur le Web n’ont qu'à trouver d’autres moyens de gagner leur croûte n'est pas raisonnable.

Et qu'on ne vienne pas, à nouveau, me seriner que le vol d’une chanson ou d’un film n'appauvrit pas les auteurs au motif que la copie d’un fichier est indolore et ne prive personne de quoi que ce soit... Ce point de vue est presque aussi inepte que celui qui met les terribles profits des majors de la musique ou du cinéma en avant pour justifier le pillage.

Vous voulez continuer à écouter de la musique, à regarder des films, à lire des livres ? Ben il faudra payer pour tout ça quel que soit le support. Sauf, bien sûr, si vous pensez que la pub sera là pour financer leur production à votre place, cette pub déjà supposée faire vivre les journaux en ligne depuis que vous avez déserté les kiosques. D’autant plus que les annonceurs achètent souvent de l’espace pour vendre des disques, des films et des livres, soit tous ces machins que vous préférez télécharger gratuitement au nom de la liberté…

*

MK2 Gambetta, dimanche, séance de 19h00. Elle vient s’installer à côté de moi alors que la salle est encore aux trois-quarts vide. Ok, le cinéma va sans doute finir par se remplir mais je n’ai jamais compris pourquoi les gens ont besoin de se coller les uns aux autres, lorsqu’il y a de la place pour poser son blouson sur le fauteuil d’à-côté et prendre ses aises.

Les lumières s’éteignent et le spectacle commence. Un Sean Penn démachisé fait son apparition dans le rôle de Harvey Milk, un politicien des années 70 sans lequel San Francisco ne serait peut-être pas ce qu’il est aujourd’hui. Le film est excellent mais ma voisine n’en déballe pas moins un sandwich préalablement enveloppé dans une feuille d’alu. Elle a très faim, ça se voit, et elle froisse l’emballage avec l’enthousiasme d’une militante de la cause gay qui viendrait de voir la proposition 6 blackboulée par les électeurs. L’odeur de son sandwich (jambon ? Fromage ?) sature l’espace alors que je tente de me concentrer sur la vie politique américaine de la période Gerald Ford-Jimmy Carter.

Ah, je croyais qu’elle avait enfin terminé son repas mais la voici qui s’autorise quelques cookies au chocolat — cookies qu’elle croque bruyamment pendant que Sean Penn s’adresse à la foule sur Castro Street (« My name is Harvey Milk and I want to recruit you ! »). Je me tourne vers elle pour lui glisser qu’il serait sympa de faire une pause dans son festin, évitant soigneusement d’évoquer la référence de sinistre mémoire au bruit et à l’odeur. Mais elle sait qu’elle est dans son droit, qu’il n’y a aucun règlement qui puisse l’empêcher de joindre l’utile (la leçon d’histoire contemporaine qui se déroule sur l’écran) et l’agréable (le remplissage de son estomac) et m’envoie balader. Tiens, elle aurait eu un poil d’humour en plus de ce vaste appétit et elle m’aurait plutôt conseillé d’aller me faire cuire un œuf. Mais non. Elle continue d'actionner ses mandibules avec énergie, chomp, chomp, chomp…

C’est au moment où Scott, le petit fiancé d’Harvey, décide de le quitter pour reprendre une vie normale qui ne serait pas entièrement consacrée au militantisme que l’affamée dégage une banane de son cabas, la déshabille soigneusement et s’avise de lui fait un sort que je me permets à nouveau de lui expliquer à quel point c’est horripilant :

— « Ecoutez, le sandwich au jambon, les cookies, la banane… Ca commence à bien faire… »
Comment-ca, au jambon ?! Il n’était même pas au jambon, mon sandwich ! répond-elle comme si mon erreur d’analyse olfactive était la double-preuve de ma mauvaise foi et de mon statut d’emmerdeur.
Ok, au fromage alors... je transige. Mais ça pue pareil et je veux voir le film en paix

La nana n’en revient pas. Elle se tourne vers son compagnon, assis à sa droite, et lui explique qu’elle est importunée par un type qui prétend que regarder un film pendant que sa voisine reconstitue ses réserves de glucides est un problème. Le gars est d’accord avec elle, visiblement, puisqu’il se met lui aussi à croquer dans son sandwich-cookie-banane avec le même entrain. Qu’est-ce que je peux faire ? Je ne vais pas provoquer un esclandre alors que, sur l’écran, Harvey Milk est à deux doigts de se faire buter par un conseiller municipal maniaco-dépressif ? Je sens bien que ma lutte pour mes droits de cinéphile n’est pas de la même ampleur que le combat pour les droits civiques de Sean Penn…

Donc, je la ferme. Je me retiens. Jusqu’à ce que la lumière revienne, que je me lève et que je lui explique à nouveau que le principe du cinéma, c’est de partager un film sur grand écran avec tout un tas de gens, pas de se taper les effluves de la famille Groseille en pique-nique. « Ben t’avais qu’à rester devant ta télé ! » ricane-t-elle avec l’air satisfait de quelqu'un qui a passé tout le film à préparer une réplique mordante, provoquant le désarroi d'un camarade de dînette recroquevillé dans son siège (de gêne ? De peur ?).

Je laisse tomber. Elle m’a partiellement gâché le film, je ne vais pas lui permettre de me gâcher la soirée. Ma riposte graduée s’arrête-là. Mais c’est bien en hommage à la non-violence d’Harvey Milk. Parce que si ça avait été The Wrestler

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mardi 09 décembre 2008

Retour à l'emploi

Le déploiement du RSA en direction des cibles les plus évidentes est une bonne chose. Mais peut-être Martin Hirsch fait-il l'impasse sur certains publics tout aussi méritants…

Gérard — Allo, Hugues ? C'est Thibaut... Dis donc, tu fais quoi ce soir ?
— Ce soir ? Ben je suis invité à une réunion organisée par Martin Hirsch pour les 20 ans du RMI et le lancement du RSA. Il y a longtemps que j'ai envie d'écrire quelque chose sur ces histoires de retour à l’emploi. Ca sera l'occasion…
— Bof, c'est chiant le RSA. Pourquoi tu ne viens pas plutôt avec moi à la cérémonie des Gérards ? Je dois y aller pour la radio et je ne me sens pas d’y aller tout seul…
— Les Gérards ?
— Oui, les Gérards ? C’est le machin qui sert d’anti-Césars et qui récompense les animateurs et les émissions les plus ringards de la télé. Allez, si le RMI a tenu vingt ans, t’auras bien d’autres occasions d’en parler, du RSA…
— Hum… Bon, ok…

Thibaut C. est reporter dans une grande station généraliste. Il ne couvre généralement pas les événements de ce genre, dont on s’étonne même qu’il intéressent ses rédacteurs en chef à l’heure où la Grèce est à feu et à sang et pendant que l’on profane des tombes juives et musulmanes dans les cimetières de la Grande guerre. Mais bon, il faut bien que l’auditeur qui en a entre les deux oreilles se change les idées de temps en temps.

Le voici donc, Nagra en bandoulière et son pote Hugues en remorque, arpentant la moquette élimée du théâtre Michel, la petite salle du 8e arrondissement qui accueille cette parodie de cérémonie glamour cette année. Sa mission : décrire le contexte et faire quelques interviews de personnalités pour un reportage d’une minute trente maximum. Une minute trente, c’est court. Mais c’est parfois très long. Surtout lorsque l’on se rend compte que, pour ce qui est des « personnalités », la récolte risque d’être plutôt maigre.

Il faut savoir que cette histoire de Gérards est un fantastique exercice de mise en abyme de la médiocrité : des comiques pas drôles se moquent d’animateurs de deuxième ordre, lesquels collaborent à la mascarade dans un but commun de reconnaissance par les médias de premier plan… Devaient ainsi être décernés, entre autres trouvailles désopilantes, un Gérard de l’animateur le plus « relou », un Gérard de l’émission la plus tarte, etc. sur la base des votes d’un jury composé de journalistes « spécialisés », dont un chroniqueur de Télé 2-semaines. Bon, Yves Eudes, du Monde, était aussi annoncé mais il semble qu’il ait préféré regarder le show à la télé (en direct sur Paris première, chaîne associée), plutôt que de passer la soirée à faire semblant de rigoler des vannes des trois MC en smokings de location.

Thibaut, lui, n’a pas cette option. Micro en main, il part à la recherche de « quelqu’un de connu », terriblement handicapé par son manque de culture télévisuelle. « Euh, vous ne pourriez pas me désigner un nominé à interviewer ? demande-t-il à l’attachée de presse. Comme je n’ai pas la télé, je ne suis pas vraiment familier du visage des stars de Virgin 17 et de W9… » « Quoi, vous n’avez pas la télé ! » s’exclame la jeune femme médusée.
Non... Enfin oui, je l’ai par mon abonnement à Internet mais je ne regarde pas souvent Gulli ou Direct 8, en fait, s’excuse-t-il presque
Ah… Bon, ben près du bar, vous avez Truc de TMC, et Machin de M6. Et il y a aussi ce monsieur en haut des escaliers qui est connu mais je ne sais pas son nom…
— Qui, le type avec l’écharpe blanche ?
— Oui, il est connu je vous dis…

Mais Thibaut n’en veut pas, du type connu mais que personne ne reconnaît. La fille lui propose alors d’interroger Danièle et Béatrice, les deux animatrices de « C’est du propre », une émission de M6 où il s’agit de faire le ménage dans un appartement tout sale, mais surtout de donner des conseils à un locataire un peu trop bordélique (donne un poisson à un pauvre, il ne mangera qu’une fois. Apprend-lui donc plutôt à pêcher…). Passionnant. Las, Thibaut se plante et bavarde un moment avec une illustre inconnue avant de comprendre que les femmes de ménage les plus célèbres du PAF sont assises deux rangs plus loin.

Ah, il fait aussi l’interview de Valérie Damidot, la spécialiste de la décoration d’intérieur, de Valérie Payet, qui présentait le loto dans le temps mais plus maintenant, et même de Frédéric Beigbeder, seul people de catégorie 1 à avoir fait le déplacement — probablement par obligation professionnelle à l’égard de Paris première. Car, et les gesticulations laborieuses des trois présentateurs en sont la preuve, les Gérards ne sont définitivement pas un rendez-vous haut-de-gamme que son ironie et son second degré rendraient indispensable au dégonflement de la bouffissure de certains grands personnages médiatiques. Non, nous sommes clairement dans une sorte de laboratoire pour aspirants people, dont les provocations à deux balles à l’égard de has been n’interpellent que par leur totale absence de mordant. Pour une critique du système, ou une vague pique à l’égard des vrais puissants, on repassera. A la limite, n’importe quel chansonnier à la Jean Amadou passerait pour plus subversif, face à trois clampins moquant la ringardise, excusez du peu, des animateurs des chiffres et des lettres…

Lorsque nous quittons les lieux, Thibaut a de quoi faire sa minute trente (même s’il doit expliquer à l’attachée de presse qu’il n’est pas certain que son reportage soit diffusé, entre les Grecs qui rejouent la guerre de Troie et les skins du Nord qui repeignent les cimetières d’anciens combattants). Quant à moi, j’ai presque le sentiment d’y être tout de même allé, à la sauterie de Martin Hirsch. Hé quoi, le Revenu de Solidarité Active, c’est bien pour les gens qui cherchent à se remettre en selle dans l’univers impitoyable du travail, non ?

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PS : Finalement, le reportage a été diffusé et j'ai pu l'enregistrer. Comme ça, mon papier devient un making of à la Libé : Téléchargement Gérards de la télé

mardi 25 novembre 2008

To Kelley Lynch, with love

Quoi, vous n'avez jamais vu Leonard Cohen en concert ? Tss… Je n'aimerais pas être à votre place lorsque, sur votre lit de mort, l'on vous demandera ce que vous avez fait de votre existence.

LC Si je trimbalais la liste des choses essentielles à accomplir dans une vie d’homme dans mon portefeuille, j'aurais désormais la possibilité de la raccourcir d’une ligne. Je n'ai pas encore traversé l'Ouest américain à cheval, ni relié Paris à Marseille à vélo ou couru les cent kilomètres de Millau, mais j'ai tout de même assisté à un concert de Leonard Cohen ! C'est moins sportif, OK, mais c'est presque aussi fort compte tenu du challenge que ça représentait.

D'abord, le type est vieux : 73 ans. Charles Aznavour a beau entamer sa quinzième tournée d'adieu, plus un chanteur avance en âge, plus il se rapproche de la faucheuse et donc d'une sérieuse remise en question de ses dates de concerts. Ensuite, le songwriter de Montréal n’avait plus vraiment l’intention de se produire sur scène : sans la malhonnêteté de son agent (Cohen est totalement ruiné et avait besoin de se refaire), il n’aurait probablement jamais repris la route. Mais surtout, c’est bien la première fois de ma vie que je me débrouille pour être au courant de son passage dans mon fuseau horaire suffisamment à temps pour me procurer un billet ! Et à en juger par le nombre de malheureux qui battaient le pavé, hier soir devant l’Olympia, à la recherche d’une hypothétique place à vendre, j’ai le droit d’en être fier.

Il est pourtant difficile d’expliquer en quoi assister à un concert de Leonard Cohen est une telle aventure humaine. Après tout, je connais un tas de gens pour lesquels le bonhomme n’est jamais qu’un mystique dépressif à la voix monocorde et, à la limite, ils ont raison. Le truc, c’est qu’il est aussi un poète majeur, un mélodiste hors-pair et qu’il se sert de sa voix de basse comme un Brassens ― ce qui n’est pas exactement une insulte.

Tiens, d’ailleurs, la comparaison avec le vieux Georges n’est pas si hors-de-propos et Leonard Cohen est sans doute le chanteur anglophone le plus proche de cette tradition française du barde à guitare. Celui qui n’a pas peur de parler d’amour avec des mots de plus de trois syllabes et ne s’interdit pas de se promener du côté de la foi et de la philosophie. Autant que Brassens, d’ailleurs, Cohen est musicalement très sous-estimé par les « sachants », comme dirait Ségolène, qui réduisent son travail à quelques accords sans génie. Rien n’est plus faux, évidemment. Et s’il fallait une nouvelle preuve de la sophistication de ses rythmes et de ses arrangements ― au-delà de la quinzaine d’albums produits sur une quarantaine d’année de carrière ―, le concert d’hier en ferait partie.

Bon, personnellement, j’aurais été tout à fait capable de lâcher mes quatre-vingt euros pour un one man show avec bande enregistrée, même si les excellents musiciens et les formidables choristes qui tenaient compagnie au maître valaient d’être écoutés pour eux-mêmes (mention spéciale à Javier Mas, le joueur de luth venu donner un petit tour arabo-andalou à certains classiques coheniens). Ces derniers auraient tout de même eu du mal à mettre leur talent au service de mélodies sans intérêt…

Anglophone du Québec, juif fan de Jésus, bouddhiste-zen à ses heures, souvent cynique mais tout aussi fréquemment fleur bleue, alternativement désespéré en phase terminale et plein d’espoir pour l’humanité, Leonard Cohen est une espèce de contradiction ambulante dont on ne voit pas bien qui prendra la suite le moment venu. J’ai bien pensé à postuler, mais je chante faux et je n’ai pas de goût pour la vie dans les monastères ou les chapeaux de gangsters. Et de toute manière, je n’aurais pas eu le temps d’organiser la moindre répétition entre la préparation de mon périple à travers le Colorado et de ma descente sur Marseille à vélo. Clairement, il faut se méfier des listes de choses à faire avant de passer l'arme à gauche ; c'est des trucs à rester frustré sur son lit de mort...

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PS : La Kelley Lynch du titre est l’agent artistique à cause de laquelle Leonard Cohen s’est retrouvé sans le sou. Sans cette crapule, pas de tournée 2008. Ca valait bien un coup de chapeau, non ?

mercredi 23 juillet 2008

Petits agacements estivaux

Ok, ok, il y a certainement plus grave : la faim dans le monde, le désarroi socialiste, l'hyperprésidence... Mais tout de même !

Les expressions du moment qui m'agacent, surtout lorsque ce sont des adultes qui les utilisent :

  • c'est clair ;
  • c'est relou ;
  • (…) de chez (…) (ex. : cher de chez cher, facile de chez facile…) ;
  • un truc de ouf ;
  • ça me saoule ;
  • ça le fait...

Est-il vraiment indispensable de faire constamment la preuve de son manque de personnalité ou de vocabulaire en y ayant recours ? C'est clair, ces expressions relous sont un truc de ouf de chez truc de ouf assez saoulant. Franchement, ça ne le fait pas…

*

Les fautes étonnamment fréquentes qui m'agacent lorsqu'elles me sautent à la figure, généralement dans des notes de blogs ou dans leurs commentaires :

  • avoir tort orthographié avec un d (« tu as tord, Jack, puisque tu es minoritaire ! ») ;
  • sensé utilisé pour censé ( « mais le PS est sensé être un parti réformiste, enfin ! » ;
  • les apostrophes remplaçant les traits d’union, voire l'absence de trait d'union (« Sarkozy a t’il fait ceci ? Ségolène a t’elle dit cela ? Y a t'il quelqu'un qui m'aime ici ce soir ? ») ;
  • les infinitifs utilisés à la place de participes passés ou le contraire (« il ne faut pas mangé des OGM, ça donne des fluxions de poitrine » ;
  • pose pour pause (« je fais une pose de quelques minutes avant de faire un nouveau commentaire crétin sur libe.fr »)

Y a-t-il quelqu'un pour leur dire qu'ils ont tort ? Je suis censé lui offrir un café à la pause.

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mardi 08 juillet 2008

Conversation courtoise

Vendre plus de livres et payer moins d'impôts, c'est possible. Mais il faut s'asseoir sur ses principes (et se disputer avec sa maman).

Cocarde— Allô, monsieur Serraf ? Monsieur Hugues Serraf ?
— Oui…
— Bonjour monsieur. Excusez-moi de vous déranger mais j'ai obtenu votre numéro de téléphone par l’intermédiaire d’Albin Michel…
— Ah… Excellent ! Que puis-je faire pour vous ?
— Voilà, je suis journaliste au Cri du contribuable. Je viens d’écrire un article sur votre livre et je voudrais vous inviter à une émission de radio…
— Le Cri du contribuable ? Ca doit être un journal de contribuables qui ont mal quelque part, ça ?
— Oui, c’est le journal de l’association des contribuables. Nous pensions que vous pourriez participer à notre émission de la semaine prochaine…
— Hum, pas si sûr : là tout de suite, je suis sur la plage. Mais de quelle émission s’agit-il ?
— Ben, de l’émission du Cri du contribuable sur Radio Courtoisie
Radio Courtoisie ? Ah non, désolé, ça n’est pas possible ça : c’est une radio d’extrême-droite !
— Mais non voyons, l’extrême-droite ça n’existe plus. Et puis c’est une radio associative où chaque émission est indépendante des autres. Nous, nous ne nous sommes pas d’extrême-droite, nous sommes juste des contribuables…
— Oui mais des contribuables qui ont mal et qui crient…
— Oui…
— Bon, c’est embêtant parce que vous avez l’air bien sympathique et que j’aime bien passer dans les émissions de radio qui font vendre des livres mais je ne suis pas, moi-même, un contribuable qui souffre et je ne peux pas passer sur une radio d’extrême-droite car ma maman ne me le pardonnerait jamais. Vous ne voudriez tout de même pas être la cause d’une dispute entre ma maman et moi, non ?
— Oh non !
— Bon tant pis alors, mais merci d’avoir pensé à moi…
— Pas de problème. Je vous envoie quand même l’article du Cri du contribuable ?
— S’il vous plaît…
— Au revoir monsieur Serraf.
— Au revoir madame.

Clic…

— Merde, c’est con… Une émission de radio, même sur Radio Courtoisie… C’est toujours une émission de radio, non…
— Arrête tes conneries ! Ca t’apprendra à faire des couvertures bleu-blanc-rouge : c’est ambigu. Ca attire n’importe qui.
— Comment ça, bleu-blanc-rouge c’est ambigu : c’est le drapeau français, le symbole de la Révolution bon sang ! Ah, Ségolène a bien raison de dire qu’il faut récupérer les symboles de la République kidnappés par les forces de la réaction !
— C’est ça, c’est ça… Passe-moi plutôt la crème solaire…

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mardi 01 juillet 2008

Les petites exceptions françaises à la radio

Radio Mes « Petites exceptions françaises » étaient au programme de la chronique livres de France Info, vendredi dernier. Un lien audio est désormais disponible sur le site de la station et je trouve que ces trois minutes résument plutôt pas mal l’esprit du bouquin — même si j’avais eu bien plus de temps pour vendre ma salade dans « Sous les étoiles », l’émission de Serge le Vaillant sur France Inter.

C’est sûr, si j’étais président de la République, je pourrais m’inviter une heure sur France 3  en prime time : ça stimulerait les ventes. Mais bon, tout vient à point à qui sait attendre…

mercredi 25 juin 2008

Nous sommes tous des paysans bretons !

Quand les frères Gicquel racontent leur enfance de paysans bretons, j'ai l'impression de m'y retrouver. C'est dire s'ils savent y faire.

Rougir Je connais Joseph Gicquel depuis déjà pas mal d'années et si deux ou trois anecdotes de son enfance ont pu se glisser dans nos conversations à l'occasion, je n'avais pas idée de ce qu'il avait vraiment à en dire. Bon, fils de paysans bretons, ça, je savais. Equipé d’un frère jumeau, je savais aussi. Même son passage éclair par le séminaire, j’en avais entendu parler… Mais ce que je ne savais pas, c’est ce qui se cachait derrière ces raccourcis, les corvées, les histoires de filles, l’arrivée tardive de la télé, les costumes du dimanche, la passion pour le Tour de France… Et pour cause : j’ai beau avoir vu le jour à un jet de pierre à peine de son propre patelin de naissance et quelques années après lui, rien ne m’est plus exotique que le scénario de roman rural qui lui sert de mémoire.

D’abord, et je ne devrais pas faire semblant de le découvrir puisque nous travaillons régulièrement ensemble comme journalistes, Joseph écrit formidablement bien. Enfin, disons plutôt que les frères Joseph et Michel Gicquel écrivent formidablement bien puisque Rougir d’être paysan  —  une collection de textes sur la vie quotidienne dans une ferme du Morbihan il y a quarante ans —  est un travail à quatre mains (ok, à deux mains seulement, évidemment, vous voyez ce que je veux dire…). Pour autant, compte tenu de ce qu’ils ont à nous dire, ce talent n’est même pas fondamental. Non, ce qui importe, c’est l’incroyable capacité qu’ils ont à vous faire partager leur expérience, à vous rendre familière cette enfance si particulière.

Etre le fils d’un paysan breton dans les années soixante, et le fils d’un paysan pauvre par-dessus le marché, c’est tout le contraire d’une insertion joyeuse dans les trente glorieuses. La vie est rude, presque spartiate, on se lève tôt, on ne rigole pas souvent et si l’on n’est plus exactement chez Pierre-Jakez Elias, la manière de nettoyer la soue à cochons le samedi après-midi au lieu d’aller jouer avec les copains est restée la même. Enfin, quand je dis que ça ne rigole pas souvent, c’est encore un raccourci. En fait, ça rigole. Ça rigole même beaucoup et l’enfance qui se déroule — les parents sévères mais aimants, les amis, les fêtes, les embrouilles, les voisins — finit par ressembler à toutes les enfances. Tiens, on en viendrait presque à se souvenir avec eux, nous les petits citadins nourris aux poulets préemballés, du premier lapin dépecé, de la première bolée de cidre aux champs…

En fait, évoquer ce livre force au cliché : oui la vie dans une ferme modeste est dure, oui les rapports entre les gens sont magnifiques et l’humanité qui se dégage de chacun des textes est saisissante. Mais qu'y puis-je ? Un chapitre, d’ailleurs, m’a frappé plus que les autres, celui où Joseph — mais peut-être s’agit-il de Michel, allez savoir avec ces gars-là — se souvient de Félix et Jules, deux semi-poivrots tout droits surgis d’une chanson de Brel, et de la manière dont ils sont intégrés à la vie du village. Ouvriers agricoles le lundi, maçons le mardi, ivres morts le mercredi, moqués mais jamais méprisés, habillés comme l’as de pique mais guère plus mal, au final, que l’agriculteur moyen… Que seraient-ils aujourd’hui, se demandent les Gicquel : des SDF, des exclus ?

Et l’histoire du couteau, et celle des verres Duralex, et la honte de la première confrontation aux petits bourgeois en mocassins l’âge du collège venu… Allez, un petit coup de Gicquel pour les vacances, ça nous reposera de la guerre des gangs.


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Rougir d'être paysan, Michel et Joseph Gicquel. Ed. Ouest France, 15 euros

lundi 28 avril 2008

Euh…

J'ai généralement un avis sur tout. C'est même ma marque de fabrique. Le dernier livre de Guillemette Faure me plonge pourtant dans la perplexité.

Bb Ce qu'il y a d’agaçant, avec le bouquin de Guillemette Faure sur les nanas qui cherchent à faire un bébé en solo, c'est qu'il finit par répondre à toutes les remarques que le lecteur se fait à lui-même à la lecture d’un chapitre dès le suivant : c’est son côté exhaustif. Ce qu’il y a de déconcertant, avec le bouquin de cette journaliste de Rue89 spécialisée dans la politique américaine et les sujets rigolos (comment ça, c’est la même chose ?), c’est qu’on le referme sans vraiment savoir ce qu’on pense de la question qu'il pose en titre : c’est son côté « démerdez-vous ! ».

J’avoue ne jamais m’être intéressé à ces histoires d’inséminations artificielles, de banques du sperme ou de fécondations in vitro au-delà de leur dimension technique. Tout amateur de science-fiction qui se respecte se tient forcément au courant de la vitesse à laquelle nous nous rapprochons du Meilleur des mondes. D’un autre côté, tout fils de sage-femme spécialisée dans le suivi des grossesses pathologiques se doit également de participer, de temps à autre, à d’édifiantes conversations sur la durée de conservation des paillettes et la fréquence des naissances multiples chez les adeptes de la procréation assistée.

D'ailleurs, pour la technique, avec Guillemette, on est servi. On apprend tout des procédures permettant à une célibataire occidentale du début du troisième millénaire d’avoir un bébé sans homme : c’est compliqué, coûteux et en plus ça ne marche pas à tous les coups. On apprend aussi à quel point la France est en décalage avec de nombreux pays en ce qui concerne l’accès aux soins par les femmes seules, nos comités d’éthique traditionnels, ceux qui postulent que le cannabis et l’euthanasie sont les premières étapes vers l’apocalypse, ne s’occupant que des couples comme-il-faut.

Mais pour l’interrogation existentielle, on n’est pas déçu non plus. Parce qu’elle a choisi de vous raconter son propre parcours de mère potentielle tout au long d’une vraie enquête pleine de statistiques et de témoignages de médecins amateurs de sculpture figurative, on en vient à se demander comment on se serait comporté si les hasards de sa propre existence n’avaient pas rendu la paternité si facile. Et l’on ressent bien à quel point ce qui apparaît comme une évidence  (on fait le zouave quelques années, on rencontre quelqu’un « pour de bon », on fait des gosses, on se plaint des emmerdes qu’ils occasionnent), n’en est pas une pour tout le monde.

Le livre de Guillemette Faure ― même très marrant, même très documenté ― est pourtant comme la fameuse plus belle fille du monde, vous savez, celle qui ne peut donner que ce qu’elle a. Il ne vous permet pas de décider si, oui ou non, il sera confortable pour un gosse d’être le rejeton du donneur n° 315, tout comme une tripotée d’autres gamins de par le monde compte tenu de la popularité de cet athlétique étudiant en maths aux yeux bleus. Il ne vous dit pas non plus s’il est raisonnable de se gaver d’engrais hormonaux pour stimuler une fertilité défaillante. Il ne vous dit pas, enfin, s’il est légitime, ou moral, ou même « normal » de chercher à avoir un bébé coûte que coûte quand on est une femme seule et qu’on a laissé tourner son horloge biologique trop longtemps. Il raconte juste que, dans la vie, il y a des questions compliquées auxquelles personne ne saurait apporter de réponse définitive. Mais clairement, poser les bonnes questions, comme on dit dans la Haggadah de Pessah, c’est déjà pas si mal.   

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