UGC Les Halles : les vécés étaient fermés de l'intérieur
Au Ciné Cité du Forum des Halles, on est prié de prendre ses précautions avant le départ pour Hollywood. Mais on peut aussi se rebeller.
Je l'avoue, je ne déteste pas les méga-complexes dont UGC s'est fait une spécialité — ces « cités du cinéma » aux allures de terminal d'aéroport. Les fauteuils y sont confortables, les écrans taille XXL et la programmation suffisamment éclectique pour faire voisiner un film d'auteur azerbaïdjanais avec un blockbuster hollywoodien. Question atmosphère, on est bien loin du petit cinoche d’art et d’essai du quartier latin mais, après tout, rien ne vous empêche de gratter quelques accords avec Johnny Guitar au Champo un soir et d’aller espionner OSS 117 aux Halles le lendemain. Et si Paris a perdu près d’une centaine de salles entre 1977 et 2006, il reste possible d’y voir à peu près tout ce qu’on veut — et en VO par-dessus le marché !
Le Ciné Cité du Forum des Halles, c’est un peu le navire amiral du réseau UGC. Dix-neuf écrans (sans compter les sept salles de l’annexe Orient-Express), des bornes d’achat automatiques pour ne pas faire la queue trop longtemps, des comptoirs à bonbecs un peu partout... Rien ne manque au bonheur de celui qui ne fait pas d’allergie trop violente à la transposition au septième art des process de la grande distribution. Enfin, « rien ne manque », il faut le dire vite. Et quiconque s’est un jour laissé tenter par le gobelet géant de Coca Zéro sur lequel l’établissement marge infiniment plus que sur la billetterie proprement-dite s’en sera rendu compte : à une ou deux exceptions près, il n’y pas de toilettes dans les salles…
Bon, dit comme ça, ça n’a l’air de rien. Et il n’est pas impossible que l’on me reproche en commentaire d’aborder un sujet aussi trivial quand la planète est à feu et à sang (après m’avoir accusé d’apprécier les multiplexes capitalistes, de consommer du Coca impérialiste et d’utiliser une caisse automatique génératrice de chômage, évidemment), mais j’assume. Après tout, s’il est possible de s’offrir un aimable nanar franchouillard sans faire l’impasse sur un classique du western à sous-texte politique, on doit pouvoir s’intéresser simultanément au réchauffement climatique et aux aménagements sanitaires d’un hyper-UGC… Donc, au Ciné Cité des Halles, il vaut mieux, comme pour un voyage scolaire en autocar, avoir pris ses précautions avant le début du film. Car à l’heure du générique de fin, c’est un trio de cerbères en uniforme qui viendra vous empêcher de refluer vers les pipi-rooms planquées derrière les comptoirs à M&Ms.
« Non monsieur, pas par ici ! La sortie, c’est de l’autre côté », assène fermement l’ouvreur déguisé en steward Air France au spectateur que les clowneries de Jean Dujardin ont peut-être fait pisser de rire, mais qui n'en a pas moins besoin de se soulager avant de remonter sur son Vélib’.
— Hum, très bien… Mais moi, j’aimerais bien aller aux toilettes quand même, si ça ne vous ennuie pas…
Tu parles ! Autant pisser dans un violon : « Désolé. Vous pouvez retourner dans le hall après la sortie mais, ici, on ne passe pas… »
La première fois qu’un truc pareil vous arrive, citoyen modèle que vous êtes, vous obtempérez en grommelant avant d’attaquer les trois kilomètres de couloirs souterrains mal éclairés qui mènent à la sortie. Mais une fois dehors, c'est-à-dire à huit étages de distance du hall du cinoche, vous commencez à vous demander si on ne vous a pas pris pour un vulgaire visiteur de province (quoi ! Il fréquente les multiplexes, boit du Coca et méprise la province par-dessus le marché !!! Mais il n'a vraiment aucune conscience...). Qu’importe, c’est justement parce que vous n’êtes pas un agent d’EDF perpignanais en stage dans la capitale que vous décidez d’aller jusqu’au bout de cette histoire et de tenter le trek vers l’entrée du cinéma, histoire d'y faire valoir vos droits imprescriptibles de propriétaire de vessie. En vain : là encore, on ne passe pas.
« Non monsieur, je ne peux pas vous laisser entrer dans le cinéma sans ticket pour la prochaine séance », indique un clone de l’ouvreur qui vous avait déjà interdit de toilettes quelques minutes plus tôt — à moins qu’il ne s’agisse du même type ayant cavalé comme un dératé jusqu’à l’entrée pour finir de vous tourmenter.
Vous insistez bien un peu, mais rien n’y fait. Il ne vous reste plus qu’à repartir la queue basse (ok, elle était facile celle-là), en pestant contre l’inhumanité de cette société ultranéolibérale. La fois suivante, pour autant, vous vous êtes préparé. Oh, pas au sens où vous êtes allé aux toilettes avant le film (l’idée est tout de même, maintenant que vous êtes un adulte et que vous n’êtes plus forcé de voyager en autocar avec votre prof de SVT, d’aller pisser où et quand vous en avez envie), mais plutôt parce que vous avez décidé de passer outre les interdictions de l’ouvreur en chemise blanche et pantalon bleu :
— Mais monsieur, vous n’avez pas le droit ! Faites le tour !
— C’est ça, vous m’avez déjà fait le coup. Et de toute manière, je n’ai pas envie de vous demander la permission d’aller aux toilettes…
— Mais monsieur, c’est le règlement !!!
— Le règlement, c’est de mettre des toilettes à la disposition des clients…
— Ah monsieur, c'est comme ça ! Et si vous ne respectez pas les règlements, il ne faut pas aller au cinéma ! Qu’est-ce qui se passerait si tout le monde faisait comme vous ?
Si tout le monde faisait comme moi ? Eh bien il deviendrait possible d’aller pisser quand on veut, ce qui me paraîtrait plutôt positif, comme on dit chez les fabricants de pellicules 35 mm. Et d’ailleurs, « tout le monde » semble justement avoir envie de faire comme moi, ma rébellion n’étant pas passée inaperçue et provoquant même celle de toute une troupe d’objecteurs de conscience urinaire :
— C’est vrai, ça, qu’est ce que c’est ce cinéma où l’on n’a pas le droit d’aller aux toilettes !
— Ouais, c’est dingue : il faut supplier et on vous envoie balader !
Un vieux monsieur très remonté brandit même sa canne en direction de l’ouvreur : « Mais vous croyez que je peux me retenir, à mon âge ! » Nous sommes maintenant à la limite de l’émeute et les trois serre-files, débordés, sont bien forcés de s’écarter pour laisser passer la horde de pisseurs en colère. Clairement, quelque chose de plus grand, de plus fort qu’une simple réaction de clients mécontents vient de se produire. Plus jamais, nous ne nous laisserons interdire de faire pipi par un management inique et inaccessible aux impératifs de la physiologie humaine ! Plus jamais nous n’accepterons de nous soumettre aux diktats d’un architecte travaillant à l’économie pour l’implantation de ses tinettes, comme à ceux du diplômé d'école de commerce chargé d’optimiser les flux de cochons de payants pour réduire l’intervalle entre deux séances ! Un petit pas vers les toilettes pour les cinéphiles, un grand bond en avant pour l’espèce humaine...
Mais bon, je vous laisse, j'ai un truc urgent à faire. Comment ça, il faut que je fasse le tour...
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