Le catalogue de l'homme moderne

vendredi 16 janvier 2009

Who needs a hand job? Not me!

Claviers et logiciels de traitement de texte sont les plus précieuses innovations littéraires depuis la mise au point de la subordonnée relative.

Copiste Croyez-le ou non, le graphomane que je suis ne sait quasiment plus écrire. Enfin, plus écrire à la main. Qu'il me soit demandé de dégainer un stylo pour autoriser ma petite dernière à louper la gym parce qu'elle a le nez qui coule et c’est la panique. D'abord parce que je n'en ai généralement pas sur moi, de stylo, et qu'il faut donc que je mette toute la baraque sens dessus-dessous pour en dénicher un. Mais surtout parce qu'il me faut toujours un moment pour me souvenir de la manière dont on s'en sert…

Il faut dire qu'en dehors de ces périodes où ma rejetonne a les sinus encombrés, et au-delà de la rédaction d’un chèque ici et là — les prélèvements automatiques ne sont pas faits pour les chiens —, écrire à la main m'est devenu presque aussi exotique que scier du bois de chauffage ou aller chercher de l'eau à la fontaine. Oh, je n'ai pas toujours été comme ça et je peux encore me souvenir d'une période où ma belle écriture en script faisait l'admiration de mes professeurs, qu'ils apprécient ou non à sa juste valeur ce que j'avais à raconter.

Depuis maintenant pas mal d’années, pour autant, c’est via le clavier d’un ordinateur que je communique, que j’échange, que je corresponds, que je transmets, que j’approuve, que je refuse, bref, que j’exprime tout ce qui ne peut pas simplement être prononcé. Mais je ne suis plus si jeune et j’avais déjà commencé à me comporter comme ça à l’époque de la Remington en fonte, de l’Olivetti à ruban et de l’IBM à boule. Journaliste en herbe dans une rédaction aux allures de service gériatrique, j'avais traumatisé les confrères en refusant de confier des articles manuscrits aux linotypistes, ces types qui composaient les journaux au plomb fondu jusqu’au milieu des années 80. Du moins dans les entreprises de presse les plus technophobes…

« Mais tout de même, un journaliste, ça prend tout le temps des notes, non ? » s’exclameront les naïfs qui croient que les types que l’on voit se bousculer autour d’un Sarkozy en déplacement à Vesoul, bloc Rhodia et Bic Cristal en main, servent vraiment à quelque chose. Ah, les candides… Il s’agit généralement de figurants payés par l’Elysée pour donner l’illusion du nombre, ou alors de stagiaires faisant du zèle, ou même, oui, c’est ça, évidemment, de reporters de la presse régionale... Car un journaliste digne de ce nom, un Parisien, à l’heure de la technologie triomphante, déballe tranquillement son petit enregistreur numérique japonais et ne se casse plus les pieds à courir derrière un élu dans la foule pour griffonner, en autant d'abréviations impossibles à relire, les promesses de raser gratis de l’hyperprésident.

« Bon, ok, pour les visites d’usines ou de salon de l’agriculture, insisteront nos naïfs paradoxalement convaincus qu’à eux, on ne la fait pas. Mais dans les conférences de presse, on peut poser son carnet sur ses genoux, écrire lisiblement et réellement se servir de ses notes après coup… » On peut toujours, bien sûr. De mon côté, je préfère demander le dossier de presse et le texte intégral des interventions à l’assistante assise près de la porte dès mon arrivée, quitte à déclencher mon magnéto miniature au moment des questions-réponses...

Non, je n’écris plus à la main et franchement, ça ne me manque pas. Je me rends bien compte des conséquences désastreuses de cette attitude pour les futurs étudiants de mon œuvre, qui ne pourront plus, comme ils le font pour Hugo ou Zola, remonter le fil de ma pensée par l’analyse de mes ratures et pâtés. De même, je suis de tout cœur avec les marchands d’art et autres collectionneurs qui ne pourront jamais bâtir leur fortune sur la vente d’un manuscrit original de Hugues Serraf à un parvenu du Kansas… Mais c’est ainsi : il leur faudra tenter de fourguer un ensemble clavier-souris en mauvais état présumé m’avoir appartenu dans les années 2015/2020, soit à l’époque de mes deux premiers Goncourt.

Je me rends surtout compte, en revanche, de l’énorme avantage de mon logiciel de traitement de texte sur n'importe lequel des Mont-Blanc de Julien Dray. Tiens, commencez à rédiger un courrier manuel et vous avez intérêt à savoir exactement ce que vous allez dire et comment vous allez le dire ! A moins, bien entendu, d’être en contact avec quelqu’un qui ne formalise pas lorsqu’il découvre une lettre pleine de retouches et de fôtes d'ortografe. A moins aussi d'être prêt à faire un sort à une ramette complète de 21x29,7 avant de réussir à composer une missive potable... « Bof, qui écrit encore des lettres ? » risqueront les naïfs rencontrés plus haut mais désormais convertis à la cause de Word sous Windows. Personne, je vous l’accorde. Mais pour l'auteur d'un article, d'un roman, d'une thèse, d'un discours politique, d'une note de blog ou du mode d'emploi en français d'un dictaphone nippon, etc., la possibilité de déplacer ce paragraphe ici, ce petit bout de dialogue là, de changer un mot, de le rétablir, de le changer encore, est un luxe auquel il est difficile de renoncer.

A moi, en tout cas, ça serait impossible. Ce qui tombe bien puisque personne ne me le demande. Mais tout de même, vivement les cahiers de correspondance scolaire que l'on peut remplir par e-mail. Ils foutent quoi, chez Microsoft ?

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PS : Cette note est la 500e à être publiée ici depuis l'ouverture du blog, en octobre 2004. Oui, la 500e… Et elle a été entièrement composée sur un clavier Dell SK-8115  à 105 touches.

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lundi 20 octobre 2008

Renoncements auriculaires

Je n'ai pas toujours été le type raisonnable et pondéré que vous connaissez. Non : j'ai commencé par être un vrai rebelle. Jusqu'à ce jour funeste...

Boucle J'avais vingt-cinq ans et je venais tout juste de rejoindre la rédaction d'un hebdomadaire absurdement spécialisé. Il faut dire que j'avais mis toutes les chances de mon côté pour décrocher ce poste, préparant mes entretiens de recrutement avec autant de sérieux qu'un aspirant énarque s'entraîne à réussir son grand oral. Tout, je savais tout des passionnantes questions de transport et de logistique sur lesquelles je serais amené à écrire : plateformes multimodales, libéralisation du cabotage terrestre en Europe, suppression de la tarification routière obligatoire, évolution des trafics conteneurisés dans les ports asiatiques… C’est bien simple, j’étais incollable.

Mais les entretiens d’embauche se concentrent rarement sur les seules compétences d’un candidat. Les compétences, en fait, il y a des CV pour ça. Ainsi, non content d’avoir enfilé un pantalon propre et une chemise repassée, j’avais prudemment retiré l’anneau accroché au lobe de mon oreille droite depuis le collège, histoire de ne pas heurter l’éventuel conformisme vestimentaire de mon futur rédacteur en chef.

Incidemment, je me souviens encore très bien du jour où je m’étais fait percer l’oreille, chez le bijoutier de la galerie marchande du Mammouth de Valmante. Avec mon copain Christophe, nous avions gonflé la vendeuse un après-midi entier, incapables de sauter le pas. « Et ta mère ? Elle est d’accord ? Moi, c’est sûr, elle me tue dès que je passe la porte si je le fais ! » pleurnichait ce poltron en froissant et défroissant nerveusement son billet de dix francs. « Moi, ma mère, ça va. C’est mon père qui va faire la gueule mais c’est pas ça qui va m’arrêter. C’est moi que ça regarde, merde ! Alors, on le fait ou pas ? » avais-je répliqué en authentique rebelle.

« Ben oui, vous le faites ou pas ? avait justement ricané la vendeuse en écho sans cesser de se limer les ongles. Décidez-vous ou fichez le camp parce que je travaille, moi ! » Bon, en réalité, elle n’avait pas l’air si occupée et je crois bien que étions les seuls clients potentiels de la boutique en cette moite journée de l’été marseillais, mais j’imagine qu’elle aurait préféré rigoler des vannes de Jean-Pierre Foucault et Léon sur RMC sans témoins. On la comprend.

Ok. Vous énervez pas madame. On y va, on y va…. A quelle oreille ça fait le moins mal ?
A la droite, c’est bien connu : y a moins de nerfs…
Va pour la droite, alors !

« Non ! Déconne pas ! A droite, c’est pour les pédés ! » s’était exclamé un Christophe non seulement trouillard mais également homophobe en voyant la vendeuse appliquer son petit pistolet à ressort sur mon esgourde. Las, un ploc d’air comprimé plus tard, mon lobe droit, celui des pédés, était transpercé par une « tige métallique hypoallergénique provisoire » qu’il me faudrait remplacer plus tard par une « boucle d’oreille permanente au design de mon choix ».

La boucle d’oreille de mon choix, celle que j’allais conserver jusqu’à mon intégration à la rédaction de ce magazine de transport, était une discrète petite « créole », l’un de ces anneaux dorés qu’affectionnent les vrais marins qui ont franchi les trois caps ou les faux matelots qui hantent les backrooms du Marais. Je n’avais pas grand-chose à voir avec les uns ou les autres, mais j’en étais assez fier tout de même, de ma créole. Et je m’étais débrouillé pour ne jamais avoir à l'enlever jusqu’au jour de ce fameux entretien d’embauche. Ma période d’essai achevée, néanmoins, je décidais de la ressortir de son tiroir et de la réassocier à mon oreille. « Mais dis-moi, devait me demander Jean-Pierre, mon rédacteur en chef, quelques semaines plus tard. Ça fait longtemps que tu la portes, cette boucle d’oreille ? Je ne l’avais jamais remarquée… »

Longtemps ? On peut le dire ! Depuis la quatrième et je ne l’ai jamais enlevée depuis !
Je vois, d'accord... Mais tu sais, moi, je m’en fiche complètement... Tu penses bien ! Mais Jean, lui, il n’aime pas du tout…
Ah bon. Et pourquoi ça ?
Bof, tu sais, les vieux…
Oui, je sais. Mais il faudra bien qu’il s’y fasse, non ?
― …

Jean était le directeur de la rédaction, le boss de Jean-Pierre, mais également celui des rédacteurs en chef de tous les autres magazines de notre département. Je subodorais qu’il avait bien quelques préoccupations plus stratégiques que mes histoires de lobes d’oreilles et que, s’il s’en était momentanément ému, ce serait sans conséquence. Peu de temps après, j’étais pourtant convoqué dans son grand bureau :

Alors Hugues, ça se passe bien à la rédac ? Avec Jean-Pierre, tout ça ?
Absolument. Enfin, pour moi en tout cas tout va bien… Il y a un problème ?
Oh non ! Tout va très bien et tout le monde est très satisfait de ton boulot…
Ah…
Il y a juste un petit truc…
Oui ?
C’est ta boucle d’oreille... Tu sais, moi, personnellement, je m’en contrefiche. Mais c’est Jean-Pierre, tu comprends. Il est un peu coincé comme type…

J’avais compris. Je suis ressorti du bureau, j’ai enlevé ma boucle d’oreille, je l’ai mise dans ma poche et je suis retourné m’asseoir derrière ma machine à écrire. Je venais officiellement de rentrer dans le rang. Je ne savais pas encore qu’un jour j’apprécierais Tony Blair et Manuel Valls et que je me féliciterais de la manière dont Nicolas Sarkozy gère les crises financières mais, clairement, le ver était dans le fruit...

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samedi 12 juillet 2008

Pumping iron

Quelle est la différence entre Arnold Schwarzenegger et moi ? Il est gouverneur de Californie.

Pumping_iron La fréquentation d'une salle de musculation n'est pas une chose dont on est censé se vanter. Autant « faire de l'exercice » est socialement valorisé, perçu comme un comportement positif, autant passer plusieurs heures par semaine à soulever de la fonte est considéré comme l'antithèse de l'idéal sanitaire et civilisationnel du « vrai sport ».

C'est que rien de ce qui prétend transcender la poursuite d'une boule de cuir sur un morceau de gazon, ou encore les échanges mécaniques de petites balles jaunes au-dessus d’un filet, n’est réellement discernable dans les séances de torture que s’imposent les amateurs de « gonflette ». Pas d’esprit d’équipe, pas de fair play, pas de grand bol d’air vivifiant, aucune de ces métaphores de la vie superbement chorégraphiées pour un public de connaisseurs sur la pelouse du Stade de France ou l’argile de Roland-Garros… Non, juste la métamorphose vide de sens d’un gringalet en monstre de foire à l’aide d’haltères et de stéroïdes ! D’autant plus que les revues « pour hommes », cette nouvelle race de périodiques dont l’émergence précipite le déclin de la presse automobile, consacrent un numéro sur deux aux dix moyens imparables de se doter d’une tablette de chocolat abdominale digne du gouverneur de Californie. Hey, on imagine assez bien ce qu’il convient de penser d’une demi-portion dont le rêve est de ressembler à Terminator sur les conseils de FHM et de GQ !

Moi-même, je suis inscrit dans une salle de gym et, en principe, je ne le crie pas sur les toits. Deux fois par semaine, à l’heure du déjeuner, je descends dans les sous-sols d’un immeuble anonyme du quartier de la Bourse pour m’infliger ce qu’un Martien de passage pourrait interpréter comme un bel hommage à Torquemada (du moins en prenant pour hypothèse que notre Martien ait entendu parler de l’Inquisition, qu’il estime qu’elle soit digne d’admiration et que sa physiologie soit suffisamment proche de la nôtre pour qu’il se figure à quel point il est vain de chercher à soulever son propre poids au-dessus de sa poitrine allongé sur un banc en skaï. Mais bon, que savons-nous des Martiens et du regard qu’ils portent sur le fanatisme religieux et l’hypertrophie musculaire ?)

A ma décharge, je ne suis ni un ancien gringalet, ni un futur monsieur Univers. Juste un quadragénaire qui s’est rendu compte que remplacer le cassoulet-Kronenbourg du mardi et du jeudi par un peu d’exercice ne pouvait pas lui faire de mal. La faiblesse relative de mon investissement personnel dans la transformation de mon corps en sculpture d’Arno Breker a d’ailleurs été remarquée par mes camarades de souffrance, qui m’en font régulièrement la remarque, mi-rigolards mi-accablés, entre deux séries de squats : « Ben tu pourrais tout de même prendre un peu plus ! Tu ne te foules pas vraiment… »

Honnêtement, ils ont bien raison. Et l’idée de suivre leur exemple en me fixant un objectif de tour de biceps ne m’est jamais passée par la tête. D’abord, du sport, du « vrai », du consensuel, j’en fais déjà par ailleurs. Ensuite, je ne suis probablement pas de la fonte dont on fait les Monsieur Muscle : tiens, en trois ans de pratique régulière, c’est tout juste si j’ai atteint le stade auquel l’observateur négligent remarque que vous faites de la muscu… Mais qu’importe : moi, je le sais. Je me sens en forme, j’ai l’impression, lorsque je retourne au journal après une heure de gym et une douche, de recommencer ma journée depuis le début et j’aime bien l’idée d’avoir des pectoraux à un âge où mes semblables restés fidèles au cassoulet du midi ont surtout tendance à se laisser pousser les seins. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir préservé les poignées d’amour qui complètent si bien ma calvitie (les femmes adorent) et me donnent l’air d’avoir atteint une position sociale enviable. Un peu comme ces clés de Mercedes ou de Porsche que l’on pose négligemment sur une table de bistrot — l’impact écologique présumé en moins…

Du coup, le regard que je porte sur les culturistes authentiques n’est plus non plus si conventionnel. Et si la muscu est indubitablement une activité égotiste, l’effort qu’elle demande vaut bien celui qu’exigent la course ou l’aviron. La notion de « gonflette », d’ailleurs, qui tend à suggérer que le muscle se développe à l’aide d’une pompe à vélo pendant que son propriétaire feuillette le dernier numéro de Fitness magazine en sirotant du Gatorade, est totalement inepte et le niveau de concentration atteint par les meilleurs est très impressionnant. Il est vrai que l’atmosphère de l’endroit où vous choisissez de faire vos crunches, vos pull-ups, push-ups et autres flexions-extensions jargonneuses joue beaucoup sur la perception que vous vous ferez de ces forts des Halles en justaucorps Décathlon. Ma salle à moi, véritable repaire de livreurs, de serveurs et d’employés de bureau à 500 mètres de l’un des « gyms » les plus chics de Paris (où ma boss dispose d’un casier à son nom), parce qu’elle pue la transpiration, parce que les vestiaires y sont trop petits, parce qu’elle ne propose ni sauna, ni hammam, ni bronzage, convient parfaitement au double-objectif précédemment évoqué : modération cassouletière et fierté pectorale. Mais pour le gouvernorat de Californie, je pense que je vais passer mon tour...

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mercredi 20 février 2008

Sociologie potagère

Le bobo voltairien cultivait son jardin pour construire le meilleur des mondes. Il suffit à son descendant de s'inscrire à un AMAP. C'est moins fatigant. C'est le progrès.

ArcimboldoLes avis divergent sur la définition du « bobo ». Et la chanson de Renaud censée le mettre en fiche ajouterait plutôt à la confusion : rouler en 4x4 et faire du vélo en même temps, c'est peut-être tendance mais ça n'est pas très pratique.

J'ai récemment pris conscience, pour autant, d'être moi-même assez avancé dans le processus de métamorphose d’un urbain standard en bobo de compétition. Voyons voir : j’habite à un jet de pierre de la rue Oberkampf, Champs-Elysées du boboland parisien ; je n’ai plus de voiture ; je travaille dans les médias ; je circule à vélo ; je ne fume plus de cigarettes ; je fais de la course à pied ; j’empêche mes enfants de s’abrutir devant la télé ; je ne me formalise pas de l’importance qu’est en train de prendre le tai-chi dans l’existence de mon épouse, laquelle travaille par ailleurs pour une organisation humanitaire ; je soutiens la réélection de Delanoë à la mairie de Paris ; j’écoute de la musique ethnique à l’occasion ; je trie mes déchets avec circonspection ; je remplace progressivement mes ampoules à filament par des ampoules à basse consommation ; je me suis acheté des sandales pour l’été (je n’ose pas les porter, mais tout de même) et j’aime le centre-Bretagne...

Mais l’énumération de ces états de service suffirait-elle à l’établissement d’une carte de membre, si les bobos se piquaient de former un club ? Pas si sûr. A Bordeaux, Juppé s’est également mis au vélo ; faubourg-Saint-Honoré, Sarkozy fait son jogging ;  parc Monceau, même Panafieu s’est lancée dans le tri sélectif. Et si ces trois-là sont des bobos, où-va-t-on ?

Non, le bobo, le vrai, le tatoué, ne saurait se définir de façon aussi générique. Les différentes pratiques évoquées plus haut sont peut-être la marque d’une tendance au boboïsme, mais elles manquent de ce caractère intimement impliquant qui fonde les engagements authentiques. D’où la fierté de mon foyer de ne plus se nourrir que de produits écologiquement et socialement corrects. Attention, pas pour nous, ces machins hâtivement labélisés « bios » ou « équitables » au prétexte qu’ils n’ont pas été saturés de Round-Up et qu’aucun péon n’a été cruellement exploité au cours de leur élaboration ! Les aliments dont je parle doivent, pour me permettre de prétendre au titre de superbobo, avoir été cultivés à moins de 150 kilomètres de mon domicile, être « de saison » et n’avoir subi aucun traitement artificiel. Ils doivent encore, même si ce n’est écrit nulle part, m’être livrés par une bénévole en bonnet péruvien dans un local associatif tapissé d’affiches progressistes.

Une fois par semaine, nous nous rendons donc, mon épouse et moi-même, dans ce petit bâtiment lépreux du onzième arrondissement où, en compagnie d’autres électeurs socialistes non-fumeurs travaillant dans la communication et l'humanitaire, nous remplissons nos paniers de fruits et de légumes encore maculés de terre seine-et-marnaise. C’est qu’à défaut d’être membre du club des bobos, nous sommes officiellement inscrits à une AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) et que nous nous sommes engagés à acheter (à plusieurs) l’intégralité de la production d’un petit fermier du Provinois.

Ca revient plus cher que les boutiques bios les plus ridiculement dispendieuses, c’est certain, mais les avantages sont nombreux. D’abord, nos fruits et légumes sont incontestablement meilleurs que les vôtres. Ensuite, nous n’avons plus aucun mal à nous empiffrer quotidiennement des cinq variétés potagères sans lesquelles l’homme moderne risque de se transformer en un Américain du Midwest. Mais surtout, nous avons le sentiment, en sortant notre chéquier de la Bouton & Kerviel Ltd, de transformer une séance de shopping en acte militant. Enfin, disons que mes co-bobos ont ce sentiment, entassant pensivement leurs carottes sous un poster de RESF. En ce qui me concerne, j’ai surtout l’impression d’acheter des fruits et des légumes de bonne qualité, certes, mais un poil surévalués pour de la vente directe. Bah, j’imagine que j’y trouve moi aussi mon compte (philosophique), l’injonction voltairienne de cultiver son jardin étant avantageusement remplacée par cette corvée hebdomadaire. Cela-dit, s'ils se mettaient à prendre les commandes sur Internet et à livrer à domicile, je ne m'en plaindrais guère...

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mercredi 17 août 2005

C’est une honte, c’est une sandale !

Un homme (un vrai) peut-il porter des sandales et conserver l’estime de ses pairs ? Même en ces temps de canicule, la question n’est pas tranchée.

Pieds_paquets Ayant abandonné le port de la sandale en soufflant ma douzième bougie, j'avais toujours observé avec une certaine incrédulité ces adultes incapables de saisir l’inadéquation d’un tel accessoire à leurs gros pieds congestionnés. Bon, il n’y a pas si longtemps, cette défiance à l’égard des amateurs de semelles à lanières ayant passé l'âge du demi-tarif RATP était encore assez répandue – normative, même. Et le goût de la sandale, chez les grandes personnes, était généralement circonscrit à la gent monacale, aux ados scandinaves qui, Lafuma au dos, envahissent nos trains de nuit l’été venu, voire aux geeks boutonneux combinant volontiers Birkenstock et épaisses chaussettes de laine. Clairement, du point de vue de l’honnête homme, la condescendance était de rigueur.

La transformation progressive de ce monument de ringardise savetière en objet culte – une fois les sangles de cuir traditionnelles remplacées par des bandelettes ornées de frises ethniques ou tribales – avait donc de quoi surprendre. Insensiblement, et comme portée par la propagation sournoise d’une vulgate écologiste vide de sens, la sandale pour homme avait été réhabilitée…

Habitué à passer sans encombre au travers des modes, je n’allais évidemment pas m’inquiéter de ce nouvel avatar de la pensée unique, mon mépris pour le naturisme pédestre restant intact. Mais, n’étant pas complètement borné, j’avais tout de même commencé à me poser quelques questions, à tenter de déchiffrer le phénomène : n’était-il pas logique, après tout, de s’équiper de vêtements confortables et adaptés au réchauffement rapide de la planète ? Et à l’heure où tant de vieilles personnes font les frais (sic) d’étés de plus en plus caniculaires, n’était-il pas tout simplement raisonnable de troquer préjugés et Docksides vieillissantes contre une paire de sandales discrètes ?

Mon épouse, largement acquise à la cause sandalière, ce qui, dans le cas d’une personne du sexe faible, n’a jamais rien eu de honteux, trouvait de toute façon mes préventions ridicules et m’encourageait, depuis des années, à essayer (« Juste essayer, enfin ! ») ces savates de curé de campagne. Je résistais pourtant, tout en me demandant s’il ne s’agissait pas là d’un combat d’arrière-garde, d’une opposition aussi vaine que stérile, d’un refus autiste d’évoluer avec le reste de l’espèce humaine – bref, d’une incapacité maladive à libérer mes petons du joug de souliers fermés les jours de grande chaleur !

Las, je savais bien, en réalité, que mon hostilité à cette mutation allait bien au-delà du souhait, fort honorable, après tout, de ne pas être confondu avec le titulaire d’un forfait InterRail. Non, derrière cette référence au plus ridicule des porteurs de sandales pointait la question de cet exhibitionnisme malsain, de cette quasi obscénité consistant à exposer ainsi ses orteils velus à la vue de tous... Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’être particulièrement mal fichu ou laid du doigt de pied pour éprouver un sentiment pareil : expose-t-on son derrière au prétexte qu’on le trouve convenablement galbé ?

Mais ce n'était pas tout, comme tout refuznik de la sandale capable d'un minimum de franchise le confirmera : la nature radicalement dévirilisante de l’objet m'était tout simplement insupportable... Car enfin, imagine-t-on seulement le Clint Eastwood de l’inspecteur Harry éructer son « Make my day, punk ! » chaussé de sandales en batik ? Et Bruce Willis sauvant le monde de terroristes ayant pris le contrôle d’un Boeing ou d’un gratte-ciel quelconque, vous vous le figurez en Birkenstock, vous ? Moi pas.

Obscènes et castratrices, les sandales pour hommes étaient donc légitimement exclues du placard à chaussures d’un mâle digne de ce nom ! Case closed ! Et pourtant… Et pourtant… Cette année, pour la première fois, vacillant sous le poids des arguments incontestablement rationnels de ma moitié, admettant témérairement de me lancer dans une nouvelle expérience de transformation de ma personnalité, j’acceptais d’en acheter une paire... Oui, moi, Hugues, le type qui porta, des années durant, des camarguaises au mois d’août et s’habille à peu près de la même manière été comme hiver, je me prenais au jeu en daignant consacrer une après-midi entière à la quête de la paire de sandales idéale…

Après avoir visité un certain nombre de magasins spécialisés, examinant les modèles les plus variés, tous plus hideux et ridicules les uns que les autres, je me laissais même traîner jusqu’au Décathlon de la place de la République, séduit par la notion que le caractère « sportif » d’une sandale puisse, en quelque sorte, atténuer son état initial de pantoufle pour bénédictin en robe de bure. Vous n’imaginez pas, d’ailleurs, le nombre d'options recensées au rayon monacal d’une grande surface spécialisée ! Et comment arbitrer entre ceci et cela ? Quels peuvent bien être les critères de choix objectifs d'une telle acquisition ? Deux ou trois lanières ? Attaches velcro ou boucles traditionnelles ? Semelles de crêpe ou de caoutchouc ? Au final, comment être certain de sélectionner le modèle qui signalera au reste du monde, sans la moindre ambigüité, que vous portez peut-être des sandales, c'est vrai, on ne va pas tourner autour du pot ou se voiler la face, mais que vous n'êtes ni demeuré, ni spécialiste de la programmation en Cobol, ni étudiant à Göteborg...

Comment, enfin, choisir une sandale capable d'exprimer qu'elle n'est portée qu'en tant que chaussure standard, particulièrement adaptée au climat estival et aussi respectable que n’importe quel modèle de pompe pour Homme ? Un homme en pleine possession de ses capacités physiques et mentales, tout à fait apte à sauver le monde d’une menace terroriste en cas d'indisponibilité de Bruce Willis... Un homme suffisamment à l’aise avec sa virilité pour pouvoir agiter ses orteils en public sans donner l’impression d’être un flasher de sortie d’école... Un homme à la sandale sereine, quoi...

Mon choix ayant fini par se fixer sur un modèle susceptible de réunir toutes ces qualités, un modèle par ailleurs étonnamment dispendieux, je suis ressorti du magasin l'heureux propriétaire d'une paire de Columbia TrailMeister — un produit présenté comme le « 4 X 4 » du genre et théoriquement « adapté à la randonnée de moyenne montagne ». Excusez du peu.

Mais si acheter ces étranges objets de cuir et de caoutchouc est une chose, les porter en est une autre. Car il s'agit alors de se promener dans les rues de Paris avec le sentiment que l'oeil goguenard de milliers de passants se porte irrésistiblement sur vos panards ensasandalisés, ces crétins ignares se permettant sans doute de vous classer mentalement dans une catégorie à laquelle vous n'appartenez évidemment pas... Il s'agit aussi d'être démangé par le besoin de vous arrêter net pour leur expliquer que non, vous n’êtes pas l'un de ces demeurés qui portent des sandales, juste un type normal qui trouve qu’il fait suffisamment chaud pour en mettre de temps en temps, nuance... Il s'agit encore d'être à deux doigts de hurler que vous êtes un type intelligent, voire carrément brillant, que vous n’avez aucun problème d'identité sexuelle, que vous êtes même considéré comme l’un des meilleurs bloggeurs de sa génération par des millions d’internautes... Il s'agit, enfin, d'éviter de clamer à la face du monde que vous êtes totalement habilité à porter des sandales sans avoir à subir ces regards en coin méprisants de la part d'inconnus dont certains, et c’est bien le comble, sont eux-mêmes chaussés de sandales !

Car l'ensendalisé novice, vaguement honteux, passe lui-même son temps à scruter ses congénères, analysant d’un bref coup d’œil les motivations présumées de celui-ci, le style de vie probable de celui-là, enrageant à chaque fois qu’un geek de la pire espèce est aperçu Columbia Trailmeister aux arpions et un catalogue Surcouf sous le bras, pris par la nausée dès qu’un cinquantenaire rondouillard, en short et casquette, un sac-banane enroulé autour de son ventre replet, le croise sandales au pieds…

Mais à quoi bon tout ça... Qui sait, je suis peut-être moi-même devenu l’un de ces types d’âge mur qui portent des sandales parce que c’est « bien pratique », ni plus, ni moins. Bientôt, peut-être, m’achèterais-je l'un de ces petits étuis de ceinture pour appareil photo, tout aussi pratique, ainsi qu’une chaine permettant de porter ses lunettes de soleil en collier lors de la visite d'un magasin de souvenirs... Tout cela sera utile, fonctionnel, pas très cool, c'est sûr, mais définitivement pratique. Et à mon âge, c’est tout ce qui compte, non ?

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