Europe

jeudi 05 mars 2009

Suisse : cachez ce minaret que je ne saurais voir

L'extrême-droite suisse veut interdire la construction de minarets, pas assez couleur locale. Les clochers survivront-ils à cette vision de l'architecturalement correct ?

Oskar Freysinger Moi, je suis un peu comme Caroline Fourest : je me méfie de Tariq Ramadan. Avec cette espèce de BHL musulman, dont la barbe bien taillée remplace la chemise blanche comme punctum barthésien dans les magazines people, on ne sait jamais vraiment si c'est du lard ou du cochon… Intellectuel honnête ou faux nez des nostalgiques du califat, je réserve mon jugement. Il faut dire qu'il est difficile à cerner, le dandy genevois. Appeler à un moratoire sur la lapidation des femmes adultères, est-ce une reconnaissance en creux de cette barbarie ou plutôt le moyen de faire avancer le schmilblick à moyen terme ? Et suggérer que la question palestinienne est essentiellement une question religieuse, est-ce un appel au choc des civilisations ou une forme de pragmatisme ?

Délocalisé quelques jours au bord du lac Léman, je suis, au moins ponctuellement, tenté de lui accorder le bénéfice du doute. La Suisse est en effet sur le point d'organiser un référendum sur l'érection de minarets et il est bon qu'elle puisse s'adosser à un Tariq Ramadan pour bousculer un Oskar Freysinger, le député d’extrême-droite anti-mosquées à l’origine d’une pétition sur ce thème en Romandie. Enfin, quand j’écris « anti-mosquées », il s’agit évidemment d’un raccourci : l’homme politique valaisan, s'il n'est pas très subtil dans l'expression de son racisme, préfère insister sur les problèmes esthétiques posés par les tours d’appel à la prière pour l’harmonie architecturale helvète et marteler qu’en Arabie Saoudite, on n'a pas le droit non plus de construire des cathédrales ou des synagogues…

Hum, difficile de faire plus primaire comme opposition à la construction de lieux de culte pour la troisième religion de Suisse (les musulmans représenteraient 4% de la population). Et l'Arabie Saoudite en modèle démocratique, c’est assez inédit. D'autant plus qu’il ne s’agit pas précisément d'équiper jusqu’au moindre petit village fleuri des alpages : au dernier décompte, on ne recensait d’ailleurs que quatre minarets dans tout le pays et il n’est pas encore nécessaire de remettre à jour les catalogues de cartes postales histoire de rester en phase avec les skylines islamisées de Genève ou de Zurich.

Réunis mardi soir par la Télévision Suisse Romande, frère Tariq et cousin Oskar cherchaient donc à convaincre leurs concitoyens de voter « comme il faut » en novembre prochain (les minarets sont de simples édifices religieux pour l’un ; ils préfigurent le remplacement prochain des curés et des pasteurs par des imams pour l’autre). Bon, comme Caroline Fourest, je réalise que Ramadan est avant tout un fin politique, parfaitement conscient des défis que représente la transformation d’une société majoritairement blanche, conservatrice et chrétienne en melting-pot multiculturel et multiethnique. Son attitude « circulez, il n’y a rien à voir : l’arrivée d’un grand nombre de musulmans en Suisse n’est pas différente de celle des Italiens ou des Portugais dans le passé », parce qu’elle fait l'économie d'une pédagogie des transformations concrètes qui s’annoncent, est donc particulièrement agaçante.

De fait, elle renforcerait même la suspicion à l'égard de cet universitaire qui assure que c’est en tant que lecteurs du Coran que les musulmans doivent aborder le conflit israélo-palestinien, mais qui reste infichu de comprendre les angoisses du Suisse moyen... Car c'est qu'il n’a pas tort d'avoir peur, l'Helvète lambda. Il n’a pas tort de craindre que son petit paradis prospère et conformiste soit menacé d’évolution — une évolution dont la démographie religieuse n’est finalement qu’un aspect assez mineur, entre le réchauffement de la planète, le soja dans le chocolat et la fin du secret bancaire.

Mais bon, comment ne pas se sentir terriblement « ramadien » en écoutant un Le Pen à catogan expliquer à son contradicteur, en substance, que son passeport n’en fait pas un Suisse authentique. Qu’il y aura toujours un « eux » et un « nous ». Que les musulmans ne vont pas se contenter de construire des minarets mais qu’ils finiront pas imposer la charia à tout le monde, patati patata... Qu’ils seront les fossoyeurs d’une égalité des sexes et de droits des homosexuels dont on subodore que le bonhomme, dans d’autres circonstances, pourfendrait avec autant de vigueur que n'importe quel ayatollah…

Oui, la Suisse se transforme et Oskar Freysinger fait tout son possible pour l'en empêcher, un peu comme ces bonnes âmes qui bloquent la construction d’une grande mosquée à Marseille depuis des décennies à coups d’arguments urbanistiques en carton-pâte. Mais à tout prendre, la visite du musée de la cathédrale Saint-Pierre de Genève serait un excellent moyen de faire avancer ses thèses : on y trouve en effet une maquette de la cité au VIe siècle, ainsi qu’une reproduction de l’église de l’époque sans clocher ! Et pour cause, les chrétiens de l’époque n’en avaient pas encore inventé le concept, ne commençant que bien plus tard à massacrer le capital architectural de la Suisse gallo-romaine.

Clairement, s’il souhaite vraiment convaincre les électeurs de la menace que présente l’édification de minarets pour l’avenir culturel et esthétique du pays, c’est un référendum pour la démolition des clochers d'églises qu’il doit exiger. Sa lutte contre l’obscurantisme religieux serait toujours aussi pathétique, mais elle gagnerait en cohérence.

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samedi 21 février 2009

La fête est finie (but it was fun while it lasted)

Les Britanniques sont effectivement dans de sales draps. Mais ils auront au moins pris du bon temps avant de se retrouver au lit avec nous.

Bruegel Des touristes français hallucinés par le niveau élevé des prix pratiqués par les boutiques londoniennes, ça n'a pas grand chose de surprenant. La capitale britannique est l'une des métropoles les plus chères au monde et même les villégiateurs tokyoïtes, qui ont pourtant l'habitude de verser une semaine de salaire aux chauffeurs de taxis qui les trimbalent jusqu'à l'aéroport de Narita, sont parfois choqués par le coût d'un sandwich au bacon grignoté à Covent Garden...

Mais des touristes français hallucinés par la faiblesse des prix des échoppes d'Oxford Street, on n'avait plus vu ça depuis 1992, année de l'expulsion du sterling du SME sous les coups de boutoirs spéculatifs de Georges Soros. De fait, rien ne vaut un séjour de l'autre côté de la Manche pour se rendre compte du changement d'atmosphère que provoque une crise économique majeure dans un pays abonné à la croissance et au plein-emploi depuis quinze ans. Plans de licenciements en cascade, fermetures d'usines, découverte quotidienne de nouveaux cadavres dans les placards des banques, réévaluation massive de la dette publique, effondrement du marché immobilier : la Cool Britannia blairiste s'est métamorphosée en une freezing cold Britannia brownienne dont plus personne ne pense qu'elle se réchauffera un jour.

D'où ces prix qui font saliver les Français en goguette, les bras chargés des emplettes bon marché qu'autorisent, pêle-mêle, la quasi-parité euro/livre, la baisse de la TVA initiée en réponse à la chute de la consommation et la sauvagerie de la concurrence entre les rares chaînes de magasins qui n'ont pas encore mis la clé sous la porte... Mais la déflation rampante n'est pas la seule surprise qui attend le visiteur en provenance du pays de la déprime chronique. Car si débarquer de Paris à Londres donnait jusqu'à présent l'impression d'avoir ouvert la fenêtre d'une pièce sentant le renfermé, d'être arrivé sur une planète où l'on change de job comme de chemise, d'avoir été transporté dans un monde d'optimisme et de confiance en l'avenir, l'ambiance locale est désormais au millénarisme médiéval.

Impossible de parler d'autre chose que de cette damn crisis qui fiche tout en l'air, les projets de déménagement ou de vacances au bout du monde financées à crédit, les achats de bidules électroniques, la vie sociale, les dîners dans les restos branchés... Impossible de ne pas entendre rabâcher que, si Gordon Brown n'est définitivement pas l'homme de la situation, son homologue tory, David Cameron, n'est pas non plus exactement du bon calibre... Ça va mal, c'est certain, mais ça ira certainement encore plus mal d'ici peu, prédisent inlassablement les Cassandre, c'est à dire à peu près tout le monde. Tiens, même le patron de Starbucks s'y est mis l'autre jour à la télé, déclenchant la colère de Peter Mandelson, ministre du Commerce, en affirmant que la Grande-Bretagne était entrée dans une « spirale » en faisant l'économie la plus problématique d'une Europe déjà bien mal en point. Et que dire de ces banquiers américains, spécialistes de la titrisation de dette immobilière, qui refusent désormais de parier un kopeck sur Old Blighty !

Clairement, les Britanniques sont dans la mouise. Et l'on entend bien, ici et là, le long de la Seine, les roucoulements de plaisir de ceux qui n'attendaient que ça. De ceux qui savaient bien, les gros malins, que toute cette croissance, toute cette prospérité, ça n'était que du vent. Que Londres n'était jamais qu'un gros Reykjavik prêt à s'effondrer au premier coup de vent... Un vent qui, assurément, a fini par tourner, imposant aux voisins du dessus  de réintégrer le club des pays à taux de chômage élevé, à budgets en déficit, à morosité constante et universelle. Notre club, quoi !

Mais pour tomber de si haut, il fallait bien s'être envolé, non ? Pour que cette fête de quinze ans se termine, il fallait bien qu'elle ait commencé, non ? Yes, the party's over. Mais nous, on n'y a même pas été invités... Zut alors !

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mercredi 10 décembre 2008

Athènes en Seine-Saint-Denis ?

A Libé, lorsqu'on a un marteau, tous les problèmes ressemblent à un clou.

Grèce Je l'avoue sans la moindre fausse modestie, je ne sais rien ou presque de la Grèce moderne. Les problèmes avec la Macédoine, le clonage transgénérationnel des Papandréou et autres Caramanlis, les colonels, la question orthodoxe… On le voit : on a vite fait le tour. D'où le reproche que je formule, avec mon camarade Verel, à l'égard de la presse française pour son incapacité à me dire ce qui se passe vraiment dans ce pays depuis quelques jours.

Si je me contentais de lire Libé, mais aussi Le Monde ou Le Figaro, j’en resterais largement au ras des pâquerettes et je devrais me satisfaire d’explications à trois sous comparant, pour le dire vite, l’Attique au 9-3. Mais je lis aussi d'autres quotidiens, un poil plus subtils, pour lesquels le contexte d’une crise pareille mérite d’être observé en détail avant d’être réduit à l’expression générique du désarroi de la jeunesse confrontée au néolibéralisme bla bla bla...

Comme le disent les tautologues, La Grèce n’est pas la France. Et le prêt-à-penser déjà incapable de décrire ce qui se passe chez nous l’est encore moins du côté d’Athènes. C’est d’ailleurs un vrai problème, ce refus d’examiner les situations pour ce qu’elles sont réellement. Tiens, prenons l’édito de Libé ce matin : entre les références au CPE, la critique d’un désengagement de l’Etat, la référence à un système éducatif en déshérence et une chute suggérant que la Grèce « n’est pas aussi loin qu’on le pense », où se trouve l’éclairage informé ? De fait, s’il faut vraiment s’étonner de quelque chose en lisant les trois pages qui suivent ce papier, c’est que l’on ne puisse pas remonter jusqu’à Sarkozy dans la chaîne de responsabilité...

Je le disais, ma propre connaissance de la Grèce s’arrête à sa mythologie, ses poètes aveugles et ses philosophes en toge. Mais il ne me faut pas longtemps pour établir que cette petite nation balkanique de onze millions d’âmes, passée de la domination ottomane à celle des colonels avant de se doter de structures démocratiques fondées sur le passage de relais père-fils, n’a pas grand-chose de commun avec la France au-delà de l’usage de l’euro. Des niveaux de développement différents (le revenu français par tête est presque deux fois plus élevé que celui des Grecs) ; une géographie compliquée (6 000 îles ; un conflit avec la Turquie sur Chypre) ; un contexte religieux délicat (une population majoritairement orthodoxe, dont les positions à l’égard de la Russie et de la Serbie tranchent sur celles du reste de l’Union) ; une économie axée sur le tourisme, sur une agriculture archaïque et sur un secteur public représentant 40% de l’activité (tu parles d’un désengagement de l’État…) ; une croissance de 4% par an (entre 1 et 2 chez nous) et des transferts communautaires correspondants à 3% du PIB (la France est contributrice nette au budget de l’Union)… Hum, pour les jumeaux monozygotes, on repassera.

A cette aune, on se demande d'ailleurs si la révolte des moines tibétains n’aurait pas pu, elle aussi, être superposée à notre malaise des banlieues, l’explication néolibérale étant de sortie dès qu’un type lance un pavé sur un flic. Pour ne rien dire des problèmes africains, moyen-orientaux, sud-américains, océaniens, auxquels s’applique invariablement la même grille de lecture fatiguée.

De la part de Français passant leur temps à se gausser de l’inaptitude yankee à saisir les ressorts de l’âme irakienne, ça fait mauvais genre. Et aller vers l’Orient compliqué avec des idées simples reste bel et bien notre propre spécialité. Mais bon, comme disait régulièrement Socrate une fois sa lecture de Libé achevée, tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien.

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vendredi 01 août 2008

Ricochet(s)

Une conclusion en eau-de-boudin de l'expérience blairiste serait catastrophique pour la gauche française (pour la gauche britannique aussi, évidemment).

Milliband_blair La zone de turbulence économique dans laquelle sont entrés les voisins du dessus est assez préoccupante. D'abord pour les Britanniques eux-mêmes, qui risquent de vraiment sentir passer la récession qui s'annonce après plus de dix années de vraie croissance, mais aussi pour les Français, qu'un retour au stop & go confortera dans leur vision d'une Angleterre éternellement dickensienne.

A l'exception des centaines de milliers de traders et de loufiats partis chercher fortune outre-Manche, nous n’avons jamais — je veux dire, jamais collectivement — cru au « miracle blairiste ». Droite et gauche restent chez nous convaincues que la Grande-Bretagne est une espèce de paradis pour oligarques russes, en même temps qu'un enfer pour leurs armées de domestiques sous-payés. La fin du chômage, la revitalisation des services publics, le dynamisme général d’une société autrefois engoncée dans ses structures de classes et ses archaïsmes industriels, tout ça, c’est juste du cinéma, du bidon, du spin… De fait, le seul point de divergence entre droite et gauche gauloises dans leur appréciation de ce qui s'est passé là-bas, c’est que cette vision d’horreur n’est finalement pas si horrible pour un UMPiste à l’ancienne. Des riches riches, des pauvres pauvres : chaque chose à sa place.

Maintenant, qu’une catastrophe immobilière adossée à une crise financière internationale fasse faire un bond aux stats du chômage et de l’inflation, que les grèves de fonctionnaires se multiplient et nous pourrons enfin réconcilier notre caricature avec la réalité. Tiens, il ne manquerait plus qu’une attaque spéculative contre la livre la fasse plonger comme en 92 pour que le tableau soit complet...

Vu d'ici, le retour des Tories sur fond d’allongement des queues devant les job centers, au moment même où le PS se déchire sur sa stratégie (enfin, à l’un des moments où le PS se déchire sur sa stratégie puisque c’est à peu près la seule chose qu’il sache faire) serait pourtant dramatique. Emmanuelli, que l’on n’entendait plus beaucoup, reprendrait du poil de la bête. Fabius, qui semblait se recentrer, re-re-re-redécouvrirait Marx. Ségolène, à qui il arrive parfois de reconnaître des mérites au New Labour, désapprendrait le peu d’anglais qu’elle connaît. Même Valls serait forcé de mettre un peu d’eau dans son ale.

Le plus paradoxal, d’ailleurs, serait de voir les fortunes franco-anglaises se mettre à diverger dans l’autre sens, le sarkozysme finissant par faire la preuve de son efficacité en parallèle d’un échec du brownisme. Eh, quoi, tout est possible, non ? Car si je n’exclus pas totalement une certaine forme de réussite économique et sociale pour l'aventure Sarko, je serais terriblement déçu par l’incapacité des travaillistes à ne rien construire de durable sur les fondations creusées par Blair. Ok, les choses vont mal en Grande-Bretagne et, comme on dit là-bas lorsqu'on a le moral dans les chaussettes et qu'on se prend pour des Français, it’ll get worse before it gets better. Et l’absence totale de charisme, de technique et de vision de Gordon Brown augure mal du résultat des prochaines législatives (dans deux ans au plus tard) si même les sièges les plus imprenables lui échappent en cas d’élection partielle.

La chance de la gauche britannique, et la nôtre par ricochet, c’est qu’il reste encore une poignée de jeunes loups dont la mémoire des temps meilleurs ne s’est pas effacée ; capables de rappeler que, à tout prendre, l’héritage n’a pas encore été totalement dilapidé et que, par n’importe quel standard social, sociétal ou économique, la situation s’est améliorée avec la gauche même si un gigantesque boulot reste à faire.

Mais que les jeunes loups en question ne parviennent pas à mettre Brown à la porte — et il est tout de même merveilleux qu’il suffise de le challenger pour y parvenir, ça c’est de la démocratie ! — et ce sera le retour au n’importe quoi standard de l’Angleterre de l’après-guerre et à une réécriture du blairisme par les archéos dans les livres d’histoire. Des livres d’histoire qui, une fois traduits en Français, ressembleront plus à du Nouveau Parti Anticapitaliste qu'à du New Labour.

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lundi 16 juin 2008

Un peu de bon sens, nom de Dieu !

La victoire des nonistes irlandais n'est qu'un début. Et les élites enfermées dans leurs tours d'ivoire n'ont qu'à bien se tenir !

Bon_sens_2 Les Irlandais ont dit non. Il nous faut accepter le verdict des urnes, la voix de la démocratie, l'expression du droit à l'autodétermination des peuples souverains, la validité du jugement des vrais gens, le signal envoyé aux élites bruxelloises enfermées dans leur tour d'ivoire…

Enfin, ça c’est surtout le bullshit politicard avec lequel les ouistes dans mon genre sont censés accueillir les résultats du référendum de jeudi. Mais n'étant candidat à rien et représentant de personne, je répète la chose suivante : les Irlandais ont voté en égoïstes à la mémoire courte et les nonistes « de gauche » qui, en France, se réjouissent bruyamment, n’ont pas beaucoup de suite dans les idées. Le non irlandais est essentiellement un non de droite et ce n’est pas parce qu’il sert l’intérêt à court-terme d’une poignée d’idéologues qu’ils doivent s’en gargariser.

Mon sentiment, c’est un peu celui de Badinter ce matin sur France Culture : l’Union européenne est une sorte d’adolescent grandi trop vite et traverse l’une de ces crises brouillonnes dont les enfants gâtés sont coutumiers. La paix, la prospérité, le confort, tout ça, ça fait partie du paysage… On n’a plus besoin de s’en préoccuper, ça va de soi… Mais non, ça ne va pas de soi : ça se cultive, ça s’approfondit. Ou ça s’éteint.

La procédure référendaire appliquée à un traité pareil est de toute manière un travestissement de la logique démocratique — laquelle aurait été parfaitement respectée via un vote des parlementaires irlandais. Demander aux gens de se prononcer par oui ou par non sur un texte complexe, qu’ils n’ont évidemment pas lu mais dont ils ont entendu parler au bistrot, ce n’est pas de la démocratie, c’est de la démagogie.

Maintenant, les échecs en cascade — le non français, le non hollandais, le non irlandais — envoient peut-être un autre message, bien plus préoccupant. Celui de la fin de l’Europe comme processus permanent d’intégration d’un groupe de pays aux valeurs et à l’histoire communes. C’est possible. C’est flippant mais c’est possible. Mais je suis comme Badinter. Je ne veux pas croire ça. Les crises de croissance, ça finit toujours par passer.

*

Tiens, à propos de bêtise et d’ignorance, figurez-vous qu’une étrange surprise m’attendait ce matin sur mon bureau. Un magnifique cadeau dont je me demande par quel canal complexe il est parvenu jusqu’à moi. Il faut croire que mes prises de position à l’égard de la religion ne sont pas suffisamment claires pour tout le monde et que, chez les fondamentalistes, on me garde sur les listings avec optimisme. Bah, c’est surement ça, la foi…

Donc, que trouvé-je ce matin sur mon burlingue, entre la presse du jour et les invitations à découvrir le nouveau …… de ……… dans le cadre d’un déjeuner de presse chez ……….. ? Un gros colis cartonné recelant la dernière offensive littéraire d’Harun Yahya.

Vous avez peut-être déjà entendu parler de ce type, le leader d’une espèce de fondation basée à Istanbul et dont le projet est de diffuser la bonne parole créationniste à travers le monde (Harun Yahya lutte également contre les juifs et les francs-maçons, mais il s’agit de combats secondaires). L'homme avait déjà expédié l'an dernier à tout un tas d’établissements d’enseignement et de journalistes à travers le monde son Atlas de la création, luxueuse démonstration de l’inanité blasphématoire du darwinisme. Me voici désormais équipé du tome 2, un pavé de 800 pages et de 5 kilos tout en couleurs avec CD-Rom et communiqué de presse résumant le point central du projet en une seule phrase : « les espèces n’ont jamais changé ».

Harun Yahya, qui ressemble au méchant d’un film d'espionnage avec sa barbiche et son costume blanc, explique également que l’âge de pierre est une belle arnaque, que l’homme a toujours vécu dans une maison, qu’il a toujours cru en Dieu et qu’il utilisait déjà des outils modernes en acier il y a 550 000 ans !

Bon, mais tout ça n’est peut-être pas idiot. Après tout, on connaît la propension des élites installées dans leurs tours d’ivoire à nous faire gober n’importe quoi. Le darwinisme, l’archéologie, la biologie sont peut-être autant de conneries compliquées inventées pour tenir le peuple en soumission. Tiens, je propose un référendum sur la question. Aux vrais gens de trancher ce qui n'est jamais qu'une affaire d'opinion.

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lundi 09 juin 2008

The Selfish Tiger

Believe it or not, les Irlandais pourraient voter non au traité de Lisbonne.

Celtic_tiger J'aime beaucoup l'Irlande, ses gens, sa culture, ses côtes taillées à la serpe, ses tourbières et ses chevaux… J'aime aussi que ce pays misérable se soit transformé, aux bons soins du fonds de cohésion et de la révolution numérique, en tigre celtique, prouvant ainsi que le marché, intelligemment régulé, est bien la clé de la prospérité. De fait, l'Irlande est l'exemple parfait de ce que pourrait être une Europe qui fonctionne : un espace de flexibilité, d’optimisme et de dynamisme porté par la solidarité de ses voisins.

Je n’aime pas beaucoup l’Irlande de l’égoïsme et du repli, ses catholiques intransigeants, ses nonistes de tous poils, ses racistes, ses enfants d’émigrés à la mémoire courte… Clairement, l’Irlande est le meilleur exemple de la capacité d’un pays à s’affranchir de ses dettes morales et financières à l’égard de ceux qui lui ont tendu la main.

A ma droite, les anti-avortement, les ennemis du mariage homosexuel, les réfractaires au versement de subventions aux pouilleux des pays de l’Est, les ennemis de l’harmonisation fiscale... A ma gauche, les défenseurs d’une neutralité que personne ne remet en cause ou de services publics qui n’existent que depuis que Bruxelles aide à les construire...

Les Irlandais, comme les Français avant eux, feront ceux qu’ils voudront jeudi. S’ils votent oui, ils montreront qu’ils ont de la suite dans les idées. S’ils votent non, pour le plus grand plaisir de Le Pen et de Besancenot, ils apporteront leur contribution au délitement de l’une des plus belles expériences politiques et humaines jamais entreprise. Ah, ils se tireront aussi une balle dans le pied au moment même où une chute brutale de la croissance augure mal de leur avenir à moyen terme, mais ça sera leur problème.

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jeudi 27 mars 2008

Ententes cordiales

Hier, c'était la journée de l'amitié, de la politesse et de la bonne volonté. Témoignages.

Politesse_3 A force de se focaliser sur la capacité de Nicolas Sarkozy à poursuivre ses efforts de déraybanisation, on en oublie d'être attentif à ce qu'il raconte. Hier à Londres, il ne s'est pas roulé sous la table, n'a pas mis la main aux fesses de la reine et n'a pas glissé une petite cuillère en argent dans la poche de son smoking sous l’objectif des caméras de la BBC. D’ailleurs, même le Sun lui en sait gré.

Il n’a rien fait de tout ça, mais il a prononcé un discours avec lequel l’anglophile en moi serait bien en peine d’être en désaccord : la France et la Grande-Bretagne, jumelles dizygotes, sont aussi nécessaires à la promotion l’une de l’autre qu’un Guillaume le Conquérant à un Harold II ou une Jeanne d’Arc à un évêque Cauchon. « Ensemble tout devient possible », a donc rappelé l’hyperprésident aux parlementaires britanniques rassemblés en congrès. « Très juste Auguste ! » a approuvé Gordon Brown dans Le Monde.

A l’heure où Jaguar et Land Rover passent sous pavillon indien, le splendide isolement confinerait effectivement à l’autisme. Come on, Gordon, qu’est-ce qu’on attend pour être euros ?

*

Je ne voudrais pas faire replonger un débat qui s’élève enfin, mais je note que la belle Carla s’est fendue d’une révérence en rencontrant la reine. J’imagine que les p’tits gars du protocole avaient briefé notre nouvelle Jacky sur les us et coutumes des voisins du dessus : « Si Nicolas parvient à se tenir à peu près correctement, autant ne pas faire les choses à moitié ».

Hum, faut voir... D’abord, la révérence (« curtsey ») n’est pas réellement obligatoire. Tout le monde ne la pratique pas et la vieille Elizabeth herself n’y est pas spécialement attachée. Choisir un moment pareil pour être plus royaliste que la reine semble donc assez dérisoire.

Mais c’est sans doute une affaire d’appréciation personnelle. Mon épouse, britannique, a appris à l’école comment s’incliner devant un monarque. Désormais détentrice d’un passeport tricolore, elle s’est suffisamment républicanisée pour refuser l’idée d’une courbette face à la puissance héréditaire. Sa sœur, installée en Espagne juan carliste, en tient elle pour le respect de la tradition.

Tout de même, il ne faudrait pas que la transformation du bambocheur de l’Elysée en véritable homme d'Etat ne l’entraîne trop avant dans l’amour de la chose monarchique. Comme dirait Laurent Joffrin, ça pourrait donner des idées au fiston...

*

Moi, tout sourire, au barman à catogan derrière son comptoir :
Bonjour, une pression s’il vous plait !
Lui, le visage fermé :
Ah ouais ? Ben ça f’ra trois euros cinquante !
Moi, interloqué :
Vous êtes toujours aussi aimable avec les clients ?
Lui, l’air du type qui a appris son métier dans un guide touristique anglo-saxon sur les mauvaises manières des serveurs parisiens :
Non, là, j’suis aimable. Si je l’étais pas, vous vous en rendriez compte.

Bienvenue au Pavillon Baltard, pour la 72eme édition de la République des blogs !

A part ça, Denys, Charles, Emmanuel, Samuel, Gilles, Jules et Marie-Annick avaient l’air d’aller bien.

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mardi 05 février 2008

Super lundi

Combien faut-il de parlementaires pour remplacer une ampoule électrique ? 908, précisément...

Ampoule_2 Les Irlandais, oui, les Irlandais dont j'évoquais hier la fascinante métamorphose, sont désormais l'ultime espoir du nonisme. Les principaux bénéficiaires de la manne européenne, ceux dont la prospérité sans précédent doit autant au fonds de cohésion qu'à la révélation de leur propre dynamisme, s'ils décident de sanctionner leur Taoiseach pour quelque obscure raison de politique intérieure, ont la capacité de faire capoter le fameux plan B...

On imagine que, du côté des principaux bénéficiaires de la PAC, on croise les doigts avec angoisse. Yes, no... Who knows... A l’heure actuelle, 66% de nos cousins celtes réservent leur position. Il faut dire qu’ils sont 68% à ne même pas savoir sur quoi il leur faudra se prononcer de manière aussi binaire lors du référendum sur le traité de Lisbonne. Hum, ça me rappelle quelque chose.

Mais la constitution locale est formelle : le vote populaire s’impose à toute ratification de traité international. Dans les 26 autres pays que compte l’Union, c’est aux élus qu’il reviendra de décider de l’avenir du continent. Autant parler de 26 dictatures, quoi...

N’empêche, paroxysme de l’aliénation bourgeoise qui fait prendre la vessie parlementaire pour une lanterne démocratique, je me félicite de ce que mon propre pays ne soit plus, depuis hier, le plus arrogant des idiots du village. Je veux bien tenir compte de toutes les objections qu'on voudra me soumettre ― du « parallélisme des formes » à la fiction d’un traité « simplifié » remplaçant son pendant « constitutionnel » ―, mais ma bottom line reste la suivante : je suis favorable à la poursuite de l’intégration européenne ; le traité de Lisbonne est un nouveau pas dans la bonne direction ; le vote de nos députés et sénateurs est l’expression naturelle et incontestable de la démocratie ; un référendum « national » sur une question pareille n’a aucun sens.

Et bravo aux 32 élus PS restés fidèles à cette logique.

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PS : Aujourd’hui, c’est Super Tuesday de l'autre côté de l'eau. Mais compte tenu du décalage horaire, les Français ont déjà voté : Obama l’emporte haut la main chez les démocrates. Chez les républicains... Heu, il y a des républicains dans cette affaire ? Si c’est le cas, je n’ai rien lu sur eux dans le journal.

mardi 15 janvier 2008

Bonne fête Tony !

Quoi, le pragmatisme serait passé de mode et je ne suis même pas au courant ?

Blair_2 La saint Antoine, c'est le 13 juin, mais la saint Tony, c'était hier. D'abord sur France Inter, où un Pierre Moscovici très en verve effectuait la démonstration du déviationnisme terminal de l'ancien Premier ministre britannique, mais aussi chez les Econoclastes, mon ami Alexandre Delaigue y faisant son coming out anti-Troisième voie.

Pour « Mosco » ― car je suis encore nominalement membre du PS et c’est ainsi que l’on désigne, entre cognoscentii, l’ancien ministre aux Affaires européennes ―, la cause est entendue : la présence de Tony Blair à la sauterie de l’UMP, dimanche dernier, est la preuve que rien de bon ne pourra jamais venir de cet atlantiste-libéral donnant désormais des gages à Sarkozy dans le seul but d’être expédié à Bruxelles.

Je ne vais pas entrer dans le détail du portrait que brosse du New Labour le 285ème prétendant à la succession de François Hollande (il suffit de se souvenir de n’importe quel prêche de Jean-Luc Mélenchon pour être dans le ton), mais cette sortie amère et revancharde augure assez mal de la prochaine bataille de Solferino. Michel Rocard a beau expliquer, dans Libération, qu’il faut être gentil avec le PS pendant qu’il « rebondit », un Mosco mélenchonnisé comme ambassadeur à Paris du DSKisme, ça décoiffe !

En tout cas, que magic Tony ne compte pas trop sur le soutien de ses « camarades » français pour la présidence de l’Union européenne. Oh, pas seulement parce que ce type est une crapule capitaliste et belliciste, mais surtout parce qu’il est Anglais ! Oui monsieur : An-glais ! Et Mosco vivant, jamais le PS n’acceptera qu’un Anglais fourbe et perfide ne devienne président de l’Europe... Non mais des fois ! But, Pierrot, I’ve got news for you : lorsque DSK a voulu déménager à Washington, c’est à l’hyperprésident qu’il a demandé un coup de main, pas à la maison mère ― sauf le respect que lui doit le membre nominal, évidemment. J’imagine donc que le rosbif, s’il a vraiment besoin d’une lettre de recommandation, saura également à qui s’adresser...

Mais venons-en à la critique moins convenue, moins stratégique, mais finalement si cousine de celle de Moscovici, que propose Alexandre. Mon ex-co-marcheur (il s’est dégonflé cette année et ne participera pas à la terrible promenade de nuit Paris-Mantes) commence par poser « que la question n’est pas tant celle du bilan économique et social de la Grande-Bretagne durant son règne » mais plutôt celle du « managérialisme », soit « l’idée selon laquelle les problèmes de politique ne sont qu’un problème d’application de la bonne solution par des leaders courageux et dynamiques ».

S’adossant au livre d’un journaliste anglais, livre que je n’ai pas lu mais qui semble pouvoir être intégralement résumé, justement, de cette manière lapidaire par le Guardian, Alexandre s’agace des aspects les plus, comment dire, messianique, du blairisme ; de sa promotion de « l’inéluctabilité du progrès ». Tiens, il lui reproche même ― Mosco, Mélenchon, écoutez-ça ! ― une « attitude marxiste-léniniste » dans sa vision d’un « déterminisme économique » et multiplie les exemples de statements en carton-pâte, glanés dans le discours de dimanche et allant dans le sens de cette vision mécanique de la marche du monde (« nécessité du changement », « réalités des défis », bla bla bla...) et de ses aspects ultimement positifs (« opportunités qu’il faut maximiser », « un Etat-providence devenu actif »...).

Oui, c'est certain, Tony Blair baratine. Oui, il recycle des concepts dignes des « manuels de management des années 50 » et fait semblant de s’extasier devant la modernité de son téléphone portable et de nos centrales nucléaires. Oui, il change son fusil d’épaule en fonction des événements, assure que l’Etat n’est pas là pour gérer des entreprises mais nationalise une infrastructure ferroviaire en perdition à l’occasion. Il dit ceci, mais fait cela. The king of spin, on vous dit... Et alors ? Tout ça marche. Tout ça fonctionne. Le chômage fond, le PIB explose, les services publics s'améliorent, bon sang ! 

Le reproche de base, derrière le « managérialisme », finalement, est celui d’une absence d’intellectualisation de la fonction politique et du travestissement de cette carence en « vision » ; du manque d’une sagesse quasi-scientifique dans la gestion d’un pays. Mais ce reproche est-il si éloigné de celui formulé par le PS, qui justifie ses propres échecs par la pureté de ses intentions et exige du leader un certain, hum, supplément d'âme ? Le blairisme, une fois dépouillé de tout le boniment, ce n’est ni du cynisme, ni du messianisme et encore moins du marxisme-léninisme, mais bien ce fameux « pragmatisme » dont on nous rebat les oreilles pour mieux le disqualifier. Non, bien sûr, il n’y a pas de sens de la marche. Non, évidemment, on ne sait pas de quoi demain sera fait, si les Chinois finiront par nous étrangler, les intégristes par nous faire sauter, les nanotechnologies par nous étouffer... Mais le boulot d’un politique, et d’un politique de gauche, par-dessus le marché, n’est-il pas simplement de naviguer à vue dans la direction qu’il pense être celle d’un maximum de prospérité, d’un maximum de justice sociale ?

La question, de fait, est précisément celle du « bilan économique et social » d’un Premier ministre ou d’un président « pendant son règne » et, oui, « les problèmes de politique » ne sont souvent « qu’un problème d’application de la bonne solution par des leaders courageux et dynamiques ». Tout le reste, lorsque les chômeurs se comptent par millions, n’est que littérature.

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mercredi 24 octobre 2007

La maison ne fait pas crédit

Chez nous, on refuse les visas. Ailleurs, on offre des Cartes Bleues.

Cb_2La France adore se retrouver à contre-courant. C'est même sa marque de fabrique. Et pendant qu'elle se concentre sur la façon dont elle pourra bientôt, scientifiquement, révéler la duplicité des candidats à l'immigration, ses voisines cogitent sur les moyens d'attirer les talents exogènes qui leur manquent cruellement. L'Union européenne vient en effet d’annoncer le lancement de sa « Carte Bleue », un titre de séjour destiné aux étrangers qualifiés qu’elle projette de diffuser à quelque vingt millions d’exemplaires à travers le monde !

La logique de cette surprenante initiative : l’Europe doit préparer l’avenir, bras et cerveaux finiront fatalement par manquer et il n’est pas question d’abandonner la compétition qui s’annonce au profit d’une Amérique du Nord plus clairvoyante.

C’est qu’ils sont malins, nos eurocrates. Et ils se sont bien rendu compte qu’une start-up californienne sur deux avait été créée par un immigré et que les étrangers qualifiés ne représentaient que 0,9% de la population active des Vingt-sept contre 9,9% en Australie, 7,3% au Canada ou 3,5% aux Etats-Unis. Bon, convaincre la fine fleur des facs indiennes, chinoises ou marocaines de s’installer en banlieue de Francfort à des salaires nettement inférieurs à ceux qu’est disposée à offrir une Silicon Valley ensoleillée 300 jours par an, ce n’est pas vraiment gagné... Mais, comme lorsqu’un gamin de CE2 offre un collier de nouilles à sa génitrice pour la fête des mères, nous dirons que c’est l’intention qui compte.

Assurément, la France n’est pas le seul pays d’Europe dont la classe politique est incapable de tenir un discours clair sur l’immigration. La Suisse, dont le confort matériel est intégralement fondé sur le labeur de ses « gastarbeiters » et autres frontaliers, est même le meilleur exemple actuel de cette inaptitude au pragmatisme le plus basique. Mais, coincé entre les discours compassionnels d’une gauche sous-traitant à RESF l’élaboration de sa doctrine sur les flux migratoires et les appels à la remontée du pont-levis des Mariani-Hortefeux, l’Hexagone donne souvent l’impression d’être, plus que d’autres, entré dans le siècle à reculons.

Nicolas Sarkozy, lorsqu’il parlait d’immigration « choisie », avait au moins le mérite de parler d’immigration « tout court ». Et surtout d’en parler sur le mode positif de quelqu’un qui a compris que l’étranger à qui l’on ouvre la porte n’est pas nécessairement le fraudeur, le criminel ou le parasite dont son prédécesseur avait affiné le portrait. Le projet de Carte Bleue communautaire est même assez proche, dans son esprit, de celui que l’hyperprésident assurait vouloir mettre en œuvre. Mais la création d’un ministère de l’Identité nationale, le vote d’une quatre-vingt douzième loi sur le contrôle de l’immigration, l’introduction des tests ADN pour l’établissement de la filiation et la publicité donnée aux objectifs de reconduites à la frontière n’en sont pas moins d’excellents moyens d'assurer au reste du monde que la France est un pays fermé.

Quel est, incidemment, l’informaticien indien qui acceptera, pour travailler dans une entreprise française aux pratiques médiévales en matière de gestion des ressources humaines et aux rémunérations nettes ridicules, de se voir traiter comme un délinquant par un employé de préfecture, d’abandonner femme et enfants à Calcutta et de subir les mille petites humiliations que réservent, par exemple, le passage d’un basané par une agence immobilière ? Et quel est le plombier polonais ― celui sans lequel la croissance irlandaise serait inférieure d’un point ― qui accepterait d’être montré du doigt par un Fabius ou un Mélenchon en contrepartie de son SMIC à 1 280 euros ?

Je n’abandonne pas l’optimisme dont je me vantais encore récemment. Je reste même, au final, convaincu de ce que les changements qui s’annoncent finiront par se révéler positifs ; convaincu de ce que nous sommes collectivement capables d’avancer. Mais les lunettes roses que je me force à porter (au moins jusqu’au mois prochain !) me font parfois bien mal au nez. Le moche du Poitou l'affirmait lorsqu'il se prenait pour Confucius, « la route est droite mais la pente est forte ». C'est certain, mais dans l'intervalle, c'est ailleurs que l'on fera chauffer la Carte Bleue.

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