La presbytie, c'est vraiment casse-couilles. Et je pèse mes mots pour ne pas sombrer dans la vulgarité.
De toutes les dégradations du corps liées à l'âge ― et je sais pourtant, en mon modeste milieu de quarantaine, que je n'ai encore rien vu (sic) ― la presbytie est la plus déconcertante. Voir moins bien de près ! Ça n'a aucun sens. Courir moins vite, entendre moins bien, perdre le sommeil et la mémoire… OK. On conçoit. Les systèmes se fatiguent, les cellules se renouvellent moins rapidement, sinon plus du tout. Les organes tirent la langue…
Mais voir moins bien de près, enfin ! Quelle idée !
Toute votre vie durant, vous vous forcez à vous approcher de ce que vous distinguez mal. Mieux : vous le faites par réflexe. Ben oui, un texte en tout petits caractères, genre contrat d'abonnement à SFR, c'est à quelques centimètres de vos mirettes que vous en appréciez vraiment les limites et les circonvolutions léonines. A l'usage de votre bigophone aussi, évidemment, mais c'est généralement après en avoir pris pour deux ans. Un peu tard, dirait le corbeau.
Avec la presbytie, c'est le monde à l'envers. Plus c'est près, moins vous voyez. Au début, d'ailleurs, vous avez tendance à vous focaliser (re-sic) sur la seule étrangeté du phénomène, surtout si vous êtes comme moi un ancien myope ayant investi une petite fortune dans une opération censée le débarrasser à jamais de ses lorgnons ! Un univers nouveau s'ouvre à vous : vous découvrez à quoi servent réellement les petites paires de lunettes à trois euros que l'on trouve dans les bazars, mais que vous aviez toujours cru réservées à ces collectionneurs de timbres trop maladroits pour pouvoir, simultanément, ranger un Penny Black dans son gros classeur et manipuler une lourde loupe de détective.
A vrai dire, et toujours au tout début, ça vous ferait même plutôt marrer, cette histoire de presbytie... D'abord parce qu'à 0,5 dioptrie, elle n’est pas si dérangeante et qu'il suffit d’éloigner un poil plus qu'auparavant le journal ou le bouquin que vous êtes en train de lire, mais aussi parce que vous passez votre temps à vous bidonner en vous regardant dans le miroir de l'ascenseur, vos demi-lunes Afflelou sur le pif. Las, une fois la nouveauté érodée, et la puissance de vos verres frisant les 1,5, c’est une autre paire de manches. Vous êtes, autant l'admettre sans trop tourner autour du pot, devenu « un vieux ». Oh, pas un vieillard, un « sénior », un croulant... Non, vous n'en êtes pas encore là. Mais bien « un vieux » ; un de ces types qui porte ses lunettes sur le bout de son nez histoire de ne pas avoir à les retirer chaque fois qu'il lève les yeux de son exemplaire de « L'Art d'être grand père » dans la Pléiade pour observer rêveusement les falaises de Jersey.
Bientôt ― c'est écrit ― une aide-ménagère chichement rémunérée en chèques emploi-service viendra déposer une petite couverture écossaise sur vos genoux cagneux et tapotera, l'air faussement revêche, le gros oreiller contre lequel vous reposez vos lombaires usées. Un vieux, on vous dit…
Oh, je ne conteste pas que la presbytie comme processus biologique ne continue pas d'intéresser l'éternel étudiant de l'expérience humaine que vous avez su rester, gâteau d'anniversaire après gâteau d'anniversaire, mais une certaine angoisse commence à poindre. Surtout lorsque vous vous rendez compte que vous ne pourrez bientôt plus vous en passer, de ces fichues lunettes. Et qu’il va vous falloir en trimballer constamment une paire, où que vous alliez, où que vous soyez, sauf à accepter de ne plus pouvoir déchiffrer la date de péremption d’un pot de yaourt au Franprix et à prendre le risque de mourir d'une intoxication alimentaire avant même d'en être arrivé à 3 dioptries.
Ce serait bête, parce que les surprises sont encore au rendez-vous, comme l'incroyable symétrie de la progression de votre handicap. Oui, vos deux yeux vieillissent en même temps ; votre acuité visuelle part en biberine au même rythme à droite et à gauche. Pourquoi ? Mystère. Même les ophtalmos ne savent pas exactement. « C'est comme ça, c’est tout », qu'ils se contentent de marmonner en haussant les épaules pendant qu'ils vous établissent une ordonnance pour des lunettes à cinq cents euros bien que rigoureusement identiques à celles de la droguerie du coin de la rue. Un copain qui s’y connaît en mécanique comparait d'ailleurs ça l'autre jour à l'usure parallèle des rotules de direction d'une voiture, mais je n'ai pas trouvé l'analogie satisfaisante : lorsque j'étais normalement anormal et que c'était de loin que je ne voyais pas bien, mes yeux faisaient bien cavalier seul, non ?
Bah, désormais, et c'est sans doute un avantage, je fais partie de ces gens qui peuvent se prêter leurs besicles les uns aux autres ― un truc qui m'avait toujours fasciné, un peu comme si l'on pouvait demander ses chaussures ou son pantalon à n'importe qui, pourvu qu'il ait dépassé la quarantaine et possède déjà son propre exemplaire de « L'Art d'être grand père ». La vieillesse a beau être un naufrage, on n'a pas besoin de sombrer tout seul.
© Commentaires & vaticinations
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Il est conseillé de garnir la couverture écossaise d'un chat. D'abord parce que les chats aiment les gens peu mobiles et puis ça tient chaud.
Rédigé par : Monsieur Prudhomme | mercredi 01 septembre 2010 à 22:08
Monsieur Prudhomme,
Sans doute, mais je n'aime beaucoup pas les chats.
Je préfère me projeter dans un avenir (lointain) où, mon plaid et moi, nous passerons nos longues soirées d'hiver près d'un feu de cheminée, dans une petite maison bretonne ou irlandaise battue par les vents soufflant sur la falaise toute proche.
Et dans cet avenir (lointain, est-ce que je l'ai déjà mentionné ?), c'est à un labrador ou à un épagneul que je me vois gratter la tête d'un air pensif en tirant longuement sur mon pétard.
Qu'est-ce qu'un chat pourrait bien faire dans ce tableau, voyons ?
Rédigé par : Hugues | jeudi 02 septembre 2010 à 09:59
Arrétez de vous plaindre, et la myopie alors !
Pour voir de loin, je suis obligé de porter des lunettes faute de quoi je n'aperçois que des silhouettes. Par contre de près, je dois les retirer pour pouvoir lire correctement les petits caractères. Vous me direz qu'il il y a les doubles foyers (mais mon épouse est contre) ou les verres progressifs mais dans ce cas c'est pire qu'à Rolland- Garros, à osciller non de droite à gauche mais de bas en haut, à moi les douleurs dans la nuque. Et puis devant mon écran, difficile de trouver la bonne distance.
Donc de prés, je retire ces lunettes, mais qu'en faire ? Les équiper d'un cordon, mais elles pendent sur la poitrine au risque de se faire écraser. Les remonter sur le dessus du crane, mais le mien ne doit pas avoir la forme adéquat. Ou alors les poser. Parfait lorsque je lis un bouquin dans mon fauteuil. Mais quand je les dépose dans le frigo, pour lire une date limite, ou dans la pharmacie.. comment se souvenir de ce lieu improbable.
J'ai donc une 2ème paire, placée dans un lieu fixe, que j'emprunte pour rechercher les lunettes de service et, excellent exercice pour lutter contre l'alzheimer, je cherche à me remémorer mon circuit.
Je vous dirais dans quelques années si cette méthode est efficace. Enfin si je m'en souviens..
Rédigé par : Michel-Pascal | jeudi 02 septembre 2010 à 15:18
Bien vu ! C'est tout à fait ça; j'en suis moi-même à la limite "j'emporte-mes-lunettes-à-Auchan" (y a pas de Monoprix à côté)...
Je confirme, c'est un peu angoissant, mais bon, je refuse de me sentir vieux et je m'achète une paire de bras plus long.
Rédigé par : before | jeudi 02 septembre 2010 à 15:35
Michel-Pascal,
Mais je ne me plains pas. Et en tant qu'ancien myope débarrassé de ses lentilles à plein temps, je trouve que les lunettes juste pour lire, c'est un progrès.
En tout état de cause, pour ce qui est des lunettes de vieux suspendues à un cordon autour du cou, pas avant la couverture écossaise dans la maisonnette bretonne ! On a sa fierté, non ?
Before,
Pétard, mais ce papier ne fait réagir que des croulants alors...
Rédigé par : Hugues | jeudi 02 septembre 2010 à 15:49
Croulant ! non mais ! Moi, c'est parce que je bosse devant un écran depuis 22 ans...
Euh bon, d'accord, 22 ans. Pffffff
Rédigé par : before | jeudi 02 septembre 2010 à 16:14
Moi, je ne suis pas croulant, mais si je réagis les vieux vont encore dire que je suis moqueur...
Rédigé par : Vivien | vendredi 03 septembre 2010 à 09:16