A quelques exceptions près, les médias français continuent de faire l'impasse sur les travaux de la « commission Chilcot », le comité d'investigation sur le rôle de la Grande-Bretagne dans le conflit irakien. Comme si, pour la majorité d'entre eux, l'intervention était si
manifestement indéfendable au plan moral qu'en explorer les
implications institutionnelles est devenu accessoire.
Les Britanniques n'en sont pas moins en train de faire tomber, les uns après les autres, les arguments de Tony Blair justifiant l'intervention militaire. Et l'audition, demain mardi, de l'ancien responsable juridique du Foreign Office, Sir Michael Wood, pourrait même conduire les membres de la commission à en établir carrément « l'illégalité ».
Dès hier, The Observer assurait en effet connaître la teneur générale des déclarations de Sir Michael, à savoir qu'il était illégitime d'engager des troupes sans une seconde résolution onusienne. Pour mémoire, les États-Unis et la Grande-Bretagne s'étaient eux-mêmes placés dans cette perspective en admettant que la résolution 1441, adoptée en 2002 mais se bornant à rappeler les obligations faites à Saddam Hussein suite à l'invasion du Koweït, n'autorisait pas une seconde opération fondée sur de nouveaux objectifs. Un point de vue également défendu à l'époque par Lord Peter Goldsmith — « Attorney General » et donc principal conseiller juridique du gouvernement — jusqu'à ce que les « pressions » de l'entourage de Tony Blair ne l'obligent à avaler son chapeau (ce qu'il devrait confirmer devant la commission cette semaine).
Au-delà des conséquences politiques de ces différents témoignages, qui viennent s'ajouter aux semi-aveux de l'ancien Premier ministre lui-même (il aurait attaqué l'Irak « même sans preuves d'armes de destruction massive » et n'aurait « pas hésité à trouver un autre moyen de justifier la guerre auprès du Parlement et du public »), dans la perspective d'élections législatives périlleuses pour le Labour, que risque réellement Tony Blair ?
Pour la plupart des juristes s'exprimant dans la presse britannique : pas grand-chose. Aucune loi locale ne semble avoir été enfreinte stricto sensu, l'hypocrisie et la présentation d'hypothèses bricolées comme autant de faits avérés devant le Parlement n'étant pas passibles de prison mais, tout au plus, d'une privation des privilèges traditionnellement accordés à un ancien Premier ministre — comme son anoblissement et sa nomination dans l'ordre de la Jarretière. On a connu pires châtiments.Pour autant, le droit international permettrait peut-être à un pays tiers ayant intégré le « crime d'agression » à sa propre législation de placer Tony Blair dans une situation assez inconfortable, estime Philippe Sands dans le Daily Telegraph. Evoquant un « scénario Pinochet » (l'ancien dictateur, en goguette à Londres, avait bien fini y finir ses jours derrière les barreaux au nom de crimes commis au Chili), ce professeur de droit international à l'University College de Londres en vient même à lâcher : « Si j'étais son conseil, je lui dirais d'être prudent dans ses voyages ».
Une recommandation que le nouvel ambassadeur mondial du géant du luxe LVMH aura bien du mal à suivre…
© Commentaires & vaticinations
Il sera plus intéressant de savoir si les familles de vétérans anglais en profiteront pour signaler aux nouveaux sponsors de Tony Blair leur sentiment quand à cet homme qui aura abusé de son pouvoir pour réduire leurs familles.
Rédigé par : Passant | lundi 25 janvier 2010 à 18:13
Si je ne m'abuse, la fin du "scénario Pinochet", ça a été qu'on a laissé le vieux dictateur s'échapper de Grande-Bretagne sur la foi de certificats médicaux de toute évidence bidonnés. Si on fait des ennuis à Tony, il pourra toujours se réfugier au Chili: un prêté pour un rendu.
Rédigé par : Poil de lama | lundi 25 janvier 2010 à 22:57
Passant,
Je crois même comprendre qu'elles pourraient l'attaquer au civil (mais pas au pénal) lorsqu'il aura lui même été interrogé par la commission.
Poil de lama,
C'est juste. Même avec un coup à la Pinochet, on peut encore s'en sortir. Mais bon, même revenu, non pas du blairisme, mais de Blair, je ne souhaite pas la mort du petit cheval. L'indignité nationale suffirait.
Rédigé par : Hugues | mardi 26 janvier 2010 à 12:21
Peut-être une autre piste :
http://www.cbsnews.com/blogs/2010/01/25/world/worldwatch/entry6139105.shtml
Car quel pourrait être l'intérêt de cacher ces informations pendant 60 ans si ce n'est de permettre à certains d'échapper à certaines questions jusqu'à leur mort naturelle ?
Rédigé par : Passant | mardi 26 janvier 2010 à 13:25
Allons bon, après ton billet du 17 décembre tu en remets une couche... Quant à moi je persiste et signe: http://swissroll.info/?2010/01/26/1206-intervention-en-irak-la-commission-chilcot-va-t-elle-trouver-l-arme-du-crime
Rédigé par : François Brutsch | mardi 26 janvier 2010 à 14:10
François,
Sans aller jusqu'à penser, comme Passant, que Blair a carrément assassiné David Kelly, j'ai tout de même le sentiment d'avoir été pris pour un gogo. Pas parce que j'aurais moi-même considéré que l'attelage Bush-Blair était dans le vrai sur l'Irak (évidemment pas, j'ai toujours pensé que cette guerre était une impasse), mais bien parce que je pensais que les motivations britanniques étaient un peu plus fondées sur l'authentique conviction d'un risque nucléaire ou chimique.
Ça n'affecte pas (ce que des gens autour de moi ont du mal à comprendre) mon intérêt pour la transformation du New Labour, Giddens, etc. mais j'ai un peu la même impression qu'avec Miitterrand lorsque je me suis, un beau matin, mis à le regarder avec un regard un poil plus critique.
Rédigé par : Hugues | mardi 26 janvier 2010 à 14:40