Et d'ailleurs, un attentat à la voiture piégée à Bagdad, une coulée de boue au Brésil… Est-ce vraiment autre chose qu'un vague bruit de fond si je peux, dès le JT terminé, « reprendre une activité normale », comme on dit chez les Guignols ? D'abord, à Bagdad, des attentats, il y en a tous les jours. Et au Brésil, les ouragans et autres glissements de terrain meurtriers, c'est la routine, non ?
On ne peut évidemment pas se sentir concerné par tous les malheurs de la planète avec la même intensité, s'identifier spontanément à un réfugié darfouri, une grand-mère gazaoui, un manifestant iranien, mais aussi à un inondé hondurien, un mutilé cambodgien, un affamé nord-coréen… On peut bien sûr s'intéresser aux causes — naturelles ou man-made — de ces horreurs, en évoquer les dimensions politiques, religieuses ou environnementales, prendre position, débattre, militer, s'engager... Mais se sentir universellement impliqué, au sens où l'on se reconnaîtrait sans réserve dans tous ces « autres » qui souffrent de manière aussi paroxystique serait humainement intenable.
Autant, alors, se concentrer sur le surendetté strasbourgeois évoqué dans le même JT, empêtré dans ses crédits auto et ses cartes revolving. Ou sur l'ouvrier picard dont l'usine va fermer. Eux nous ressemblent pour de bon et leur malheur pourrait devenir le nôtre. Un malheur authentique qu'il n'est d'ailleurs pas question de mépriser au motif qu'il serait, dans une perspective planétaire, un « malheur de luxe » mais plutôt un malheur gérable, puisque le surendetté dispose d'une commission de surendettement et le chômeur prospectif d'allocations et de la perspective d'un nouveau job. Autant, aussi, se choisir un combat lointain spécifique, une cause dont on connaîtrait tous les détails, une victime exogène à laquelle on déciderait de s'intéresser en plus de nos victimes proches mais dont la souffrance viendrait commodément s'inscrire dans un combat personnel plus générique — de l'anti-impérialisme à l'anticommunisme, selon qu'on lise le Monde Diplomatique ou qu'on lui préfère The Economist.
Mais n'est pas mère Térésa qui veut et je ne m'exclus certainement pas moi-même de cette tendance à la compassion sélective. Moi aussi, j'ai « mes pauvres de proximité » : ceux qui me ressemblent et dont le sauvetage est un peu mon sauvetage ; ceux qui me ressemblent un peu moins mais dont la lutte est la traduction symbolique de mes propres luttes.
Les images hallucinantes qui nous viennent d'Haïti depuis le 12 janvier — ces enfants désemparés, ces vieux écrabouillés sous les décombres de leur bicoques mal-fichues, ces ados à dreadlocks se bagarrant pour un litre d'essence — rappellent justement qu'il est possible de n'être ni le voisin ni le combat spécifique de qui que ce soit.
C'est qu'Haïti, qui pourra soutenir le contraire, ne sert à rien, n'est utile à personne : pas de ressources naturelles, pas de position stratégique, pas de fonction géopolitique, pas d'enjeux idéologiques ou religieux. Neuf millions de misérables coincés sur une île à la nature dévastée, livrés aux cyclones et à la corruption. Neuf millions de moins-que-rien dont tout le monde se fout au point qu'il n'est pas rare, ces jours-ci, d'entendre qu'un tremblement de terre faisant deux-cent mille morts pourrait se révéler un mal pour un bien ! Un moyen pour Haïti d'exister à nouveau dans la conscience internationale, de figurer sur la carte autrement que comme une sorte d'appendice de la République dominicaine — nouvelle étoile du tourisme caribéen à prix cassés. Une façon de susciter, pourquoi pas, la fameuse « proximité » que personne ne semblait éprouver une semaine plus tôt.
Je n'aime pas cette idée. Je la trouve terrible et malsaine, cousine de ces discours sur la Shoah comme origine de la création de l'État d'Israël. Il a pourtant fallu qu'on me mette sous le nez ces photos de bâtiments défoncés, de bébés mutilés, de cadavres empilés, pour que je sorte mon chéquier. Il a fallu que l'on me montre ces gens dormant dans la rue, ces blessés allongés sur des brancards, ces hôpitaux sans matériel ni médecins pour que je me souvienne que, même à Haïti, j'avais des voisins qui me ressemblent.
Je n'en suis pas très fier.
© Commentaires & vaticinations
J'avais écrit un de mes tout premiers billets de blog sur le génocide au Darfour et le problème de l'indignation sélective, phénomène proche de ce que tu décris comme une compassion sélective.
Dedans, je développais l'argument selon lequel la condition pour qu'un conflit ou une catastrophe naturelle capte notre attention n'est pas tant la "ressemblance" que l'idéologie : il faut que le drame entre dans notre grille de compréhension de l'histoire ; qu'il participe du sens que notre idéologie de prédilection attribue à l'histoire.
Cela explique certaines solidarités... inattendues entre des peuples ou des personnes ne se "ressemblant" pas vraiment.
Rédigé par : Rubin | lundi 18 janvier 2010 à 18:56
"C'est qu'Haïti, qui pourra soutenir le contraire, ne sert à rien, n'est utile à personne : pas de ressources naturelles, pas de position stratégique, pas de fonction géopolitique, pas d'enjeux idéologiques ou religieux."
On rate pourtant une belle occasion de remarquer à quel point Haïti était un élève modèle du FMI : refusant de créer des services publics, même dans la distribution d'eau potable ou l'éducation des plus jeunes enfants, pour ne pas risquer de rater le coche du progrès, refusant les logements sociaux, défendant le droit de propriété individuel de parcelles microscopiques de sol, commerçant ses enfants pour le bien être de leurs parents biologiques.
Un pays qui avait tout pour réussir !
Rédigé par : Passant | lundi 18 janvier 2010 à 21:43
J'ai lu dans un petit livre de Philippe Nemo "qu'est ce que l'occident ?" que ce sentiment de responsabilité/culpabilité face à la souffrance qui existe dans le monde est notre héritage chrétien. Il soutient que les grecs anciens auraient trouvé cette attitude démesurée, une forme d'hybris. Pourtant cette attitude-là elle nous semble tout simplement humaine et universelle.
Rédigé par : Monsieur Prudhomme | lundi 18 janvier 2010 à 22:43
Rubin,
Je suis assez d’accord avec toi sur cette idée d’engagements idéologiques préalables comme moteurs de la compassion.
Mais on peut aussi tenter de dépasser ces automatismes, au moins de temps en temps. Ou peut-être les modifier pour intégrer des situations où la grille de lecture idéologique est inopérante.
Dans le cas contraire, autant s’inscrire au NPA et arrêter de penser.
Enfin, au moment où j’écris ça, je me rends compte de l’existence d’une lecture idéologique, non pas de la catastrophe proprement-dite (personne n’accuse directement les « Américains » ou même Sarkozy d’être directement responsables du tremblement de terre, encore que), mais la prise en charge de la catastrophe.
J’ai lu dans plusieurs commentaires de Libé (les commentaires de Libé mériteraient qu’une thèse de sociologie leur soit consacrée) que les Américains allaient en profiter pour s’installer en Haïti et en exploiter les richesses. Ah, les fumiers !
Passant,
Ça doit être marrant, mais ça ne fonctionne pas avec moi. Essaye avec quelqu’un d’autre.
Monsieur Prudhomme,
Moi, dans ce registre, je citerai plutôt les livres de Bruckner (Le sanglot de l’homme blanc, ka tyrannie de la pénitence). Mais même si je suis assez d’accord avec ce qu’il dit de l’absurdité de cette culpabilité automatique et lénifiante de l’homme occidental à l’égard du reste du monde, ce n’est pas sous cet angle que je regarde ce qui se passe à Haïti aujourd’hui.
Je veux dire que si je ne me sens, en tant qu’individu, aucune responsabilité dans la relation entre la France et Haïti avant Louverture et l’indépendance (même si j’accepte qu’il y ait une corrélation entre l’action de la France comme acteur historique et les problèmes de l’île), c’est en tant que contemporain des Haïtiens d’aujourd’hui que je suis affecté par leur malheur. Et que je me sens une responsabilité d’humain privilégié pour d’autres humains mal-lotis.
C’est peut-être un peu lyrique, mais je les appelle mes « voisins » alors que je les vois vraiment comme des « frères ».
Rédigé par : Hugues | mardi 19 janvier 2010 à 12:22
@Hugues : Évidemment qu'il faut dépasser ça ! Dans mon billet de l'époque, c'est précisément ce que je demandais.
Oui, j'ai lu moi aussi les déclarations de notre ministre de la coopération. CQFD.
PS : tiens, j'ai retrouvé le billet en question. Il date de 2006 : http://blog.sfadj.com/2008/12/les-ravages-de-l-slective.html
Rédigé par : Rubin | mardi 19 janvier 2010 à 18:08
Oui mais il me semble que le propos de Bruckner c'est de dire : nous n'avons pas à nous sentir éternellement coupable des crimes de nos aïeux blancs (je l'ai lu il y à 20 ans) alors que Nemo reste factuel. Il dit qu'à un moment de l'histoire avec le christianisme émerge une nouvelle morale et que cette morale nous l'avons pleinement intégrée. Il ne prétend pas que cela soit un bien ou un mal. Il constate.
Mes « voisins », « frères », Hugues tu as choisi d'aimer ton prochain comme toi-même et je trouve cela tout à fait estimable et moral. (pour ceux qui auraient des doutes cela est dit sans ironie aucune)
Rédigé par : Monsieur Prudhomme | mardi 19 janvier 2010 à 22:10