Mais Tony Blair n'est pas Dominique de Villepin et l'on espérait encore vaguement, en l'écoutant répondre aux questions des cinq membres de la commission Chilcot, hier à Londres, que l'histoire ne résumera pas son passage aux affaires à son rôle dans cette tragédie. La transformation d'un pays fracassé par les folies successives des Trade Unions et du thatchérisme en « Cool Britannia » prospère et sans chômage, c'est tout de même autre chose que le CPE ou une dissolution grotesque…
N'empêche, Blair n'a pas convaincu grand monde, n'exprimant ni remord ni regret à l'évocation du fiasco dans lequel il a contribué à plonger, et le peuple irakien, et les Britanniques eux-mêmes (179 soldats tués au dernier décompte), il s'est contenté de ressasser les même arguments sur la « nécessité absolue » de renverser le dictateur de Bagdad, armes de destructions massives ou pas. « Je suis réellement convaincu que si nous avions laissé Saddam Hussein au pouvoir, a-t-il soutenu, et même avec ce que nous savons maintenant, nous aurions fini par devoir nous occuper de lui dans des circonstances où la menace aurait été pire (…), voire dans circonstances où il aurait été plus difficile de mobiliser des soutiens contre cette menace ».
Mieux, l'ancien leader du New Labour ne présente plus l'absence d'armes de destruction massive en Irak comme la preuve d'une erreur de jugement de sa part ― ce qu'il admettait pourtant dans une récente interview à la BBC ―, mais bien comme une nouvelle légitimation de l'intervention : « Ne posez pas la question de mars 2003, mais celle de mars 2010. Supposez que nous ayons reculé. Ce que nous savons maintenant est qu'il [Saddam Hussein] conservait l'intention et le savoir-faire intellectuel permettant de relancer un programme d'armes nucléaires ou chimiques une fois les inspecteurs partis ».
Assumant l'entier déroulé du processus, de l'entrée en guerre au bourbier actuel, il s'est toutefois déclaré « choqué et en colère » face à l'usage de la torture par les troupes américaines à Abou Ghraib. Il s'est pourtant, et à plusieurs reprises, égaré dans une tentative de rapprochement de la situation irakienne et des attentats du 11-Septembre, voire des questions iraniennes : « Les gens ne savaient pas qu'Al-Qaeda et l'Iran joueraient le rôle qu'ils ont joué. C'est vraiment ces éléments extérieurs [Al-Qaeda et l'Iran] qui ont presque conduit à l'échec de cette mission ». « Je n'ai jamais perçu le 11-Septembre comme une attaque contre l'Amérique, a-t-il encore expliqué sur ce thème. Je l'ai perçu comme une attaque contre nous, et j'avais dit que nous serions au côté des Américains. Nous l'avions été en Afghanistan et j'étais déterminé à l'être à nouveau ».
Interrogé sur la brûlante question de la légalité de l'intervention et la décision de se passer d'une nouvelle résolution onusienne permettant effectivement l'usage de la force, Tony Blair a concédé qu'une seconde décision internationale « aurait été clairement préférable » à l'adossement à la seule résolution 1441, insistant néanmoins sur le « changement d'avis » in-extremis de son Attorney General Lord Philip Goldsmith ― changement d'avis interprété comme un quasi feu-vert…
Pour de nombreux commentateurs, comme pour les milliers de manifestants massés dans les rues de la capitale britannique pendant l'audition, ce qui devait être le point d'orgue du travail de la commission Chilcot laisse un arrière-goût d'inachevé si le futur ambassadeur du groupe LVMH peut camper sur la certitude qu'il n'a fait que son devoir et, surtout, s'il reste inaccessible à une relecture du processus d'entrée dans la guerre et de ses conséquences sept ans après les premiers bombardements. Le manque de pugnacité de ses interlocuteurs est également relevé dans de nombreux éditoriaux, de même que l'absence de conséquences judiciaires concrètes à quelques jours de la fin des sessions de la commission ― même sil est possible que de nouvelles personnalités soient encore entendues en juillet prochain.
Au final, et ce n'est pas Dominique de Villepin qui dira le contraire, sa convocation d'appel en main, mieux vaut emmener son pays à la guerre qu'être mêlé à un maquillage de feuille Excel pour voir son avenir d'ancien Premier ministre s'éclaircir.
© Commentaires & vaticinations
Peut être est-ce parce qu'il a tenté de "de se justifier sa conduite passée" qu'il convainc peu. Il aurait dû simplement de tenter de se justifier sa conduite passée ou de se justifier.:)
Rédigé par : Gavilan | dimanche 31 janvier 2010 à 11:27
Il est inexact de dire qu'il n'a aucun regret sur la question : il a admis que l'après-renversement de Saddam Hussein avait mal été anticipé : http://www.regards-citoyens.com/article-l-apres-guerre-en-irak-a-ete-mal-anticipee-admet-blair-reuters--43952248.html Une telle entreprise nécessitait en effet bien plus de moyens que ce qui a été mis en oeuvre à l'époque. Le pentagone avait d'ailleurs prévenu à l'époque son gouvernement. De nombreuses déconvenues survenues après la fin des principales opérations vient de cette erreur.
En ce qui concerne le rôle des gouvernements des pays membres de la coalition rassemblée autours des États-Unis, ce qui est le plus préoccupant est bel et bien de savoir si les parlements qui ont soutenus leurs choix stratégiques relativement à l'Irak l'ont fait sur la base d'informations exactes : si il était avéré que ces gouvernements ont présentés - en connaissance de cause - des éléments d'informations falsifiés, alors en effet, leur responsabilité mériterait d'être aujourd'hui engagée.
Rédigé par : Valéry | dimanche 31 janvier 2010 à 11:29
En tout état de cause, il semble que les justifications aujourd'hui apportées, à savoir la menace que l'Irak de Saddam Hussein serait aujourd'hui si les "alliés" avaient reculé en mars 2003, est une justification purement spéculative. C'est d'autant plus spéculatif que de son propre aveu, en mars 2003 il n'avait pas les éléments qui lui permettent d'affirmer aujourd'hui que Saddam Hussein avaient l'intention de développer des ADM. On notera qu'en réalité on n'a toujours pas cette certitude. Ensuite, si l'on suit bien, on fait la guerre sur des impressions, et on prétend ensuite qu'on a trouvé les preuves de la raison d'être de cette guerre... Après la guerre ! Etrange. En soi, il est étonnant d'assumer ce type de justifications, qui relève de la perception et non d'un risque avéré. La réalité est qu'il n'y avait aucun lien entre le 11/09/2001 et l'Irak, mais que l'occasion se présentait de faire une guerre, pour des motifs sans doute inavouables et qui restent confus.
Rédigé par : alexbied | lundi 01 février 2010 à 14:03
Le plus amusant est que tous ces gens très sérieux essaient de faire croire au monde entier que Britny est un petit monde vivant en vase clos dans lequel on peut parler de tout
et ignorer superbement tout ce qui se passait dans le monde entier à la même époque.
La vérité est britannique : nous l'ignorions, merci au choeur des institutions de sa Majesté de nous le remémorer..
Mais je me demande si, au final, je ne préfère pas Tony Blair libre, impuni, et sans regrets en symbole le plus absolu du colonisateur blanc, aussi sûr de son fait que son homologue de l'autre coté du ruisseau.
Car si un jour, comme on peut le souhaiter, le monde se met à croquer les petits blancs (à l'ancienne, sans armes de destruction massive), Tony Blair aura fait sa part du travail de ce salutaire réveil des consciences.
Rédigé par : Passant | mardi 02 février 2010 à 08:13
Gavilan,
Ton commentaire n’est pas bien clair. J’ai compris que j’avais un pronom personnel superfétatoire un peu plus haut (il est supprimé), mais pour le reste…
Valéry,
Un homme d’Etat, au sens de celui qui, plus que l’homme ordinaire, doit pouvoir reconsidérer son action passée à la lumière de ses conséquences. Blair aura été un grand Premier ministre pour de multiples raisons, mais un type méprisable sur cette affaire majeure. On peut dire les deux choses sans se contredire.
Alexbiel,
Je crois que de toute manière, il faudra attendre que les années passent pour comprendre ce qui motivait réellement Blair. Peut-être une espèce de vision absurde de la realpolitik et du besoin de prouver, encore et encore, une loyauté sans faille aux Etats-Unis, voire une vraie vision messianique pour le Moyen-Orient ? L’histoire le dira.
Mais dans tous les cas, le mensonge et la manipulation ne peuvent pas être des justifications adéquates. Surtout lorsque les morts se comptent par milliers.
Passant,
Tu es syntaxiquement plus clair que le premier des commentateurs, mais je ne comprends pas toujours ce que tu exprimes : tu espères qu’un jour les noirs croqueront les blancs au sens propre et pour se venger de la guerre en Irak ? C’est ça ?
Rédigé par : Hugues | mercredi 03 février 2010 à 11:57