Bon, tout le monde l'aura compris à ce stade, aucune irrégularité formelle n'a été commise et Jean Sarkozy a bel et bien le droit de briguer et d'obtenir le poste de patron de l'EPAD. Ce que l'on saisit mal, en revanche, c'est l'incapacité du président, de son entourage immédiat et même de l'ensemble de la majorité à mesurer le grotesque de la situation.
Car qu'un type de 23 ans, sans formation ni expérience, puisse prendre la tête d'une telle structure ne dit évidemment rien de la confiance que le pays accorde à ses autodidactes boutonneux, mais tout de l'absence de complexe qui autorise un puissant à caser sa progéniture où bon lui semble. Tiens, je me souviens encore de l'affaire de l'appartement du fiston d'Alain Juppé, dont ce dernier avait réduit le loyer en faisant pression sur l'office HLM de Paris : l'ex-Premier ministre avait mis des mois à comprendre que, dans une démocratie moderne, ce genre de chose ne se fait pas ― même un chef de gouvernement n'étant pas censé s'affranchir de certaines normes éthiques...
Dans un élan qui me vaudra sans doute d'être taxé de crypto-sarkozysme (ce que je réfute avec autant d'énergie qu'un Usain Bolt survolant la ligne d'arrivée d'un 100 mètres) et de mélange des genres, je dirai que cet aveuglement des puissants est avant tout un aveuglement culturel, dont les ressorts sont moins leur omnipotence que cette idée que tout est permis à qui dispose d'une once de pouvoir et d'entregent.
Que penser, en effet, des enfants de salariés d'une grande entreprise qui se voient offrir, année après année, le job d'été qui leur permettra de financer leurs vacances ? Et que dire de ce marché de l'emploi opaque, où les recrutements passent essentiellement par la cooptation plutôt que par la diffusion publique d'offres d’emploi ? Et ces assistants parlementaires sélectionnés directement parmi les rejetons et conjoints de nos députés, ça ne choque pas ?
Quiconque, en France, est susceptible de faire jouer une relation pour s'offrir ce qui n'est même plus perçu comme un passe-droit (« puisque c'est légal ») le fera sans arrière-pensée au motif que, zut alors, « c'est bien la moindre des choses »... C'est sûr, voler un œuf, ce n'est pas la même chose que voler un bœuf. Et s'arranger pour que son petit dernier passe le mois de juillet à faire des photocopies à la Société Générale pour se payer un Paris-Sydney, ce n'est pas aussi grave que de placer son fiston à la tête du premier quartier d'affaires européen. Mais, et n'importe quel démocrate scandinave vous le confirmera, tout est affaire de principes. Des principes qui lorsqu'ils n'ont plus cours, contribuent à la mise en place d'une société d'insiders et d'outsiders, les premiers profitant de tout ce que le système propose d'avantages d'une génération à l'autre, les seconds passant leur vie à se voir claquer la porte au nez.Jean Sarkozy président de l'EPAD, c'est grotesque. Mais seulement parce que le piston est ici d'un diamètre rarement atteint (ne cherchez pas, c'est une métaphore automobile). Et un arrière-petit-fils de Flaubert dont un éditeur contemporain publierait, justement, par respect pour son grand ancêtre, la biographie de l'omniprésident, finirait peut-être par l'admettre : Sarkozy, c'est nous en pire (et il n'y a pas de quoi être fier).
© Commentaires & vaticinations
Une petite précision cependant: la cooptation universitaire ou familiale se fait désormais rarement en France au détriment de la compétence exigée pour le poste convoité. Pour en avoir fait les frais personnellement, je peux confirmer que mon heureux concurrent n'était pas moins qualifié que moi. A armes égales, c'est simplement le petit coup de pouce relationnel qui a joué. Et aucun des nombreux exemples dont j'ai eu connaissance n'infirme cette règle (surtout quand on parle de job d'été "café-photocopie")
Certes, c'est rageant, mais bon, n'étant pas complètement défavorisé, j'en ai bénéficié aussi de temps en temps...
Le cas de Jean Sarkozy est plus critique. En effet, il n'a absolument pas les compétences demandées pour un poste de cette envergure...
Rédigé par : Sans Pseudo Fixe | mercredi 14 octobre 2009 à 14:16
C'est grotesque, et c'est incroyable que personne ne puisse lui dire "c'est absurde, c'est ridicule, on va se faire massacrer". Ou alors, c'est une conspiration judéo-bolchevique pour faire passer la pilule Mitterand. Ou bien Jean Sarkozy le fait chanter sur un scandale vraiment affreux. En tous cas je me joins à n'importe quelle manif', jaquerie ou émeute qui s'organiserait ce samedi contre cette nomination absurde.
Rédigé par : Raté | mercredi 14 octobre 2009 à 14:17
Ca c'est un article pertinent.
Rédigé par : corbex | mercredi 14 octobre 2009 à 16:21
En même temps, l'armada des généraux de l'UMP (pour faire allusion aux contorsions de Karouchi qui en appelle à l'âge des généraux de l'Empire) prenant d'assaut les médias et répétant d'une seule voix les arguments validés par l'Elysée, c'était un spectacle réjouissant. Leur absence de pudeur, si propre aux courtisans, est proprement remarquable.
Rédigé par : Thomas | mercredi 14 octobre 2009 à 19:50
"Quand il y en a un (de Sarkozy), ça va, c'est quand il y en a plusieurs qu'il y a des problèmes".
Rédigé par : Michel B. | mercredi 14 octobre 2009 à 23:36
Réaction de Rachida Dati (la palme absolue du foutage de gueule) :
"Pourquoi ne serait-il pas légitime, parce qu’il s’appelle Sarkozy ? C'est un procès fait, pendant des années, à des personnes qui n’habitaient pas forcément la bonne adresse, qui n’avaient pas forcément le bon patronyme, qui n’avaient pas forcément la bonne origine. Ces polémiques faites par l’opposition sont indécentes. Pendant longtemps la gauche ne s’est pas regardée, c’est-à-dire que si vous n’êtes pas né au bon endroit, vous êtes suspect, parce que vous n’êtes pas légitime"
Traduction : Jean Sarkozy est une minorité opprimée. Jean Sarkozy.
Rédigé par : Raté | jeudi 15 octobre 2009 à 10:54
Ne serait-ce pas tout simplement un test en vrai grandeur de Nicolas S pour tester
- jusqu'où sont prèts à aller ceux qui le soutiennent au sein de la majorité et ainsi faire le ménage lors de prochaines élections
- jusqu'où sont prèts à aller les ministres d'ouverture et ainsi faire le ménage lors d'un prochain remaniement ministériel
- jusqu'à quel point il peut aller pour mesurer le degré de soumission du peuple français.
Rédigé par : Maraudeur | jeudi 15 octobre 2009 à 15:42
assez d'accord avec maraudeur:
ceci est un test en grandeur réelle de courtisanerie et de veulerie...
seront remerciés en conseil des ministres les plus fayots,
les autres seront remerciés du conseil des ministres...
et quel journal osera publier un sondage sur cette histoire?
guy béart le chantait si bien: "le premier qui dit la vérité, il sera exécuté..."
et JF Copé, qui a écrit un livre pour dire qu'il ne pratiquait pas la langue de bois, l'a t-on entendu?
Rédigé par : francis | jeudi 15 octobre 2009 à 16:20
Bien d'accord avec ce billet. C'est même pour ça que j'ai quitté la France, pays désespérant.
Ceci dit, on ignore comment le Clan a obtenu du dénommé Marseille, je crois, qu'il retire sa candidature par deux fois. N'y aurait-il aucun abus de pouvoir, trafic d'influence ou autre joyeuseté derrière cette abnégation d'un élu aussi ambitieux qu'un autre...
Rédigé par : solalbe | jeudi 15 octobre 2009 à 17:31
Un "détail" distingue pourtant le cas de Jean Sarkozy des petites cooptations et avantages divers dont chacun de nous refuse rarement, c'est vrai, de bénéficier de temps à autre.
Qu'il s'agisse de job d'été, de place en crèche, d'emploi, etc., le choix s'effectue entre candidats également qualifiés. Pour porter les cafés et faire les photocopies dans une entreprise, n'importe qui de normalement constitué peut faire l'affaire. L'attribution des places en crèche obéit à des barèmes très précis, le problème venant de l'insuffisance de l'offre par rapport à la demande. Mais que la dernière admise soit la famille X ou la famille Y n'est pas fondamentalement injuste (si et seulement si X et Y répondent toutes deux au barème). De la même façon, cela ne me choque pas particulièrement que si, aux terme des entretiens d'embauche, un employeur hésite entre cinq candidats également qualifiés, expérimentés et motivés, il choisisse celui qui lui est recommandé par quelqu'un en qui il a confiance.
Sinon, quelles seraient les autres solutions ? Je ne vois guère que le tirage au sort, et je ne suis pas sûr que ce soit plus "juste" (à moins de faire confiance à une hypothétique justice divine ?).
Dans le cas de Jean Sarkozy, c'est très différent : personne ne peut sérieusement estimer qu'il arrive dans le peloton de tête des personnalités les plus qualifiées pour diriger l'EPAD. C'est donc purement et simplement le fait du prince.
La question de la spécificité française (et italienne, et…) qui permet à nos dirigeants de se comproter de manière aussi "décomplexée" reste donc entière. Une hypothèse : le coup de force pur et simple.
Rédigé par : Antoine Block | vendredi 16 octobre 2009 à 16:44
Ce genre de dérapage ne me semble pas spécifiquement français : l'Old Boys Network est un tout petit peu universel, même dans les démocraties avancées...
Rédigé par : cdc | lundi 19 octobre 2009 à 12:29