Difficile, pour autant, de comprendre ce qui peut motiver des gens qui ont tout à gagner du changement à le refuser avec autant d'énergie. Ces ouvriers, ces employés, ces « précaires » même qui, bien qu'ayant souvent voté pour Obama, s'inquiètent de la création d'une énorme administration fédérale dont le but affiché est — qui en douterait ? — « l'amélioration de leur bien-être ». Au-delà des arguments concrets popularisés par la droite républicaine (les pays européens bénéficiant d'une CMU n'ont pas réglé les problèmes d'égalité dans l'accès aux soins ; leurs systèmes de santé sont tous déficitaires ; la concurrence entre acteurs de santé est le moteur de l'innovation, etc.), on peut se demander si ce n'est pas la nature profondément individualiste des Américains, cette manière de se concevoir comme une nation de pionniers, de défricheurs ne comptant que sur leurs propres forces qui est à l'œuvre, plus qu'une réflexion pratique sur les forces et faiblesses d'un système de santé géré depuis Washington.
L'Amérique actuelle n'est pas plus un pays de chercheurs d'or et de conquérants de l'Ouest sauvage que l'Italie moderne n'est un empire régnant sur la quasi-totalité du monde connu. A la différence des riverains du Tibre, toutefois, ceux du Colorado continuent de s'accrocher à leur histoire et à leur mythologie. Et c'est, finalement, la même croyance quasi-religieuse en l'idée que l'individu est à la base de la société, qu'il n'a pas à se soumettre à elle et qu'il reste ultimement le maître de son propre destin, qui continue de prévaloir. Clairement, les Américains ne sont pas des social-démocrates. Des démocrates, sans aucun doute, et Tocqueville nous avait déjà montré à quel point ils nous devancent dans l'organisation de l'expression citoyenne, mais des Suédois confiant leur existence à l'État, du berceau à la tombe ou, plus thématiquement, de la crèche collective municipale à la maison de retraite gérée par la DDASS, certainement pas.
Moi-même, admirateur des bienfaits du nanny-state à la scandinave, j'ai tendance à préférer vivre dans un système qui m'assure que mon cancer, ma pneumonie, ma sclérose en plaque, ma leucémie et, last but not least, ma grippe A, seront soignés quel que soit le niveau de mon compte en banque. Ce qui ne m'empêche pas d'avoir un certain respect pour le « rugged individual » à chapeau de cowboy lisant Self-Reliance de Ralph Waldo Emerson à l'heure du bivouac et à la lueur de son feu de camp. Mais à en croire l'appel lancé ce matin par Libération, via lequel une tripoté d'intellectuels, de scientifiques et de politiques (dont Besancenot !) s'inquiètent des menaces sur les libertés individuelles que font peser les mesures gouvernementales anti-grippe, je me demande si les mangeurs de fromage n'ont pas, eux aussi, de temps en temps, le désir de partir à la conquête l'Ouest…
© Commentaires & vaticinations
"One apple a day keeps the doctor away"... surtout si vous visez bien !
Rédigé par : JF | mardi 08 septembre 2009 à 12:46
"Difficile, pour autant, de comprendre ce qui peut motiver des gens qui ont tout à gagner du changement à le refuser avec autant d'énergie. ...s'inquiètent de la création d'une énorme administration fédérale dont le but est « l'amélioration de leur bien-être » "
Des copains Canadiens (Ontariens) me disaient un jour que la phrase "We are from the government; we are coming to help you" sont "the 11 most scary words of the English language". Effectivement ce qui différencie, peut être, le plus les Français des Nord-américains (et du Commonwealth), c'est cette foi presque aveugle des Français dans la bénévolence de l'Etat, forcément gentil et là pour les aider; les autres ont plutôt tendance à se méfier, de l'état comme d'ailleurs des grandes corporations ou de n'importe quoi d'autre doté d'un pouvoir, parce qu'il peut potentiellement en abuser (et le fait, le plus souvent). Ergo, on ne confie de pouvoir à une organisation qu'avec réticence, et on fuit comme la peste la concentration des pouvoirs (même les services publics, sans buts lucratifs, sont des organismes indépendants de l'Etat !).
Rédigé par : JF | mardi 08 septembre 2009 à 13:03
JF,
D'où mon étonnement face à l'appel de Libé qui, incidemment, ne le relaie pas sur le Web (j'ai dû faire un lien sur le site du NouvelObs).
Rédigé par : Hugues | mardi 08 septembre 2009 à 14:21
Et sous le prétexte de ne surtout "confier le pouvoir" à personne, on le laisse prendre par les plus voraces et les plus roués(Goldman Sachs, Microsoft, Monsanto, ...)
Rédigé par : Yogi | mardi 08 septembre 2009 à 15:59
Pour le dire autrement et de manière bien plus caricaturale, la théorie du complot est d'ordinaire l'apanage de l'extrême droite américaine.
PS : j'avoue qu'en bon lecteur pavlovien de Libé, j'avais trouvé à cette une tous les atours d'une séance de Sarko bashing, votre remarque en est d'autant plus utile.
Rédigé par : Thomas | mardi 08 septembre 2009 à 21:25
la réticence de nos amis nord-américains à voir les pouvoirs publics agir touche aussi bien "wall street" que "main street" mais les premiers savent mieux jouer sur les deux tableaux en fonction de leurs intérêts et aiguiller l'opinion publique... et l'avis de " homeless street" est peu écouté...
Rédigé par : francis | mercredi 09 septembre 2009 à 17:04
Vivant aux Etats Unis, il faut comprendre qu'on sort de 8 annees de guerre decidees par l'administration republicaine.
Puis cette meme administration a secouru des banques et des compagnies d'assurance a hauteur de dizaines de milliards de dollars... Les democrates au pouvoir ont poursuivi dans cette voie.
Il n'est pas etonnant que "l'americain moyen" ait peur des initiatives de Washington, quelle que soit l'orientation politique de l'occupant de la Maison Blanche.
Rédigé par : S. | lundi 14 septembre 2009 à 05:26
Petit détail, juste comme ça.
Les USA sont un pays fondamentalement fédéral. La santé ne regarde pas Washington pour une bonne partie d'américains.
(petit tour sur wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Dixi%C3%A8me_amendement_de_la_Constitution_des_%C3%89tats-Unis).
Parmi les plus farouches opposants à la réforme d'Obama, on doit trouver des gens qui pensent qu'une telle réforme doit se faire au niveau local, pas fédéral.
Rédigé par : Pierre | samedi 19 septembre 2009 à 10:36