C'est toujours un peu délicat, cette histoire de pourboire. Et sauf à passer pour un malotru doublé d'un affreux grippe-sou, on hésite à ne pas faire don d'un ou deux euros à la petite nana en costume de Spirou. Mais tout de même, on a un peu de mal à comprendre pourquoi les clodos qui font la manche boulevard des Capucines ne méritent pas, eux aussi, de se voir gratifiés d'une pièce par spectateur. Après tout, s'ils n'en font pas davantage que l'ouvreuse — qui se borne à vous signaler que la rangée 12 est placée devant la rangée 13 puisqu'un costaud à lunettes noires a déjà déchiré votre billet —, ils n'en font pas beaucoup moins non plus…
De fait, je n'ai rien contre le concept du pourboire : serveur de restaurant dans mes années de bohème, je connais bien le processus qui permet aux petits ruisseaux de se transformer en grandes rivières. Non, ce qui m'agace, c'est de payer pour un service dont la valeur ajoutée est proche de zéro et, surtout, d'être pris pour un crétin qui ne saurait pas que l'esclavage, soit la pratique consistant à faire travailler des gens sans les payer, a été définitivement aboli en 1848. Tiens, même les multinationales de la distribution cinématographique ont été mises au parfum, plus personne ne monnayant l'usage d'une lampe-torche chez UGC (et même si tous leurs problèmes ne sont pas réglés, loin s'en faut).
« Excusez-moi, je demande d'ailleurs à la fille en lui tendant mon obole et avant qu'elle ne s'envole gracieusement vers le pigeon suivant, mais comment se fait-il que vous n'ayez pas de salaire ? L'Olympia vous fait vraiment bosser pour rien ? »
— Euh, oui… Je sais que c’est bizarre mais c'est comme ça que ça marche dans les théâtres. On ne touche que les pourboires…
— Mais c'est absolument scandaleux, ça ! je réponds avec l'air indigné d'un délégué de Sud-Rail apprenant que les cheminots financeront la journée de solidarité raffarienne par une minute de travail supplémentaire quotidienne — oui, une minute entière ! Vous devriez vous plaindre à l'inspection du travail ou même occuper l'Olympia jusqu'à ce que Bruno Coquatrix accepte de négocier… Il a beau être mort, il y a encore des lois dans ce pays même si le terrible Sarkozy sape désormais les fondements de l'Etat providence directement depuis l'Elysée !Là, la spirette m'observe d'un drôle d'air en se demandant si je suis un authentique malade mental ou si je fais seulement semblant : « Écoutez, je suis étudiante et je n'ai pas le choix. Ça peut paraître anormal, mais nous sommes obligées d'accepter ces conditions pour se payer à bouffer… » Hum, elle n'a manifestement pas saisi qu'elle était effectivement tombée sur un névrosé obsessionnel, lequel vient de prendre la décision de mener l'enquête à son terme, histoire de tuer le temps avant les premières notes de « How can a poor man stand such time and live »…
— Il faut faire quelque chose ! Est-ce qu'il y a un responsable quelque part ? Quelqu'un à qui l'on puisse demander pourquoi on fait travailler des étudiantes souffrant de malnutrition sans les payer à l'Olympia ?
A ce stade, la nana n'a plus aucun doute sur mon niveau de débilité et me renvoie à une consœur plus expérimentée, seule habilitée à gérer les cas de cette nature. Mais la pro désabusée crache le morceau sans trop se faire prier : « Bon, en réalité, on est payées. Mais pas beaucoup : juste le SMIC et on nous compte seulement une heure sur trois. Alors c'est sur les pourboires qu'on table essentiellement alors que dans les théâtres publics, il y a une convention collective différente, de vrais salaires et pas de pourboires ».
— Mais ce panneau à l’entrée, c'est faux alors ?— Euh, oui. Autrement, les gens ne donneraient pas…
— Et quand vous expliquez oralement au public que vous n'êtes pas payées du tout, vous mentez alors ?
— On peut le dire comme ça, mais bon…
Difficile d'en vouloir à la nana, même si le système est finalement assez malsain. C'est sûr, elle y trouve son compte et mes deux euros, ajoutés à ceux des quelques centaines de spectateurs de la section dont elle s'occupe, ça finit par faire du chiffre. Sans parler des pourcentages sur la vente des programmes... Mais du point de vue du théâtre, c'est surtout le moyen de ne pas rémunérer complètement les gens auxquels on demande pourtant d’être présents à heures fixes, de se déguiser en groom et de contrôler la foule avant, pendant et après le show. Et avec leur consentement, par-dessus le marché !
Hum, adapté à la fabrication de pneus, on imagine que le système aurait été un bon rempart contre la fermeture de l'usine Continental de Compiègne. Encore que : procéduriers comme ils sont, ils auraient probablement trouvé l'idée gonflante, les Contis...
© Commentaires & vaticinations
Intéressant. Ceci dit, si on ne leur paie qu'une heure sur 3, je suis surpris que ça soit légal.
Un de ces jours, une ouvreuse un peu dégourdie traînera l'Olympia devant le tribunal des prud'hommes et ça sera réglé.
Rédigé par : Liberal | jeudi 13 août 2009 à 12:19
En fait, c'est étrange car leur convention collective spécifique (celle du théâtre privé à Paris) à l'air d'autoriser ça : http://www.legifrance.gouv.fr/affichIDCC.do;jsessionid=8298E93CB6D6C8B3AA65949CC0114CFE.tpdjo13v_1?idConvention=KALICONT000005635726&cidTexte=KALITEXT000005664966
Rédigé par : Hugues | jeudi 13 août 2009 à 14:14
La convention collective peut dire ce qu'elle veut, le droit du travail standard doit s'appliquer, non ? Du peu que j'ai vu du droit, les conventions ne peuvent être que plus favorables pour le salarié, sinon, c'est le cas général qui s'applique.
Rédigé par : Emmanuel | jeudi 13 août 2009 à 14:56
Moui, et puis je me demande comment les cotisations sociales sont déclarées avec ce système.
Rédigé par : Jules (de diner's room) | jeudi 13 août 2009 à 16:09
Certaines conventions collectives (garde d'enfants notamment) prévoient des "heures de présence" : l'employé doit être sur place prêt à intervenir, mais sans "travailler". Ces heures sont payées 30% de moins.
Rédigé par : Gwen | jeudi 13 août 2009 à 16:17
Jules,
Sur le site de la DGCCRF, j'ai trouvé quelque chose sur un système de cotisations forfaitaires pour les ouvreuses à défaut de déclarations précises, puisqu'il s'agit de pourboires qui ne peuvent qu'être "estimés". Mais bon, c'est un vrai archaïsme.
Ceci dit, je mentionne dans le papier que j'ai été serveur dans mon jeune temps et c'était aux Etats-Unis. Là-bas,c'est exactement le système qui prévaut : le serveur vit de ses pourboires et l'employeur ne déclare qu'une somme dérisoire en salaire hebdomadaire, sur laquelle sont assises les cotisations sociales et est prélevé l'impôt sur le revenu du serveur.
Chaque semaine, nous recevions un chèque de 15 ou 20 dollars qui représentait notre salaire officiel, mais nous recevions près de 100 dollars par jour en tips.
Mais bon, c'était aux Etats-Unis et en France, on peut trouver ce genre de système curieux.
Rédigé par : Hugues | jeudi 13 août 2009 à 16:26
Je confirme que le droit du travail français permet le salaire composé exclusivement de pourboires. Ce qui ne fait pas échec aux dispositions sur le salaire minimum : l'employeur doit au besoin compléter de sa poche.
Rédigé par : Maitre Eolas | jeudi 13 août 2009 à 21:17
"Un de ces jours, une ouvreuse un peu dégourdie traînera l'Olympia devant le tribunal des prud'hommes et ça sera réglé."
Oui, mais en même temps elles gagneront moins, d'où leur manque d'empressement. Il vaut continuer à exploiter la culpabilité du consommateur, c'est plus rentable.
Durant mes propres années de bohême (et d'études) je fus guide dans un lieu touristique. La société gérante ne nous payait pas, elle nous "employait" en tant que stagiaire, et nous étions payés au pourboire. Eh bien il y a dix ans, 1300 euros net, c'était mieux qu'un SMIC horaire... Par contre c'était le contraire, nous n'avions pas le droit de dire que nous n'étions pas payés.
Rédigé par : Stéphane | vendredi 14 août 2009 à 09:49
... les réactions sont plus apaisées ici que sur rue 89, tu as donc de très bons lecteurs !
dans mes bras mon ami :)
pascalvanves
Rédigé par : pascal | vendredi 14 août 2009 à 12:05
Les commentaires de Rue89 sont d'une hargne incroyable. Plus moyen de partir d'une vérité (le salaire des ouvreuses) pour dériver en conneries, sans se faire incendier et se faire questionner sur ses intentions profondes, sur le camp auquel on appartient, etc.
Tout comme Le Monde, où les billets prennent TOUS l'allure d'un café du commerce ultra-agressif, surtout ceux traitant de social ou, encore pire, d'éducation nationale.
Hugues, à quand un petit billet sur l'éducation nationale pour Rue89 ??? (qu'on rigole un peu)
Rédigé par : Emmanuel | vendredi 14 août 2009 à 15:31
Excellent article. Merci.
Rédigé par : NC | dimanche 16 août 2009 à 20:41
excellent article, surtout que l'Olympia n'est tout de même pas au bord de la faillite, bien au contraire. Ils pourraient payer ces petites nanas.
Rédigé par : romain blachier | mardi 18 août 2009 à 16:44
Une heure sur trois payée au smic horaire : moins de 2,5 euros l'heure de travail.
Quel beau système !
Rédigé par : Arthénice | mercredi 19 août 2009 à 22:03
Et leurs retraites, c'est la générosité des contribuables (ceux qui sont payés légalement et payent tous les impots) qui la financera?
Rédigé par : Ddelenda | mardi 25 août 2009 à 10:23