Rétrospectivement, Richard Nixon était plutôt petit joueur. Et notre François Mitterrand à nous aurait pu lui donner une ou deux leçons de crapulerie...
Il faut se méfier des comparaisons trop faciles : une situation n’est jamais totalement superposable à une autre et le contexte, le background, démolit généralement la pertinence d’une analogie. Ça ne m'a pourtant pas empêché, pendant la projection de l'excellent Frost/Nixon de Ron Howard, d'être constamment ramené à nos propres turpitudes présidentielles et à la fin en eau de boudin du mitterrandisme.
Curieusement, et s'il est donc permis de faire un parallèle entre l’ancien chef d’Etat américain et l’homme du 10 mai, c’est à l’avantage du premier. Bien sûr, Mitterrand n’a pas à proprement parler de sang sur les mains et sa sympathie pour la préservation à coups de canons de l’Algérie française ne vaut pas les centaines de milliers de morts vietnamiens et cambodgiens attribués, au moins indirectement, à Nixon. Mais pour le reste…
Le film retrace la genèse et le tournage des confessions télévisées de « Tricky Dickie » à David Frost, un animateur de variétés devenu interviewer politique sur le tard. Mais derrière l’anecdote showbiz (imaginez, je ne sais pas moi, Jean-Pierre Foucault ou Valérie Damidot interviewant Giscard sur sa politique africaine) se cache une vraie réflexion sur l’idée que se font les puissants du pouvoir. Pardonné par Gerald Ford et, du coup, échappant aux tribunaux, Richard Nixon n’avait aucune raison d’avouer son implication directe dans l’affaire du Watergate et ses prises de liberté avec la loi. Il se déboutonnera pourtant totalement dans l’ultime entretien accordé à Frost, que ce soit sur sa participation aux écoutes illégales du siège du parti démocrate ou sur sa conception assez spéciale de ce que peut se permettre un président « pour le bien » de ses concitoyens.
Une crapule malgré lui ?
Bon, on ne va naturellement pas se mettre à pleurer sur le sort d’un authentique réactionnaire, probablement paranoïaque et notoirement adepte des coups fourrés en politique. Mais sa capacité à admettre publiquement ses dérives et, surtout, son regret sincère de l’influence qu’elles auront eu sur le développement d’un cynisme presque gaulois à l’égard de la classe politique aux Etats-Unis, est étonnante. Le film le montre bien : Richard Nixon se perçoit comme un prolo sorti du rang sur ses seuls mérites, convaincu que l’Amérique est menacée de l’intérieur par une cinquième colonne marxiste et de l’extérieur par une coalition cubano-vietnamienne assoiffée de sang. Et parce qu’il « sait » que le système démocratique est faible et qu’on ne fait d’omelette sans casser quelques œufs ici et là, il n’hésitera pas à améliorer ses chances de réélection en payant quelques barbouzes pour jouer les plombiers chez les démocrates. Pétri des valeurs de l’Amérique des Founding fathers, il est prêt à toutes les crapuleries au nom même de cet idéal de pureté — crapuleries qu’il persiste à présenter comme autant de sacrifices douloureux.
Notre « Tricky Frankie » à nous, de son côté, ne boxe pas exactement dans la même catégorie d’idéalistes dévoyés. Placer ses adversaires sur écoute en envoyant deux clampins poser des micros dans leur faux-plafond n’est pas pour lui une crapulerie : juste une procédure, une routine. Et l’on se marre en pensant au petit magnéto nixonien comparé au véritable QG d’espionnage installé par Tonton dans les sous-sols de l’Elysée. Car avouons-le, si l’on force un président américain à la démission pour un micro de trop, on trouve tout juste rigolo qu’un président français écoute aussi bien les actrices qu’il courtise que les journalistes qui l’emmerdent. Et que penser des « affaires » en cascades, des étapes vichystes, des Carrefour du développement, des Triangle-Péchiney, des Grossouvre, des Bousquet, des Rainbow Warrior, des Urba, des Rwanda…
Enfoncé, l’Amerloque ! Et dire que tout est censé être plus grand de l’autre côté de l’eau… Nixon est un salaud, d'accord, mais un salaud par excès de conviction ; une sorte de malade assurant faire le mal au nom du bien dans un terrible délire mystico-religieux. Mitterrand, lui, ne s’embarrasse pas de tout ce fatras : il fait ce qu’il fait parce qu’il le fait et n’a pas besoin de prétendre que c'est parce qu'elle met la France en danger qu'il écoute sur son Walkman les conversations privées de Carole Bouquet … Mais à l’heure du bilan, Nixon parle. Oui, devant le petit animateur de variétoches spécialiste des Bee Gees, il décide de se livrer. Pas Mitterrand, dont on se souvient comment, dans les même circonstances que le débat Nixon-Frost, malade et revenu de tout, il fiche dehors les documentaristes belges qui le titillent sur Bousquet et Vichy. Ah, mais peut-être fallait-il lui envoyer Jean-Pierre Foucault ou Valérie Damidot.
C’est trop bête. On n’y a pas pensé.
© Commentaires & vaticinations
Tendres souvenirs d'une époque plus civilisée.
Bush et Sarkozy ne se préoccupent(aient) même pas de faire leur coup en douce.
Oui, je trolle, et alors ?
Rédigé par : Sans Pseudo Fixe | jeudi 02 avril 2009 à 19:26
Le film avec Anthony Hopkins est excellent.
Rédigé par : Paul | jeudi 02 avril 2009 à 19:49
Hugues, il faudrait mettre un petit “spoiler warning” avant ce post. Bon moi je m'en fous j'ai vu le film, mais il y a une vraie tension dramatique pour savoir si Nixon va craquer ou pas...
Rédigé par : Emmanuel | jeudi 02 avril 2009 à 19:55
Faut pas compter sur moi pour inciter à l'indulgence vis-à-vis de Tonton, dont le plus impardonnable crime restera à mes yeux de m'avoir convaincu de l'élire et de le réélire. Grâce à Tonton, je n'ai pas eu besoin de me marier pour savoir ce que c'est qu'être cocu.
Mais de là à trouver des circonstances atténuantes à Nixon sous prétexte qu'il croyait peut-être sincèrement à ses délires paranoïaques... Un menteur qui croit à ses propres mensonges ne cesse pas d'être un menteur; il devient un menteur pathétique, c'est tout. Un esprit borné qui arrive à totalement se convaincre qu'il a raison d'être imperméable à la critique ne cesse pas d'être un esprit borné, ça devient un fanatique, tout simplement... c'est-à-dire la même merde, mais en plus dangereux; non seulement ce n'est pas une excuse, mais c'est une circonstance aggravante.
Rédigé par : Poil de lama | jeudi 02 avril 2009 à 20:09
Sans pseudo fixe,
Plus civilisée ?
Paul,
Bof, je l'avais trouvé un peu chiant moi-même.
Emmanuel,
M'enfin ! S'il faut éviter de dire ce qui s'est passé il y a 30 ans, on ne va pas en sortir. Ah et pour Mitterrand, tu connais la fin ou pas ?
Poil de lama,
Je ne suis pas indulgent, voyons ! Mais je constate simplement que nous avons été collectivement plus indulgents avec Mitterrand que les Américains avec Nixon pour des comportements finalement plus crapuleux. Que l'un soit psychotique et sincère et l'autre calculateur et menteur ne change rien à l'affaire
Rédigé par : Hugues | jeudi 02 avril 2009 à 20:35
Adhérer au comvatisme implique-t-il d'aligner ses goûts cinématographiques sur ceux du prophète ? Dans l'attente d'une réponse sur ce point de doctrine je m'en vais me procurer le documentaire et pourquoi pas revoir le film.
Rédigé par : Paul | jeudi 02 avril 2009 à 21:06
@Paul
;o)
Rédigé par : Monsieur Prudhomme | jeudi 02 avril 2009 à 22:32
Pas de sang sur les mains ?
« Dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas trop important », c’est dans ces termes choisis rapportés par Patrick de Saint-Exupéry dans le Figaro du 12.01.98, que le président français qualifiait un génocide perpétré par des Africains contre d’autres Africains...
http://www.congopage.com/article.php3?id_article=1280
Rédigé par : Michel | jeudi 02 avril 2009 à 22:45
@Hugues: ah merde, j'ai oublié pour la fin de Mitterrand, mais aussi j'étais jeune à l'époque. Quant à Nixon, j'étais pas né, et j'ai dû sécher le cours d'histoire sur l'interview avec Frost...
Rédigé par : Emmanuel | jeudi 02 avril 2009 à 22:46
Paul,
Non : c'est comme au PS, il y a des courants.
Michel,
Tenir des propos minables comme ceux de Mitterrand sur le Rwanda n'est pas pour autant massacrer des gens. Il faut peut-être ne pas pousser le bouchon un peu trop loin.
Emmanuel,
No problemo : je ne connaissais pas l'histoire de Frost moi-même. Je crois que je savais vaguement qu'il s'était déballonné avant de mourir mais pas comment.
Rédigé par : Hugues | vendredi 03 avril 2009 à 09:22
Je me pose une question sur la formule : "la fin en eau de boudin du mitterrandisme".
Si l'on considère que l'on peut parler de mitterrandisme parce que F. Mitterrand a été Président de la République, et que la cellule d'écoutes a été mise en place en 1983, faut-il considérer que le mitterrandisme était quasi mort-né ?
Ou alors la période phare du mitterrandisme remonte-t-elle à la IVe et à ses positions sur l'Algérie ? à la Ve avec "La paille et le grain" ?
Rédigé par : Gabriel Fouquet | vendredi 03 avril 2009 à 13:29
Gabriel Fouquet,
Je crois que c'est une vraie question. En tant qu'ancien membre du PS naïvement mitterandolâtre (ce qui est un peu comme avoir été scientologue et en être revenu), je pense aujourd'hui que le mitterrandisme se résume à une ambition personnelle sans traduction politique ou sociale.
Et je n'ai rien contre l'ambition personnelle. Je pense même qu'elle mène le monde. Mais si Mitterrand n'était au fond qu'une sorte de, disons, en caricaturant, de Carignon ou de Balkany de très gros calibre, le mitterrandisme est bien ce qui s'est éteint avec lui.
Rédigé par : Hugues | vendredi 03 avril 2009 à 14:12
"ne vaut pas les centaines de milliers de morts vietnamiens et cambodgiens attribués, au moins indirectement, à Nixon"
Cela s'appelait la guerre du Vietnam et Nixon s'est plutôt bien sorti et n'est pas pire que Johnson .Ce n'est pas vraiment de sa faute si ses successeurs n'ont pas jugés bon de faire respecter les accords de Paris.
Rédigé par : ZI | vendredi 03 avril 2009 à 22:30