Claviers et logiciels de traitement de texte sont les plus précieuses innovations littéraires depuis la mise au point de la subordonnée relative.
Croyez-le ou non, le graphomane que je suis ne sait quasiment plus écrire. Enfin, plus écrire à la main. Qu'il me soit demandé de dégainer un stylo pour autoriser ma petite dernière à louper la gym parce qu'elle a le nez qui coule et c’est la panique. D'abord parce que je n'en ai généralement pas sur moi, de stylo, et qu'il faut donc que je mette toute la baraque sens dessus-dessous pour en dénicher un. Mais surtout parce qu'il me faut toujours un moment pour me souvenir de la manière dont on s'en sert…
Il faut dire qu'en dehors de ces périodes où ma rejetonne a les sinus encombrés, et au-delà de la rédaction d’un chèque ici et là — les prélèvements automatiques ne sont pas faits pour les chiens —, écrire à la main m'est devenu presque aussi exotique que scier du bois de chauffage ou aller chercher de l'eau à la fontaine. Oh, je n'ai pas toujours été comme ça et je peux encore me souvenir d'une période où ma belle écriture en script faisait l'admiration de mes professeurs, qu'ils apprécient ou non à sa juste valeur ce que j'avais à raconter.
Depuis maintenant pas mal d’années, pour autant, c’est via le clavier d’un ordinateur que je communique, que j’échange, que je corresponds, que je transmets, que j’approuve, que je refuse, bref, que j’exprime tout ce qui ne peut pas simplement être prononcé. Mais je ne suis plus si jeune et j’avais déjà commencé à me comporter comme ça à l’époque de la Remington en fonte, de l’Olivetti à ruban et de l’IBM à boule. Journaliste en herbe dans une rédaction aux allures de service gériatrique, j'avais traumatisé les confrères en refusant de confier des articles manuscrits aux linotypistes, ces types qui composaient les journaux au plomb fondu jusqu’au milieu des années 80. Du moins dans les entreprises de presse les plus technophobes…
« Mais tout de même, un journaliste, ça prend tout le temps des notes, non ? » s’exclameront les naïfs qui croient que les types que l’on voit se bousculer autour d’un Sarkozy en déplacement à Vesoul, bloc Rhodia et Bic Cristal en main, servent vraiment à quelque chose. Ah, les candides… Il s’agit généralement de figurants payés par l’Elysée pour donner l’illusion du nombre, ou alors de stagiaires faisant du zèle, ou même, oui, c’est ça, évidemment, de reporters de la presse régionale... Car un journaliste digne de ce nom, un Parisien, à l’heure de la technologie triomphante, déballe tranquillement son petit enregistreur numérique japonais et ne se casse plus les pieds à courir derrière un élu dans la foule pour griffonner, en autant d'abréviations impossibles à relire, les promesses de raser gratis de l’hyperprésident.
« Bon, ok, pour les visites d’usines ou de salon de l’agriculture, insisteront nos naïfs paradoxalement convaincus qu’à eux, on ne la fait pas. Mais dans les conférences de presse, on peut poser son carnet sur ses genoux, écrire lisiblement et réellement se servir de ses notes après coup… » On peut toujours, bien sûr. De mon côté, je préfère demander le dossier de presse et le texte intégral des interventions à l’assistante assise près de la porte dès mon arrivée, quitte à déclencher mon magnéto miniature au moment des questions-réponses...
Non, je n’écris plus à la main et franchement, ça ne me manque pas. Je me rends bien compte des conséquences désastreuses de cette attitude pour les futurs étudiants de mon œuvre, qui ne pourront plus, comme ils le font pour Hugo ou Zola, remonter le fil de ma pensée par l’analyse de mes ratures et pâtés. De même, je suis de tout cœur avec les marchands d’art et autres collectionneurs qui ne pourront jamais bâtir leur fortune sur la vente d’un manuscrit original de Hugues Serraf à un parvenu du Kansas… Mais c’est ainsi : il leur faudra tenter de fourguer un ensemble clavier-souris en mauvais état présumé m’avoir appartenu dans les années 2015/2020, soit à l’époque de mes deux premiers Goncourt.
Je me rends surtout compte, en revanche, de l’énorme avantage de mon logiciel de traitement de texte sur n'importe lequel des Mont-Blanc de Julien Dray. Tiens, commencez à rédiger un courrier manuel et vous avez intérêt à savoir exactement ce que vous allez dire et comment vous allez le dire ! A moins, bien entendu, d’être en contact avec quelqu’un qui ne formalise pas lorsqu’il découvre une lettre pleine de retouches et de fôtes d'ortografe. A moins aussi d'être prêt à faire un sort à une ramette complète de 21x29,7 avant de réussir à composer une missive potable... « Bof, qui écrit encore des lettres ? » risqueront les naïfs rencontrés plus haut mais désormais convertis à la cause de Word sous Windows. Personne, je vous l’accorde. Mais pour l'auteur d'un article, d'un roman, d'une thèse, d'un discours politique, d'une note de blog ou du mode d'emploi en français d'un dictaphone nippon, etc., la possibilité de déplacer ce paragraphe ici, ce petit bout de dialogue là, de changer un mot, de le rétablir, de le changer encore, est un luxe auquel il est difficile de renoncer.
A moi, en tout cas, ça serait impossible. Ce qui tombe bien puisque personne ne me le demande. Mais tout de même, vivement les cahiers de correspondance scolaire que l'on peut remplir par e-mail. Ils foutent quoi, chez Microsoft ?
© Commentaires & vaticinations
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PS : Cette note est la 500e à être publiée ici depuis l'ouverture du blog, en octobre 2004. Oui, la 500e… Et elle a été entièrement composée sur un clavier Dell SK-8115 à 105 touches.
Bonne 500e!
Rédigé par : Zythom | vendredi 16 janvier 2009 à 17:22
Un jour je t'apprendrai que la technique informatique de la liste chaînée, qui est au coeur de la facilité de déplacement des paragraphes dans les traitements de texte, est parfaitement utilisable sur un cahier de brouillon -- lequel ne tombe jamais en panne de batterie et te permet en outre d'intégrer à tes notes des plans, des organigrammes et tout un tas d'informations graphiques qui n'entreront jamais dans ton dictaphone. Par ailleurs, tu peux feuilleter des notes manuscrites correspondant à 45 minutes d'interview en quelques secondes, alors qu'il te faudra plusieurs heures pour tirer quelque chose de lisible des mêmes 45 minutes enregistrées sur ton dictaphone. Enfin et surtout, je te signale que quand tu interviouves le prolo lambda, le massacré gazaoui, la ménagère de moins de cinquante ans et le hooligan de bas de gamme, il est vraiment très très très rare qu'ils soient en mesure de te fournir un dossier de presse que tu n'aurais qu'à recopier, espèce de sale feignasse. :-b
Rédigé par : Poil de lama | vendredi 16 janvier 2009 à 17:24
Zythom,
Merci.
Poil de lama,
Ok, mais puisque la presse ne peut pas y aller, à Gaza...
Rédigé par : Hugues | vendredi 16 janvier 2009 à 17:50
"Je me rends bien compte des conséquences désastreuses de cette attitude pour les futurs étudiants de mon œuvre, qui ne pourront plus, comme ils le font pour Hugo ou Zola, remonter le fil de ma pensée par l’analyse de mes ratures et pâtés"
Détrompe toi. Avec un document word, tu peux facilement retrouver l'historique de modification.
Reste que dans 30 ans ou 50 (ou 100 ans) il faudra être vigilant à savoir lire les données produites aujourd'hui.
Sinon félicitation pour ce 500ième billet (et pour les 499 autres aussi).
Rédigé par : nicolas | vendredi 16 janvier 2009 à 17:53
Félicitations pour ce 500ème billet !
Au fait, moi non plus je n'écris pratiquement plus jamais à la main, mais... ça ne m'empêche pas de garder sur moi un carnet Moleskine et un Mont-Blanc. Par snobisme, sûrement...
Rédigé par : Rubin | vendredi 16 janvier 2009 à 17:58
J'ai essayé aussi de faire un dessin il y a quelques jours et j'ai cherché au bout de mon crayon certaines des fonctionnalités des logiciels que j'utilise habituellement (tous des logiciel libre, pas la peine de s'emmerder avec des bugs sous licence, les bugs libres sont très bien aussi).
C'est comme tous les outils, en général, lorsqu'ils existent, c'est que l'on y trouve un intérêt et c'est tjs difficile de revenir en arrière.
Rédigé par : CedricA | vendredi 16 janvier 2009 à 19:20
I am too old for a hand job.
Rédigé par : Gilbert Sorbier | vendredi 16 janvier 2009 à 19:50
Heu… Tu sais ce que veut dire ton titre ?
Rédigé par : Eolas | vendredi 16 janvier 2009 à 20:05
J'ai pas compris l'humour du titre.
J'ai bien compris le titre, mais je ne vois pas le sens profond second degré...
Rédigé par : Antoine | vendredi 16 janvier 2009 à 20:16
En lisant ce billet, je me suis demandé qui seront les derniers des mohicans à acheter des cahiers de brouillon. Un chercheur qui fait des calculs analytiques ne pourra jamais laisser tomber le papier/crayon à mon avis ...
Bonne 5000ième sinon !
Rédigé par : Tom Roud | vendredi 16 janvier 2009 à 21:17
Nicolas,
Tant pis pour ma postérité, si Microsoft n'est plus là d'ici à ce que l'on m'enseigne à la fac...
Rubin,
Ah, mais tu l'as payé, ton Mont-Blanc, où tu l'a obtenu par le biais du trésorier d'une association dont tu es proche ? (Pour le carnet en moleskine, c'est moins grave : Tracfin n'a pas besoin d'être au courant).
CedricA.,
Oh, mais je me souviens encore assez bien des fonctionnalités du Bic Cristal...
Gilbert Sorbier,
Are you ? Je te recommande ce fameux épisode de Seinfeld. Il semble qu'on ne soit jamais trop vieux pour ce genre de chose : http://en.wikipedia.org/wiki/The_Contest
Eolas,
Tu es choqué ?
Antoine,
Le sens "profond" ? Oh pétard... Mais bon, à faire des titres pareils, on est bien obligé de rester dans la même veine. Ca ferait trop calembourus interruptus dans le cas contraire.
Donc, ce titre est un moyen d'ironiser sur les différents trucs que l'on fait avec ses mains.
Tom Roud,
Bon pour les calculs analytiques, je dis pas. Mais ça m'arrive si rarement.
Rédigé par : Hugues | vendredi 16 janvier 2009 à 22:38
Qui a écrit : "la grande force du journaliste, et ce qui le distingue du vulgaire blogueur, est d'avoir toujours un calepin et un stylo sur lui" ? J'offre une chope de bière au premier qui donnera la bonne réponse ;)
Rédigé par : Monsieur Prudhomme | vendredi 16 janvier 2009 à 23:59
Qui a écrit : "la grande force du journaliste, et ce qui le distingue du vulgaire blogueur, est d'avoir toujours un calepin et un stylo sur lui" ? J'offre une chope de bière au premier qui donnera la bonne réponse ;)
Rédigé par : Monsieur Prudhomme | samedi 17 janvier 2009 à 00:04
@Prudhomme: http://www.com-vat.com/commvat/2007/12/como-una-vaca-e.html
Ça sera une Goudale pour moi ;)
Rédigé par : Bob | samedi 17 janvier 2009 à 03:25
Monsieur Prudhomme, Bob,
Moi je prendrai une San Miguel : l'histoire racontée dans la vache espagnole date d'il y a bien quinze ans, voyons ! A l'époque, les dictaphones étaient de gros machins à cassettes et les stylos restaient en usage chez les journalistes -- même au top de la technologie.
Mais bien vu quand même !
Rédigé par : Hugues | samedi 17 janvier 2009 à 13:25
Hé, mais c'est que je connais mon comvatisme sur le bout des doigts. A la votre les gars !
Rédigé par : Monsieur Prudhomme | samedi 17 janvier 2009 à 19:30
Félicitations Hugues pour le 500e billet
Rédigé par : Dav | samedi 17 janvier 2009 à 19:54
Mon cher Hugues,
Il semble qu'EOLAS te prenne réellement pour un con... lol
Merci pour Seinfeld, je n'ai pas loupé beaucoup d'épisodes, mais je vais aller voir si je n'ai pas raté celui là.
Pour Eolas, il doit en effet être très choqué... il est même outré et furieux si on lui signale que les hommes ont des pulsions !
(juré sur la tête de mes enfants.)
Rédigé par : Gilbert Sorbier | dimanche 18 janvier 2009 à 19:52
Gilbert Sorbier,
J'avoue que la possibilité qu'il me prenne pour un demeuré m'a traversé l'esprit. Mais bon, on ne va pas aller en justice pour si peu...
Rédigé par : Hugues | dimanche 18 janvier 2009 à 20:21
Tu exagères un peu, Hugues. La prise de notes (le plus souvent manuscrites) reste un outil de base des journalistes (ne serait-ce que parce que la restranscription d'un enregistrement prend beaucoup plus de temps que la rédaction à partir de notes et ne peut donc s'y substituer en toute circonstance...).
Rédigé par : Michel B. | lundi 19 janvier 2009 à 14:05
mais ces claviers malpratiques, disparates...
y a til un groupe facebook pour faire converger les claviers d'ordi?
Rédigé par : francis | lundi 19 janvier 2009 à 22:56
loin de moi l'idée de vous détourner de vos considérations, mais je pense tout à fait profitable à cette petite, cette petite quoi d'ailleurs ? conversation ? discussion ? de noter ici que, pour ma part, j'ai pu constater que je n'écris pas tout à fait de la même façon, selon que j'emploie un ordinateur et son clavier ou un carnet et son crayon. je parle évidemment de l'impact de l'outil sur mon style (irai-je même jusqu'à dire sur ma pensée). et souvent mes meilleures chroniques (enfin, selon mes critères et mon goût) ont été initiées à la main.
Rédigé par : david | mardi 20 janvier 2009 à 14:40
j'y pense, il n'est pas impossible que la remarque que je faisais ici précédemment soit également valable si on la considère dans la perspective du jeu de mots du titre. mais là, il faudrait engager le débat avec des spécialistes, ce que je ne suis pas. et je ne sais rien des convives qui partagent la table, on est surpris parfois.
Rédigé par : david | mardi 20 janvier 2009 à 14:46