Je ne sais pas de quoi la main invisible est vraiment capable mais ce qui est sûr, c'est qu'elle n'y connaît rien en baguette tradition.
La seule boulangerie à peu près convenable de mon quartier ― je veux dire la seule à offrir du pain qui n'ait ni l'apparence, ni la consistance, ni le goût d'un morceau de vieux carton ― ne semble pas être plus fréquentée que ses concurrentes. C'est d'ailleurs assez mystérieux, cette absence d'intérêt des clients pour une baguette de qualité : tout doit vraiment être en train de foutre le camp si même les fans de José Bové qui me servent de voisins se satisfont d’un machin industriel décongelé à la va-vite et vendu au même prix que the real thing…
Le plus étrange, c’est que le boulanger le plus incompétent des environs soit quasi-mitoyen du meilleur et que leurs deux établissements reçoivent à peu près le même nombre de visiteurs le dimanche matin. Ça m’intrigue, ça. Ça m’agace même… D’autant plus que j’avais l’impression, avec Steven Kaplan, que les choses s’étaient améliorées sur le front de la miche et de la boule ces dernières années. Cet universitaire américain, spécialiste de la grande saga du pain français depuis les origines, s’était même fendu d’un bouquin annonçant « le retour du bon pain » dans les années 90, confirmant mes propres observations. Après tout, les pains aux céréales, au maïs, aux noix, aux fruits secs, à tout ce qu’on veut, ne se sont pas toujours bousculés sur les étagères du mitron moyen : il y a quinze ou vingt ans, c’était baguette fade, ficelle étique, parodie de « pain de campagne » et basta !
Mais le soufflé a fini par retomber, si j’ose dire. Le pain courant est redevenu dégueulasse même si la variété est restée. Bon, je suppose qu’on y a tout de même gagné au change, puisque l’on peut au moins choisir entre des formes différentes, à défaut de goûts différents… Reste le mystère de ces fans de José Bové amateurs de baguette en bois. Promis : un de ces quatre matins, je fais un micro-trottoir devant la boulangerie la plus abominable de mon boboland et je vous dis quoi…
*
Deux qui auraient pu s’intéresser à mon histoire d’arbitrage entre bonnes et mauvaises boulangeries d’un même quartier, c’est le duo de number crunchers du blog des Econoclastes, Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia. Comprendre pourquoi les gens acceptent de payer autant pour des produits de qualités différentes dans le même quartier, c’est tout à fait leur rayon. Le livre (1) qu’ils viennent de publier est en effet bourré de ces micro-études de cas montrant à quel point nos comportements les plus anodins sont susceptibles d’être réduits à de bêtes mécanismes économiques.
Avocats de la liberté d’en griller une où bon leur semble, ils cherchent ainsi à démontrer qu’une loi n’était pas nécessaire pour protéger les non-fumeurs des amateurs de cancer du larynx, la main invisible étant parfaitement capable de s’en charger. Bon, je grossis un peu le trait, là. Mais c’est tout de même l’idée. Leur idée. Pas franchement la mienne.
N’empêche, le bouquin est excellent, pédagogique, plein d’humour et ressemble finalement à toute une littérature de vulgarisation économique sous laquelle croulent les anglo-saxons mais que les Français ne connaissent qu’en traduction. D’où l’avalanche de Bill, Bob, Jane dans les études qu’ils commentent ici et là. Définitivement sous influence yankee, ils ne daignent même pas affubler de patronymes bien de chez nous les homo économicus qu’ils inventent eux-mêmes ! Hum, vivement que l’Ecole d’Economie de Paris de Thomas Piketty se mette à générer ses propres études à la freakonomics, que l’on puisse enfin décrypter les comportements d’Albert, de Gaston ou de Josyane…
Mais dans l’intervalle (et l’on imagine que ça prendra encore un peu de temps puisque l'intitulé officiel de l'école de Piketty est Paris School of Economics), le bouquin des éconoclastes est à peu près ce qui se fait de mieux en gaulois dans le texte. N’est-ce pas Bill, Bob et Jane ?
© Commentaires & vaticinations
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(1) « Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes ! », Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia, Pearson, 19 euros
Travailler plus pour gagner plus n'est pas forcément l'ambition de chacun. Un bon professionnel peut préférer choisir ses clients plutôt que subir des hordes de cons[*] se succédant à salir son carrelage.
[*] selon la définition localement applicable du terme.
Rédigé par : Passant | mercredi 19 novembre 2008 à 19:02
Vous soulevez un vrai problème! Et je confirme votre analyse, partout ou j'ai vécu j'ai vu d'excellent boulanger mettre la clef sous la porte tandis que les mauvais proliféraient. En Suisse ou je suis actuellement c'est encore pire. Et je ne me l'explique pas.
Rédigé par : Sad Panda | mercredi 19 novembre 2008 à 20:04
Una vis personnel. J'ai a coté de chez moi un boulanger. Il fait du bon pain, qu'il ne vend pas trop cher. Je ne vais jamais chez lui. JAMAIS.
Il n'accepte pas les chiens. Quand on doit sortir un chien 3 fois par jour, certains critères deviennent éliminatoires lors du choix d'une boulangerie.
Rédigé par : Emmanuel M | mercredi 19 novembre 2008 à 21:43
Les animaux ne sont-ils pas interdits dans les commerces d'alimentation?
De toute façon, on peut attacher brièvement son chien à un de ces poteaux plantés sur les trotoirs pour préserver ces derniers du stationnement des voitures.
Rédigé par : stellar | mercredi 19 novembre 2008 à 21:55
Peut être que tes goûts particulier (genre sur les truffes) ne sont pas aussi universels que tu le pense....
Rédigé par : Eviv Bulgroz | mercredi 19 novembre 2008 à 22:55
Les économistes raisonnent généralement en considérant la fonction décrivant tant l'élasticité de l'offre comme celle de la demande comme étant polynomiale et brève, ce qui est très rarement vérifié dans la pratique à l'échelle d'observation d'un individu.
Ca devient parfois vrai à niveau macro et encore : uniquement dans des contextes soit totalement dérèglementés soit archi règlementés.
C'est pour cela que l'économie n'aide que rarement à comprendre "la réalité qui nous entoure", c'est à dire, ce qu'un individu donné parvient à observer d'un point de vue donné quel qu'il soit. C'est aussi la raison pour laquelle le marché est rarement une réponse aux besoins ou aux attentes exprimées par les individus.
Rédigé par : Gempaleco | jeudi 20 novembre 2008 à 06:47
Je te remercie pour ton soutien camarade et ne crois pas que je me montre discret ici parce que je ne partage pas la plupart de tes opinions. Bien au contraire, je rêve d'un parti qui aurait le courage de parler vrai.
Rédigé par : hugues (l'autre) | jeudi 20 novembre 2008 à 09:21
Hugues,
je fus aussi Rocardien à une époque "Le parler vrai".
Ton texte me touche particulièrment (ma période cuistot).
j'ai en effet toujours été effaré de la disparition (ou ré-apparition) des meilleurs produits.
J'ai assité à la disparition de la fabuleuse crême fraîche MONTEBOURG, de 90% des camemberts de Normandie au lait cru.
Et dans un autre secteur des micro ondes ménagers -sans plateaux tournants-, où l'on pouvait mettre de grands plats carrés !!! Les ménagères n'en ayant sans doute pas saisi l'avantage pratique (et de fiabilité)...
Le contre-coup d'un enseignement "bourrage de crâne" ?
Ou bien de ce dont parle J.P. Brighelli : "La fabrique du crétin" cette école de la réussite devenue si souvent école de l'échec programmé. ?
http://bonnetdane.midiblogs.com/
Rédigé par : Ozenfant | jeudi 20 novembre 2008 à 10:29
Ozenfant: vous ne pensez quand même pas que la croissance nait dans les roses ?
Comment parvenir à faire sans cesse croitre les dépenses des ménages sans par ailleurs les abrutir ?
Rédigé par : Passant | jeudi 20 novembre 2008 à 12:38
c'est intéressant votre observation des boulangeries, hugues. faudrait pousser l'étude. on comprendrait peut-être pourquoi nicolas sarkozy est président de la république.
ceci dit, en avant goût du livre, les Econoclastes avaient donné une interview à Libé Labo. c'est là :
http://www.liberation.fr/economie/0601250-faut-il-pendre-les-economistes
Rédigé par : david | jeudi 20 novembre 2008 à 13:00
Un micro-trottoir dis-tu ?
Et tu comptes alpaguer le client à la sortie pour lui demander si ça ne le dérange pas de manger du pain dégueulasse ?
Des coups à se faire molester par le mitron, non ?
(Je veux bien croire que ton expérience à Rue 89 t’ait considérablement durci le cuir mais quand-même…)
Rédigé par : aymeric | jeudi 20 novembre 2008 à 13:04
Je constate que même dans un article sur la baguette, vous réussissez encore à caser un mégot de propagande anti-fumeurs.
Qu'est-ce que vous deviez être pénible quand vous étiez fumeurgauchiste. Peut-être même encore plus que maintenant...
Rédigé par : manu(Constantin) | jeudi 20 novembre 2008 à 13:43
Passant,
Pour le coup, il ne s’agit pas de travailler plus mais mieux. Je ne m’y connais pas vraiment mais je suis convaincu qu’il ne faut pas plus de temps pour faire du bon pain que du mauvais.
Sad Panda,
Ah, ce n’est pas que chez nous alors ? Mais curieusement, le pain traditionnellement dégueulasse des Anglais l’est de moins en moins.
Emmanuel,
Je dis comme Stellar. J’aime bien les chiens, mais je ne pense pas qu’ils aient leur place dans une boulangerie. Mais ne peux-tu pas aller chercher le pain sans ton chien ? Car un bon chasseur…
Eviv,
Si tu passes par Paris, promis, je t’offre un pain au chocolat de chez le mauvais boulanger. On verra si tu ne constates pas à quel point mes goûts sont universels…
Gempaleco,
Je crois au contraire que l’économie aide énormément à comprendre ce qui se passe autour de nous. Il s’agit juste de ne pas en faire l’alpha et l’omega de tout ce qui nous arrive.
Hugues (l’autre),
Franchement, tu te serais présenté pour la rue de Solferino, je votais pour toi…
David,
Je ne savais pas que j’étais « obsédé » par les boulangeries… C’est bien la première fois que j’en parle ici, me semble-t-il.
Aymeric,
Justement, écrire sur Rue89 était une sorte d’entraînement pour cette mission particulièrement périlleuse !
Manu,
Oui, je me bonifie, apparemment. Imagine un peu si j’étais resté le même : je serais toi ! Quelle horreur…
Rédigé par : Hugues | jeudi 20 novembre 2008 à 16:38
"Pour le coup, il ne s’agit pas de travailler plus mais mieux"
J'dis pas le contraire. Mais le meilleur boulanger est aussi, souvent, un grand homme. Pour cette raison, boulanger plus n'est pas ce à quoi il aspire dans l'existence. Notamment, une fois payée sa dette envers la société en acceptant les fonctions que le marché veut bien lui confier, il a certainement une bien meilleure idée de quoi faire de son temps que répondre aux incitations du système. Une fois sa clientèle faite, l'important est de ne pas s'aliéner de futurs clients car nul ne sait de quoi l'avenir est fait, mais quel intérêt aurait-il à aller en chercher ?
Par ailleurs, même le meilleur des boulangers trouve son intérêt à trouver moins bon boulanger que lui pour répondre aux besoins d'une clientèle dont il souhaite éviter la fréquentation : le succès, dans le commerce, c'est une prison !
Rédigé par : Passant | jeudi 20 novembre 2008 à 18:32
Une autre remarque : un bon boulanger est quelqu'un qui, s'il le souhaitait, pourrait faire un autre métier : plus lucratif dans la banque, moins fatigant dans l'enseignement, plus valorisant qu'artisan.
Donc, en toute logique, les bons boulangers, s'ils étaient tous rationnels, ne devraient même pas exister : surtout à Paris. D'ailleurs, du point de vue du citoyen soucieux de l'intérêt d'autrui, il vaut mieux laisser à ceux qui en ont plus besoin que soi le privilège d'être client de tels individus irrationnels.
Rédigé par : Passant | jeudi 20 novembre 2008 à 22:28
Bonifier, bonifier...moi au moins j'ai tous mes cheveux (quel bonheur !)
Enfin l'essentiel c'est d'être content de soi et là, c'est clair, vous pataugez dans l'essentiel, cher Hugues.
Rédigé par : manu(Constantin) | jeudi 20 novembre 2008 à 22:42
"Ozenfant: vous ne pensez quand même pas que la croissance nait dans les roses ?
Comment parvenir à faire sans cesse croitre les dépenses des ménages sans par ailleurs les abrutir ?"
Je suis d'accord avec çà !
Rédigé par : Ozenfant | vendredi 21 novembre 2008 à 10:30
Hugues (Serraf),
"Si tu passes par Paris, promis, je t’offre un pain au chocolat de chez le mauvais boulanger. On verra si tu ne constates pas à quel point mes goûts sont universels…"
Encore une fois le manichéïsme à frappé :
1° Bien sûr que chacun à ses propres goûts.
2° Bien sur aussi que cela n'empêche pas de constater quand on à une clientéle de gourmands, ils vont en grande majorité vers ce que le "Maître es-papilles" à trouvé "BON".
Quand cette règle du pourcentage ne fonctionne pas :
C'est que le "Maître des papilles" a les papilles malades.
Rédigé par : Ozenfant | vendredi 21 novembre 2008 à 10:38
J'avais bien dit qu'il ne fallait pas de chien à Paris.
Rédigé par : Marc | vendredi 21 novembre 2008 à 14:45
Cascade informationnelle. C'est probablement la clé de cette désertification relative de la bonne boulangerie.
Ou tout simplement une histoire de prix ou de préférences foireuses.
Référence = chapitre 20 du bouquin (Les gens sont des sages hystériques).
Rédigé par : éconoclaste-stéphane | vendredi 21 novembre 2008 à 18:41
@manu (aka Constantin - y en aurait-il d'autres ?)
En tant que fumeur moi-même, et, accessoirement, debellatore della menzogna, je fais remarquer qu'Hugues ne s'en prend pas vraiment aux fumeurs mais plutôt à ceux qui pensent que la fameuse main invisible etc. Ce qui signifie donc que notre hôte n'est *pas* ultralibéral. Ni moi, d'ailleurs. Ni, évidemment, les Econoclastes puisqu'une loi *fut* nécessaire.
Rédigé par : cdc | mardi 25 novembre 2008 à 14:21
J'ai de la chance d'habiter Angers où le pain est vraiment très bon. Ici on mange ce qui est bon. Pas la peine qu'ils soient bio. Il est vrai que des produit bio peuvent être aussi contaminés comme on l'a vu récemment.
Rédigé par : Fabrice | dimanche 30 novembre 2008 à 14:12