En 2002, les « Papy Voise » avaient au moins une maison à incendier. En 2008, ils sont déjà SDF. Dans les deux cas, la droite se frotte les mains.
S'il existait un prix du journalisme démago, il serait décerné sans long débat à la chronique « La vie ric-rac » de Libération, un exercice hebdomadaire de description de la pauvreté ordinaire dans la France contemporaine. Notez bien que la récompense n’irait pas directement à l'auteur de ce quart-de-page désespérant ― il ne fait jamais que son boulot ― mais bien au quotidien lui-même. Pour Didier Pourquery, rédacteur en chef de Libé, il était en effet grand temps d’aller voir comment les Français, « qui ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts », s’organisent « pour vivre à la marge ». Allons bon ! Bourdieu, lorsqu'il explorait la Misère du monde, gardait au moins la distance du sociologue et ne confondait pas l’exploitation complaisante d’un sentiment d’angoisse avec les difficultés concrètes de nos concitoyens réellement mal lotis. Franchement, quand ce sont « les » Français qui « vivent à la marge », on se demande à la marge de quoi.
De fait, « La vie ric-rac » et autres papiers anxiogènes de la même eau rappellent surtout la diffusion en boucle du visage tuméfié et de la bicoque incendiée de Papy Voise sur TF1, lorsque l’insécurité permettait, plus que le pouvoir d’achat, d’occuper les temps de cerveaux disponibles entre deux spots de pub. Bon, il y avait bien, à l’époque, d’authentiques agresseurs et d’authentiques agressés dans ce pays, mais la banalisation de l’idée que la France était à feu et à sang allait plus servir à propulser le Borgne au second tour de la présidentielle et Chirac à l’Elysée qu’à réduire la criminalité…
Inutile, incidemment, de venir m'expliquer à quel point je suis insensible. Insensible, clairement, je ne le suis pas. Mais allergique à la complaisance moutonnière des gazettes, ça, je le revendique. Je n’habite pas dans une bulle étanche aux soubresauts de la planète et je connais au moins aussi bien que les redresseurs de torts habituels des commentaires de ce blog ce qu’est la réalité française. Mieux que ces derniers, pour autant, j’accepte d’en observer toutes les facettes et de ne pas décréter que ce pays n’est plus qu’un gros morceau de quart-monde à l’agonie puisqu’il ne l’est pas.
Ainsi, je ne résiste pas au, hum, plaisir de citer l’un des grands moments de cette rubrique, lorsque nous sommes invités à souffrir avec cette famille de cinq personnes entrant dans un restaurant pour « regarder dans l’assiette des autres d’un air envieux » sans commander quoi que ce soit ― amenant l’aubergiste à leur offrir une grosse portion de frites « au prix de la barquette ». Combien y a-t-il, parmi les lecteurs de Libé qui n’auront pas manqué de verser une larme sur une famille vraisemblablement démolie par le paquet fiscal sarkozyste, de naïfs prêts à prendre ce conte édifiant pour argent (sic) comptant ? Combien d’entre eux ont-ils l’habitude, en période de vaches maigres, d’aller s’asseoir avec les gosses dans une gargote pour lorgner l’assiette des voisins en grignotant une portion de frites à cinq ?
Chaque semaine, « La vie ric-rac » creuse le sillon d’une classe moyenne abonnée au Secours populaire et aux Restos du cœur, de « petits commerçants qui se croyaient à l’abri », de gens comme vous et moi qui, « aux abois », connaissent l’humiliation de l’aide alimentaire. Mais enfin, ces gens comme vous et moi sont-ils les mêmes qui exigeaient l’arrivée d’un homme à poigne en l’Elysée en 2002 et faisaient plus confiance à Chirac ou à Le Pen qu’à Jospin pour remettre de l’ordre dans les « zones de non-droit » ?
Ce qu’il y a d’ironique, mais aussi de dramatique, dans cette déréalisation grotesque d’un vrai problème, c’est qu’elle profite toujours aux mêmes en termes politiques. Convainquez les gens qu’ils risquent leur vie à chaque fois qu’ils croisent un ado à capuche et ils voteront à droite. Serinez-leur qu’ils souffriront bientôt de malnutrition, ils votent toujours à droite. Ah, il y a tout de même une petite différence entre les deux approches : la prochaine fois, c’est vraisemblablement à Besancenot qu’il reviendra d’écarter le candidat socialiste de la finale. C'est le progrès.
© Commentaires & vaticinations
Besancenot ou Bayrou. N'oublions pas l'extrème-centre qui avec peu de moyens et de troupes arrive à exister en tant qu'opposant (le contraire du PS en somme).
Rédigé par : Monsieur Prudhomme | lundi 03 novembre 2008 à 12:48
Je me souviens tout a coup de l'émission radio quotidienne de Clara Candiani "Les français donnent aux français". Je l'entendais quand externe, je revenais du lycée pour déjeuner a la maison.
Titre épouvantable, pourtant l'émission a duré longtemps-longtemps...
Et si Libé ne faisait qu'un plagiat rétro historique ?
Rédigé par : tilly | lundi 03 novembre 2008 à 13:44
La principale et la meilleure raison de refuser de voter pour le Parti socialiste, c'est le Parti socialiste. Et ne me dis pas le contraire: à peu de choses près, c'est ce que tu disais dans ton blog pas plus tard que la semaine dernière.
Par ailleurs, je te signale une fois de plus que tu es vraiment l'un des tout derniers Mohicans à lire encore Libé, chose que les vilains pas beaux qui osent ne pas être enthousiasmés par Ségolène ont pratiquement tous cessé de faire il y a largement plus d'un an. Quand on trouve qu'un journal est mauvais (et oui, Libé est en effet un mauvais journal), on a toujours la solution d'arrêter de l'acheter. Il est vrai que tu ne peux pas, contrairement à nous autres redresseurs de torts, te consoler en te disant qu'à défaut d'un bon journal du matin il te reste le blog d'Hugues Serraf pour te distraire... :-)
Rédigé par : Poil de lama | lundi 03 novembre 2008 à 13:46
Monsieur Prud'homme,
Bayrou est toujours susceptible de devenir un allié. Et sans proposer pour autant une nouvelle tentative de dictature du prolétariat.
Tilly,
Je ne sais pas s'il s'agit bien de la même chose. Je ne connais pas vraiment cette émission mais j'imagine qu'il s'agissait d'une opération de solidarité à la Courbet (Julien). Avec ces papiers exaltant constamment la terrible situation des Français, on est dans autre chose d'où mon rapprochement avec la médiatisation de l'insécurité comme préoccupation primordiale.
Poil de lama,
Je prends Libé comme exemple, mais je crois que c'est une tendance de la presse qui va bien au-delà. Avec un petit twist rigolo chez Libé, qui parle de la vie ric-rac mais impose une espèce de supplément bling-bling à ses lecteurs une fois par mois. 2,50 euros, c'est pourtant assez proche du prix d'une barquette de frites, non ?
Rédigé par : Hugues | lundi 03 novembre 2008 à 14:19
Moi, tant que je ne me serai pas fait torturer dans une cave et tant que mes enfants n'en seront pas réduits à lorgner dans l'assiette d'autrui, je refuserai obstinément de croire à ces fables sur l'insécurité et la baisse du pouvoir d'achat (fables dont j'ai bien compris qu'elles sont les instruments de propagande de l'axe rouge-vert-brun).
Rédigé par : Antoine Block | lundi 03 novembre 2008 à 19:25
Hugues,
Je ne sait pas ce que tu en penses, mais les journaux régionaux tombent moins souvent dans les dérives moutonnières et les tics du microcosme.
Bien sûr en province, il est rare que les employés municipaux n’aient pas les moyens de se loger.
Rédigé par : Ozenfant | lundi 03 novembre 2008 à 19:53
Ce matin le litre de super était à 1.14 , les actions des matières premières ont chuté de près de 70% depuis le 1er janvier, mais le spectre du pouvoir d'achat hante les chaumières... Cela dit, les gens qui ont placé toutes leurs économies chez Fortis (et ça existe), ils en seront réduits à regarder les restaurants de l'extérieur...
Au fait, si je ne lis pas Libé, c'est réellement parce que j'ai de la peine à comprendre le style des journalistes. La critique cinéma, par exemple, c'est totalement opaque pour un provincial comme moi.
Rédigé par : cdc | mardi 04 novembre 2008 à 12:32
Si vous voyez une autre solution pour les contraindre à travailler volontairement jusqu'à 70 ans et le dimanche, vous me faites signe.
C'est que, bon, le gros tas de fonctionnaires socialistes, c'est pas avec un ramassis de libre penseurs qu'on va trouver de quoi les payer.
Rédigé par : Nieggt | mardi 04 novembre 2008 à 14:42
Pas certain que cela favorise Besancenot plus que cela. Quand la classe moyenne sent le sol se dérober sous ses pieds, elle se réfugie rarement à l'extrême gauche, mais dans une autre forme d'extrémisme, l'extrême-centre, qui est la matrice, selon Zev Sternhell, du fascisme.
Attention ! Je ne dis pas que Bayrou est un dictateur en puissance, mais que le paysage politique peut se trouver un peu différent dans 3 / 4 ans que celui que nous connaissons actuellement. Déjà, d'ici là, nous saurons si ceux qui proclament la mort du capitalisme avaient raison ou tort...
Rédigé par : Franck naturellement | mardi 04 novembre 2008 à 16:05
Au bas mot, Obama bat les maux du PS, là où le bât le blesse :
Les U.S.A. nous donnent une bonne leçon de démocratie et le parti Démocrate américain fait honte à un P.S. français qui n’a plus de socialiste que le nom.
Rédigé par : Ozenfant | mercredi 05 novembre 2008 à 10:59