Je n'ai pas toujours été le type raisonnable et pondéré que vous connaissez. Non : j'ai commencé par être un vrai rebelle. Jusqu'à ce jour funeste...
J'avais vingt-cinq ans et je venais tout juste de rejoindre la rédaction d'un hebdomadaire absurdement spécialisé. Il faut dire que j'avais mis toutes les chances de mon côté pour décrocher ce poste, préparant mes entretiens de recrutement avec autant de sérieux qu'un aspirant énarque s'entraîne à réussir son grand oral. Tout, je savais tout des passionnantes questions de transport et de logistique sur lesquelles je serais amené à écrire : plateformes multimodales, libéralisation du cabotage terrestre en Europe, suppression de la tarification routière obligatoire, évolution des trafics conteneurisés dans les ports asiatiques… C’est bien simple, j’étais incollable.
Mais les entretiens d’embauche se concentrent rarement sur les seules compétences d’un candidat. Les compétences, en fait, il y a des CV pour ça. Ainsi, non content d’avoir enfilé un pantalon propre et une chemise repassée, j’avais prudemment retiré l’anneau accroché au lobe de mon oreille droite depuis le collège, histoire de ne pas heurter l’éventuel conformisme vestimentaire de mon futur rédacteur en chef.
Incidemment, je me souviens encore très bien du jour où je m’étais fait percer l’oreille, chez le bijoutier de la galerie marchande du Mammouth de Valmante. Avec mon copain Christophe, nous avions gonflé la vendeuse un après-midi entier, incapables de sauter le pas. « Et ta mère ? Elle est d’accord ? Moi, c’est sûr, elle me tue dès que je passe la porte si je le fais ! » pleurnichait ce poltron en froissant et défroissant nerveusement son billet de dix francs. « Moi, ma mère, ça va. C’est mon père qui va faire la gueule mais c’est pas ça qui va m’arrêter. C’est moi que ça regarde, merde ! Alors, on le fait ou pas ? » avais-je répliqué en authentique rebelle.
« Ben oui, vous le faites ou pas ? avait justement ricané la vendeuse en écho sans cesser de se limer les ongles. Décidez-vous ou fichez le camp parce que je travaille, moi ! » Bon, en réalité, elle n’avait pas l’air si occupée et je crois bien que étions les seuls clients potentiels de la boutique en cette moite journée de l’été marseillais, mais j’imagine qu’elle aurait préféré rigoler des vannes de Jean-Pierre Foucault et Léon sur RMC sans témoins. On la comprend.
― Ok. Vous énervez pas madame. On y va, on y va…. A quelle oreille ça fait le moins mal ?
― A la droite, c’est bien connu : y a moins de nerfs…
― Va pour la droite, alors !
« Non ! Déconne pas ! A droite, c’est pour les pédés ! » s’était exclamé un Christophe non seulement trouillard mais également homophobe en voyant la vendeuse appliquer son petit pistolet à ressort sur mon esgourde. Las, un ploc d’air comprimé plus tard, mon lobe droit, celui des pédés, était transpercé par une « tige métallique hypoallergénique provisoire » qu’il me faudrait remplacer plus tard par une « boucle d’oreille permanente au design de mon choix ».
La boucle d’oreille de mon choix, celle que j’allais conserver jusqu’à mon intégration à la rédaction de ce magazine de transport, était une discrète petite « créole », l’un de ces anneaux dorés qu’affectionnent les vrais marins qui ont franchi les trois caps ou les faux matelots qui hantent les backrooms du Marais. Je n’avais pas grand-chose à voir avec les uns ou les autres, mais j’en étais assez fier tout de même, de ma créole. Et je m’étais débrouillé pour ne jamais avoir à l'enlever jusqu’au jour de ce fameux entretien d’embauche. Ma période d’essai achevée, néanmoins, je décidais de la ressortir de son tiroir et de la réassocier à mon oreille. « Mais dis-moi, devait me demander Jean-Pierre, mon rédacteur en chef, quelques semaines plus tard. Ça fait longtemps que tu la portes, cette boucle d’oreille ? Je ne l’avais jamais remarquée… »
― Longtemps ? On peut le dire ! Depuis la quatrième et je ne l’ai jamais enlevée depuis !
― Je vois, d'accord... Mais tu sais, moi, je m’en fiche complètement... Tu penses bien ! Mais Jean, lui, il n’aime pas du tout…
― Ah bon. Et pourquoi ça ?
― Bof, tu sais, les vieux…
― Oui, je sais. Mais il faudra bien qu’il s’y fasse, non ?
― …
Jean était le directeur de la rédaction, le boss de Jean-Pierre, mais également celui des rédacteurs en chef de tous les autres magazines de notre département. Je subodorais qu’il avait bien quelques préoccupations plus stratégiques que mes histoires de lobes d’oreilles et que, s’il s’en était momentanément ému, ce serait sans conséquence. Peu de temps après, j’étais pourtant convoqué dans son grand bureau :
― Alors Hugues, ça se passe bien à la rédac ? Avec Jean-Pierre, tout ça ?
― Absolument. Enfin, pour moi en tout cas tout va bien… Il y a un problème ?
― Oh non ! Tout va très bien et tout le monde est très satisfait de ton boulot…
― Ah…
― Il y a juste un petit truc…
― Oui ?
― C’est ta boucle d’oreille... Tu sais, moi, personnellement, je m’en contrefiche. Mais c’est Jean-Pierre, tu comprends. Il est un peu coincé comme type…
J’avais compris. Je suis ressorti du bureau, j’ai enlevé ma boucle d’oreille, je l’ai mise dans ma poche et je suis retourné m’asseoir derrière ma machine à écrire. Je venais officiellement de rentrer dans le rang. Je ne savais pas encore qu’un jour j’apprécierais Tony Blair et Manuel Valls et que je me féliciterais de la manière dont Nicolas Sarkozy gère les crises financières mais, clairement, le ver était dans le fruit...
© Commentaires & vaticinations
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Un moment, j'ai cru que tu t'étais tranché le petit doigt. Heureusement que Google est notre ami.
Rédigé par : koz | lundi 20 octobre 2008 à 19:39
Tiens c'est curieux, mais à la fin de la note, j'ai lu "le vert était dans le fruit".
Rédigé par : Monsieur Prudhomme | lundi 20 octobre 2008 à 19:49
Ah ah ah ! Incroyable... Le Mammouth de Valmante ?
Et oui, à droite, c'était doublement couillu.
Rédigé par : éconoclaste-stéphane | lundi 20 octobre 2008 à 20:06
Excuse-moi de poser cette question, mais vraiment elle me turlupine (de cheval):
So what?
Rédigé par : Poil de lama | lundi 20 octobre 2008 à 20:48
Photo !!!
Rédigé par : sasa | lundi 20 octobre 2008 à 21:08
Koz,
Mais enfin, il s'agissait de bosser dans un canard de transport, pas dans la mafia japonaise...
Monsieur Prudhomme,
C'est rectifié, merci. Le transport de fret n'est d'ailleurs pas assez écolo pour que l'on y introduise du vert.
Stéphane,
Oui, le Mammouth de Valmante, désormais un Géant Casino. Celui-là même où je m'étais fait attraper pour avoir piqué une tablette de chocolat (mais c'est une autre histoire que je raconterai lorsque Poil de lama ne sera pas dans les parages : il ne comprend rien aux tranches de vie).
Sasa,
Il n'y en plus. Mon rédac chef m'avait obligé à les détruire... Mais de toute manière lorsque les gens me voient avec des cheveux, ils pensent qu'il s'agit d'un bon boulot sur Photoshop. Alors avec des cheveux et une boucle d'oreille...
Rédigé par : Hugues | lundi 20 octobre 2008 à 21:55
Jolie histoire. Assez triste et assez banale en fait, mais je crois que peu de gens peuvent situer aussi précisément leur basculement dans le renoncement et le conformisme…
Rédigé par : Antoine Block | mardi 21 octobre 2008 à 02:15
Antoine Block est un pisse-froid.
Rédigé par : Brégancenot | mardi 21 octobre 2008 à 09:31
Très drôle. Bravo !
Le transport du fret, ce n'est peut-être pas très écolo, mais les préocupations écologiques prennent de plus en plus de place... Je consacre mon blog à ces questions.
Rédigé par : Rémi | mardi 21 octobre 2008 à 09:35
Finalement, avec le recul, tu dirais que ton acte le plus conformiste, ç'a été d'enlever la boucle d'oreille ou de la mettre au début?
Rédigé par : Liberal | mardi 21 octobre 2008 à 09:46
Antoine Block,
"... peu de gens peuvent situer aussi précisément leur basculement dans le renoncement et le conformisme..." déclara pensivement Antoine Block en caressant machinalement les douze boucles d'oreille ornant son lobe gauche...
Brégancenot,
Antoine Block est un type parfait. Antoine Block me fait penser à ce petit site rigolo plein d'aphorismes sur Chuck Norris.
Rémi,
Pas mal, ton site (même si graphiquement ce n'est pas encore vraiment ça). Très bonne idée. Je ne peux pas dire que je suis encore très intéressé, mais écrire sur un sujet est un excellent moyen de mieux le comprendre.
Rédigé par : Hugues | mardi 21 octobre 2008 à 09:50
superman est le seul super-héros déguisé dans la vie courante (quand il est le journaliste Clark Kent).
Rédigé par : david | mardi 21 octobre 2008 à 09:53
Je maintiens quand-même. AB me rappelle ma jeunesse dogmatique.
Rédigé par : Brégancenot | mardi 21 octobre 2008 à 09:58
Liberal,
Excellente question. Mais je pense que c'est de l'enlever définitivement, qui a constitué l'acte fondateur de ma reddition au monde du grand capital et du cercle de la raison. En ne l'enlevant que pour les entretiens, j'étais plutôt une sorte de cinquième colonne de l'anarchie ne jouant le jeu que jusqu'au grand soir (à Antoine Block : respire un grand coup, il s'agit d'une plaisanterie).
David,
J'ai été une sorte de Superman pendant quelques semaines alors : je remettais ma boucle d'oreille le soir en sortant du boulot pendant la période d'essai.
Brégancenot,
Moi aussi. C'est pourquoi il est important d'avoir un Antoine Block dans le secteur, histoire de provoquer la remontée périodique de ce genre de souvenirs.
Rédigé par : Hugues | mardi 21 octobre 2008 à 10:05
Hugues
Ouaip. Mais j'espère qu'Antoine Block est jeune, et qu'il lui reste quelques heures avant le Grand Soir pour tomber les boucles de propos délibéré ...
(Mais pourquoi diable mes repons sont-ils systématiquement doublés, ici ?)
Rédigé par : Brégancenot | mardi 21 octobre 2008 à 10:34
Un faussaire s'est amusé à transposer les aphorismes sur Chuck Norris à Sarkozy. Ca marche pas mal aussi.
Rédigé par : Brégancenot | mardi 21 octobre 2008 à 11:46
pourquoi avoir enlevé cette boucle? vous risquiez un licenciement?
Rédigé par : coline | mardi 21 octobre 2008 à 12:36
Coline,
Hum... Sans doute pas. Mais l'on m'avait simplement fait comprendre que je n'avais pas le choix et me braquer aurait créé du ressentiment, des problèmes pour pas grand chose. La vie est faite de ces petits renoncements (sauf pour Antoine Block, bien sûr).
Rédigé par : Hugues | mardi 21 octobre 2008 à 14:35
Vous nous parlez d'un temps que les plus de vingt dents ne peuvent pas connaitre...
ouafouafouaf...
O tempora, o mores...
J'ai été arrêté par l'armée à la frontière voltaîque (burkinabé) pour cause de tête rasée en... 1983 ! La dite-tête et l'allure générale de ma personne rappelant à la force publique de l'époque la coupe mercenaire des VRP de la légion. Mon Kérouac n'y a rien changé, il a fallu m'expliquer...
Rédigé par : Brégancenot | mercredi 22 octobre 2008 à 08:27
Le patron psychorigide qui n'embauche pas un mec, parce qu'il porte un anneau dans l'oreille ou dans le nez n'est vraiment pas malin.
En règle générale, les employés "annelés" que j'ai pu employer étaient très sociables et toujours prêts à suivre les autres: Un gage de tranquillité pour la vie en commun d'une entreprise.
Rédigé par : Ozenfant | mercredi 22 octobre 2008 à 10:47
Très juste.
De toutes façons il y a toujours trois mois d'essai qui permettent de juger de l'aptitude au poste ?
Mais si je vous dis, de propos délibéré (et sans engagement de ma part) que je suis catholique, apostolique et romain, que je vote Sarko, que je suis abonné au Figaro, la boucle dans le groin, me réserverez-vous le même accueil, monseur Ozenfant ?.... ;-)))
Rédigé par : Brégancenot | mercredi 22 octobre 2008 à 11:19
Jolie histoire, et bien du talent dans cette évocation :)
Rédigé par : Marc | jeudi 23 octobre 2008 à 11:53
non Super-Hugues, si vous ne portez plus votre anneau, c'est que vous ne croyez plus en vos super-pouvoirs. désormais, tous les jours et toutes les nuits, vous êtes Hugues Serraf (tiens, ce sont les mêmes initiales !).
c'est le renoncement plein d'humilité du super-héros.
Rédigé par : david | jeudi 23 octobre 2008 à 14:18
non Super-Hugues, si vous ne portez plus votre anneau, c'est que vous ne croyez plus en vos super-pouvoirs. désormais, tous les jours et toutes les nuits, vous êtes Hugues Serraf (tiens, ce sont les mêmes initiales !).
c'est le renoncement plein d'humilité du super-héros.
Rédigé par : david | jeudi 23 octobre 2008 à 14:19
(note : je double moi aussi mais c'est parce que typepad n'est pas content et délivre des messages d'erreur, bien qu'apparemment l'envoi fonctionne).
Rédigé par : david | jeudi 23 octobre 2008 à 14:26
@Brégancenot :
Ouvre la bouche, tu m'en diras des nouvelles.
@Hugues :
Ben quoi, qu'est-ce que j'ai dit, cette fois-ci ?
J'ai dit que vous aviez écrit une belle histoire et vous ai reconnu une lucidité et une capacité d'auto-analyse que beaucoup d'entre nous pourraient vous envier. Et je n'ai fait que reprendre le sens de votre billet ("Je venais officiellement de rentrer dans le rang").
Et malgré tout cela, je n'ai toujours pas bon ? Ben mince, alors !
Rédigé par : Antoine Block | jeudi 23 octobre 2008 à 21:56
T'as pas compris antoine : il faut consoler hugues et lui dire qu'il a su rester un rebelle introduisant un grand souffle libéral dans la gauche vermoulue...
Rédigé par : edgar | dimanche 02 novembre 2008 à 22:25
bonjour M serraf.
J'ai lu votre article sur rue89 a propos des saboteurs de la sncf, et j'ai donc rebondit sur ce site. J'en ai déduit que vous étiez un gros con, et vous le prouvez un nombre de fois assez impressionnant, que ce soit dans votre article sur votre boucle d'oreille (où vous expliquez en quoi vous n'avez pas d'honneur ni de constance, et où de plus vous insultez un de vos anciens amis d'une manière très lâche), ou dans votre article sur besancenot et rouillan, où vous osez affirmer que Rouillan se "vante publiquement d’être un assassin" (ce qui est et que vous savez être un mensonge, ou si ce n'est pas le cas c'est que vous etes sous-informé, ce qui est grave pour un journaliste), et où vous insultez toute une partie de la gauche radicale en la traitant d"inculte".
Permettez moi de vous dire que la gauche radicale est un mouvement qui trouve ses fondements dans les plus grands intellectuels de notre époque, et que, au vu de votre article sur votre boucle d'oreille, la description de "baba-cools politiquement incultes mais élevés sous un poster du Che" serait bien plus à même de correspondre à vous qu'aux personnes admirant rouillan.
P.S: "D’abord parce que ce serait absolument et rigoureusement faux, ensuite parce que ce serait de la diffamation" Je vois que vous avez bien saisi le sens du mot "diffamation".
Rédigé par : phil | vendredi 14 novembre 2008 à 13:02
Phil,
Tu m'as l'air d'être un sacré boute-en-train. Prends donc des leçons de perspective à l'occasion.
Rédigé par : Hugues | vendredi 14 novembre 2008 à 14:28
Euh, il t'en reste des billets de dix francs, parce que je n'ai jamais connu que ceux de 20 FF ;-). Et si tu as encore la machine qui sert à les fabriquer, penses à moi, on peut peut-être la reconvertir pour les euros
Rédigé par : Archeos | vendredi 21 novembre 2008 à 11:14
Bonjour Hugues!
Juste un petit mot...
Cette histoire m'a fait sourire.
Merci!
Cécile
Rédigé par : Cécile | mardi 23 décembre 2008 à 12:07