Aujourd'hui, les quotidiens ne sont pas en kiosques mais c'est temporaire. Laurent Joffrin explique pourquoi ça pourrait devenir définitif, ce qui lui coûtera sans doute quelques lecteurs.
Il est gonflé, Laurent Joffrin. Évoquer les agissements nihilistes du SGLC ― branche fondamentaliste de la CGT ― sans recours à la langue de bois lénifiante des éditeurs de journaux lui vaudra peut-être de se faire casser la figure, mais il pourra au moins se vanter d’être un héros depuis son lit d’hôpital... D'ailleurs, en entendant le directeur de Libération lister placidement, ce matin sur France Inter, les raisons pour lesquelles il n’y a pas de quotidiens dans les kiosques, j’ai bien failli en avaler ma cuillerée de Corn Flakes de travers.
La mauvaise qualité de sa distribution est le principal problème de la presse française. Vous pouvez bien concevoir les meilleurs journaux du monde, s’ils ne sont pas disponibles et si, lorsqu’ils le sont, leurs charges logistiques sont telles qu’ils sont hors de prix, vous êtes mal. Mais nos canards étant déjà loin, très loin, d’être les meilleurs du monde, on imagine l’impact d’un système de diffusion aussi archaïque et inefficace que les NMPP (Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne) ― sorte de monstre organisationnel co-géré par Hachette et le syndicat du Livre.
Lorsque tout le monde est d'accord pour dire qu'un système ne fonctionne pas bien, il est temps de le réformer. C’est ce qui va être fait aux NMPP dans le cadre du « Défi 2010 », un plan de modernisation de 130 millions d’euros prévoyant notamment la réorganisation des centres de tri pour l’optimisation de la desserte des points de vente. Mais qui dit réorganisation dit souvent fermeture de sites et, par voie de conséquences, licenciements. Pas en l’espèce : seuls des départs volontaires sont prévus et ne concernent que les plus de 55 ans pour des indemnités pouvant aller jusqu'à 300 000 euros (170 000 euros en moyenne).
On peut approcher ce problème de deux manières : soit l’on considère que le SGLC doit prévaloir et qu’il est forcément légitime puisque les ouvriers qui en sont membres sont le sel de la terre et qu’ils se battent pour la démocratie et le progrès de l’humanité ; soit l’on est d’accord pour trouver qu’un pécule de 300 000 euros à 55 ans n’est pas exactement comparable à un coup de pied au cul, a fortiori lorsque vous avez le choix. Ce second point de vue est d’ailleurs celui de la CGT, qui ne cautionne plus ce type d'actions depuis bien longtemps même s’il lui est impossible de le dire aussi crûment que Joffrin.
La distribution des journaux n’est pas un service public. Les opérateurs qui en sont chargés sont donc supposés être efficaces et leurs prestations doivent être raisonnables en termes tarifaires tout en restant rentables. En France, les NMPP jouissent d’un monopole quasi-intégral, se révèlent souvent incapables de livrer les points de vente en temps et en heure et coûtent près de 40% de la valeur faciale d’un journal. Elles terminent pourtant généralement leurs exercices en fortes pertes (29 millions d’euros en 2007). Désormais, la question est donc, littéralement, de savoir s’il appartient à un tout petit groupe de jusqu'au-boutistes de déterminer si la presse papier a ou n’a pas d’avenir en France. Après tout, leurs cousins dockers ont déjà décidé que nos ports ne seraient plus dans la course avec le succès que l’on sait : Marseille, longtemps second en Europe, a ainsi fait l’impasse sur les trafics de conteneurs et n’est plus qu’un nain aux échelles européenne et mondiale en termes de volumes de fret transbordé.
Mais comme sur les docks, les moyens de dicter sa loi à « l’ennemi » ne sont pas exactement ceux du dialogue et de la concertation dans les centres NMPP. Et lorsque Joffrin parle de « violence », « d'irresponsabilité » et de « prises d'otages », ce n’est pas juste de la rhétorique tout comme l’idée que les récalcitrants prennent des « risques physiques » n’est pas une simple vue de l’esprit ― pour ne rien dire des camions attaqués et des stocks de journaux détruits. D’où le courage du patron de Libé qui, fatigué d’expliquer à des autistes qu’ils scient la branche sur laquelle ils sont assis tout en fragilisant la liberté d’informer, abandonne enfin le baratin consensuel d’usage. Un courage d’autant plus remarquable que c’est probablement de ses propres lecteurs que viendront les premières accusations de collaboration avec le grand capital. On parie ?
© Commentaires & vaticinations
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P.S. du 1/10 : Laurent Joffrin commente à nouveau la grève des NMPP dans cette vidéo :
Super article. Je note au passage que ce n'est pas la première fois que Joffrin fait preuve de courage et préfère risquer perdre des lecteurs que son intégrité : cf. l'affaire Siné.
Rédigé par : Rubin | jeudi 30 octobre 2008 à 14:18
C'est sur que ce sont des actions syndicales d'un genre un peu particulier. Ce genre de syndicats qui font la réputation douteuse de Naples ou de la Sicile.
Rédigé par : Emmanuel M | jeudi 30 octobre 2008 à 15:06
Hugues, vous recyclez votre tribune de Rue 89 ou c'est l'inverse ? c'est amusant, ça vous fait deux séries de commentaires, deux ambiances différentes. manque plus que Vendredi.
Rédigé par : david | jeudi 30 octobre 2008 à 17:16
Rubin,
Et tu oublies qu'il a aussi quitté l'Obs pour retourner à Libé...
David,
Disons que com-vat c'est ma résidence permanente mais que l'on me passe aussi les clés d'une petite maison de campagne de temps en temps.
Rédigé par : Hugues | jeudi 30 octobre 2008 à 17:38
C'est vrai que c'est pratique, ce recyclage. Au niveau des commentaires, c'est plus feutré ici. Sur Rue89, on donne volontiers dans le bien borné et dans le simplisme à outrance...
c'est un peu agaçant de se dire que si l'on avait la droite la plus bête du monde, on se tape une gauche pas bien finaude et en plus schizophrène tendance suicidaire...
bon tout ça pour dire que moi, j'aime bien les libéraux de gauche. C'est pas bien porteur en ce moment, mais qui sait...
Rédigé par : yoye2000 | jeudi 30 octobre 2008 à 17:46
une maison de campagne pour faire la fête. dites, ça secoue un peu là-bas.
Rédigé par : david | jeudi 30 octobre 2008 à 17:47
Techniquement, comment se fait-il que personne n'ait réussi à créer un vrai concurrent aux NMPP ? La seule crainte des menaces physiques suffit à bloquer toute initiative ou bien il y a quelque chose dans la loi ?
Rédigé par : xerbias | jeudi 30 octobre 2008 à 17:49
"La mauvaise qualité de sa distribution est le principal problème de la presse française."
Heu...
Rédigé par : Four | jeudi 30 octobre 2008 à 18:09
Four,
Peut-être peux-tu te donner la peine de lire le paragraphe en entier...
Rédigé par : Hugues | jeudi 30 octobre 2008 à 18:13
Enfin un peu d'air frais !
Je suis arrivé sur ce site par hasard en lisant cet article re-publié dans Rue89.
Je ne regrette pas le déplacement.
Je viens de parcourir quelques autres articles.
C'est frais, bien écrit et cerise sur le gâteau : les commentaires sont plutôt sobres et intéressants.
Enfin de l'éditorial qui ne cherche pas à masquer la subjectivité légitime avec de l'information sélective.
Cette introduction étant faite, il me faut passer au commentaire de l'article.
Ayant été long, je serai bref :
"NMPP : le premier qui dit la vérité…"
Si seulement Joffrin était le premier...
Rédigé par : NiouBi | jeudi 30 octobre 2008 à 19:35
C'est la première fois que je vois un journaliste avoir le courage de s'insurger contre la dictature des nervis du Livre, aux méthodes proprement staliniennes (encartage forcé, cassage de gueule, violences matérielles en tout genre, etc.). Merci à vous de relayer Joffrin. Maintenant que ça sort, espérons que vous serez suivis par de nombreux confrères. Le syndicalisme français est terni par trop de pratiques scandaleuses qui sont encore "tabou".
Rédigé par : Jean-Marie Dupin | jeudi 30 octobre 2008 à 19:38
joffrin seul hérault flamboyant ?
plaisantig you are i presume...
fottorino dans le monde, le porte parole de l'ump, le point dans un édito...la lagardère's team quoi, s'ébroue et se défoule. c'est sûr que la presse,elle, est au-dessus des monopoles, indépendante et frondeuse. pas du tout corporatiste, non plus.
joffrin n'est qu'un laquais et il le prouve.
c'est bien.
salutations
luis
Rédigé par : luis | vendredi 31 octobre 2008 à 10:10
Merci Luis de mettre un peu d'ambiance.
Vous confirmez le propos d'Hugues d'ailleurs.
Ah, la "gauche" autoproclamée, avide de distribuer les bons et les mauvais points avant même de s'interroger sur la validité d'un énoncé!
C'est le nouveau clergé.
Qui n'impressionne plus heureusement.
Alors remballez vos gros bras et votre terrorisme intellectuel cher Luis (pas d'accord = UMP --> en voilà de l'argument non injurieux, non intimidant, non stigmatisant, hein? Et je parie que vous êtes convaincu d'être un parangon de tolérance avec ça)
Rédigé par : coline | vendredi 31 octobre 2008 à 10:56
Yes !! On en attendait un comme celui la pour prouver que monter les gens les uns contre les autres, ca ne venait pas forcément de l'endroit qu'on attendait ... :)
Rédigé par : Le Dane | vendredi 31 octobre 2008 à 11:49
Hugues,
J'ai rencontré Joffrin au Matin de Paris (lol) à l'occasion de nos efforts de relance de l'industrie que tu sais ! Sympa, a l'époque !
Pour les NMPP, elles font partie des ces nombreux crénaux de privilèges français, comme l'était aussi le PMU à un époque... où de simples livreurs (avec side-cars) pouvaient prendre leur retraite avec une villa sur la côte !
Rédigé par : Ozenfant | vendredi 31 octobre 2008 à 12:07
Le CSA : à voir absolument.
http://culturalgangbang.blogspot.com/
Rédigé par : Ozenfant | vendredi 31 octobre 2008 à 12:42
moi aussi je recycle :)
pardon de déranger hein ...
l’argumentaire syndical est exposé ici = http://www.sglce-cgt.fr/index.html
Ils posent l’enjeu en terme de pluralisme de la presse =
« Or, la question du maintien d’un tel système de distribution se pose d’une manière aiguë aujourd’hui avec le plan « Défi 2010 » des Nouvelles Messageries de la Presse parisienne (NMPP). Ce plan ne se résume pas une création de nouveaux points de vente. Il annonce la fin d’une exception culturelle au service du pluralisme. Quand le gouvernement de Sarkozy se dit prêt « à aller très loin » dans la réforme de la distribution, c’est pour sceller le sort d’un service d’intérêt public. C’est un système unique au monde qui donne à tout quotidien ou magazine, quel que soit son tirage, la possibilité d’être présent dans l’ensemble des points de vente et ce, sur tout le territoire sur la base d’égalité avec les titres les plus importants, c’est-à-dire groupé avec les autres titres, acheminé en temps et en heure. Pour Sarkozy, nos journaux sont les moins bien diffusés du monde. En fait, il pense que tous n’ont pas lieu d’être distribués d’une manière égalitaire, voire d’exister. Il rêve d’un grand groupe international de médias tel News Corp détenu par Rupert Murdoch. Dans cette perspective de concentration exacerbée, la majorité des éditeurs de presse sera condamnée à disparaître. D’où la volonté de mettre fin à tous les systèmes de régulation qui
garantissaient jusqu’alors l’expression pluraliste de l’information et des idées.»
Voila le plan défi 2010 de réorganisation de la presse qui fait débat = http://www.nmpp.fr/actu/flash/com070207.htm
en gros
* augmentation du nb de points de vente (de 28000 à 33000)
* augmentation de la rémunération au numéro des revendeurs (kiosque, magasins, etc, …). Étonnant je trouve mais bon. cela ressemble à une redistribution des gains. Je n’en connais pas la raison.
* remise en cause de l’égalité de traitement des titres avec une sélection des titres mis en avant en fonction du lieu de vente, voire l’absence de certains titres. Effectivement le pluralisme en prend un coup.
* services au client (infos, fidélité etc)
Rédigé par : eskimo | vendredi 31 octobre 2008 à 21:44
je poursuis donc, loin de l'autocélébration du « journaliste » et des divers contributeurs ici présent ; est il possible d'obtenir des faits et pas des poncifs éculés sur que c'est chouette le libéralisme de gauche et comme ils sont méchants et betes sur rue89 ?
je liste hein :
* en quoi un plan social permettant le développement de la sous traitance dans l'acheminement (puisque le nb de points de vente augmente) va t il sauver la presse ?
* si les couts sont perçus comme un frein, en quoi l'augmentation de la rémunération des poits de vente permet de baisser le cout du numéro ?
* la remise en cause du traitement égalitaire de tous les titres par le plan Défi 2010 ne va t il pas favoriser davantage les situations de monopole et se fisant la défiance du lectorat ?
* les 300000 euros du plas social, on peut avoir une source ?
pardon hein pour les questions, c'est juste que les discours creux hein ...
Rédigé par : eskim00 | vendredi 31 octobre 2008 à 21:53
"si les couts sont perçus comme un frein, en quoi l'augmentation de la rémunération des poits de vente permet de baisser le cout du numéro ?"
Les coûts de distribution sont disproportionnés du fait d'un système monopolistique et peu efficace. S'il y a une diminution de ces coûts, le gain pourra être partagé entre les titres de presse, actuellement trop peu rentables, et les points de ventes, favorisant leur augmentation numérique (dans la mesure où la rentabilité sera plus facilement atteignable).
Le traitement égalitaire de la presse est tout simplement un boulet pour tout le monde, en premier lieu pour les points de ventes qui se retrouvent obligés de gérer des titres qui ne se vendent pas, créant des soucis logistiques considérables. Les vendeurs pourraient mieux ajuster leur offre en fonction de ce que leur demandent les acheteurs, mais aujourd'hui, le distributeur peut inonder l'ensemble des points de vente de ses titres, et la variable d'ajustement est l'invendu...
Quant à la "défiance" du lectorat, elle ne prédomine que chez des franges militantes. Le pluralisme n'est pas menacé : personne ne refuse de vendre un titre qui a un lectorat, ce serait contraire à leur intérêt. Par contre, s'il s'agit de forcer la survie de titres qui ne sont lus de personne, personnellement, je crois que ça ne sert personne.
Rédigé par : xerbias | samedi 01 novembre 2008 à 11:50
Ah! prendre ses désirs pour la réalité... c'est un luxe qu'on ne peut plus prendre quand on est reponsable de salariés.
Ici, bien sûr çà ne coûte rien !
Je ne dis pas çà pour toi, Hugues, car en effet il va bien falloir un jour casser ce monopole communiste, mais eskimoo n'as pas tort sur tout.
Rédigé par : Ozenfant | samedi 01 novembre 2008 à 19:05
J'aime bien la conclusion d'ozenfant.
Le syndicat du livre me paraît bien rigide, mais d'une certaine manière il y a un côté service public dans la distribution obligatoire de toute revue.
Il ne faudrait pas qu'il soit remplacé par un contrôle possible des publications diffusées.
Rédigé par : edgar | dimanche 02 novembre 2008 à 22:43
Mon cher Hugues,
Joffrin a de temps en temps des éclairs de lucidité (son bouquin sur le PS "caviar"), c'est d'autant plus méritant quand on vit dans les idées reçues de la "pensée unique" du microcosme des médias Parisiens !
Comme disait notre souriant copain Albert: " Il est plus difficile de désintégrer un préjugé, qu’un atome".
@Rubin,
D'accord sur ton premier post (du 30.10), je me constate une aversion pathologique compulsive contre la suffisance fascisante de Philippe Val.
lol
Rédigé par : Ozenfant | lundi 03 novembre 2008 à 11:19
J'aimerai savoir pourquoi il n'y a pas de concurrence ? Est-ce si difficile de démarrer une boutique avec des ouvriers non syndiquer ?
Rédigé par : Esurnir | lundi 03 novembre 2008 à 17:37
Pourquoi écrivez vous que la distribution des journaux n'étant pas un service public elle est censée être efficace ?
Rédigé par : ali | vendredi 02 janvier 2009 à 23:07
ENCORE ET TOUJOURS LES MEMES !
Les quotidiens ne paraitront pas !!! Qu'importe ,les citoyens et les lecteurs font la différence entre cette presse écrite aux abois mais surtout "aux ordres" du politique, puisqu'il y a INTERNET autrement plus intéressant que le papier "bon à emballer les peluches".Bien que...bien que...la censure sévit scandaleusement sous le vocable hypocrite de :"modérateur". Qu'aurait été la révolution française sans l'expression directe des citoyens et si ils avaient du^utiliser la langue de bois. Si les lecteurs, les citoyens d'aujourd'hui, doivent évoluer ,selon les idéologue du darwinisme,en manipulant la génétique, ils iront vers les canidés aprés être passés par le singe et deviendront de bons petits caniches bien dressés et bien frisés à la langue de bois ?
Quant au syndicat CGT , avez-vous remarqué , là il où il sévit aujourd'hui et où il sévissait hier( un symbole parmi d'autres : le paquebot "France" et sa triste fin ), soit il casse l'entreprise et met les salariés au chômage (eux les syndicalistes sont protégés), soit il "négocie dessous la table" avec un certain patronat , des privilèges salariaux et autres , et ce bien discrétement , à l'insu des autres salariés du monde du travail et surtout du secteur privé ! car il faut le dire , les syndicats, qui sont archi-minoritaires en France et donc illégitimes à représenter l'ensemble des salariés , surtout ceux du privé où les travailleurs représentent les 3/4 du salariat en France ( ne l'oublions jamais!!!). Les syndicats FO, CFDT, CFTC, CGT n'existent que dans le secteur publique où l'absentéisme au poste de travail est scandaleux ! mais ils sont pratiquement absents dans le secteur privé qui n'est donc pas représenté; hormis les secteurs friqués où comme par hasard ,la CGT est présente et joue au rapport de force et au chantage sur le chiffre d'affaire et les profits de l'entreprise surtout si elle est florissante et pratique de bons et gras salaires, les investiiseurs publicitaires y aidant grandement, n'est-ce pas ?
Rédigé par : assius | mercredi 06 janvier 2010 à 09:52