La France va échapper à la crise mondiale. Mais est-ce une bonne nouvelle ?
Je vais encore me faire enguirlander pour mon absence totale d’empathie, c'est sûr. Mais j'en ai pris l'habitude et, à la limite, je trouve ça rigolo. La France est, dit-on, à deux doigt de plonger dans une nouvelle crise économique alimentée (pour résumer) par l'affaire des subprimes. Cette année, la croissance devrait donc être faible, le chômage élevé, les déficits profonds, les exportations en berne et le moral dans les chaussettes… Wait a minute! Mais c'est comme l'année dernière alors ? Et comme celle d’avant, non ?
Et bien oui. C'est comme l'année dernière, comme celle d’avant et sans doute comme celle d’après. Par définition, une crise est pourtant un phénomène temporaire, dans lequel on entre et duquel on finit normalement par sortir. Les Américains, par exemple, traversent bel et bien une crise : ils ont fait des bêtises, dépensé plus que de raison, insuffisamment économisé et, bing, ils en paient le prix. Mais d’ici quelques mois, peut-être quelques semaines si le plan Paulson est effectivement le remède de cheval dont ils avaient besoin, ils se remettront à voir l’avenir en rose, à inventer des I-Phone et à se vendre des actions les uns aux autres. Ils seront, écriront le Wall Street Journal et Le Monde, « sortis de la crise ».
Personnellement, je ne suis pas encore convaincu par l’imminence de la faillite du capitalisme ou la remise en cause de l’économie de marché par les yoyos boursiers de ces derniers jours. Je n’arrive même pas à trouver extraordinaire le rattrapage par la culotte d'institutions financières en déroute par le Trésor américain. La situation est grave : l’Etat intervient. Là-bas comme ici, c’est dans l’ordre des choses. Un papier dans The Economist, la Bible hebdomadaire du libéralisme rappelle d’ailleurs avec pertinence à quel point les modèles sociaux et économiques des deux rives de l’Atlantique sont ultimement comparables ; la jungle intégrale que l’on dénonce complaisamment dans nos meetings n’existe peut-être que dans les modèles théoriques de l’école de Chicago. Fannie Mae et Freddy Mac ont peut-être été sauvés par l’Etat, mais les deux géants du prêt immobilier sont nés pour être la réponse fédérale aux besoins de logement des ménages de la classe moyenne ! Et au pays du New Deal, on a toujours su construire des ponts et des barrages lorsque c’est plus nécessaire qu’utile ― si vous voyez ce que je veux dire.
Bon, il faudrait être aveugle, ou de très très mauvaise foi, pour ne pas constater que les choses sont allées un poil trop loin. La titrisation de tout et n’importe quoi, la déconnexion des flux financiers de la réalité économique (même si mon ami Alexandre Delaigue n’est pas aussi certain que Lionel Jospin de la nature forcément dangereuse d’une telle déconnexion), les exigences de rentabilité démesurée des actionnaires, l’hyperinflation des salaires de patrons… Tout ça ne pouvait plus fonctionner bien longtemps sans correction. Mais une correction n’est pas la fin du monde, et le rachat de lambeaux profitables de Lehman par Barclay n’est pas superposable à l’effondrement du communisme, le capitalisme n’attendant plus que son Gorbatchev pour se pérestroikiser. A la chute du mur, que je sache, ni Cuba ni Pyongyang ne sont venus ramasser les morceaux encore comestibles de l’économie soviétique…
La France, en tout cas, n’est donc pas « en crise ». Oh, elle subit bien entendu le contrecoup de ce qui se passe ailleurs, puisque ses banquiers, si frileux avec les locaux, font d’excellents gogos sur les marchés internationaux. Mais ni le patron d’AIG, ni cette crapule d’Alan Greenspan ne sont responsables de son déficit budgétaire, du trou de la Sécu, du chômage des jeunes et du sous-emploi des vieux. Les troubles du moment, au pire, feront passer l’indice qu’il est franchement difficile d’appeler un taux de croissance de 1,8 à 0,8… Tu parles d’une crise ! Les Espagnols ou les Britanniques, qui s’étaient habitués à des 3 ou des 4, oui, ils vont la sentir passer, la crise. Et peut-être auront-il du mal en s’en relever avec autant de souplesse que les cousins d’Amérique. Mais, nous, quelle est donc notre perspective à moyen terme ? Revenir à 2% ? Prolonger la CRDS de vingt-cinq ans pour continuer à renflouer l'Assurance Maladie ? Exiger de la Banque Centrale Européenne qu’elle laisse filer l’euro pour mieux vendre des T-shirts aux Chinois ?
Le pire qui puisse se passer, pour les pays qui ne sont pas la France, c’est que cette langueur gauloise fasse des émules, qu’elle se diffuse, qu’elle se répande... Hey, le Japon n’a-t-il pas passé de longues et douloureuses années au purgatoire, avant de solder les erreurs de la période où un deux-pièces à Tokyo se négociait au même prix qu’une villa belgo-russe à Villefranche-sur-Mer ? Le risque existe donc, lorsque l’on ne possède pas le dynamisme intrinsèque à Obamaland (« Yes we can! »), de se retrouver, temporairement s’entend, en crise. La France, malheureusement, n’aura sans doute pas cette chance.
© Commentaires & vaticinations
à voir toute la publicité qui s'étale pour les brokers en crédit et spécialistes du refinancement par hypothèque dans les magazines TV, je crois au contraire que nous allons en France vers une période de forte croissance à crédit.
Rédigé par : Passant | lundi 29 septembre 2008 à 18:57
-12
Rédigé par : edgar | lundi 29 septembre 2008 à 20:48
Eh oui, quand on ne monte pas haut on ne chute pas de haut. Il faut bien un bon côté à toujours être moyen.
Rédigé par : corbex | lundi 29 septembre 2008 à 21:41
la crise financière et boursière,a en commun avec le nuage de tchernobyl, de s'arreter aux frontières francaises ;). Sisi,c'est officiel.
"Bon, il faudrait être aveugle, ou de très très mauvaise foi, pour ne pas constater que les choses sont allées un poil trop loin." La je trouve que tu abuses un poil de l'atténuation.
"Je n’arrive même pas à trouver extraordinaire le rattrapage par la culotte d'institutions financières en déroute par le Trésor américain." trop d'atténuation tue l'atténuation. Le plan paulson prévoit que l'état américain mette 700 milliards de dollards sur la table.
Lors de l'invasion irakienne, bush avait fait voté un plan au cout exorbitant de ...80 milliards, soit 9 fois moins que le plan paulson.
Note que c'est le contribuable qui au final paiera l'addition.
Regarde le cours du cac 40.
Même si, comme tu le soulignes judicieusement, en France on tombera de moins haut,le resultat final sera le même: le contribuable épongera les couts.
Le pire c'est que c'est du pain béni pour LCR et consorts: tout ce qui rapportait a été privatisé, et au moment de payer l'addition, ceux qui auront bien profité seront bien loin et bien au chaud. Et ca, c'est pas normal (du moins je trouve).
Les mecs qui se sont partagés les millions doivent se partager les pertes.
Rédigé par : nicolas | lundi 29 septembre 2008 à 22:15
Le plan Paulson? Quel plan Paulson? Il vient d'être rejeté par le congrès...
Rédigé par : corbex | lundi 29 septembre 2008 à 23:04
Ouf ! La crise ne passera pas chez nous tant mieux ; faire le hobo sous les TGV, je le sentais pas.
Et puis on ne dit pas sous-emploi des vieux, mais sous-emploi des séniors. Soit poli avec les +50.
Rédigé par : all | lundi 29 septembre 2008 à 23:13
C'est quoi la marque de ton antidépresseur? Ca a l'air rudement efficace, même si tu as de toute évidence largement dépassé la dose prescrite.
Rédigé par : Poil de lama | mardi 30 septembre 2008 à 00:57
Passant,
A la bonne heure ! Un peu d’optimisme béat adossé au crédit à la consommation !
Edgar,
Ah. Et pourquoi 12 ?
Nicolas,
Je ne dis pas que l’on ne va pas morfler. Je dis qu’on a l’habitude. Ce sont les autres qui vont accuser le coup.
Corbex,
Effectivement. A l’heure où nous mettions sous presse, c’était peu probable. Mais je parie tout de même sur une session de rattrapage.
All,
Il y a tout de même encore des trains Corail !
Poil de lama,
Pourquoi faudrait-il être plus déprimé que d’habitude, puisque la dépression est une constante française ?
Rédigé par : Hugues | mardi 30 septembre 2008 à 09:36
Il n'est évidemment pas question avec cette crise de la fin du capitalisme et encore moins du retour du communisme… Même s'il ne faut jurer de rien en n'oubliant pas complètement qu'à la crise de 29 ont succédé la montée du nazisme et la deuxième guerre mondiale...
Mais l'on peut quand même espérer qu'après cet épisode, les gourous et les valets de l’ultra-libéralisme mettront - au moins pendant quelque temps - leur arrogance en veilleuse…. Que la croyance dans l’autorégulation vertueuse des marchés sera enfin prise pour ce qu’elle est : une idéologie ou une religion… Et que ses dogmes (dérégulation, privatisation, désengagement de l’Etat, appât du gain comme moteur du progrès, etc.) ne seront plus brandis aux pauvres ignares que nous sommes comme la seule voie possible s’imposant avec la force de l’évidence aux esprits éclairés.
Comme Dieu, la main du marché est invisible tout simplement parce qu’elle n’existe pas.
Rédigé par : Michel B. | mardi 30 septembre 2008 à 16:01
Michel B.,
Oui, tout est possible. Mais bon, il faut bien formuler des hypothèses qui ne fassent pas nécessairement intervenir la fin du monde…
Moi-même, même si je suis tout à fait favorable aux marchés, je ne crois pas à leur autorégulation. Mais je ne mélange pas pour autant ces questions avec celles des privatisations ou du désengagement de l’Etat. L’Etat peut très bien élaborer les règles sans être un acteur. D’ailleurs, lorsqu’il est lui-même acteur, il ne respecte même pas ses propres règles (cf. le Crédit Lyonnais).
Rédigé par : Hugues | mardi 30 septembre 2008 à 16:28
"L’Etat peut très bien élaborer les règles sans être un acteur". Oui, et il peut aussi, dans certains cas, être un acteur (quoiqu'en dise la doxa ultra-libérale, il ne doit pas y avoir de tabou là-dessus)... Et pas seulement quand il s'agit de mutualiser les pertes d'entreprises privées pour le moins imprudentes...
Rédigé par : Michel B. | mardi 30 septembre 2008 à 17:47