Quand les frères Gicquel racontent leur enfance de paysans bretons, j'ai l'impression de m'y retrouver. C'est dire s'ils savent y faire.
Je connais Joseph Gicquel depuis déjà pas mal d'années et si deux ou trois anecdotes de son enfance ont pu se glisser dans nos conversations à l'occasion, je n'avais pas idée de ce qu'il avait vraiment à en dire. Bon, fils de paysans bretons, ça, je savais. Equipé d’un frère jumeau, je savais aussi. Même son passage éclair par le séminaire, j’en avais entendu parler… Mais ce que je ne savais pas, c’est ce qui se cachait derrière ces raccourcis, les corvées, les histoires de filles, l’arrivée tardive de la télé, les costumes du dimanche, la passion pour le Tour de France… Et pour cause : j’ai beau avoir vu le jour à un jet de pierre à peine de son propre patelin de naissance et quelques années après lui, rien ne m’est plus exotique que le scénario de roman rural qui lui sert de mémoire.
D’abord, et je ne devrais pas faire semblant de le découvrir puisque nous travaillons régulièrement ensemble comme journalistes, Joseph écrit formidablement bien. Enfin, disons plutôt que les frères Joseph et Michel Gicquel écrivent formidablement bien puisque Rougir d’être paysan — une collection de textes sur la vie quotidienne dans une ferme du Morbihan il y a quarante ans — est un travail à quatre mains (ok, à deux mains seulement, évidemment, vous voyez ce que je veux dire…). Pour autant, compte tenu de ce qu’ils ont à nous dire, ce talent n’est même pas fondamental. Non, ce qui importe, c’est l’incroyable capacité qu’ils ont à vous faire partager leur expérience, à vous rendre familière cette enfance si particulière.
Etre le fils d’un paysan breton dans les années soixante, et le fils d’un paysan pauvre par-dessus le marché, c’est tout le contraire d’une insertion joyeuse dans les trente glorieuses. La vie est rude, presque spartiate, on se lève tôt, on ne rigole pas souvent et si l’on n’est plus exactement chez Pierre-Jakez Elias, la manière de nettoyer la soue à cochons le samedi après-midi au lieu d’aller jouer avec les copains est restée la même. Enfin, quand je dis que ça ne rigole pas souvent, c’est encore un raccourci. En fait, ça rigole. Ça rigole même beaucoup et l’enfance qui se déroule — les parents sévères mais aimants, les amis, les fêtes, les embrouilles, les voisins — finit par ressembler à toutes les enfances. Tiens, on en viendrait presque à se souvenir avec eux, nous les petits citadins nourris aux poulets préemballés, du premier lapin dépecé, de la première bolée de cidre aux champs…
En fait, évoquer ce livre force au cliché : oui la vie dans une ferme modeste est dure, oui les rapports entre les gens sont magnifiques et l’humanité qui se dégage de chacun des textes est saisissante. Mais qu'y puis-je ? Un chapitre, d’ailleurs, m’a frappé plus que les autres, celui où Joseph — mais peut-être s’agit-il de Michel, allez savoir avec ces gars-là — se souvient de Félix et Jules, deux semi-poivrots tout droits surgis d’une chanson de Brel, et de la manière dont ils sont intégrés à la vie du village. Ouvriers agricoles le lundi, maçons le mardi, ivres morts le mercredi, moqués mais jamais méprisés, habillés comme l’as de pique mais guère plus mal, au final, que l’agriculteur moyen… Que seraient-ils aujourd’hui, se demandent les Gicquel : des SDF, des exclus ?
Et l’histoire du couteau, et celle des verres Duralex, et la honte de la première confrontation aux petits bourgeois en mocassins l’âge du collège venu… Allez, un petit coup de Gicquel pour les vacances, ça nous reposera de la guerre des gangs.
© Commentaires & vaticinations
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Rougir d'être paysan, Michel et Joseph Gicquel. Ed. Ouest France, 15 euros
Petit-fils de paysans bretons morbihannais, je suis par avance client de ce livre. Même si né une génération plus tard, j'ai pour ma part toujours tiré une légitime fierté de cette ascendance travailleuse.
Rédigé par : nucnuc | mercredi 25 juin 2008 à 09:22
A la campagne aussi il y a la guerre des gangs !
http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Guerre_des_boutons_(roman)
Rédigé par : Lebrac | mercredi 25 juin 2008 à 13:59
@Lebrac : oui mais nous on était tout de même moins violents : http://fr.youtube.com/watch?v=vec6u8ZuS54
Rédigé par : Petit Gibus | mercredi 25 juin 2008 à 17:30