Des gangs de jeunes loubavitchs sèment la terreur dans les rues de Paris. Mais que fait la police ?
Pas banale, cette histoire de « guerre des clans » aux Buttes-Chaumont. Un ado loubavitch est tabassé par une dizaine de types à coups de barres de fer avant de leur servir de trampoline et l'on se demande s'il ne s'agissait pas d'un « règlement de compte »…
Je ne sais pas si vous avez déjà observé un loubavitch de dix-sept ans — échalas blême aux yeux rougis par les heures passées à décrypter la Bible dans une yeshiva mal-éclairée —, mais l’idée qu’il soit impliqué dans une guerre des clans pour « le contrôle d’un territoire » est à peu près aussi crédible que celle d’un gang d’octogénaires faisant régner la terreur autour d'une résidence Hespérides.
Je connais bien le parc des Buttes-Chaumont : ce magnifique jardin Second Empire du 19ème arrondissement est notoirement fréquenté par les juifs orthodoxes du quartier, qui y promènent leur descendance en devisant sur le sens de la vie. Des gamins mal-fagotés (allez donc habiller élégamment vos six gosses lorsque vous ne travaillez plus qu’à mi-temps pour mieux vous consacrer à l'exégèse de la parole du Gaon de Vilna) courent devant eux en s’interpellant ; les femmes s’échangent des recettes de cuisine et des conseils pour l’entretien de leurs affreuses perruques en nylon ; les filles tentent de survivre à la chaleur accablante en dépit des manches longues et des collants que leur imposent 5768 ans de patriarcat…
Mais si, pour les « jeunes » des blocs HLM des alentours (le 19ème fait partie des arrondissements mixtes de l’Est parisien où se côtoient bobos, prolos, redingotes et gandouras sans trop de frictions) le passage d’un grand duduche déguisé en corbeau est désormais vécu comme une menace suffisante pour jouer les sturmtruppen, il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark. En tout état de cause, la couverture ultra-objective de ce fait-divers par le Parisien est assez déconcertante, et notamment ce papier titré « Guerre de territoires aux Buttes-Chaumont » qui cherche à nous convaincre que, lorsqu'un porteur de kippa prenant le frais sur un banc est agressé, il est vraisemblablement un gang member luttant pour le contrôle de tous les bancs du quartier !
D’une manière générale, on marche sur des œufs lorsqu’il est question de commenter une agression antisémite perpétrée par des brutes impossibles à rattacher au FN ou à ses satellites. Les non-dits, le sentiment qu’il importe surtout de ne pas jeter de l’huile sur le feu, le devoir de « neutralité » qui incite à rappeler que la victime est peut-être un petit peu coupable quelque part et l’agresseur un poil victime… Tout ça n’aide pas à comprendre la maladie pour mieux la soigner.
Pour autant, l’antisémitisme, au sens d’une perception négative des juifs décrits comme des profiteurs, des « riches », des tueurs de Palestiniens, est désormais tellement ancré chez les jeunes d’origine maghrébine qu’il est devenu délicat de porter un « patronyme hébraïque » pour « son intégration dans la communauté musulmane » (via Jules). La « communauté noire », que les Dieudonné et autres Kemi Seba cherchent à convaincre de la responsabilité des juifs dans la traite négrière, prend d’ailleurs le même chemin même si les anticorps ne fonctionnent finalement pas si mal...
Je suis tombé l’autre jour sur un blog évoquant les agressions de lycéens fêtant leur bac au Champ-de-Mars en termes de « jeunesse dorée » dont de jeunes révolutionnaires viendraient « chaparder les signes extérieurs de richesse » ! Inutile de dire qu’à cette aune, le tabassage du loubavitch des Buttes-Chaumont prend l’allure d’un combat pour la liberté des Palestiniens. Le Parisien n'en est pas là, loin s'en faut. Et Libé non plus, qui donne pourtant dans le même registre sur cette affaire. Mais la tentation de renvoyer dos-à-dos tabasseur et tabassé par souci de préserver la paix civile est lamentable.
© Commentaires & vaticinations
Ouh-la, mais c’est qu’il ferait peur le blog relatant les incidents du Champ de Mars.
« En finir avec ces jeunesses dorées qui se sont données seulement la peine de naitre et de vivoter. »
Peut-être suis-je assez bégueule, mais parler d’en "finir" je trouve ça plutôt flippant.
Quant à « renouer avec la philosophie de 89 », j’ai bien peur qu’autant d’enthousiasme égalitaire ne fasse pas l’impasse sur la philosophie des années suivantes…
Rédigé par: aymeric | lundi 23 juin 2008 à 13:42
En finir avec la jeunesse dorée? Mais bien entendu. Battons-nous pour que tout le monde ait le droit à une jeunesse de merde.
Pas mal cet article. Il me semblait aussi que ce n'était guère crédible, du 30 contre 1, pour un conflit territorial.
Rédigé par: Luk | lundi 23 juin 2008 à 13:53
Je suis entièrement d'accord, sans nuance, je n'ai aucune envie de relativiser ni rien. Ce que j'ajoute est juste là pour ajouter un peu de couleur locale, car il se trouve que je fréquente assez souvent le quartier où habite une très bonne copine.
C'est vrai que c'est un quartier qui s'est judaïsé au cours des dernières années, et que ça atteint des proportions inhabituelles, comme par exemple la transformation d'un restau chinois qu'on avait toujours vu là en restau "chinois kasher", because les commerçants du coin s'adaptent à la nouvelle faune du quartier.
Moi, ça ne me dérange pas du tout, ça aurait plutôt tendance à me faire rire. Mais c'est vrai qu'on a un peu le sentiment d'assister à l'appropriation du quartier par une communauté... pas très accueillante, il faut bien le dire. Assurément, ça n'a rien à voir avec du tabassage en règle des intrus, mais ça n'a pas grand-chose à voir non plus avec de l'ouverture d'esprit -- et c'est dommage.
En particulier, j'ai été très frappé, un jour où une grosse averse m'avait amené à entrer dans le premier restau venu, d'y être visiblement reçu comme un intrus. Je dis bien un intrus, pas un touriste égaré et un peu exotique qu'on regarde parce qu'il est bizarre: un casse-pieds dont on aimerait bien qu'il décanille tout seul, et qu'on finit par servir de façon vraiment pas aimable quand on voit qu'il s'est assis avec l'intention ferme et définitive de bouffer là. Le patron m'a regardé de travers, la serveuse m'a regardé de travers, les clients m'ont regardé de travers. J'aurais à la rigueur pu comprendre si ç'avait été visiblement un restau d'habitués, ou s'il y avait eu marqué sur la porte "cuisine sépharade typique contrôlée par le Beth Dinh"... mais non, il y avait marqué "pizzeria" et c'était une pizzeria tout ce qu'il y a de plus banale, avec des quatre-saisons, des végétariennes et des trois-fromages. Franchement, je n'ai jamais été aussi mal reçu dans un restau, et notamment pas quand il m'a pris la fantaisie d'aller bouffer un felafel dans le Marais. Même quand je vais dîner d'un mafé dans un restau black de chez black, je m'y fais accueillir comme un client qui vient dépenser ses sous et j'ai donc droit à l'amabilité standard du commerçant qui fait son métier.
Eh bien, dans une pizzeria kasher de ce quartier, c'est vraiment pas la même ambiance... Peut-être que tout intrus est plus ou moins soupçonné d'être un antisémite venu chercher la bagarre (ce qui demanderait quand même d'assez fortes doses de parano), mais en tout cas le côté "repli communautaire" est vraiment beaucoup plus sensible dans ce quartier que n'importe où ailleurs.
Ca ne justifie absolument pas les tabassages, évidemment, et je ne le dis qu'à l'intention des mal-comprenants: non, on n'est pas fondé à casser la gueule des passants, et pas même de ceux dont on a pu constater personnellement et pendant des années qu'ils étaient antipathiques -- et ce n'était sûrement pas le cas en l'espèce. Je condamne le tabassage des juifs à kippa, en long, en large et en travers, et si je le dis, c'est uniquement à l'intention des mal-comprenants car pour moi ça relève de l'évidence.
N'empêche, il faut quand même le dire: il y a dans ce quartier une mentalité qui aurait plus tendance à s'accommoder de la ghettoïsation, voire à la rechercher, qu'à essayer de lutter contre. C'est un droit que je ne conteste pas aux habitants de ce quartier... mais je trouve ça pas malin et, je l'ajoute même si ça sera évidemment mal interprété, carrément antipathique.
Quand ce quartier a commencé à se judaïser, les dupont-lajoie locaux en ont été au départ bien plus amusés qu'irrités; beaucoup moins irrités, en tout cas, qu'il ne le sont habituellement quand ils voient débarquer des ribambelles de Blacks ou d'Arabes. Mais avec le temps, le dupont-lajoie le plus obtus finit toujours par sympathiser avec tel ou tel Black jovial, si exotique soit-il, et à identifier un paquet d'Arabes très disposés à se franciser à mort. Même des lepénistes furieux y arrivent!
Dans ce quartier, au lieu de se processus naturel de pacification, on a plutôt le sentiment rigoureusement inverse de voir des gens qui cherchent plus à s'isoler qu'à s'intégrer. Ca paraît d'autant plus volontaire qu'à quelques détails près, il s'agit de Français moyens de modèle banal. C'est leur droit de tenir à se sentir différents alors que leurs commensaux les fondraient très volontiers dans la masse. Mais je l'avoue tout net: ça ne m'est pas sympathique.
Et d'autant moins que j'ai moi-même, comme un gros tas de Français moyens, largement plus d'une demi-douzaine de bons copains juifs qui se fâchent tout rouge, et à juste titre, quand on refuse de les considérer comme des compatriotes de modèle courant...
Rédigé par: Poil de lama | lundi 23 juin 2008 à 14:30
pas mal ton article, cousin.
par ailleurs, je reste perplexe devant un article de Libe: "Le jeune juif agressé avait été interpellé par la police en 2007"
http://www.liberation.fr/actualite/societe/334147.FR.php
et je n'y comprends plus rien
Rédigé par: Tof | lundi 23 juin 2008 à 15:03
Aymeric,
Le gars est un peu limite, mais j’aime bien donner des liens comme ça, histoire de conforter ceux qui m’accusent de caricaturer les positions de la gauche othentik.
Luk,
D’autant plus que la jeunesse qui passe le bac représente quelque 80% de chaque classe d’âge. Si la « jeunesse dorée » représente une telle fraction de la population, bienvenue au pays de Cocagne !
Poil de lama,
Je ne pense pas que le quartier des Buttes-Chaumont se « judaïse », mais plutôt qu’une communauté orthodoxe s’y est installée et qu’il s’agit d’une minorité particulièrement visible.
Il y a quelque chose comme 500 000 ou 600 000 juifs en France, mais les porteurs de chapeau feutre-redingote représentent une minuscule minorité dans la minorité dont l’ouverture d’esprit n’est pas le trait de caractère qui saute immédiatement aux yeux…
La question, c’est d’être capable de vivre à côté de gens différents qui, lorsqu’ils ne font chier personne et mènent leur vie comme bon leur semble, doivent être laissés en paix. Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour les loubavitchs et autres orthodoxes ; je n’aime pas leur rigorisme, leur archaïsme, leur repli sur soi. Mais comme personne ne m’oblige à passer mes vacances avec eux, je peux me contenter de cette opinion lorsque je les croise dans la rue.
Mais sur ton histoire de ghettoïsation, il y a une certaine incompréhension : les juifs religieux ont tendance à vivre près de leur synagogue pour des raisons pratiques. Pour shabbat, mais aussi à l’occasion de tout un tas de fêtes, il est interdit de conduire ou de prendre le métro. Il faut donc habiter à une distance raisonnable du temple, ce qui génère l’installation de commerces, de restaurants et, parfois, d’écoles privées.
Enfin pour ceux qui ont du mal à comprendre la différence entre un juif standard et un loubavitch, disons qu’il suffit de se figurer ce qui sépare un électeur socialiste dans mon genre d’un trotskiste non-reconstruit.
Tof,
Ne soit pas perplexe. Ca confirme que la victime est bien un peu coupable "quelque part".
Rédigé par: Hugues | lundi 23 juin 2008 à 15:11
L'irrésitible ascension de l'obscurantisme !
"Le 21ème siècle sera religieux, ou ne sera pas"
Heureusement que je vais bientôt crever !
Rédigé par: Ozenfant | lundi 23 juin 2008 à 17:50
Oui mais ça (et d'autres articles allant dans le mêm sens) pourrait aussi confirmer l'hypothèse du conflit de clans, qui semblait te laisser pour le moins sceptique. Et ça infirme pas mal l'image du loubavitch de 17 ans que tu décrivais au 2e paragraphe...
Rédigé par: Mathieu | lundi 23 juin 2008 à 17:57
Ah ! Ah ! Cambadélis dans le Monde avec la phrase qui tue "faire retomber la pression et mettre fin ce climat de racisme antijuif, antibeur ou antinoir".
Tous des pauvres gentils gars issus des minorités. D'ici qu'on dise que tout le mal provient des méchants gaulois majoritaires, il n'y a qu'un pas.
Ce qui parait pourtant certain, c'est que le tabassage de ce jeune est lié à sa qualité religieuse , rien d'autre. Il s'agit là, très clairement, d'un acte antisémite imputable à des racistes de base que leur statut minoritaire n'absout en rien.
Rédigé par: Thierry | lundi 23 juin 2008 à 22:39
J'arrive ici via Vinvin et le Grincheux Grave qui recommandent l'article. Je souscris à 100% à son contenu, et applaudis à la qualité de votre commentaire.
Rédigé par: Mossieur Resse | mardi 24 juin 2008 à 10:42
Etant de famille black-blanc-beur, j'ai bien une petite idée sur la question.
Mais la réalité est tellement dérangeante que Cambadélis préfère demander l'avis de soeur Thérésa !
Pas seulement Cambadélis d'ailleurs, toutes les autruches médiatiques sont sur la même ligne de conduite:
Je ferme les yeux, je me bouche les oreilles et je bèle doucement (pour une autruche ce n'est pas évident)... les moutons suivront !
Etrange d'ailleurs que cet incident ait été médiatisé, alors que les récentes émeutes de Vitry le François ont été "ÉGARÉES", comme celles de la Gare de Cergy St Christophe voici un an...
Rédigé par: Ozenfant | mardi 24 juin 2008 à 11:03
décrire le "juif" (loubavitch) comme une victime, incapable de faire le moindre mal, au mieux, c'est du déterminisme, au pire, c'est de l'antisémitisme, non ? ça s'apparente au reportage animalier "la tranquille gazelle de la XIXème savane ne le sait pas encore,..."
Rédigé par: La tête de Bourdieu sur le corps de Michel Jonasz | mardi 24 juin 2008 à 11:35
Attendre que la police ait établie les faits avant de vous lancer dans des commentaires ce serait trop vous demander?
Par ailleurs les derniers éléments qui sortent ne vont pas trop dans votre sens.
http://www.lemonde.fr/societe/article/2008/06/24/selon-un-temoin-rudy-h-n-etait-pas-seul-lors-de-son-agression_1062051_3224.html#ens_id=1061456
Rédigé par: Elias | mardi 24 juin 2008 à 12:25
Tête de Bourdieu machin chose,
Ce commentaire est vraiment inepte.
Elias,
Non, je n'ai pas besoin d'attendre que la police enquête pour parler de cette affaire et de ce qu'elle m'inspire. Pas plus que je ne me retiens d'avoir une conversation avec qui bon me semble sur un sujet de cette nature avant la fin d'une enquête de police.
Faut-il rappeler qu'il s'agit d'un blog et pas d'un organe de presse et donc d'un lieu de réactions et de conversations ? Je reviens d'ailleurs aujourd'hui sur l'affaire et je prolonge mon point de vue : c'est bon ? J'ai le droit d'en parler ou il faut attendre la fin du procès en 2012 ?
Rédigé par: Hugues | mardi 24 juin 2008 à 12:34
Selon l'AFP, le jeune homme qui a été agressé n'était pas le gentil étudiant loubavitch que vous décrivez, je cite: "Le jeune adolescent semble avoir déjà été impliqué dans des rixes. Il avait été interpellé le 9 décembre 2007 "après des incidents à caractère intercommunautaire" et mis en examen pour violences volontaires. L'affaire est toujours à l'instruction.
Rédigé par: Befana | mardi 24 juin 2008 à 14:08