Nicolas Sarkozy découvre à quel point « faire président » est compliqué : on arrive plein de bonnes intentions et tout le monde vous balance des bâtons dans les roues.
Je me suis demandé, en regardant Nicolas Sarkozy hier soir à la télé, si le processus de déraybanisation récemment initié est vraiment sous contrôle. Que l'hyperprésident décide enfin de se comporter en vrai chef d'Etat, tout le monde s’en félicite. Mais qu'il s'imagine que le remplacement de ses tenues en lamé Dolce & Gabbana par un costume en tergal de chez Armand-Thierry suffira à subjuguer son homologue chinois est assez ahurissant.
Interrogé sur la position française dans l’affaire tibétaine, Sarkozy a joué les honest brokers, les vieux sages susceptibles de s’interposer entre les uns et les autres pour mieux disperser les nuages qui planent sur la grande fête du sport et du Coca-Cola. Un peu comme si la Slovénie, profitant de la tenue du Mondial de la pétanque à Marseille, nous proposait son aide dans la gestion du malaise corse : on imagine qu’elle serait reçue les bras ouverts à l’Elysée…
Pour autant, je ne fais pas partie de ces gens qui minorent le poids de la France dans le monde. Je suis convaincu que son histoire, son prestige et sa dimension économique lui permettent encore de peser sur des dossiers qui seraient hors de portée d’une Italie ou même d’une Allemagne. L’idée d’une médiation française au Tibet n'en est pas moins absurde.
« Vous ne voulez tout de même pas que je reste sans rien faire ? » s’est indigné le boss lorsque Vincent Hervouet, le seul de ses interviewers donnant l’impression de connaître un poil les sujets qu’il abordait, a osé se montrer sceptique. Non, évidement, on ne veut pas que la France reste sans rien faire. Surtout lorsque qu’elle se retrouve en position de punching ball dans les manifs nationalistes faute d’avoir su se faire respecter du régime chinois. Mais l’on souhaite que le « pays des droits de l’Homme » se débrouille, au moins autant que les Britanniques ou les Américains, pour dire stop quand c’est nécessaire sans pour autant remettre en cause ses relations commerciales avec un pays de 1,5 milliard d’habitants dont la croissance est de 12% par an.
Hum, comment ça, c’est difficile ? Comment ça, c’est comme s’attaquer à la quadrature du cercle et vous voudriez bien m’y voir ? Ben oui, c’est difficile. Mais quand on veut « faire président », on ne s’attend pas à ne régler que des embrouilles de cartes Familles nombreuses.
D’ailleurs, puisqu’on en est à parler de cartes Familles nombreuses, j’ai toujours été intrigué par notre propension à prôner le « dialogue constructif » dans le vaste monde ― de Jérusalem à Lhassa, de Bagdad à Bogota ― et par notre incapacité à le mettre en œuvre à la maison. Les retraites, le déficit ou la politique familiale sont-ils des chantiers plus complexes que celui de l’appartenance du Tibet à la Chine ? Sur ces thèmes, Nicolas Sarkozy déçoit pourtant les gens de droite qui le prenaient pour un libéral et désespère les gens de gauche qui, sans avoir voté pour lui, lui accordaient nolens volens le bénéfice du doute.
Son intervention d’hier, plutôt pas mauvaise sur la forme, était-elle celle d’un homme enfin focalisé sur la réussite de sa mission de redressement économique de la France, ou le dernier numéro en date d’un transformiste sans substance ? Personnellement, j’ai tranché depuis un moment et je ne pense pas qu’il soit en mesure de faire avancer quoi que ce soit, à Pékin ou à Paris, même si je ne m’en réjouis pas. Mais qui sait, les petits télégraphistes expédiés en Chine reviendront peut-être avec une bonne nouvelle de leur voyage : on dit le président Hu Jintao très intéressé par le concept d’une carte de réduction familiale pour la ligne de chemin de fer la plus haute du monde…
© Commentaires & vaticinations
Heu, c'est pas Vincent Hervouet ? J'ai parfois regardé son émission sur LCI qui me semble en effet d'un bien meilleur niveau que le tout-venant journalistique.
Rédigé par : Monsieur Prudhomme | vendredi 25 avril 2008 à 13:04
Bien vu. Mais Loïc Hervouet existe bien (il doit bien y a avoir des centaines de Loïc Hervouet en fait !). C'est le directeur de l'école de journalisme de Lille. C'est rectifié.
Rédigé par : Hugues | vendredi 25 avril 2008 à 14:08
Avez-vous remarqué que le décor était aux couleurs du Tibet : bleu, rouge, blanc et or ! ;-)
Rédigé par : polluxe | vendredi 25 avril 2008 à 14:27
Les Britanniques et les Américains ont dit stop?
Et ça a eu un effet?
Cette histoire de Tibet fait ressortir toutes nos contradictions.
On explique la main sur le coeur que la "patriedes droitsdel'homme" doit soutenir la cause de tous les opprimés de ce monde. Mais dès que quelqu'un suggère d'agir pour essayer de régler le problème, il croule sous les sarcasmes ricanants.
Alors quoi, la France serait trop insignifiante pour espérer servir de médiateur mais assez puissante pour intimider la Chine en arborant seulement un pin's sur la poitrine de ses athlètes?
Plutôt que proposer son assistance lors du Mondial de la Pétanque, la Slovénie ferait mieux d'organiser des manifs monstres à Ljubljana exigeant la libération de tous les prisonniers Corses? Ou de nommer Colonna citoyen d'honneur?
En arriver à se nourrir à ce point exclusivement de mots, de symboles, de postures devient franchement pathologique pour notre pays. Au fond, personne n'en a rien à foutre des Tibétains. Personne n'envisage de faire quoi que ce soit pour les aider vraiment. L'important c'est d'avoir une nouvelle occasion de râler, de manifester, de faire chier. Et surtout de pouvoir pavoiser, faire la paon, se féliciter d'être toujours lapatriedesdroitsdel'homme.
Et nous nous retrouvons à servir de punching ball des Chinois pour exactement les mêmes raisons qu'avec les Américains il y a 5 ans. Dans une sorte de dérive sado-maso collective, nous nous punissons de notre faiblesse et de notre lâcheté en insultant les forts et en nous prenant des bourres-pifs en retour.
Rédigé par : Liberal | vendredi 25 avril 2008 à 14:56
"J'ai tranché depuis un moment", nous dit le sage (un moment = un mois). Mais le sage doit parfois s'attendre à trancher en sens inverse pour persévérer dans la voix de la sagesse. Car Zébulon en a déjà fait plus en un an que Chirac en quatorze, ce que la sagesse du sage reconnaît parfois à l'occasion.
Libéral parle d'or.
Rédigé par : François X | vendredi 25 avril 2008 à 15:14
Liberal: "Au fond, personne n'en a rien à foutre des Tibétains. Personne n'envisage de faire quoi que ce soit pour les aider vraiment. L'important c'est d'avoir une nouvelle occasion de râler, de manifester, de faire chier."
Si vous voulez dire "personne parmi les guignols encravatés qui passent à la télé n'en a rien à foutre"... Vous avez entièrement raison.
Si vous voulez dire "personne parmi les cons qui défilent n'en a rien à foutre", vous n'avez assurément pas entièrement tort. Vous n'avez assurément pas entièrement raison non plus.
Si vous voulez dire "Personnellement, moi-je, j'en ai rien à foutre"... ben je ne vous félicite pas: entre l'hypocrisie et le cynisme, il y a place pour un peu de décence. Cette dernière lecture ne correspond pas nécessairement à votre façon de voir, je ne vous connais pas assez pour en juger. Mais si ce n'est pas ça que vous vouliez dire, vous auriez été plus avisé de choisir une formulation un peu adoucie.
Ce que je dis là n'est pas une attaque personnelle (mais si vous me disiez que la troisième lecture est la bonne, alors et alors seulement ça en deviendrait une).
D'une façon générale, il faut faire attention quand on dit "personne" et "tout le monde". "Personne," ça veut aussi dire "'moi non plus, vous qui me lisez non plus", et "tout le monde", ça veut dire "moi aussi, vous qui me lisez aussi".
Rédigé par : Poil de lama | vendredi 25 avril 2008 à 15:14
gros connard :DDDD
Rédigé par : nom | vendredi 25 avril 2008 à 15:53
Fort juste, si ce n'est que la question du Tibet est moins simple que nos affaires de familles nombreuses...
Partons Tibet et familles nombreuses justement ;-)
Juste pour évoquer, comme le faisait fort adroitement un journaliste chinois récemment (version Journal officiel du Parti, certes, ce qui ne l'empêche pas d'être intellectuellement agile !): si, sous le régime des droits de l'homme, les lois fondamentales doivent être les mêmes pour tous, il devient difficile d'expliquer à un Chinois Han pourquoi il doit continuer à se voir imposer fermement par l'Etat le nombre d'enfants qu'il est autorisé d'engendrer, alors qu'un Tibétain peut actuellement procréer comme il entend...
Autre remarque, au sujet du romantisme tibétophile occidental: la ligne de chemin de fer vers Lhassa porte en germe un risque de déséquilibre démographique, avec une arrivée massive de Han rendant les Tibétains minoritaires au Tibet (malgré leurs familles nombreuses). Certes. Doit-on alors renoncer à tout effort d'équipement du pays, ne pas développer ses infrastructures, le cantonner dans son enclavement, le protéger de toute amélioration matérielle des conditions de vie de sa population ? Pour préserver le charme de ce petit bout de Moyen-Age parvenu intact jusqu'au XXie siècle et qui fait de si belle images dans les superproductions hollywoodiennnes, tournées d'ailleurs dans d'autres décors ?
Comme c'est énervant, les problèmes pas simples !
Rédigé par : tardif | samedi 26 avril 2008 à 12:51
Libéral,
Non, le stop des Britanniques ou des Américains (ou celui des Allemands) n’a pas eu plus d’impact que les bredouillements ambigus français, mais il n’y a pas eu de manifs dans les rues de Pékin sur leur compte.
La position française est souvent intenable et lui fait prendre des coups pour plusieurs raisons : d’abord, elle n’est pas perçue comme un pays fort, qui tape du poing sur la table mais au contraire comme un pays généralement prêt à un compromis même boiteux. Elle n’aurait sans doute jamais pris les risques que les Britanniques ont pris dans l’affaire Litvinenko.
Ensuite, la capacité à ouvrir sa gueule est sous-tendue par des positions fortes sur ceci ou cela. Angela Merkel, par exemple, peut dire qu’elle n’ira pas à Pékin en dépit des volumes d’exportations allemands en Chine parce que les Chinois ont besoin des produits allemands, de leurs machines-outils. Les Américains, eux, sont le premier marché d’exportation de la Chine, laquelle est la première cliente de la dette US. Ca créé des liens d’interdépendance, non ?
Nous, nous sommes un peu, comme on l’a dit, le maillon faible. D’où les condamnations qui n’en sont pas et le kow towing permanent sur Taiwan (http://hugues.blogs.com/commvat/2007/11/les-faits-sont.html ). Ca ne veut pas dire qu’on doit se taire, mais ça veut dire qu’on s’expose plus que d’autres en en disant moins. Mon souhait serait que l’on en dise plus, mais depuis une position internationale économique et politique renforcée.
Rédigé par : Hugues | lundi 28 avril 2008 à 10:20