Jeux de rôles
Les lycéens sont dans la rue pour empêcher la scandaleuse mutation de 11 200 enseignants à Bogota. Heureusement, la presse les épaule dans ce combat...
Se trouve-t-il encore un seul journaliste, là-dehors, que sa rédaction aurait chargé de couvrir l'actu économique et sociale mais qui ne saurait rien de l'article L321-1 du Code du Travail ? J'ai du mal à le croire. En tout cas, au pays du « nul n’est censé ignorer la loi », cette inculture commence à faire tache.
Je ne suis pas, moi-même, un grand spécialiste de la chose légale. J’ai beau faire un tour de temps à autre chez mon compère Eolas, j’ai encore un peu de mal avec ces histoires de magistrature assise, debout ou, ça arrive, couchée…Je n’y connais presque rien donc, mais les hasards de l’existence m’ont conduit à découvrir qu’un groupe de sociétés qui ne proposerait pas un reclassement à un salarié licencié pour motif économique se mettrait en infraction. En d’autres termes, que Trucmuche SA, une PME installée à Courbevoie mais filiale de Trückmüsch GmbH, une multinationale basée à Wuppertal, ne peut procéder au moindre débauchage sans indiquer à sa victime que des postes équivalents au sien sont vacants à Wuppertal, bien sûr, mais également à Bucarest, Shanghai, Wallis et Futuna ou Bogota…
Le salarié, pour autant, n’est pas tenu d’accepter de vendre son pavillon en meulière de Viroflay, d’inscrire ses marmots au lycée français de la trépidante métropole colombienne et de se mettre à parler castillan avec madame. Il peut se contenter d'expliquer à son DRH qu’avec 902 000 pesos par mois (315 euros), il aura du mal à maintenir son niveau de vie et à se faire livrer du camembert et du saucisson par AuchanDirect.com. Mais il peut aussi décider, et c’est tout l’intérêt des obligations de reclassement à l’intérieur d’un groupe, qu’une mutation chez Machin-Chose & Cie, une autre filiale de Trückmüsch GmbH implantée juste derrière chez lui, est une véritable opportunité.
Les « propositions » (Brésil, Turquie, etc.) récemment faites par le teinturier industriel italien Staf à sept salariés d’Hénin-Beaumont ― propositions ayant fait l’objet de commentaires indignés dans la plupart des médias ― ne correspondaient d’ailleurs à rien d’autre qu’à une application stricte (et ultimement symbolique) de la loi. Les syndicats le savent, qui dénoncent pourtant avec passion ce nouvel avatar de la mondialisation néolibérale ; les journalistes le savent, qui relaient complaisamment ce discours en se faisant le moins précis possible sur ce détail ; le patronat le sait, qui en oublie même de rappeler que cette obligation est à peu près tout ce qui reste d'une loi de Modernisation sociale concoctée par la gauche avant d'être vidée de sa substance par la droite. Mais sans doute faut-il être un social-traître en phase terminale tel que moi pour s’agacer du jeu de rôles permanent qui nous sert de débat politique et social. Ce jeu de rôles qui impose de ne voir, dans un autre registre, en l’adaptation des effectifs enseignants à la démographie et aux capacités budgétaires du pays, qu'un laminage cynique de notre système éducatif.
Les « mouvements sociaux » cherchent souvent, dans un légitime souci d’efficacité, à fédérer le plus grand nombre de mécontents. C’est ainsi que les taxis peuvent s’appuyer sur les notaires, les coiffeurs et les pharmaciens pour faire reculer la menace attalienne qu’ils croyaient, ces naïfs, voir planer sur leurs petits arrangements corporatistes. Ne serait-il pas judicieux, de la part de leaders lycéens soucieux de conserver l’attention de camarades de plus en plus concernés par l’approche des vacances et même, pour les plus conformistes d’entre eux, du bac, d’opérer la jonction des deux luttes (profs et teinturiers ch'tis) ? Et ne serait-il pas possible d’affirmer que le gouvernement s’apprête en fait à expédier les fameux 11 200 enseignants surnuméraires chez les FARC, pour un salaire de 315 euros par mois ? Comment ça, ça ne serait pas crédible ? Comment ça, c’est vraiment n’importe quoi ? Attendez donc de voir les premiers éditos sur ce terrible scandale pour qu'on en reparle...
© Commentaires & vaticinations

Les commentaires sur l'OVE sont du même ordre
Entre les indignations de ceux qui plaignent ces pauvres chômeurs opprimés et les applaudissements de ceux qui désignent ces salauds de faux chômeurs, pas de place pour signaler que non seulement le dispositif existe déjà dans tous les pays d'Europe, mais que c'est aussi le cas....en France!
Rédigé par: verel | le mercredi 16 avril 2008 à 13:54
Tu es réac, mais c'est pas grave, ça se soigne.
Rédigé par: MC | le mercredi 16 avril 2008 à 14:38
Verel,
Oui, on peut voir les choses comme ça.
MC,
Quelques arguments, peut-être ?
Rédigé par: Hugues | le mercredi 16 avril 2008 à 15:05
Au sujet des chômeurs, juste une question : quelqu'un saurait-il me dire combien de chômeurs refusent réellement des propositions de l'ANPE correspondant bon an mal an à leur demande ?
Tiens, creusons : combien d'offre d'emploi, l'ANPE fait-elle réellement à un chômeur durant sa durée d'indemnisation ? Si elle en fait ! Et si elle en fait vraiment, quelle proportion de refus enregistre-t-elle ?
En attendant, on prend une mesure suggérant qu'on fait réellement des proposition aux chômeurs, et qu'il existe des chômeurs qui refusent ces offres. Sans avoir à aucun moment justifié que ce problème existait vraiment, et sans avoir quantifié son importance, alors que mon petit doigt me dit qu'elle pourrait se révéler... insignifiante.
Si on ne cherche même pas à étayer ce montage, c'est peut-être qu'il ne repose pas sur grand chose de concret, et que l'objectif de la manoeuvre est ailleurs : stigmatiser les chômeurs et assurer la promotion de la "valeur" travail, quel qu'en soit le prix et les conditions d'exercice par le travailleurs...
Rédigé par: tardif | le mercredi 16 avril 2008 à 15:25
Bravo camarade Serraf !
En tant que gérant (21 ans) et PDG (8 ans) Socialiste, je ne peux que t'approuver.
Quand je dis socialiste, je ne veux pas parler du PS, socialement de droite pour les plafonds anormalement hauts et les planchers très bas des aides sociales : Exemple récent la carte de familles nombreuses qui est en fait une carte des privilégiés pouvant se payer des vacances à 6 ou 8. L'UMP en à d'ailleurs supprimé la suppression, s'étant aperçu bien tard qu'il s'était en fait attaqué à ses propres électeurs (et à celles du PS-Caviar). L’affaire de la suppression supprimée de la carte famille nombreuse (aisées) de la SNCF, qui la semaine dernière a mis sens dessus dessous la majorité, concerne t’elle les français d’en bas ? http://blog-ccc.typepad.fr/blog_ccc/2008/04/laffaire-de-la.html
Bravo encore camarade Serraf !
Rédigé par: Ozenfant | le mercredi 16 avril 2008 à 17:26
Cette phrase a provoqué mon hilarité :
"Ce jeu de rôles qui impose de ne voir [...] en l’adaptation des effectifs enseignants à la démographie et aux capacités budgétaires du pays, qu'un laminage cynique de notre système éducatif."
L'adaptation à la démographie, hein... Mais bien évidemment ! Tout le monde sait que le nombre de prof est totalement pléthorique et qu'il y avait une adaptation à la démographie à faire. D'ailleurs, chaque emploi qui se détruit n'est que la résultante de glissements démographiques non-maîtrisables, y voir l'effet d'une dérégulation ou d'une concurrence accrue des pays moins chers n'est ni plus ni moins que du conspirationnisme.
Et ce n'est pas que de l'adaptation démographique, c'est aussi de l'adaptation budgétaire ?
Le budget de l'Educanat est le plus "lourd" depuis belle lurette, mais soudain, tout à coup, il faut l'adapter...
On peut justifier ces suppressions de postes de bien des façons, mais peindre les manifs lycéennes en grotesque tartufferie face à des nécessaires adaptations démographiques et budgétaires, c'est vraiment du foutage de gueule.
Rédigé par: MC | le mercredi 16 avril 2008 à 17:33
Tardif,
Ca n’est pas tellement le sujet, mais personnellement, je n’ai jamais entendu parler d’un chômeur auquel l’ANPE aurait réellement proposé un job. Toi oui ? C’est d’ailleurs ce qu’il y a de plus amusant, dans cette fausse polémique. L’ANPE ne propose jamais rien et l’on voit mal, dans cette hypothèse absurde, un employeur recruter quelqu’un "de force". Le type qui n’aurait vraiment pas envie de prendre un job n’a donc qu’à manquer d’enthousiasme. Ce qui n'est guère compliqué.
Ozenfant,
Là, on s’éloigne encore plus du sujet.
MC,
Content de provoquer ton hilarité. En ces temps de disette, un rire ne vaut-il pas un bon bifteck ? Donc, et au risque de reprendre les arguments de la "droite"», je ne parviens pas à trouver réactionnaire le principe d'une réduction du nombre de recrutements de profs en fonction de la réduction du nombre d’élèves -- pas plus que je ne trouverais le contraire anormal.
Je ne trouve pas non plus anormal de comparer, dans différents pays, taux d’encadrement et performances du système. La France investit effectivement davantage que les autres dans l’éducation de ses lycéens mais pour des résultats inférieurs, comme l’indiquent les enquêtes PISA de l’OCDE.
Bon, évidemment, ces enquêtes sont des brûlots à la solde du grand capital. Mais je constate qu’elles réservent généralement leurs félicitations aux social-démocraties scandinave, pas aux affreux anglo-saxons. Donc, encore une fois, est-il impensable de regarder comment font les autres pour imiter ceux qui réussissent ? Et le fait que le budget de l’Education nationale ait toujours été si "lourd", comme tu dis, interdit-il d’en réévaluer la pertinence ? Je ne le pense pas. Et je ne comprends pas ce "tout à coup" dont tu parles. Est-ce que ce qui "est" doit continuer à "être" de toute éternité ?
Mais ton second point est budgétaire. Lorsque l’on accuse un gouvernement de faire de la "maîtrise comptable", ça veut dire quoi ? Que si une mission est considérée comme "sacrée", il faut la remplir de la même manière quels que soit les moyens à sa disposition ? Peut-être serait-il préférable, à ce moment-là, de doubler les effectifs de profs et le budget de l’éducation nationale, voire le de tripler ou de le quadrupler, non ? N’est-il pas timoré de se contenter d’exiger la préservation du nombre actuel de profs ? Et tiens, pourquoi un Malien, par exemple, n'exigerait-il pas non plus que son pays lui offre des structures d'éducation de qualité "premier monde" au lieu de faire de la "maîtrise comptable" cynique et d'empêcher le décollage du pays par la "connaissance" ?
J’entendais Darcos ce matin sur Inter et j’étais fort malheureusement d’accord avec lui. Le remboursement de la dette est le deuxième poste de dépenses d’un Etat condamné à continuer à s’endetter pour assurer son seul train de vie (pas ses investissements, juste son fonctionnement). Il découvre par observation qu’il est possible de faire mieux, de rendre un meilleur service, en dépensant moins de l’argent qu’il n’a pas. Qu’est-il censé faire ?
Allez, bonne hilarité.
Rédigé par: Hugues | le mercredi 16 avril 2008 à 19:12
La vache ! Je suis encore une fois totalement d'accord avec toi !
Ce qu'on entend en ce moment est si loufoque que ça fait du bien d'entendre ça.
Ben oui, si le nombre de moutards baisse - ce qui est le cas - qu'on sucre un peu de moyens me semble raisonnable. Je n'entre même pas dans le sujet "résultats médiocres". C'est incontestable, les postes en plus n'y changeront rien.
Les arguments de lycéens, pitoyables avatars de leurs aînés de 68, appelant aux "postes", aux "DGH", au "collectif budgétaire", ça fait bien rigoler.
Quel enseignant peut en toute sincérité penser réellement qu'un élève de moins ou de plus changera en global la réussite de ses élèves ? De même, quel prof peut oser penser que des options à 2, 3 ou 4 élèves (tous les lycées en sont pourvus) contribuent à l'amélioration des résultats du système ?
La clé de la maîtrise du budget de l'EN passe par ces deux termes.
Pour finir, un petit ratio marrant. On a supprimé en réalité 3500 supports d'enseignants, la différence avec les 11 000 que tu cites, c'est que la différence est absorbée par les transformations en heures sup, en départ en retraite, en postes administratifs.
Je répète : 3500 pour 1,2 millions d'emplois... Waouh ! On va mourrir !
Rédigé par: Thierry | le mercredi 16 avril 2008 à 21:14
hugues, le problème est que en proposant Bogota, la boite s'exonère de réfléchir à un vrai de vrai reclassement.c'est ça qui pose question.
Rédigé par: romain blachier | le mercredi 16 avril 2008 à 23:06
Ma fille passe la bac cette année, comme les manifs la font chier, elle passe sont temps libre par obligation à travailler à la maison. Et fait son couurrier pour trouver une école de pâtisserie et un patron pour l'année prochaine !!!
Il y a déjà trois fois trop d'élèves (donc de profs) dans sa filière littéraire, pour ne oas dire dans la fililère des chomeurs (euses) programmés.
N'est-ce pas là qu'il faudrait aller chercher des suppressions de postes ?
Pour la même tranche d'âge allant à l'université: 19% en Suisse, 20% en Allemagne, 78% en France...
Cherchez l'erreur !
Bien sûr que ces manifs dans l'enseignement sont une vaste mascarade !
Rédigé par: Ozenfant | le jeudi 17 avril 2008 à 11:41
je lis régulièrement votre blog mais n'ai pas encore posté. Mon fils est en seconde (dans un lycée des plus tranquilles). Sa classe compte 38 élèves et c'est loin d'être un cas isolé dans l'académie (de Versailles). Alors les grandes théories démographiques me font doucement rigoler.
Il est évident qu'à 38, seuls les élèves qui bossent seuls peuvent suivre... pour les autres, c'est plutôt une sympathique garderie. Peut-être faudrait-il qu'ils aillent dans le privé, là où on paye pour être mieux "suivi"?
Je trouve cette situation vraiment regrettable car on paye l'éducation avec nos impots et on est en droit d'avoir une éducation publique de qualité, pour nos enfants. A mon avis (mais je ne suis pas un spécialiste), ces suppressions de poste ont un sens. Eloigner les “classes moyennes" du service public de l'éducation, en concentrant les moyens sur les zones défavorisées. Personnellement, je n'ai pas envie de foutre ma progéniture dans le privé, mais j'en arriverai peut-être là, face aux manques flagrants de l'EN. Et je ne suis pas sûr que les réductions d'effectifs (+ le grand retour du BA-Ba en primaire) soit la bonne réponse aux problèmes.
Bref, j'irai manifester avec mon grand escogriffe de fils (qui, par ailleurs, ferait bien de se mettre un peu au taf!)
Rédigé par: badarlotie | le jeudi 17 avril 2008 à 12:20
Ce genre de délire ne date pas d'hier:ma mère a été licenciée pour "motifs économiques" en 2002.
Elle gagnait 7000 francs et s'est vu proposer un poste à Paris avec un salaire de 8500 francs sauf qu'elle était propriétaire de sa maison et qu'elle aurait du débourser au bas mot 4000 francs pour le moindre boui-boui.
Du coup,rester à Paris 5 jours sur 7 alors qu'on pouvait aller auparavent au travail à pied (ou presque) et le tout pour un bénéfice net de 3000 francs(Moins de 500 euros)et à quelques années de la retraite,elle a refusé;étonnant non?(comme dirait le regrété Desproges)
Rédigé par: stephane | le jeudi 17 avril 2008 à 22:35