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mardi 29 avril 2008

Fais-moi peur !

L'arrivée du Livret A dans les réseaux bancaires est la première étape vers la privatisation de France Inter. Elle menace également le droit à l'avortement.

Scared Nous sommes en octobre 2003. Le désamiantage de la Maison de la Radio impose la migration temporaire d'une partie des services de Radio France vers un immeuble voisin. On suppose qu'une telle initiative réjouira les syndicats d’un complexe au moins aussi pollué que le campus de Jussieu, autre grand paquebot para-public farci à l’amiante. D'autant plus qu’une étude de la Préfecture assure que la tour centrale n’est plus aux normes et qu’elle ne mettrait que quelques minutes à se consumer en cas d’incendie...

Les syndicats, effectivement, vont marquer le coup ― à leur façon. En grève huit jours durant, ils vont expliquer que ce déménagement n’est qu’un prétexte, qu’il y a forcément « anguille sous roche », qu’il permet surtout de fragmenter les services et qu’il n’est qu’une étape vers la privatisation de France Inter et la vente des terrains à un promoteur immobilier pour une somme rondelette. « Privatisation », « spéculation immobilière » : deux  concepts puissants, effectivement très efficaces à l’heure de déclencher une grève. Bien entendu, aucun argument sérieux ne permet alors d’étayer l’une ou l’autre thèse. Et le fait qu’il soit difficile de démanteler Radio France et de vendre sa station vedette à je ne sais quel marchand de canons dans la discrétion, à la faveur d’innocents travaux de rénovation et sans débat national, ne semble pas perturber les syndicats de la « maison ronde ».

De fait, personne n’y croit vraiment, à ces fantasmes que leur dénonciation vigoureuse par Jean-Marie Cavada, alors président du groupe Radio France, ne fait que renforcer. « S’il dit que ce n’est pas vrai, c’est qu’il ment ! » répliquent d’ailleurs les petits malins à qui on ne la fait pas. Bon précisons qu’il ne faut pas grand monde pour paralyser l’antenne avenue du Président-Kennedy : deux techniciens sont en pétard et, pof, nous voici forcés de migrer sur Europe pour entendre les nouvelles du jour et s’infliger dix minutes de promo pour Intermarché par quart d’heure d’info…

Nous sommes en avril 2008. La rénovation de la Maison de la Radio n’est toujours pas terminée, mais les rumeurs de privatisation de France Inter et de transformation de France Culture en annexe de Rire & Chansons ne se sont pas concrétisées. Rassurant ? Que nenni ! C’est même la preuve que quelque chose de vraiment terrible se prépare, s’ils n’en parlent pas. De vraiment terrible.

*

Nous sommes en avril 2008, donc, et sans quitter Radio France de l’œil, on ne sait jamais, c’est sur le Livret A qu’il convient maintenant de se pencher pour décrypter les intentions mondialo-libérales du gouvernement et de ses alliés objectifs de la gauche réformiste. Produit d’épargne éminemment populaire, le fameux petit carnet dont le taux de rémunération est fixé par l’Etat pourra désormais être distribué par l’ensemble des réseaux bancaires. La Poste, la Caisse d’Epargne et le Crédit Mutuel continueront néanmoins de l’offrir à leurs clients dans les mêmes conditions qu’autrefois, alimentant ainsi, via la Caisse des Dépôts, le financement du logement social en France.

Catastrophe ! clame-t-on pourtant depuis des mois en assurant que les banques, dont on connaît la propension à engranger les profits, vont faire exploser ce bel édifice et ruiner le pays. D’abord, la banalisation du Livret A conduira fatalement les banquiers à proposer à leurs clients d’échanger ce placement pépère contre des parts dans un hedge fund basé à Macao. Le hedge fund se révélera alors une arnaque et les pauvres malheureux perdront leur chemise.

Mais ce n’est pas tout : la Société Générale, la BNP et autres LCL investiront probablement ce qui restera de la collecte du Livret A dans la bulle immobilière des Emirats, mettant un coup d’arrêt à la construction de logements aidés en France et condamnant des milliers de familles à la rue. Les banques refuseront également d’accueillir les pauvres gens pour lesquels ce produit d’épargne fait office de compte courant, les privant d’un service jusqu’ici universel. Last but not least, comme on dit à la City, il faut s’attendre à la fermeture de milliers de bureaux de poste et d’agences de la Caisse d’Epargne en zone rurale ou dans les quartiers défavorisés, une fois les clients traditionnels de ces établissements naïvement passés à l’ennemi…

Pour les Jean-Marie Cavada du secteur, ces craintes n’ont pas de sens. D’abord, on comprend mal ce qui pourrait persuader le titulaire d’un Livret A de La Poste de transférer ses 200 euros d’encours moyen vers Macao. Avec ses 3,5% net d’impôt, son placement fétiche ridiculise de toute manière les livrets de type ING-Orange dont les taux d’appels gonflés sont temporaires, fiscalisés et exigent souvent le blocage à moyen ou long terme de sommes élevées. On s’interroge aussi sur la capacité des méchants spéculateurs à priver la Caisse des Dépôts de sa manne : 70% de la collecte lui sera obligatoirement versée et affectée aux mêmes missions de construction de logements sociaux qu'auparavant. Quant à la fin du service bancaire universel et à la fermeture des bureaux de poste, là encore, on saisit mal comment les plus misérables d’entre nous se débrouilleront pour, simultanément, se voir refuser l’accès à une banque standard et lâcher leur agence postale de Clichy-sous-Bois…

Mais bon, à quoi bon contester ce qui est une évidence : Sarkozy s’en prend au Livret A par idéologie et à la demande des banques. Il ne peut donc sortir que du mauvais de cette affaire. « A la demande des banques ? » s’étonneront encore les Jean-Marie Cavada de la finance : « Mais pas du tout puisqu’il s’agit d’une exigence européenne visant à améliorer la concurrence bancaire en France ! » Hum, à d’autres ! On nous a déjà fait le coup avec le traité constitutionnel, qui refusait cyniquement de garantir le droit à l’avortement pour mieux le liquider un de ces quatre matins : il n'y a pas de fumée sans feu !

― Et s'il n'y a même pas de fumée ?
― Ben c'est pire, voyons ! Tss, quel gros naïf !

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Il y a quand même un souci. D'accord, les petits livrets à 200 euros de la pauvre grand mère et du RMiste resteront à la caisse d'épargne. Mais justement, ils seront peut-être les seuls à rester.

Nous avons tous un livret A, moi, toi, tes enfants, les miens (qui ne sont pas les mêmes). Certains sont bien garnis, et vu le taux, on serait bêtes de ne pas les remplir jusqu'à la gueule. Ce sont nos livrets qui intéressent les banques classiques, pas ceux des pauvres, qui coutent plus en frais de gestion qu'ils ne rapportent.

Jusqu'ici, le gros livrets permettaient de compenser les petits livrets. La Poste et la caisse d'épargne s'en sortaient en terme de frais de gestion. S'il ne leur reste plus que les petits livrets, on comprend qu'ils fassent la gueule. Et ils la feront encore plus si effectivement, la rémunération des banques passe à 0,60% des sommes collectées.

Authueil,
Figure-toi que je n'ai pas de Livret A et que mes gosses non plus. J'ai bien un compte sur livret à ma banque et des machin spécial gosses pour les enfants qui ne sont pas les tiens, mais je ne me suis jamais préoccupé d'aller dans une Poste ou une Caisse d'Epargne pour aller ouvrir un authentique Livret A (les plafonds sont de toute manière bien trop bas pour ma considérable fortune). Maintenant, si la Société Générale dont je suis client se lance dans l'aventure, sans doute en ouvrirai-je un ou plusieurs, ce qui représentera un financement nouveau pour le logement social.

Mais posons que les riches qui disposent d'un Livret à La Poste décident de le transférer à leur banque. On ne voit pas comment la banque en question va rediriger cet argent aussi automatiquement, puisque le "riche" détenait déjà un compte dans cet établissement en plus de son Livret A et avait accès à d'autres produits. C'est donc une opération blanche pour la Caisse des Dépôts.

Pour La Poste et la Caisse d'Epargne, en revanche, c'est bien une perte d'oligopole. Mais la Caisse d'Epargne est de toute manière une banque du secteur concurrentiel, critiquée pour son état inopéable et elle est parfaitement capable d'attirer les mêmes clients "riches" que les autres. Elle n'est pas un service public.

Seule La Poste est vraiment dans ce cas et si elle doit servir de véhicule d'accès aux services bancaires pour les plus pauvres, que l'Etat assume cette mission en subventionnant cette activité spécifique.

Neelis Kroës le dit elle-même : "Une étude a été menée par mes services qui a conclu que la banalisation de la distribution de ces livrets ne remettait pas en cause la pérennité du service."

http://www.liberation.fr/actualite/economie_terre/323719.FR.php

Donc, s'il se révèle par la suite que les services de madame la commissaire se sont trompés, pourra-t-on la pendre haut et court, ses conseillers attachés aux pieds ?

Hé! bien, vous me la baillez belle !
Perso, j'ai quitté le Soc/Gen dès l'annonce des 5 milliards (y picos), de pertes.
Et j'ai mon énoooorme fortune personnelle sur 2 codevi (pour le couple) et une compte rémunéré classique.

Et ça existe pour de vrai... un livret A ?

J'ai 80 euros sur mon livret A... Alors bon ça m'en touche une sans déplacer l'autre...

j'ai peur!
j'ai souvenir, c'était il y a moins de 11 ans d'un gouvernement annonçant l'ouverture du capital de france telecom en expliquant qu'évidemment, promis juré, l'état ne descendrait jamais en dessous de 50%, il est à moins de 20% aujourd'hui...
idem 5 ans plus tard avec un autre gouvernement pour GDF, en train d'être vendu à suez...
il y a plus longtemps, je me souviens aussi d'un gouvernement privatisant TF1 sur la base du "mieux disant culturel"...
à chaque fois les syndicats avaient fort bien vu la poutre se cachant derriére la paille, l'avaient dénoncé, mais n'avaient pas été crus...
je pense qu'ils n'ont pas tort de voir dans la suppression de la pub sur la télé publique une manip' permettant de diminuer progressivement, à terme, la taille du secteur public de l'audiovisuel...

pour le livret A, cela a été bien écrit par autheuil, la possibilité pour les banques de le proposer leur permettra de "siphonner" les meilleurs clients des caisses d'epargne et de la poste, puis de faire migrer leurs économies de ce produit vers d'autres plus intéressants pour les banques...
trois conséquences claires et, à mon sens, inéluctables:
-la poste aura plus de mal à maintenir son réseau de bureaux (une subvention de compensation? tu as entendu dire que les caisses sont vides, ou tu as un mécène à proposer?)
-les "petits livrets" des "petites gens" cantonnés à la poste, qui sera seule tenue de leur ouvrir un livret A subiront de plus en plus de restrictions, de vexations, etc...
-le montant du livret A versé pour le logement social va baisser, pas la première année, les banques ne sont pas folles, il faut que lagarge garde la tête haute, mais , je pense dés 2010, peut-être 2011...
lagarde ne sera sans doute plus là, sarko, si, toi aussi..
alors on prend les paris?

C'est une grosse erreur selon moi que de presenter ces ouvertures a la concurrence comme le resultat d'"exigences europeennes". On donne ainsi du grain a moudre aux paranos et menteurs de tous poils : si c'est impose de l'exterieur, c'est forcement pour satisfaire les puissants contre les faibles, les USA contre les petites gens.

Si on disait tout simplement que la concurrence fait baisser les frais et renforce le consommateur (c'est a dire le faible) face aux banques, notamment nos vieilles qui pratiquent l'entente...
Si on prenait l'exemple des prix du telephone?

Chacun marche a son interet, montrons qu'il est dans l'interet du pouvoir d'achat des faibles que de voir plus de concurrence sur un marche, plutot que de parler de "modernisation", de "necessite de rattrapper notre retard", blablabla.

Bravo, c'est super bien écrit et vraiment très drôle. Et même s'ils n'ont pas toujours tort (c'est à dire que le grand méchant libéralisme gagne du terrain...), les syndicats qui hurlent à la "privatisation" à la moindre occasion me fatiguent également, car ils opposent des arguments théoriques grossiers - la peur, donc - plutôt que des critiques constructives.

A propos de l'ouverture du Livret A : je ne comprends juste pas pourquoi les banques ne devraient pas verser l'ensemble des encours à la caisse des dépots ? A quoi riment ces 70% "seulement", sinon la vague idée que, "le gateau s'agrandissant", le logement social sera toujours financé.

Bref : face à une mesure dont on peut discuter le bien fondé, la réponse par la caricature ne fait pas avancer le débat. Mais reconnaissons qu'il n'y a pas beaucoup d'autres solutions pour mobiliser...

Je ne vois pas pourquoi les détenteurs de livret A caisse d'éparne ou poste accepteraient de transférer leurs économies sous prétexte que d'autres banques se mettraient à faire du Livret A ?

Ce serait plutôt par exemple ING qi aurait du mourron à se faire. En effet il devarit être plus intéressant de transférer son épargne d'ING vers une banque nouvellement détentrice du Livret A, tout en conservant son ancien livret caisse d'ép ou la poste.

@carolus...vous dites
"Si on disait tout simplement que la concurrence fait baisser les frais et renforce le consommateur (c'est a dire le faible) face aux banques, notamment nos vieilles qui pratiquent l'entente...
Si on prenait l'exemple des prix du telephone?"

je veux bien prendre l'exemple des prix du téléphone : quelles infos avez vous sur les baisses de prix dans ce domaine depuis l'arrivée de la consurrence? j'ai cherché un document clair et net, je n'ai pas trouvé...
pour moi, c'est très largement de l'intox et de la pub/marketing...
question subsidiaire : appliquer le principe de concurrence ci-dessus à l'ouverture des renseignements téléphoniques: remplacement du 12 par les 118...

la concurrence/banalisation du livret A entraînera les trois consequences négatives que j'évoquais plus haut...

Face B pointe un truc pas faux : si les dirigeants cessaient de faire exactement le contraire de ce qu'ils disent, la parano ne serait probablement pas de mise. Nos élites ont les syndicats et citoyens qu'elles méritent (je me de closetise en ce moment mêle si je n'ai pas lu le bouquet de De Closets), avant, je pensais plutôt le contraire voyez-vous, mais là, plus ça va, plus je comprends le "non" au referendum de mai 2005 (bien qu'ayant défendu et continuant de défendre le "oui"). A force de mentir et de raconter absolument n'importe quoi à des citoyens qui n'attendent qu'un discours de vérité (voyez comme ils sanctionnent les bilevesées sarkoziennes dans les sondages!), les élites se prennent baffes sur baffes et répètent, chaque fois, qu'elles ont "compris le message".

Mais, peu après, ça ne loupe pas... Ils recommencent! Ils ont dit "l'Europe est merveilleuse", mais, dès qu'ils doivent dire "non" à une revendication catégorielle, ils répondent "c'est pas nous c'est l'Europe"! Incorrigibles!!

Qu'est-ce qui pourrait changer cette morgue? Comment faire cesser cette attitude inqualifiable?

PS : comptez-vous parler dans un billet prochain du "grandiose" arrêt du 3 avril dernier rendu par la CJCE?

"C'est une grosse erreur selon moi que de presenter ces ouvertures a la concurrence comme le resultat d'"exigences europeennes"."

Dans ce cas, il devrait être possible de se prononcer par référendum sur cette question.

On essaie, pour voir ?

Bin alors, c'est quoi-don un livret "A" ?

C'est évidemment par référence aux traités que la Commission menaçait de traîner la France devant la Cour de Justice, et la condamnation ne faisait aucun doute. En ce qui concerne la concurrence et le téléphone, je puis donner un exemple (belge) anecdotique : client du monopole Proximus depuis l'origine, j'ai vu le prix (prohibitif!)des communications divisé par deux le mois même où le concurrent Mobistar a commencé ses opérations, puis diminué encore dans les mois qui suivaient.

au delà d'un exemple belge anecdotique, et donc non significatif, je cherche une étude sur l'évolution des tarifs du téléphone sur 15 ans en France: 5 ans avant la libéralisation 10 ans depuis...elle doit exister mais semble soigneusement dissimulée...

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