Mai 68 à la maternelle
OK, les soixante-huitards ont dit beaucoup de conneries. Mais heureusement qu'ils étaient là pour les dire.
J'avais tout juste quatre ans en 68. Et entre la maternelle et les legos, inutile de dire que je n'avais guère de temps à consacrer à la révolution. Le souvenir de ma toute première pensée authentiquement réactionnaire vient pourtant d'être ranimé par le barouf nostalgique de ces dernières semaines — pensée à coup sûr largement inspirée par les « événements ».
Flashback : deux ou trois ans se sont écoulés depuis le fameux mois de mai, j'ai donc six ou sept ans et je me promets, dès que possible, de me laisser pousser une moustache pour avoir l’air d’un « adulte » et certainement pas d’un jeune con brûlant des pavés et jetant des voitures... C’est que les petits garçons aiment la justice et que la justice a souvent quelque chose à voir avec l’ordre. Enfin, un certain type d’ordre : celui qui légitime la mise à l’ombre du méchant outlaw par le gentil shérif.
Comme quoi, on peut parfaitement être le rejeton d’une longue lignée de socialistes, de syndicalistes, de militants de ceci et de cela et n’avoir qu’un désir : ressembler à un électeur de l’UDR, l’UMP d’alors, pour mieux prendre ses distances avec la chienlit. Je ne me souviens pourtant pas d’avoir informé, à l’époque, mes parents de ma décision de sauter l’étape de l’adolescence et de passer directement du statut d’écolier à celui de porteur de costume-cravate harmonieusement inséré dans la société bourgeoise. Je pressentais sans doute qu'ils n’accueilleraient pas cette démarche contre-révolutionnaire avec suffisamment de bienveillance.
Bon, le temps a passé, je ne me suis pas laissé pousser la moustache comme prévu, mais plutôt les cheveux. Je ne suis pas non plus allé grossir les rangs du Mouvement des Jeunes Giscardiens, mais j’ai appris à lancer des pavés et des boulons sur les flics pour un oui ou pour non — contre une réforme de l’Education nationale ou une autre, contre la construction d’une centrale nucléaire... Je suis, nolens volens, devenu un pur produit de la génération 68 : j’ai soutenu les droits des homosexuels, des immigrés, des femmes, des enfants, des animaux, de la planète et des fumeurs de cannabis — le kit complet, quoi. J’ai fêté la fin de la peine de mort, l’arrivée de Mitterrand et des radios libres. J’ai été membre du parti socialiste et de SOS Racisme. J’ai lu Actuel et Libération pour être branché, Wilhelm Reich et Guy Debord pour être intelligent. J’ai écouté du rock et de la pop. Bref, j’ai fait un sort au petit garçon amateur de comportements respectables que j'étais et, franchement, je ne m’en porte pas plus mal. A vrai dire, je m’en porte mieux.
C’est sûr, j’ai quand même fini par découvrir la complexité du monde : j’ai appris à mettre du libéralisme dans ma conception de la liberté ; j’ai arrêté de considérer que la fonction publique était le sel de la terre ou que Cesare Battisti et Mumia Abu Jamal étaient nécessairement des good guys. Tiens, je me suis même remis à penser que le jet de pavé à la tête des flics n’était pas le meilleur moyen de faire avancer le schmilblick. Et à l’heure où certains affirment, un peu rapidement, qu’une colère d'étudiants à Paris et une émeute d'ouvriers à Prague en 68 avaient grosso modo la même signification, je me dis qu’il ne faudrait tout de même pas réhabiliter maoïstes et autres marxistes-léninistes trop prestement — enthousiasme commémoratif aidant. Mais je me dis aussi qu’au moment où de faux libéraux prétendent « liquider » le terrible héritage des affreux de la Sorbonne, il serait pertinent d’en imaginer la conséquence logique : une France déshéritée...
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