« Faith is believing something you know ain't true »
Mark Twain
Mon ami Michel B., sa croyance en l'existence d'une maladie appelée spasmophilie mise à part, est un authentique matérialiste. Pur produit de la méritocratie républicaine, diplômé d'une prestigieuse école d'ingénieurs, il exprime fréquemment l'idée que la religion, cet opium du peuple dont les ressorts ethno-sociologiques sont parfaitement connus, est un phénomène déclinant dont nous serons bientôt débarrassés.
Sa théorie est sympathique : le culte des morts de nos ancêtres en peaux de bêtes s'est progressivement complexifié, donnant naissance à l'animisme, aux philosophies orientales, aux polythéismes divers ainsi qu’au trio géhennique (si j’ose dire) judéo-christiano-islamique. Mais l’émergence d’une pensée rationnelle ne devant rien à la foi et tout à l'intelligence ― en parallèle d’une accumulation d’expériences sociales, politiques, scientifiques et historiques ― permet désormais de se passer du père Noël.
Sur le fond, nous sommes assez d’accord. Ce n’est pas le vieux bonhomme en costume rouge qui a mis le big bang sous le sapin, mais bien cette dream team hétéroclite d’expliqueurs du monde, de Voltaire à Darwin, de Rousseau à Kant, de Newton à Jefferson... Et il est assez logique qu’un Français du XXIème siècle auquel, enfant, sa maman lisait des extraits de la loi de 1905 pour qu’il s’endorme sans crainte d’être attaqué par le curé caché dans la penderie soit convaincu que l’homme nouveau est enfin aux commandes.
Le hic, c’est que cette conception des choses est à peu près aussi universelle que le découpage administratif d’un territoire en départements parsemés de préfectures et de sous-préfectures. Peut-être la France (et pourquoi pas, après tout) est-elle la base avancée de la civilisation. Peut-être sommes-nous, précocement, parvenus à dépasser les mécanismes évolutionnistes imposant le surnaturel comme ciment social d’Ushuaia à Djakarta, du Pliocène au Pléistocène. Peut-être... Mais force est de constater que tout le monde n’est pas d’accord avec nous.
Du milliard de musulmans dispersés sur la planète aux innombrables dénominations protestantes qui fédèrent les populations du Nouveau Continent ; du milliard d’hindouiste aux centaines de millions de bouddhistes, taoïstes ou shintoïstes ; du milliard de catholiques aux centaines de millions de pratiquants de religions tribales et autres membres de sectes, la résistance au rationalisme hexagonal donne l’impression d’être plutôt bien organisée. Et ce ne sont pas les nouvelles qui nous parviennent de « l’étranger proche » ― comme disaient les matérialistes d’obédience dialectique ― qui rassurent sur la diffusion de nos concepts décoiffants : en Hollande, pays de tolérance, on se débarrasse d’Ayaan Hirsi Ali pour éviter les ennuis ; en Espagne, pays de la Movida et du combat antifranquiste, on déroule le tapis rouge devant l’église de Scientologie ; en Grande-Bretagne, le patron de la religion nationale suggère l’introduction de la charia par commodité ; au Danemark, on reproche aux journaux de surréagir à la tentative d’assassinat d’un cartoonist « blasphémateur »...
Même chez nous, royaume de l'EDF et des Lumières, un chef d’Etat brouillon tente de faire oublier sa vie dissolue de soixante-huitard refoulé en ramenant la transcendance dans le débat politique. Oui, même chez nous, une certaine gauche enfermée dans la bien-pensance clame son indulgence relativiste pour les pires crapuleries dès lors qu’elles sont divinement inspirées... Mais mon ami Michel B. conserve sa foi (hé hé !) en l’inéluctabilité de la raison comme « sous-jacent » (pour parler comme un spécialiste des produits dérivés, autre espèce de matérialiste dialectique) de la civilisation moderne ― ignorant superbement l’agitation religieuse qui secoue le monde.
S’exprimant hier devant le CRIF, et revenant sur une cascade de déclarations sur le fait religieux dont on aimerait qu’elles émeuvent autant les journalistes de l’ORTF que l’arrêt de la réclame sur France 2, l’hyperprésident a cru rassurer en indiquant qu’il n’avait jamais dit que « la morale laïque était inférieure à la morale religieuse » mais qu’elles étaient « complémentaires » et qu’il était « bon de s'inspirer de l'une comme de l'autre » pour mieux « discerner le bien et le mal ». Moins radical que l'archevêque de Canterbury, Nicolas Sarkozy tiendrait donc plutôt du curé modéré, du partisan de l'enseignement parallèle de la biologie et du créationnisme, de la coexistence pacifique de valeurs, comment dire, différentes mais égales entre elles.
Hum, la bataille est peut-être perdue d'avance, si le roi du spin est convaincu de pouvoir remonter dans les sondages en faisant passer l'Etre suprême pour un copain de régiment. Mais il est grand temps de rappeler que la laïcité, pas plus que la démocratie, la liberté ou les droits des femmes ne sont des acquis intangibles mais bien des constructions fragiles à défendre constamment. Que ce soit contre les intégristes avoués ou leurs idiots utiles, d'ailleurs...
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PS : Puisque j'en suis à mentionner le discours présidentiel d'hier soir, un honorable correspondant me demande mon sentiment sur l'idée que « chaque enfant de CM2 puisse se voir confier la mémoire d'un enfant mort de la Shoah ». Tout à fait favorable à l'enseignement de l'histoire et au rappel permanent de la déportation de 76 000 Français juifs, je n'aime pas ces initiatives bidons inspirées par le spin plutôt que par la réflexion. L'affaire Môquet a déjà contribué à gadgétiser la résistance. Je n'aimerais pas que cette opération de sauvetage pré-électoral de l'UMP gadgétise la Shoah.
Les commentaires de lecteurs visibles sous l'article de libe.fr sur ce thème, comparant à nouveau la politique d'immigration et du gouvernement et les camps de la mort donnent d'ailleurs une bonne idée de la « qualité » du débat que cette histoire risque d'inspirer.
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