En mer, n'en déplaise aux passionnés du spectacle magnifique d'une nature en mouvement permanent, on s'emmerde.
Je m'étais déjà vanté, ici même, de mon record de lenteur sur Londres-Paris : trois jours pour relier les deux capitales, à l'heure de l'Eurostar, ça n'est tout de même pas si banal. Mais je me flatte d'avoir fait mieux, ou pire, c’est selon, en rentrant des Etats-Unis il y a quelques années. Une semaine de voyage entre New York et Le Havre, ça non plus, ça n’est pas banal...
Nous étions en 1987 et j’avais décidé, plus pour l’expérience que par romantisme nautique, de traverser l’Atlantique en bateau. Oh, pas en voilier à la Joyon, qu’on ne se méprenne surtout pas ! Je n’ai jamais eu le goût des bômes et autres perroquets et ni bâbord ni tribord ne m’aident vraiment à choisir le côté de la coque depuis lequel partager mon déjeuner avec les poissons. Pas en voilier, donc, mais en cargo. Ou, plus spécifiquement, en porte-conteneurs.
On m’assure d’ailleurs qu’il est devenu difficile de faire ce genre de choses et que, pour des raisons de sécurité et de productivité, les cabines dont sont généralement dotés ces navires au moment de leur construction ne sont plus louées à de simples touristes. C’est possible. A l’époque, il suffisait d'appeler le représentant de la compagnie pour acheter un passage. Pour quelque 300 dollars, je m’étais ainsi retrouvé à bord du Casimir Pulaski, rafiot fatigué des Polish Ocean Lines.
Si ça à l’air grand, comme ça, un porte-conteneurs, c’est parce que ça l’est. Je n’ai pas la moindre idée de la taille que faisait le mien (je ne l’ai pas retrouvé dans les archives en ligne de la compagnie et j’imagine qu’il n’est désormais plus qu’un tas de ferraille en attente de désamiantage quelque part en Inde), mais disons que les plus longs dépassent allègrement les 300 mètres. La surface utile, du point de vue du passager, est pourtant étonnamment réduite, puisqu’elle se résume à la « superstructure » ― soit le petit immeuble de trois ou quatre étages où sont regroupés cabines, « passerelle » et espaces de vie commune.
Au final, et après exploration minutieuse, un cargo n’est jamais qu’un entrepôt flottant et une semaine passée à son bord est à peine plus excitante qu’un séjour dans l’aire de stockage de conteneurs d’une zone industrielle. Il y a bien le ciel, le soleil et la mer, OK, mais lorsque vous choisissez d’accomplir votre périple fin octobre et que le temps reste désespérément gris et brumeux, elle pourrait aussi bien ne pas être là, la grande bleue. D’ailleurs, on la distingue à peine, depuis le hublot crasseux de sa cabine de cinq mètres carrés. Votre estomac vous rappelle périodiquement qu'elle existe lorsque ça tangue un peu fort, mais c’est toute l’étendue de vos rapports avec elle.
Mais à quoi donc s'occuper, coincé dans cet entrepôt qui bouge, sept jours durant ? On peut lire, bien entendu, mais l’on se doute que les mouvements chaotiques du navire sont peu propices à une activité exigeant un minimum de concentration. On peut se promener sur le pont, mais il fait froid, il y a du vent et l'on n'y voit pas à deux mètres. On peut faire un tour à la « salle de jeux », mais ses deux misérables équipements se révèlent assez peu distrayants : allez donc faire une partie de ping-pong sans balle ou transpirer sur un vélo d’appartement auquel il manque une pédale ! On peut regarder des vidéos au mess, où un petit téléviseur noir et blanc est à votre disposition, mais l’on a vite fait le tour de ces cinq ou six films russes sous-titrés en tchèque et agrémentés d’une voix-off en polonais. Ah, on peut aussi jouer aux cartes avec les autres passagers mais, là encore, on se lasse vite.
Encore que, encore que... Le petit côté huis-clos à la Agatha Christie de cette mini-société n’est pas ce qu'il y a de plus déplaisant dans l'aventure. A la limite, la chute par-dessus le bastingage d’un membre de notre équipage grognon et hostile pourrait même donner du piquant au voyage. Qui l’a donc poussé à la flotte, le matelot ? La nanny rejoignant sa verte Angleterre après dix ans d’enseignement des bonnes manières aux morveux yankees ? L’expat zurichois exportant une Corvette de collection et refusant de ne pas voyager avec elle ? Le couple de retraités américains terrorisés par les avions et parcourant le monde en cargo ? L’immigré turc rentrant au pays avec son camping-car géant ?
Mais non, même pas... Pas le moindre petit meurtre entre amis, pas la moindre noyade suspecte : le néant total. Mais j'évoque cet équipage bougon et peut-être suis-je injuste à l’égard de ces types dont les faits et gestes sont manifestement contrôlés par leurs officiers. 87, c’est avant 89, si je peux m’autoriser cette tautologie. Et Solidarnosc a beau défrayer la chronique, un ouvrier polonais de l’époque reste soumis aux obligations d'un ouvrier polonais de l’époque. Clairement, se montrer trop sociable avec ces dégénérés de l’Ouest n’est pas ce qu’il y a de mieux pour décrocher une promotion.
Du coup, et même si l’ambiance s’est améliorée sur la fin, soit à quelques milles des côtes françaises, nous étions bien deux camps : eux et nous, passagers et marins, affreux capitalistes et sel de la terre mer. Ils nous en ont fait voir, d’ailleurs, ces rudes loups de mer slaves. Dès le premier matin, ils nous ont pris pour des couillons en refusant de nous servir le petit déjeuner prévu au contrat :
― No, no breakfast ! Too late, too late !
― Comment ça, too late ? Vous aviez dit 7 heures, il est 7 heures… Filez-nous à bouffer, boljemoi !
― No, no, too late, too late, mister. Time now is being 8 o’clock!
J’imagine qu’ils faisaient le coup à tout le monde, nos amis en uniforme, et qu’ils ne se lassaient pas des têtes déconfites des malheureux à qui l’on indique que le p'tit-déj est servi de 7 à 8, oui, mais auxquels on oublie de dire que le décalage horaire implique d’avancer les pendules d’une heure chaque jour... Tiens, je suis sûr qu’ils en rigolent encore, à la maison de retraite des gens de mer de Gdansk...
Micro-cabine aux surfaces toutes de formica, nourriture infecte servie sans eau (toute la semaine, il a fallu se disputer, sans succès, avec le type qui faisait le service pour qu’il nous apporte une carafe), climat pourri rendant le pont impraticable, animosité de l’équipage, mal de mer quasi constant dû au gros temps... Je n’ai jamais été aussi heureux de voir Le Havre et sa magnifique architecture de HLM reconstruits à la hâte après la guerre qu’en accostant, par un après-midi triste et pluvieux, quai des Amériques. Et tout natif de Larmor-Plage que je sois, je n’ai plus jamais remis les pieds sur un bateau qui ne limite son trajet à une ou deux heures. Hé quoi, je voudrais vous y voir, avec cette machine dans votre tête, machine sourde qui tempête...
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