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décembre 2007

lundi 31 décembre 2007

Game over. Press start to continue

Ultime bloc-notes de l'année : tabac, chicha, primaires US, voeux...

Bebel_flipper Il est sans doute superflu d'en rajouter sur la fin du tabac dans les lieux publics : tous les arguments pour et contre ont été longuement exposés, en France comme dans la ribambelle de pays où l'interdiction s'applique déjà. Pour les uns, il s'agit d'un nouvel assaut contre les libertés civiles, une énième attaque contre le droit de gérer sa vie (ou sa mort) de manière autonome. Voyons voir : il y avait eu la ceinture en voiture, les radars sur les routes, les dates de péremption sur les yaourts... Enter le sauvetage obligatoire des poumons !

Mais pour les autres, c'est la preuve qu'une minorité de Français (tout juste 30% de la population adulte), aliénée par une poignée de multinationales cyniques, n'a pas à imposer ses choix sanitaires à la majorité. Ancien fumeur plutôt hostile à la clope, je me serais moi-même accommodé d'un système flexible, fondé sur la création de véritables espaces sans fumée dans les bars ou les restaurants. Clairement, cette idée de l'auto-discipline n'a jamais fonctionné chez nous et la petite table branlante posée près des toilettes et surmontée d'un panneau « Section non-fumeur » n'avait pas précisément pour vocation d'attirer le chaland amateur d'air pur...

D'ici quelques heures, les non-fumeurs pourront réinvestir les lieux de détente dont ils étaient pratiquement bannis. Il y aura bien quelques grincements de dents ici et là, quelques manifs de buralistes en colère auxquels l'Etat concédera je ne sais quelle contrepartie absurde, quelques rébellions retentissantes mais, au final, les cendriers finiront par rejoindre les crachoirs au paradis des accessoires un temps perçus comme indispensables à toute vie sociale. On parie ?

*

Si l'éradication du tabac « standard » ― absorbé sous forme de feuilles de nicotiana broyées et roulées dans du papier fabriqué par le transporteur officiel de l'hyperprésident ― est programmée dans les lieux publics, l'élimination de son cousin oriental n'est pas gagnée. Les « bars à chicha », c'est à dire les bistrots centrés sur l'usage du narguilé, dont plusieurs dizaines sont recensés sur la seule ville de Paris, n'entendent pas s'écraser comme un vulgaire mégot.

Que l'on ne s'y trompe pas, et en dépit des controverses sur les pouvoirs de nuisance comparés de la cigarette et de la pipe à eau, les amateurs de l'une et de l'autre sont soumis aux mêmes risques sanitaires. Et le débat sur la possibilité d'une dérogation à la règle pour motif culturel a déjà été tranché ailleurs : de New York à Londres, fumer dans un lieu public, c'est fumer dans un lieu public, point à la ligne.

Mais la France cultive, on le sait, l'exceptionnalisme en minuscule, et je ne serais pas surpris de voir éclore un conflit de nature politique sur le thème du « contexte spécifique » du bar à chicha. Ouverts et fréquentés, pour la plupart, par des jeunes d'origine maghrébine, ces cafés peuvent objectivement être considérés comme d'intéressantes initiatives de création d'entreprise et de développement économique en même temps que l'expression d'une certaine « tradition culturelle ».

Pour autant, ces arguments étant rigoureusement superposables à ceux que diffusent les buralistes, fréquemment électeurs du FN, ils ne sont pas recevables. Gauloise et chicha  : même combat d'arrière-garde.

*

2008 ne sera pas seulement l'année de l'interdiction du tabac au rade du coin (avouez que ça ferait peu pour douze gros mois). Non, 2008 sera également l'année de l'élection présidentielle US et de la fin de l'intermède Dabeuliou. Les primaires qui s'ouvrent cette semaine devraient d'ailleurs permettre de se faire une idée de la distance que les Américains souhaitent prendre avec cette période troublée.

Mon pari : la Ségolène locale emportera l'investiture démocrate et finira à la Maison-Blanche. Elle mettra en place le système de couverture médicale universelle dont elle rêve depuis des lustres, élaborera un plan de sortie d'Irak pour ses boys, initiera une vraie stratégie environnementale ridiculisant les Grenelle à la française et fera un sort à l'idée qu'une femme est nécessairement incapable de prendre les rênes d'un grand pays moderne pour le faire avancer.

Mon pari bis : la culture antiaméricaine de la gauche française n'en sera pas affectée. Bush, Clinton, Washington, Lincoln, Reagan et Ronald McDonald, c'est du pareil au même, écrira Ignacio Ramonet dans le Monde Diplomatique.

*

Je ne sais pas ce que 2007 a été pour vous, mais je n'ai pas été trop mal traité moi-même. 2008 devrait justement voir se concrétiser certains projets auxquels je tiens et j'imagine que vous avez tous, les uns et les autres, l'espoir de faire aboutir ceci ou cela dans les mois qui viennent. C'est tout ce que je vous souhaite. Ce n'est pas parce que nous vivons dans un pays globalement dépressif que nous sommes obligés de consolider le trend à un niveau individuel. Bonne année à tous !

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vendredi 28 décembre 2007

Le Darfour par profits et pertes

Les membres de l'Arche de Zoé sont assurément des imbéciles. Mais comment qualifier Rony Brauman ?

Darfour La cause est entendue, le procès de N'Djamena n'était qu'une farce à l'issue écrite à l'avance. La convention d'extradition franco-tchadienne, comme les déclarations tonitruantes de Nicolas Sarkozy, nous le garantissait : les membres de l'Arche de Zoé seraient ramenés à la maison en moins de temps qu'il n'en faut pour prononcer « Children Rescue » ― coupables ou pas...

Mais l'on sait depuis Molière que les farces ont une morale et celle-ci ne fait pas exception à la règle. Elle en aurait même deux, des morales, cette comédie boulevardière à grosses ficelles. D'abord, de grands morceaux d'Afrique sont est bel et bien demeurés le terrain de jeu des Français, fussent-ils humanitaires de pacotille, avocats télévisuels ou hyperprésidents libérateurs d'otages. Hé quoi, avec ou sans accord d'extradition, il aurait été plaisant qu'un Idriss Déby s'avise de ne pas renvoyer l'ascenseur jusqu'à Paris, non mais des fois !

Mais surtout, c'est par le crédit qu'elle apporte à la thèse du « Il ne se passe rien au Soudan » qu'elle éberlue, notre farce. Un groupe d'illuminés débarque en Afrique, prétendant secourir des orphelins du Darfour mais ne parvenant qu'à kidnapper une centaine d'enfants tchadiens à la recherche d'une école digne de ce nom et voici que l'on nous explique à quel point « la responsabilité morale » des apôtres de l'ingérence humanitaire est engagée [cf. Bernard Kouchner, Bernard-Henry Lévy...].

Rony Brauman, qui a de la suite dans les idées, se bagarre depuis des années contre l'idée qu'un génocide est en train de se produire au Soudan. Pour l'ancien président de Médecins Sans Frontières, la question du Darfour se résume au combat clanique de groupes armés impossibles à identifier, les partisans d'une intervention ou, au minimum, de sanctions à l'égard de Khartoum n'étant que les jouets de l'impérialisme guerrier US. L'équipée de nos, hum, « pieds nickelés » lui semble donc la meilleure preuve de ce qu'il hurlait dans le désert depuis trop longtemps : si le pompier volontaire de Rueil-Malmaison n'a pas été fichu de trouver des orphelins du Darfour, ben c'est peut-être qu'il n'y en a pas, hein, des orphelins...

« Il y a à Paris une petite clique de révisionnistes qui ont commencé à relativiser, à banaliser, à nier ce qui se passe au Darfour » avait déjà lâché Bernard-Henri Lévy en réaction aux premiers propos de Brauman sur ce thème. Je me permettrais de lui emboîter le pas, dussé-je passer, moi aussi, pour l'un de ces néoconservateurs à passeport français de triste mémoire : un conflit causant la mort de 400 000 personnes et le déplacement forcé de près de trois millions d'autres, on a du mal à laisser couler au nom du relativisme culturel...

Je ne me souviens pas d'avoir entendu Brauman déduire de l'affaire Crozemarie que le cancer n'existait pas. Adosser son aveuglement incompréhensible sur le Darfour aux agissement d'une clique d'imbéciles n'est pas plus légitime.

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jeudi 20 décembre 2007

Canard sans tête

La volaille qui fait l'opinion s'auto-décapite. Combien de temps pourra-t-elle cavaler dans la basse-cour dans un tel état ?

Lemonde_maquetteJe m'interrogeais, la semaine dernière, sur la capacité de nos journaux anémiques à jouer la carte du Web sans trop d'arrière-pensées. Editeurs et rédacteurs, à peu près aussi enthousiasmés par le développement d’Internet qu'un staphylocoque doré par l'arrivée d’un nouvel antibiotique, n'investissent les lieux qu’à reculons. Du coup, et à l'inverse de ce qui se passe dans les pays où la presse est florissante, c’est à une poignée de « pure players » qu’il revient d’inventer le journalisme de demain avec des bouts de ficelle.

Je suis bien incapable de saisir tous les ressorts de la crise qui secoue Le Monde ― crise venant de conduire à la démission tonitruante de son équipe dirigeante ―, mais je constate que l’émancipation du site du « grand-quotidien-de-référence » est au menu. Hé quoi, le rythme auquel les ventes en kiosques déclinent étant à peu près corrélé à celui auquel les pages vues s’incrémentent sur lemonde.fr, on comprend le malaise... Enfin, on le comprend dans ce contexte où le bonheur des uns ne fait plus celui des autres, filialisation de l’activité électronique oblige.

Convaincue de se laisser manger la laine sur le dos par sa petite soeur du Web, la rédaction-papier attribue, au moins partiellement, la mauvaise passe financière du groupe au poids des investissements multimédias consentis au fil des ans. Bon, les membres de la SRM (Société des rédacteurs du Monde) se plaignent aussi des tentatives de constitution d’un empire de presse par feu-Colombani, mais cet aspect des choses deviendrait presque accessoire au regard du ressentiment anti-Internet.

Le meilleur moyen de les satisfaire, au-delà de la cession déjà entamée des titres adoptés les uns après les autres par le spécialiste de ce mode d'acquisition, serait donc de rapatrier le Web, de le placer sous la tutelle directe de ses ennemis, d’en freiner la croissance trop rapide et, surtout, d’éjecter le partenaire historique du Monde Interactif SA ― l’affreux Arnaud « Brother » Lagardère. Ah, j’oubliais : si quelqu’un pouvait également se charger de pendre Alain Minc dans le parking du 3e sous-sol, le sourire reviendrait sur de nombreux visages...

Mais si je peux me fendre d’un point de vue à contre-courant, la stratégie de diversification initiée par l’ancien patron n’avait pourtant rien d’une aventure absurde et aurait pu mieux se terminer. La mise en place d’un groupe de presse solide, ne dépendant ni d’un marchand de canons, ni d’un couleur de béton, aurait été suffisamment inédite sous nos latitudes pour valoir d’être soutenue. Quant au Monde en ligne, j’ose à peine imaginer où il en serait si la rédaction papier s’en était occupée à sa manière (sans parler du rôle de bouc-émissaire un brin trop pratique que d'aucuns voudraient bien faire endosser à Minc et qui tutoie la paranoïa).

Un canard sans tête, on le sait, continue à marcher quelques instants par la grâce de ses terminaisons nerveuses. Le Monde devrait être donc capable de fonctionner mécaniquement sans direction dans les jours qui viennent. L’exemplaire du jour vient d’ailleurs d’être posé sur mon bureau et il ressemble comme deux gouttes d’eau à celui qui aurait pu être publié si le trio Jeantet-Fottorino-Patino était resté aux commandes. Ca pourrait ne pas durer.

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mercredi 19 décembre 2007

Alléluia, etc.

C'est bientôt Noël : je fais dans l'œcuménisme culturel.

Sainteustache« François X » (il s'agit du pseudonyme d'un prof de Lettres sarkozyste plutôt que d'une référence à l'hypothétique monarque d'une France uchronique), lorsqu'il commente ici, s'en déclare convaincu : je suis un catholique qui s'ignore. Une sorte de Lustiger du blog. Un closet-disciple.

Il se fourre le doigt dans l’œil jusqu’au coude mais, en ces temps de célébrations chrétiennes, apportons charitablement un peu d’eau tiède à son moulin... J’aime beaucoup les églises. Enfin, pas toutes les églises, puisque les machins récents type cathédrale d’Evry ne me font ni chaud ni froid et m'évoquent surtout les « megachurches » nord-américaines. Non, je donnerais plutôt dans le gothique, le costaud, le minéral, le taillé, l'ogive, la gargouille... Même le roman, trop sobre, et le baroque, trop chargé, me gonflent un peu. Donnez-moi du Notre-Dame de Paris, du Saint-Nicolas-des-Champs, de la basilique de Saint-Denis, mais gardez vos Major néo-byzantines, vos pâtisseries montmartroises, vos cubes Saint-Louis en béton brut !

Ma préférée du moment, d’ailleurs, c’est Saint-Eustache, l’église des Halles. Un énorme vaisseau de pierre plein de recoins dans lequel je me promène à l’occasion. Je ne me lancerai pas dans une description architecturale savante (j’en suis bien incapable, même si mon ami Emmanuel V. est censé me donner un cours un de ces quatre), mais j’en recommanderai tout de même la visite en insistant sur deux détails mineurs : d’abord, le remarquable triptyque de Keith Haring représentant la vie du Christ sur du métal brossé et, surtout, la délirante sculpture de Raymond Mason illustrant, sur un mode plaisamment grotesque, le départ des marchands de fruits et légumes lors du transfert des Halles à Rungis en 69.

Elles pourraient passer pour décalées en regard de la somptuosité du bâtiment, ces deux curiosités. Elles ne le sont pas : vérifiez par vous même.

*

J’aime bien les églises, et j’aime bien aussi ce que l’on peut y faire entre deux suppliques au Bon Dieu (auquel il vaut mieux s’adresser, dit-on, qu’à ses saints). Je viens donc, pour la seconde fois, de participer à l’espèce de karaoké messianique organisé chaque année par la cathédrale américaine de Paris (du gothique vaguement disneyen, mais du gothique tout de même).

L’idée générale : quatre solistes, un organiste et un chef d’orchestre, tous professionnels, accompagnent dans leurs efforts une flopée d’amateurs plus ou moins éclairés sur la première partie du Messie de Haendel (plus l’Alléluia final). Le résultat est évidemment assez moyen pour l’auditeur qui ne chante pas mais, pour les autres, c’est un vrai panard.

A ceux qui, comme moi, ne lisent pas la musique mais seraient tentés d’essayer un truc pareil, je recommande toutefois quelques répétitions avant le grand jour. Ca aide. Mais bon, vous avez le temps puisque vous l’avez loupé cette année.

Sur ce, amen et bon vent.

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mardi 18 décembre 2007

Le plus grand cabaret du monde

« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation ». Guy Debord

CabaretNicolas Sarkozy confirme à nouveau, s'il en était besoin, son talent d’homme de spectacle. Qu'une grève des transports survienne et, bing, le voila qui se sépare d'avec son épouse. Que les longues vacances à nos frais d'un dictateur décérébré déclenchent une polémique, paf, le voici qui se remet en ménage... Franchement, si la vie sentimentale du président devient un tel outil d’élimination de l’actualité qui fâche, on comprend mieux l’enjeu d’une simplification des procédures de divorce...

Mais l'esbroufeur de l'Elysée a toujours un coup d’avance. Car enfin, il le sait bien, le bougre, que sa manœuvre cousue de fil blanc ne trompe même pas les clients du bistrot où je prends mon café le matin. De fait, elles sont précisément l'enjeu de ses escapades disneyennes, ces conférences de comptoir ! Et pendant que le débat fait rage sur la façon dont il dicte son agenda à la presse, au-delà de ses histoires d’alcôve, ni Thibault ni Kadhafi ne font la Une.

Du bluff au carré, quoi. Respect !

*

Tiens, il faudra qu’il m’explique, le bateleur, entre deux tours de manège chez Mickey, comment il concilie la critique d’une « banque centrale européenne ridiculement obsédée par une inflation inexistante » et le grand barouf sur l’érosion du pouvoir d’achat des Français. L’euro fort, celui qui permet de résister à la hausse vertigineuse du prix des matières premières et incite nos entreprises à regarder au-delà d’une énième dévaluation pour restaurer leur compétitivité, reste clairement le meilleur rempart contre ce que François Mitterrand appelait « l’impôt sur les pauvres ». Christine Lagarde devrait d'ailleurs en toucher un mot au boss.

Nicolas Sarkozy, plus inculte encore en économie que Mitterrand ? Ca c’est de l’info ! (Hum, mais si ça commence à transpirer dans les médias, adieu la belle Carla...).

*

S’il décidait, après son second mandat (je me projette), de ne pas en briguer un troisième, Poutine style, l’hyperprésident pourrait s’installer à Marseille. La vie politique y est l’une des plus surréalistes qui soit et un artiste tel que lui devrait s’y sentir comme une sardine dans le Vieux-Port.

On annonçait ainsi, la semaine dernière, le surprenant ralliement à Jean-Claude Gaudin de Philippe Sanmarco, sorte de Rocard du cru. Mais la, hum, gauche locale a décidé de rendre coup pour coup et annonce la défection à son profit de l’UMPiste François Franceschi, ancien leader du RPF« pasquaïen » pour les Bouches-du-Rhône... Hé hé, ça donne envie d’aller voter, ce mercato d’écharpes tricolores. D’autant plus que l’ex-Vert Jean-Luc Benhamias brandit désormais le drapeau du MoDem au nom du syncrétisme écolo-centriste en terre provençale !

Il est acceptable, et même recommandé, de ne pas suivre Guy Debord jusqu’au bout. On a tout de même le droit de l’accompagner sur une partie du chemin.

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lundi 17 décembre 2007

Como una vaca española

L'intercompréhension interdialectale des Latins n'est qu'un mythe. Olé !

Osborne_toroC'était il y a déjà quelques années... J'étais à Barcelone, assistant à l'un de ces congrès auxquels mon journal du moment se faisait une règle de m'expédier puisque, « spécialiste » des transports et de la logistique, je m'intéressais aux accords « Open Skies » Europe-Etats-Unis, à la déréglementation du cabotage routier transfrontalier et à tant d’autres désopilantes joyeusetés.

Oh, je ne m'en plaignais pas. Au contraire. Ces déplacements forcés étaient, en fait, un excellent moyen, entre une conférence sur l'avenir du ferroutage et l’interview de je ne sais quel sous-secrétaire d’Etat portugais à l’Equipement, de faire un peu de tourisme en douce. Et j’en ai vu, du pays, à l’époque : rentré de Copenhague le lundi, en partance pour Milan le jeudi, je passais ma vie dans les avions. L’idée était d’ailleurs, en ces temps bénis où les frais généraux étaient une sorte de corne d’abondance inépuisable, d’optimiser au mieux ces voyages en consacrant deux bonnes journées à une interview d’une heure ― interview qui aurait avantageusement pu être effectuée par téléphone, pour dire la vérité. Les choses ont bien changé depuis, avouons-le.

J’étais à Barcelone, donc, et j’avais été chargé d’une mission de confiance par mon épouse, laquelle souhaitait se procurer une cassette vidéo de musique traditionnelle andalouse introuvable en France. Profitant d’un temps mort, ou m’en fabriquant un, je ne sais plus, j’avais traversé la rue qui séparait mon hôtel du bâtiment d’El Corte Ingles — équivalent ibère des Galeries Lafayette — pour m’acquitter prestement de ma tâche.

A ce stade de mon récit, il convient d’expliquer que je ne parle pas très bien l’espagnol. Et même d’admettre que je ne le parle pas du tout. Je sais baragouiner une ou deux palabras passe-partout, ajouter quelques « a », « o » et « i » finaux à des mots français présumés universellement latins, mais c’est à peu près tout. Armé d’un petit morceau de papier détaillant, dans la langue de Cervantès, les références de l’objet de ma quête, je me faisais pourtant fort de parvenir à mes fins sans difficulté majeure. Un type ayant réussi à se faire servir un steak-frites vin rouge dans une gargote du Triangle d’Or n’est-il pas capable de toutes les prouesses communicantes ?

La fameuse cassette se révélant introuvable à l’étage librairie du grand magasin, je m’approchais d’une vendeuse pour lui exposer mon embarras. Un coup d’œil à mon document allait d'ailleurs lui permettre de constater qu’elle n’avait malheureusement plus ce chef d’œuvre de la culture populaire espagnole en stock. Elle entreprit alors de m’indiquer, à la vitesse d’une mitraillette soviétique tombée entre les mains d’un militant du POUM, où je pouvais me rendre pour me l'acheter.

Bon, qu’elle ne disposât pas elle-même de la cassette, ça, j’avais compris. Qu’il faille aller ailleurs pour l’acheter, aussi. Mais n’entravant que pouic au reste de ses explications, je lui demandais, avançant vers elle un calepin et un stylo (la grande force du journaliste, et ce qui le distingue du vulgaire blogueur, est d’avoir toujours un calepin et un stylo sur lui), de m’en noter l’adresse pour améliorer mes chances de réussite.

Jusqu’à ce moment précis, la vendeuse m’était apparue comme sympathique et, surtout, comme raisonnablement équilibrée. Mais la perspective d’écrire trois mots sur un morceau de papier allait la jeter dans une terrible confusion, s’abandonnant à tout un tas de contorsions étranges, à tout un tas de mimiques inquiétantes desquelles il ressortait clairement qu’elle ne souhaitait absolument pas noter cette fichue adresse et que je pouvais bien aller me faire cuire un œuf (un « huevo », en espagnol) si je n'étais pas content... Mon insistance allait toutefois s’avérer payante : grognant comme un renard (un « zorro ») atteint d'un virus de la famille des rhabdoviridae, la vendeuse récalcitrante finit, l’écume aux lèvres, par inscrire la précieuse adresse sur mon carnet avant de s’enfuir en gesticulant comme une démente.

De retour dans la rue, je montais dans le premier taxi venu, plaçait l’adresse sous le nez du chauffeur et lui demandait, d’un « por favor » courtois mais ferme, de m’y conduire instamment. J’ai déjà évoqué ici l’incroyable professionnalisme des taximen barcelonais, dont les berlines bicolores sillonnent infatigablement la cité à la recherche d’un client et ne refusent jamais la moindre course, fut-elle de quelques centaines de mètres. Las, ignorant des usages qui font la fierté de sa corporation, l’homme allait m’envoyer promener avec à peu près autant de véhémence que la vendeuse d’El Corte Ingles avant lui ! Mais il faut dire que Barcelone, à l’époque, n’avait pas encore achevé sa métamorphose en capitale mondiale de la Movida : sans doute mon adresse était-elle située dans l’un de ces quartiers malfamés que les taxis rechignent à traverser...

Je descendais alors de la voiture de ce poltron pour grimper dans la suivante, en me demandant tout de même par quel étrange enchaînement de hasards malencontreux j’étais tombé sur la vendeuse et le chauffeur les plus mentalement instables de toute la Generalitat de Catalunya. A ma grande surprise, le second taxi allait lui-aussi refuser de me transporter, et d'une façon encore plus hostile que son collègue !

Au comble de la frustration, je m’extirpais de la bagnole, me précipitais vers mon hôtel et, avisant le concierge multilingue jonglant avec les téléphones derrière son comptoir, lui racontais mon aventure en suggérant qu'un vent de folie était manifestement en train de souffler sur la ville. Le gars m’écoute gentiment, demande à voir mon calepin, me regarde, se marre un bon coup, et me dit :

Vous savez ce qu’il y a d’écrit sur votre truc ?
Ben, c’est l’adresse d’une boutique de vidéo...
Presque mais pas tout à fait. Ca dit : « Rayon vidéo, troisième étage » (Sección Vidéo, 3° Planta)

Mouais... Allez faire l’Union méditerranéenne, après ça...

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vendredi 14 décembre 2007

Tourisme éthique

Tripoli, Marseille, Lisbonne : les voyages de la semaine.

Guide_vertL'interminable visite de Kadhafi à Paris aura au moins le mérite de démontrer à quel point la realpolitik à l'échelon international est un art qui ne s'improvise pas. Nicolas Sarkozy avait déjà pu constater, à Pékin, que ce n'est pas en tapant sur la démocratie taïwanaise que l'on décroche les contrats les plus juteux. Il n'a pas retenu la leçon : métamorphosé en petit télégraphiste de Tripoli, il ne réussit même pas à vendre les Airbus et les Rafale à prix cassés auquel le colonel était censé s’intéresser.

La prochaine fois qu’il tente sa chance dans le vaste monde, il ferait mieux de se méfier des conseils du Guide Vert...

*

Il faut connaître un peu Marseille, et sans doute l’avoir quittée depuis longtemps, pour s’avouer consterné par le ralliement de Philippe Sanmarco à Jean-Claude Gaudin : cet ancien député socialiste avait longtemps représenté la version, sinon crédible, au moins honorable, du socialisme « à la phocéenne ».

Dans une ville gangrenée par l’immobilisme et le clientélisme, que ses maires passés et présents ont contribué à isoler économiquement de sa région, cet ex-bébé Defferre converti à la social-démocratie a longtemps tranché sur la médiocrité de la classe politique locale. A la tête d’un micro-parti dissident du PS, il s’était largement éloigné des Jean-Noël Guérini et autres démagogues manœuvriers qui contrôlent la fédération des Bouches-du-Rhône. Rejoindre une UMP marseillaise dont les méthodes sont rigoureusement identiques à celles qu’il condamnait à gauche n’a donc aucun sens ― au-delà d’une ambition personnelle sans objet, évidemment.

C’est con à dire, mais je suis très déçu. Et que l’on ne vienne pas parler « d’ouverture » sur les quais du Vieux-Port : il y a des limites à l’extension du concept...

*

Ce qui ne me déçoit pas, en revanche, c’est la signature à Lisbonne du traité simplifié par les Vingt-sept. Même Gordon Brown, d’abord donné pour absent, s’est fait un devoir d’apposer sa signature au bas du document remplaçant le vieux TCE.

L’Europe avance toujours au ralenti, mais elle n’est plus en panne. N’en déplaise aux amateurs de « parallélisme des formes », l’expression à la mode ces jours-ci, la ratification du traité par nos parlementaires devrait permettre de ne pas la renvoyer à l’atelier trop rapidement. Vroum-vroum.

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jeudi 13 décembre 2007

De Rue89 à MediaPart : les années 80 (re)commencent

Le Web est la bande FM du moment. Les dinosaures des médias traverseront-ils ce nouvel orage sans trop de casse ?

FmLorsque Rue89 vous ouvre la porte de ses locaux, vous n'êtes pas vraiment dépaysé : l'endroit ressemble à la page d'accueil du site. Une grande pièce un peu bordélique, quelques bureaux Ikea, des jeunes gens en jeans qui téléphonent, pianotent sur leurs claviers ou s’interpellent par-dessus leur écran, un coin salon équipé d’un canapé et d’une table basse... Rien, à vrai dire, ne distingue la rédaction du site d'info des start-ups occupant le reste de cette « pépinière d’entreprises » du vingtième arrondissement. « Mais nous ne sommes pas nous-mêmes une start-up, tient à préciser Laurent Mauriac, ancien correspondant de Libération à New York et co-fondateur. Nous sommes un journal en ligne indépendant, dont le but est de se développer et certainement pas de se revendre au plus offrant dans trois ans ».

On le croit sans peine : remplacez les ordinateurs par un émetteur d’occasion ou le coin salon par une table de mixage à l’ancienne et vous voici transporté 25 ans en arrière, aux grandes heures des « radios libres » et du journalisme alternatif. Bon, l’équipe d’une station FM pirate planquée dans la soupente d’une local militant n’aurait jamais, comme le fait Mauriac, évoqué « le succès d’un premier tour de table », « l’arrivée de business angels » ou l’émergence d’un « nouveau modèle économique », mais pour le reste, aucun doute : Rue89 donne bel et bien le sentiment d’être au départ de quelque chose de « différent », dont les contours précis ne se dessineront qu’à l’usage mais dont la vocation est essentiellement journalistique.

Gratuité totale financée par la pub, adossement à un groupe de presse, production de « contenus » pour des tiers... Toutes les stratégies seront sans doute testées au fil des mois. Mais de cette équipe de défricheurs, attendons-nous au meilleur. Ah, et pour le business pur et dur, allez voir plutôt au fond de la cour : ils font du module de vidéo-chat pour mobile 4G.

Lorsqu’Edwy Plenel vous convie à une réunion de présentation de MediaPart, son futur bébé électronique, c’est la très chic maison de l’Amérique latine qu’il choisit. Il faut dire que, pour les messieurs bien mis et les dames en manteaux de fourrure qui se bousculaient hier soir boulevard Saint-Germain, le septième arrondissement est un endroit bien plus pratique que les abords du périphérique.

L’ancien directeur de la rédaction du Monde, pour autant, ne désavoue pas la démarche de ses confrères de l’Est parisien, à laquelle il se réfère volontiers. Mais l’on ne se refait pas et si l’ombre des radios illégales plane sur les transfuges de Libération, c’est le parfum de la presse « de référence » que l’on hume chez MediaPart. Plenel situe d’ailleurs son initiative dans la perspective d’une critique globale des quotidiens français (« sur-subventionnés, sans lecteurs, trop chers, mal diffusés, inféodés aux pouvoirs économiques et politiques ») et observe avec envie les succès éditoriaux et financiers d’un Guardian maître de son destin. Clairement, il ne lance pas un site Web, il lance un journal, point. Bon, ce journal est en ligne, c’est sûr, mais c’est surtout parce qu’il est plus facile de dénicher les quatre millions d’euros nécessaires à une présence sur le Net que d'en trouver dix fois plus pour un débarquement dans les kiosques. Et d'ailleurs, il ne désespère pas, si les choses marchent bien, de lui donner un petit frère de papier, à MediaPart...

Mais nous n’en sommes pas là et le site qui verra le jour dans quelques semaines doit devenir tout ce que nos quotidiens malades sont accusés par Plenel de ne plus être : un lieu d’intelligence, de réflexion et d’analyse prenant ses distances avec la volonté de « tout dire le plus vite possible ». Pour ce faire, une armée de vieux routiers a été rassemblée ― des Laurent Mauduit, des François Bonnet, des Erich Inciyan, des Sophie Dufau... ― qu’une tripotée de jeunes loups devra accompagner dans leur conversion au « journalisme plurimédia ». En tout, quarante salariés doivent être recrutés d’ici au démarrage effectif, quand Rue89 se débrouille avec une petite douzaine de rédacteurs.

Sur le front des finances, les choses sont encore floues. Mi-gratuit mi-payant, MediaPart est censé parvenir à l’équilibre s’il convainc 65 000 lecteurs de payer entre 5 et 9 euros par mois, un peu moins s’il réussit à obtenir le même taux de TVA que la presse papier (2,1% contre 19,6% sur le Web). On imagine que ce sera dur. Et qu’il ne sera pas évident pour les pointures issues du Monde, habituées au back-office d’un journal de 700 personnes, pas nécessairement familières du maniement d’un caméscope ou d’une interface d’édition Web, de se mettre au régime low cost.

Mais pour toutes leurs différences de façade, branchés du vingtième et bourgeois du boulevard Saint-Germain sont en train de prendre le même chemin : celui qui fait trembler une presse papier anémique et ringardise jusqu'à leur prolongement sur le Web. Que la cellulose soit, à moyen ou long terme, condamnée à l’obsolescence ne fait plus aucun doute ― et les choses iront probablement plus vite en France qu’ailleurs, « crise de l’offre » plenelienne oblige. La question est plutôt de savoir si libe.fr ou lemonde.fr sauront avancer au même rythme que les new kids on the block. L’arrivée des radios libres, il y a un quart de siècle, avait poussé le cartel France Inter-radios périphériques à leur emboîter le pas sur la FM pour, au final, préserver une partie des positions gagnées sur les grandes ondes. Terrifiés à l'idée de cannibaliser leurs ventes en kiosques, les dinosaures ne se montreront peut-être pas aussi habiles ce coup-ci.

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mardi 11 décembre 2007

I will survive !

L'annonce de la mort des journalistes est très exagérée.

Dead_like_me Bloguer n'est manifestement pas ma priorité, ces jours-ci. Du travail en retard, des engagements à honorer, des déplacements à organiser... Bah, j'ai peut-être tort de me décarcasser : enfermé toute la journée au CFPJ dans le cadre d'un séminaire sur le développement de la vidéo sur les sites de presse, j'ai appris, de la bouche d'un spécialiste, que mes jours étaient comptés.

« Les contenus éditoriaux n'ont plus de valeur, estime en effet Christian Jegourel, le patron de YouVox. Désormais, n'importe quel passionné de ceci ou de cela est capable, à temps perdu, de pondre des articles à la fois plus intéressants, plus fouillés et plus pertinents que n'importe quel journaliste ! » C'est qu'il sait de quoi il parle, ce monsieur. Sa boîte représente en effet la nouvelle frontière de l'information, le fameux « nouveau paradigme » appliqué à la galaxie Gutenberg. Quelques thèmes porteurs (les voyages, la culture urbaine, le cinéma...), quelques bénévoles « n'ayant pas besoin d'être rémunérés puisqu'ils gagnent déjà leur vie par ailleurs » organisés en « rédactions » et les 80 000 visiteurs uniques mensuels sont déjà en vue !

Christian Jegourel, précisons-le tout de suite, n'est pas lui-même un « bénévole ». Et si l'audience globale de ses sites atteint un jour les volumes requis pour attirer les annonceurs, il commercialisera sans fausse honte les pages noircies par ses sympathiques contributeurs. « Mais que ferez-vous si ces passionnés s'inventent un jour un nouveau hobby et passent à autre chose ? » s'est exclamé un archaïque porteur de carte de presse, se croyant malin. « Bof, les passionnés bénévoles, ce n'est pas ce qui manque, a répondu notre visionnaire. On en trouvera d'autres ! » Ouf, nous voici rassurés !

*

Pierre Haski, co-fondateur de Rue89, intervenant dans la foulée, s'est montré plus optimiste. « Les journalistes ne sont pas condamnés s'ils acceptent de se remettre en question et, surtout, de faire une petite place aux experts et aux lecteurs sur le devant de la scène », a-t-il expliqué en substance. Hum, je suis assez d'accord, l'expérience du blog m'ayant appris qu'il se peut ― oh, rarement ! ― qu'un lecteur en sache davantage que moi sur ceci ou cela et qu'il s'avise de me le faire remarquer en commentaire...

Mais je reste dubitatif sur l'absence de différenciation dans la présentation des articles de journalistes, des tribunes d'experts et des réactions d'internautes sur le site des transfuges de Libé L'info à trois voix »). Non pas qu'il faille les hiérarchiser, au sens où leur qualité et leur « valeur » respectives seraient forcément inégales : ce n'est pas le cas. Mais j'ai tendance à penser que ce mélange des genres ne sera pas propice à l'émergence d'un média de nature « professionnelle » ― d'un média crédible.

Les lecteurs, via le courrier, et les « spécialistes », via les pages de débats, ont toujours eu leur place dans les journaux. Sur le Web, leur présence va logiquement s'accroître et c'est tant mieux. Je m'accroche tout de même à l'idée qu'un type, ou une nana, dont c'est le métier est plus à même de fournir une information claire, recoupée, sourcée et, pourquoi pas, honnête que les « passionnés » de Christian Jegourel.

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PS : L'équipe de MediaPart, le nouveau journal en ligne d'Edwy Plenel, présente demain ses « ambitions et sa structure » dans le détail. Il sera certainement intéressant de comparer les approches du Web des deux écoles, Le Monde et Libé. Plenel et sa bande, Haski et son gang sont peut-être des dissidents, ils restent suffisamment marqués par leurs canards d'origine pour en reproduire les réflexes sur écran. Gratuité semi-autogestionnaire d'un côté, sobriété payante de l'autre, qui l'emportera ? On en reparle.

jeudi 06 décembre 2007

A peu près et grosso modo sont dans un bateau...

J'aime bien défendre les journalistes authentiques contre les amateurs, c'est mon côté corporatiste. Mais j'ai peut-être tort.

CalculetteEtienne Mougeotte est le nouveau patron de la rédaction du Figaro. L'ancien vice-président de TF1 était le candidat idéal à la succession de Nicolas Beytout : la manière dont il a défendu, avec pugnacité, des années durant, l'indépendance éditoriale de sa chaîne contre les pressions du Pouvoir est en effet la meilleure garantie de la préservation de la tradition iconoclaste du grand journal libéral...

Et en plus, la presse quotidienne, il connaît bien. Interrogé ce matin sur France Culture sur les coûts de distribution des journaux et leur impact sur un prix de vente bien trop élevé, il a bredouillé : « Heu, c’est dans les 30%, je crois, ou peut-être 40%... » De fait, il n’était pas si loin de la vérité, puisque la moyenne est à 36%. Mais il s’est empressé de préciser que ces tarifs, même s'il ne les connaissait pas, étaient totalement justifiés par la qualité de la prestation des NMPP, refusant de laisser son interlocuteur l’entraîner en terrain trop glissant. Charitable, l’animateur des « Matins », Ali Baddou, a d’ailleurs cessé de le titiller, rappelant que Laurent Joffrin avait carrément refusé d’évoquer les NMPP dans l’émission « de peur de ne pas voir paraître Libération le lendemain ».

Pour autant, c’est sur les chiffres de ventes qu’Etienne Mougeotte s’est révélé le plus puissamment informé. A un Ali Baddou estimant la totalité des achats de quotidiens français à quelque « 500 000 exemplaires », le boss d’un journal dont l’OJD atteste qu’il diffuse lui-même 342 000 exemplaires payants (pour un tirage de 430 000) a répondu « Heu, non, c’est plus que ça, c’est dans les millions quand même, hein, avec la presse régionale je crois... »

Effectivement, c’est bien dans « les millions ». La presse quotidienne française a beau être à la ramasse, elle diffuse encore près de 2 millions d’exemplaires pour les quotidiens nationaux et un peu plus de 6 millions pour les régionaux. Hum, Mougeotte va devoir apprendre à jeter un coup d’œil aux chiffres de l’OJD, l’audimat de la presse papier, s’il veut convaincre que sa nomination est autre chose que l’ultime récompense du grognard en bout de course.

*

Quelques semaines après Libé, c’est Le Monde qui s’y colle ! La France est menacée par la crise des « subprime », même si elle ne le sait pas encore... Sous un titre de Une alarmiste (« Immobilier : il y a aussi des risques en France ») et un chapeau effrayant (« Crise : l’évolution des taux variables met en difficulté des dizaines de milliers de ménages »), le journal tente de nous convaincre de l’imminence de la fin du monde US style.

L’article qui suit nous dit surtout que c’est en Grande-Bretagne, où des prêts à taux variables ont été distribués à des emprunteurs non-solvables et où 1,4 millions de ménages devraient faire face à une augmentation massive de leurs échéances, que l'on joue les Américains. Car en ce qui concerne la France, le soufflé retombe dès le quatrième paragraphe : en tout et pour tout, 600 dossiers on été recueillis par l’AFUB, l’association de consommateurs recensant les emprunteurs se plaignant de la hausse des taux. Et pour cause, l’immense majorité (80%) des prêts immobiliers est à taux fixe dans notre pays, éliminant tout risque de fluctuation pour le souscripteur. Quant aux prêts à taux variables, ils sont normalement équipés d’une limite maximale à la hausse (prêts « capés ») ou permettent de prolonger la durée du prêt en contrepartie de traites constantes.

Le risque d’une « déstabilisation » des finances de centaines de milliers de ménages est donc quasi-nul, même s’il arrive, hausse des taux ou pas, que des emprunteurs rencontrent des difficultés sur vingt années de remboursements. Dans un second article consacré à cette terrible tragédie en pages intérieures, et sous le titre « Les emprunteurs français fragilisés », le premier paragraphe vient justement vider les dix suivants de leur substance en indiquant : « Les règles très protectrices des consommateurs excluent une crise comparable à celles que connaissent les Etats-Unis et le Royaume-Uni ».

A l’inverse du dossier de Libé, le contenu des articles du Monde évite toutefois l’écueil de l’idéologie, au sens où le premier affichait clairement un point de vue sur la faillite morale (suivie d'une faillite tout court) que représente la propriété immobilière. Non, Le Monde, sur ce coup, est plutôt dans le papier-prétexte et la stimulation des ventes par un titre racoleur. Mais nos deux confrères apportent surtout leur contribution à l’essoufflement de l’une des rares filières économiques encore dynamiques en France et, surtout, confortent les établissements bancaires dans leur frilosité légendaire : « En attendant, les banques se montrent beaucoup plus parcimonieuses dans l’octroi de nouveaux crédits. (...) de même, presque plus personne n’accorde de crédits sans apport et sur plus de trente ans ».

En d’autres termes, et en raison d’abus anglo-américains sans impact sur une situation française radicalement différente (les Français ont l’un des taux d’épargne les plus élevés du monde, l’un des niveaux d’encours de prêts à la consommation les plus bas, et empruntent massivement à taux fixes) nos banques se recentreront sur leurs « bons risques » traditionnels (couple de fonctionnaires disposant d’un apport de 30% et empruntant sur 15 ans), renvoyant le reste de la population à ses chères études au moment de la demande d’un prêt. Non mais des fois !

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