L'annonce de la mort des journalistes est très exagérée.
Bloguer n'est manifestement pas ma priorité, ces jours-ci. Du travail en retard, des engagements à honorer, des déplacements à organiser... Bah, j'ai peut-être tort de me décarcasser : enfermé toute la journée au CFPJ dans le cadre d'un séminaire sur le développement de la vidéo sur les sites de presse, j'ai appris, de la bouche d'un spécialiste, que mes jours étaient comptés.
« Les contenus éditoriaux n'ont plus de valeur, estime en effet Christian Jegourel, le patron de YouVox. Désormais, n'importe quel passionné de ceci ou de cela est capable, à temps perdu, de pondre des articles à la fois plus intéressants, plus fouillés et plus pertinents que n'importe quel journaliste ! » C'est qu'il sait de quoi il parle, ce monsieur. Sa boîte représente en effet la nouvelle frontière de l'information, le fameux « nouveau paradigme » appliqué à la galaxie Gutenberg. Quelques thèmes porteurs (les voyages, la culture urbaine, le cinéma...), quelques bénévoles « n'ayant pas besoin d'être rémunérés puisqu'ils gagnent déjà leur vie par ailleurs » organisés en « rédactions » et les 80 000 visiteurs uniques mensuels sont déjà en vue !
Christian Jegourel, précisons-le tout de suite, n'est pas lui-même un « bénévole ». Et si l'audience globale de ses sites atteint un jour les volumes requis pour attirer les annonceurs, il commercialisera sans fausse honte les pages noircies par ses sympathiques contributeurs. « Mais que ferez-vous si ces passionnés s'inventent un jour un nouveau hobby et passent à autre chose ? » s'est exclamé un archaïque porteur de carte de presse, se croyant malin. « Bof, les passionnés bénévoles, ce n'est pas ce qui manque, a répondu notre visionnaire. On en trouvera d'autres ! » Ouf, nous voici rassurés !
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Pierre Haski, co-fondateur de Rue89, intervenant dans la foulée, s'est montré plus optimiste. « Les journalistes ne sont pas condamnés s'ils acceptent de se remettre en question et, surtout, de faire une petite place aux experts et aux lecteurs sur le devant de la scène », a-t-il expliqué en substance. Hum, je suis assez d'accord, l'expérience du blog m'ayant appris qu'il se peut ― oh, rarement ! ― qu'un lecteur en sache davantage que moi sur ceci ou cela et qu'il s'avise de me le faire remarquer en commentaire...
Mais je reste dubitatif sur l'absence de différenciation dans la présentation des articles de journalistes, des tribunes d'experts et des réactions d'internautes sur le site des transfuges de Libé (« L'info à trois voix »). Non pas qu'il faille les hiérarchiser, au sens où leur qualité et leur « valeur » respectives seraient forcément inégales : ce n'est pas le cas. Mais j'ai tendance à penser que ce mélange des genres ne sera pas propice à l'émergence d'un média de nature « professionnelle » ― d'un média crédible.
Les lecteurs, via le courrier, et les « spécialistes », via les pages de débats, ont toujours eu leur place dans les journaux. Sur le Web, leur présence va logiquement s'accroître et c'est tant mieux. Je m'accroche tout de même à l'idée qu'un type, ou une nana, dont c'est le métier est plus à même de fournir une information claire, recoupée, sourcée et, pourquoi pas, honnête que les « passionnés » de Christian Jegourel.
© Commentaires & vaticinations
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PS : L'équipe de MediaPart, le nouveau journal en ligne d'Edwy Plenel, présente demain ses « ambitions et sa structure » dans le détail. Il sera certainement intéressant de comparer les approches du Web des deux écoles, Le Monde et Libé. Plenel et sa bande, Haski et son gang sont peut-être des dissidents, ils restent suffisamment marqués par leurs canards d'origine pour en reproduire les réflexes sur écran. Gratuité semi-autogestionnaire d'un côté, sobriété payante de l'autre, qui l'emportera ? On en reparle.
Résumons: tout le monde n'est pas cuisinier, mais on mange rarement de la nourriture faite par un cuisinier tout en vivant très bien comme ça.
Rédigé par : Passant | mardi 11 décembre 2007 à 23:13
Il me semble que le fond du problème n'est pas l'affaire de la compétence ou de la crédibilité mais celui de la force de frappe. Les "informations" (qui ne viennet pas de l'AFP), 9 fois sur 10, proviennent d'informateurs qui ont intérêt à la diffusion du scoop : délation, balance, intox, etc. Peu importe que le journaliste soit un grand déontologue, un grand professionnel, un recoupeur chevronné, ou un commentateur de Com-Vat ; ce qui est décisif dans le média, c'est son audience potentielle. Je balance mon scoop au Monde parce que je sais qui lis Le Monde, quelle crédibilité objective a Le Monde, etc. Ou alors, je balance au Canard, ou dans un hebdo de droite, etc., en fonction de la force de frappe et de l'audience du média. Un scoop "AgoraVox" n'a aucune valeur, un scoop "Bakchich" est moins crédible qu'un scoop "Rue89", et un scoop Le Monde est vérité d'évangile reprise par tous les autres, de Rue89 à AgoraVox. Je sais pas si je suis clair (je suis pas journaliste).
Rédigé par : Francois | mercredi 12 décembre 2007 à 11:04
assez d'accord avec ton propos, hugues.
mais à mon sens, le vrai problème c'est que la qualité du travail journalistique est en baisse et qu'il devient donc de plus en plus facile à des "non spécialistes" de la recherche d'infos, du recoupement, de l'exposition claire et objective des faits, de les concurrencer.
j'ai déjà dit par ailleurs à quel point je trouvais les articles de Libé de plus en plus creux. Le Figaro suit une pente infernale : ses pages relatives à la politique française ne valent plus tripette. c'est un cirage de pompe sans le moindre sens critique. et c'est à peine si certains savent encore écrire. et pour moi, tout ça est un problème économique. et le recours aux stagiaires ou bénévoles est assurément le meilleur moyen de se casser la figure.
Rédigé par : David | mercredi 12 décembre 2007 à 12:21
Passant,
Tu peux cuisiner pour toi et pour ta cousine Albertine. Tu peux même le faire très bien d'ailleurs. Mais lorsque tu vas au restaurant ou que tu manges dans une cantine, tu as peut-être envie d'être certain que les produits sont frais, que les réglementations sanitaires sont respectées, que l'organisation générale de la cuisine est soumise à certaines normes.
Le cuisinier professionnel n'a d'ailleurs pas besoin d'être un chef étoilé. Il peut même être moins doué qu'un type qui cuisine le dimanche pour ses potes. C'est juste une question de standards.
François,
Mais le journaliste ne fait pas que du scoop. Les vraies exclusivités sont d'ailleurs assez rares. Il se contente, avec une équipe, des techniques et des moyens, de rendre le bruit ambiant intelligible.
Quant à la crédibilité, c'est quelque chose qui se conquiert au fil du temps et pas seulement par la "force de frappe". Ca se perd vite, par contre.
David,
En fait, la qualité journalistique n'a jamais été aussi élevée (mais nous partions de très bas) et les journalistes n'ont jamais été aussi attentifs aux questions de méthodes sous l'influence d'un fantasme de presse objective et intègre "à l'américaine".
Dans de nombreux cas, la défiance exceptionnelle des Français à l'égard des journalistes est largement injustifiée et elle est juste le résultat de la défiance générale à l'égard de tout et n'importe quoi.
Mais quand bien même : si les gens ne lisent plus que des amateurs parce que les professionnels ne sont pas assez bon, ce n'est pas une bonne chose pour l'information. C'est pire.
Rédigé par : Hugues | mercredi 12 décembre 2007 à 14:52
Parfois, j'ai l'impression que l'on parle des journalistes comme on parle des informaticiens: beaucoup de monde fait ou semble faire ce métier, l'appellation regroupe un vaste ensemble de professions très différentes, le pouvoir (de nuisance) est très fort, beaucoup de mythes, etc.
Les différents métiers que l'on regroupe sous le vocable "journaliste" sont tous fantastiques. Et comme toujours, il y a des gens extraordinaires, et des imbéciles qui les exercent. Et des gens extraordinaires et des imbéciles qui les emploient. Et des gens extraordinaires et des imbéciles qui les lisent.
S'il y a bien un groupe de métiers qui ne disparaîtra jamais, c'est bien celui de journaliste.
Rédigé par : Zythom | mercredi 12 décembre 2007 à 16:36
Je ne crois pas que le journalisme a la moindre chance de survivre sous une forme ressemblant à ce qu'il est actuellement s'il n'accepte pas, enfin, de sortir de sa position de donneur de leçons. Non, dans l'immense majorité des cas, les journalistes ne comprennent pas les choses dont ils parlent aussi bien que les gens de qui ils obtiennent les informations, très loin de là. Cette horrible vérité était restée cachée au lectorat depuis la fondation du monde, mais avec l'essor d'Internet, elle est devenue flagrante pour deux raisons: primo, le temps où le téléphone arabe était moins rapide et moins lucide qu'un Rouletabille très motivé est révolu -- à supposer que ça se soit jamais produit, ce dont je doute (peut-être au fin fond de la cambrousse sans téléphone en temps de guerre? et encore); deuxio et surtout, ceux qui relèvent les innombrables conneries journalistiques peuvent désormais s'exprimer avec toute la hargne que les dites conneries leur inspirent, ils ne s'en privent pas et c'est vraiment une très excellente chose.
Cela, les journalistes doivent l'admettre au plus vite et trouver autre chose à vendre qu'une posture de pseudo-spécialiste en tout... faute de quoi ils crèveront et ce sera bon débarras; car dans la posture du "j'ai tout vu et tout compris mieux que vous, donc méferre vos leugues et laissez-moi vous expliquer", ils ne peuvent vraiment plus faire illusion. C'est d'ailleurs très heureux quand on pense à la quantité de conneries que cette confrérie (à laquelle j'appartiens, pour ceux qui l'ignoreraient) a colportées dans l'histoire récente (je ne parle pas de l'histoire ancienne parce que je n'y étais pas, mais je serais surpris que ça n'ait pas été nettement pire).
Le journaliste peut encore gagner sa croûte de deux façons: avec un talent exceptionnel pour la lisibilité (et de ce point de vue, mon bon Hugues, tu t'en sortiras très bien, je n'ai pas le moindre doute à ce sujet); d'autre part, personne n'ose le dire mais c'est pourtant la triste réalité, avec un talent relativement ordinaire, mais mis au service de gens qui ont de la camelote à vendre; oui, ça s'appelle de la comm, et si n'a rien de glorieux ça n'a rien de honteux non plus quand ça ne cache pas que c'est de la comm.
Ce qui est honteux, c'est ce que fait une très grosse portion de la presse spécialisée actuelle (et la généraliste ne vaut guère mieux): de la mauvaise resucée de communiqués de presse présentée comme de l'info objective. La presse informatique, que je connais bien, a été la première à perdre toute crédibilité de cette façon, parce que les informaticiens compétents ont été les premiers à gueuler leur légitime indignation sur Internet. Mais le refus de la propagande est en train de devenir une chose courante dans les domaines les plus divers (la politique notamment, mon cher Hugues), et en tant qu'amoureux de l'information recoupée et vérifiée, ça me fait chanter les louanges de l'Internet aux cent bouches même dans les périodes où plus aucune entreprise de presse n'a les moyens de m'offrir des piges.
Pour les prosateurs talentueux comme Hugues, il reste un petit créneau dans la presse-presse. Pour les tâcherons de la lisibilité dans mon genre, il y a beaucoup de boulot (d'ailleurs nettement mieux payé que par la presse) dans la comm. Pour les resuceurs de communiqué de presse, il y a la même perspective que pour les dinosaures: l'extinction totale, qu'ils n'ont vraiment pas volée. Et enfin, pour les piétons de l'information qui ne veulent pas mentir mais n'ont pas de talent de plume particulier (des journalistes qui n'aiment pas raconter des conneries, c'est vraiment très rare, mais j'en connais quand même quelques-uns, qui sont d'ailleurs souvent de très bons copains), j'en suis navré pour eux, mais ils sont dans la même position que les mineurs de charbon et les majors du CD musical: il leur faut d'urgence envisager une reconversion, car l'économie n'en a plus rien à secouer.
Rédigé par : Poil de lama | mercredi 12 décembre 2007 à 17:16
En tout cas, les loulous de MediaPart on trouvé une ambassadrice de choix, puisque Ségolène elle-même fait leur promo! Ah, Ségo... Toujours sur la brèche et c'est pour ça qu'on l'aime bien!
Rédigé par : Chris79 | vendredi 14 décembre 2007 à 13:23
certains liens du monde, présenté comme des articles - notamment concernant le procès colonna, renvoient directement à des blogs de journalistes. ça m'a troublé. je ne sais qu'en penser.
Rédigé par : David | vendredi 14 décembre 2007 à 18:20