Camarades étudiants, le changement est parfois inévitable. Observé d'un oeil neuf, il peut même se révéler passionnant.
Certains obèses, devenus maigres à la suite d'un régime, ont du mal à s'habituer à leur nouvelle condition. Ils étaient gros, se savaient gros, se voyaient gros, passaient pour gros dans le regard des autres et avaient logiquement construit leur personnalité autour de cette dimension spécifique de leur aspect physique. Mais il n'est pas nécessaire d'avoir perdu quinze tailles de pantalons pour réaliser, un beau matin, à quel point l'image mentale que l'on a de soi s'est éloignée de la réalité au fil des ans. Tenez, moi, par exemple, j'imagine que les gens qui ne m'ont pas connu jeune, enfin plus jeune, auraient du mal à réconcilier l'espèce de grand dadais chevelu aux allures de chanteur folk auquel je m'associe encore fréquemment ― au moins en rêve ― avec le quadragénaire au cheveu rare qui leur fait face. On vieillit, on change, on s'en rend plus ou moins compte, mais les repères anciens ne s'effacent jamais totalement.
Ce corps qui se transforme n'est d'ailleurs pas le seul responsable du décalage croissant entre celui que vous êtes et celui que vous pensez être resté. Et c'est même parfois le monde qui se mêle de changer autour de vous sans vous demander votre avis. La preuve ? Dans le temps, j'étais grand. Dans la rue, dans le métro, j'avais généralement l'impression de dominer la foule, du haut de mon modeste mètre quatre-vingt trois. Par les temps qui courent, n'importe quel ado boutonneux me dépasse d'une tête et les métros, lorsqu'ils fonctionnent, semblent remplis de champions de basket en route pour l'entraînement.
Mais j'avais aussi les cheveux longs et bouclés : je passe désormais ma calvitie à la tondeuse une fois par semaine. Il était fréquent de me trouver clope au bec, d'où la teinte grisâtre de mon épiderme : je ne fume plus et mes joues roses sont celles d'un bébé nourri au lait maternel. L'absence totale d'exercice et un métabolisme indulgent me donnaient la dégaine filiforme d'un lycéen à la Cabu : aujourd'hui, ma quinzaine d'heures de sport hebdomadaire me ferait presque passer pour un videur de boîte de nuit...
Ces transformations, parce qu'elles se produisent sur la durée, sont naturellement difficiles à percevoir. D'un autre côté, c'est aussi la nature progressive du phénomène qui permet de l'accepter. Le skinhead a remplacé le hippie de retour de Woodstock ? No problemo : il y a tout de même plus mal loti. Le Marlon Brando de l'Equipée sauvage savait-il qu'il finirait en alien bedonnant dans Superman ? Evidemment non. Et je ne serais pas étonné d'apprendre qu'il lui arrivait encore, sur le tournage des aventures du héros en slip rouge, de s'imaginer dans le rôle titre.
Mais si l'on ne devient pas gros, ou maigre, ou chauve, ou sportif du jour au lendemain, il suffit de dix minutes montre en main pour abandonner le statut de myope. Enfin, dix minutes et 2 600 euros, pour être précis. Dix minutes pour faire un sort à plus de trois décennies de port de lunettes et de lentilles par la grâce d'un équipement laser aux allures d'instrument de torture. Je portais des lunettes depuis l'âge de sept ans, je me coltinais des lentilles depuis l'âge de vingt ans... Eh bien, c'est fini tout ça. En dix minutes ! Bon, en réalité, ce n'est pas complètement terminé. Et même, cette opération accélère sournoisement le processus de métamorphose entropique entamé le jour de ma naissance en m'obligeant à me procurer, pour lire et écrire, ces petits lorgnons que je croyais réservés aux vieux ― aux vrais vieux, ceux qui éloignent leur journal de trente centimètres pour déchiffrer les dernières avancées dans la négociation tripartite sur la retraite des cheminots. Car ma myopie, voyez-vous, me protégeait de la presbytie !
Le port occasionnel de ces lunettes d'opérette (elles s'achètent en pharmacie et coûtent à peu près le prix d'une barre chocolatée) est toutefois presque anecdotique, face à l'incroyable sensation de disposer des mêmes capacités visuelles qu'un pilote de Rafale. Me promenant dans les rues de Paris dès le lendemain de l'opération, attentif aux plus insignifiants des détails, de la couleur inhabituelle des yeux d'un pigeon croisant à 300 mètres d'altitude aux ridules d'expression d'une cariatide sur la façade de l'opéra Comique, j'ai commencé à prendre la vraie mesure de ce changement radical. Mais ce n'est qu'un début et d'autres surprises, d'autres manières de faire, d'autres habitudes, d'autres déshabitudes viendront sûrement dans les semaines qui viennent. Le changement, c'est toujours un peu d'inconnu, de prise de risque, mais c'est souvent passionnant. Le leader de l'UNEF, dont l'âge avancé (pour un étudiant en master s'entend) pourrait laisser accroire qu'il sera bientôt, tout comme moi, atteint de presbytie, n'en semble pourtant guère convaincu. Dis-donc Bruno, tu ne veux pas l'adresse de mon chirurgien ?
© Commentaires & vaticinations
Avoir les capacités optiques d'un pilote de Rafale ne veut pas dire avoir les mêmes capacités visuelles. Car la vision requiert de l'attention vigile ou latente, que le pilote de Rafale aura mis des années à acquérir par divers exercices de concentration.
De plus, à 300mètres d'altitude, l'oeil d'un pigeon ne représente plus que la pointe d'une aiguille.
Dites, vous en feriez pas un peu des caisses, là ? :0P
Rédigé par : vince | vendredi 16 novembre 2007 à 20:46
Myope un jour, myope toujours ... Je porte des lentilles mais, lors d'une visite chez un podologue, celui m'avait dit en me regardant les pieds (ou plutôt en regardant son podoscope) : "Mais, vous êtes myope vous !".
Fier de son petit effet, il m'avait expliqué que l'avancée réflexe et imperceptible de la tête se répercutait sur toute la colonne vertébrale et induisait un équilibre très légèrement différent visible sur la stabilité posturale ...
Rédigé par : Yogi | vendredi 16 novembre 2007 à 21:07
In cauda venenum (la dernière ligne sur B.J.): ce n'est pas gentil de se moquer des petits vieux.
Sur le comm' de Yogi: en effet, tous les kinés le disent,il y a toute une pyramide de relations en cascade entre les appareils sensoriels et la dynamique squeletto-musculaire.
Il y a aussi toute une foule de rapports entre l'image de soi et la vision du monde: ça, on va pouvoir vérifier en te lisant...
Rédigé par : melchior griset-labûche | vendredi 16 novembre 2007 à 22:31
Alors là, cette référence à Europe, ça m'épate… !
Rédigé par : Le Hibou | vendredi 16 novembre 2007 à 23:03
Je connais (enfin, connaître, c'est beaucoup dire) un certain Bruno J. qui sera peut-être presbyte après toi mais sans doute membre du BN du PS avant : c'est qu'il résiste le bougre, il résiste !
Rédigé par : François X | vendredi 16 novembre 2007 à 23:51
Je te le dis, un jour tu te verras dans un miroir et te diras (en toi même dans ta tête) : "et bien voilà, je suis de droite".
Raconte-nous, tu écris si bien.
Rédigé par : all | samedi 17 novembre 2007 à 08:13
Vince,
Bof pour les réflexes du pilote de Rafale, ceux d'un type qui roule à vélo dans Paris les valent bien, non ?
Yogi,
Ton podologue pourrait-il déceler l'ancien myope opéré, devenu presbyte et circulant à vélo en observant mes panards ?
Melchior,
Comme je l'ai dit, c'est une plongée dans l'inconnu.
Le Hibou,
?
François X,
C'est surtout sa myopie, qui reste pour le moment remarquable.
All,
J'ai bien pensé qu'on allait me faire cette proposition de changement. Mais ça n'est pas dans les cartes,au contraire : http://hugues.blogs.com/commvat/2005/02/une_autre_gauch.html
Rédigé par : Hugues | samedi 17 novembre 2007 à 10:55
Joli texte sur l'identité et "grandeur et servitude des années qui passent".
Et quelle chute en pirouette, comme d'habitude :)
Rédigé par : Marc | samedi 17 novembre 2007 à 16:15