La possibilité du vol ne le rend pas légitime. Ni sur Internet, ni dans le monde réel ; ni aujourd'hui, ni demain. Le rapport Olivennes ne fait que rappeler cette évidence.
Débarquant à New York, il y aura bientôt vingt ans, et découvrant les distributeurs de journaux installés sur les trottoirs, je m'étais étonné de ne pas voir les gens s'emparer de plusieurs exemplaires une fois le clapet débloqué par leur pièce de 25 cents. Ces machines n'étaient alors que de simples caissons de métal à l'intérieur desquels s'empilaient les New York Times et l'on était encore loin des appareils modernes, au fonctionnement comparable à celui d’un distributeur de billets de banque.
Pour autant, le premier indigène auquel j'exposais mon étonnement gaulois avait paru déconcerté par ma suggestion : « Ben oui, ils pourraient en prendre plusieurs, évidemment... Mais pourquoi faire ? » De retour en Europe, c'est à Genève que j'allais découvrir des distributeurs plus primitifs encore, équipés d'un clapet s'ouvrant librement et dont le réceptacle à monnaie tenait plus du tronc d'église que du monnayeur. Éduqué par mon expérience américaine, j'avais bien compris qu'il n'y aurait aucun sens à en profiter pour emporter toute une pile de Tribune de Genève. Mais le Français en moi continuait de se demander pourquoi les lecteurs ne filaient pas tout bêtement sans payer...
Helvètes et Yankees partagent en fait, à l’heure d’apprécier ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, une même vision civique. Il leur serait possible de piquer un journal, ou plusieurs ― et sans doute certains d'entre eux ne s'en privent pas ― mais dans l'ensemble, non, ça ne se fait pas. On met une pièce dans la boîte et l'on achète le produit que l'on pourrait voler sans risque d’être pris.
Dans l’Hexagone, les choses sont un peu différentes. D’abord, il n’y a pas de distributeurs de journaux, ce qui est bien dommage pour la diffusion de la presse mais c’est une autre histoire. Ensuite, le respect de la règle s’applique de manière plus créative. Il est ainsi socialement acceptable de ne pas s’arrêter à un passage pour piétons en auto, de frauder (un peu) le fisc, d’embaucher des salariés fictifs lorsque que l’on est maire de Paris, mais il ne saurait être question de fracasser la vitrine d’une boutique pour y puiser ce blouson de cuir qui nous plaisait tant. C’est comme ça : le bien et le mal restent des notions relatives, mais le vol avec effraction que représente le fracassage d’une vitrine est universellement réprouvé, de Genève à Paris, de New York à Montélimar.
On se demande toutefois, à l’heure où la technique rend la diffusion payante de la musique obsolète dans l’esprit de quelques uns de mes amis, si le fait de pouvoir faire quelque chose dont tout nous dit qu’il s’agit d’un vol (soit l’appropriation du bien d’autrui) ne permettra pas de transférer le vol de blouson à la rubrique des petits arrangements autorisés avec la morale... Après tout, si je dispose de la force physique de briser cette vitrine et que je sais que la boutique n’est pas gardée la nuit, ne suis-je pas en droit de profiter de l’aubaine ? Le propriétaire n’aurait-il pas dû se débrouiller pour la protéger mieux, mon intrusion n’étant que le résultat de son incurie ? Et si la boutique est trop difficile à protéger, n’est-il pas illusoire de lutter contre les intrusions et même absurde de stigmatiser les intrus ? La logique qui sous-tend la gratuité de la création intellectuelle transformée en fichiers est justement fondée sur la difficulté pratique de contrôler la circulation de données numériques via le Web : 1) le magasin n’est plus gardé ; 2) il ne peut même plus l’être ; 3) le blouson est devenu gratuit.
Il ne paraît pourtant pas plus légitime de piquer la Tribune de Genève dans sa boîte en métal qu'un fichier MP3 sur le disque dur d’un utilisateur de BitTorrent, mais bon, c’est le nouveau « paradigme »... Un nouveau paradigme affectant prioritairement les Français ― qui téléchargent plus que les autres et piquaient déjà plus que les autres ― mais qui, à tout prendre, ressemblerait assez au très très vieux paradigme de la recherche du free for all... Je peux le prendre, je le prends, et basta !
Bon, évidemment, et à la décharge du downloader à conscience sociale, le cliché sur-rabâché selon lequel l’artiste n’est pas spolié puisque la copie de son bien ne l'appauvrit pas (il en dispose toujours) vient adroitement distinguer chansons, blousons et journaux quotidiens. Fine. Mais dans une économie post-industrielle basée sur la vente de services et de biens intellectuels, ce raisonnement tient-il vraiment la route ? Le chanteur, nous dit-on, aura toujours la possibilité de redevenir un troubadour et de se promener de château en château à la recherche d'une gente dame à distraire. Mais quid du metteur en scène de cinéma dont les films sont disponibles en ligne avant leur sortie en salle ? Se reconvertira-t-il dans l'animation de supermarchés ? Et qu’en pense le consultant dont le premier hacker venu piquera et diffusera les études qu’il croyait vendre à son client ? Et l’écrivain dont les livres étaient déjà photoco-pillés ? Et le photographe dont les tirages peuvent être dupliqués à l'infini sans son accord ? Et le chercheur ? Devront-ils tous abandonner l’idée de vivre de leur cerveau au prétexte que ce qui en sort est nécessairement un bien commun ? Devront-ils consacrer une partie de leur existence à concevoir les « produits dérivés » non-dupliquables grâce auxquels ils pourront payer leur loyer ?
Mon camarade Versac, s’en prenant aux « comparaisons douteuses » du rapport Olivennes en matière de piratage et de vol (mais le piratage est du vol) imaginait hier qu’une technologie permettant de reproduire des baskets à l’infini sans investissement initial signerait la mort d’Adidas ou de Nike, mais stimulerait l’éclosion d'une myriade de micro-fabricants de baskets autonomes ne privant pas « le propriétaire précédent ». Ce serait effectivement le bonheur : le copié se débrouillerait pour gagner sa vie par d’autres canaux (il fabriquerait notamment des vêtements que l’on espère incopiables !) et les copieurs finiraient eux-mêmes par créer des designs originaux appréciés, lesquels les rendraient célèbres. Bref, tout le monde serait content. Hum, assurément, dans cette hypothèse, tout le monde serait surtout chaussé ! Mais la seule valeur ajoutée d’une basket gratuite résidant dans son design et le design devenant légalement copiable, on se demande à quel moment le designer obtiendra d’être rémunéré pour son temps de cerveau...
Le rapport Olivennes dans ce contexte, est d’ailleurs le meilleur des appels à un retour sur terre. Le patron de la Fnac ne suggère pas d’envoyer les internautes téléchargeurs en prison, mais propose qu’un système de pénalités adaptées vienne, en France, se substituer au civisme naturel des lecteurs du New York Times et de La Tribune de Genève. Oui, voler est possible, mais ce n’est pas bien. Non, les créateurs qui ne souhaitent pas distribuer leur œuvre gratuitement n’ont pas à accepter qu’elle le soit. Et l’objection selon laquelle les pirates professionnels se débrouilleront malgré tout pour faire circuler des fichiers illicites n’est pas plus valide que celle qui décréterait les attaques de banques légales au motif qu’il existe des braqueurs chevronnés ! La loi n'a de poids moral qu'auprès de ceux qui la respectent. Des autres, la police se charge.
Encore une fois, c'est l’émergence de nouveaux modes de paiement de la production immatérielle qui est rendue indispensable par les nouveaux canaux de diffusion, pas la fin du droit d'auteur et l'abandon de la notion de propriété. Le mépris pour la valeur marchande du travail intellectuel est une impasse que le premier lecteur de la Tribune de Genève serait en mesure de pointer. Les lecteurs de Libé, eux, restent malheureusement à en convaincre...
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