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novembre 2007

jeudi 29 novembre 2007

Pages jaunes

Personnellement, je ne demande qu'à prendre le contrôle de la planète et à m'enrichir obscènement dans le cadre d'une terrible conspiration. Mais qui me donnera l'adresse des comploteurs ?

The_plotCe qui m'agace le plus, lorsque j'entends parler de la puissance du lobby juif, de ses ramifications multiples et de ses traditions de cooptation, c’est de ne pas être dans la boucle. Hé quoi, de Robert Faurisson, spécialiste de la lutte contre les poux, à Mahmoud Ahmadinejad, président de la République iranienne et historien, en passant par Mohammed Cherif Abbes, ministre algérien des Anciens Combattants, ils sont tous au courant des détails de la satanique martingale mais n’en fournissent jamais les clés...

Pour ce membre du FLN que la musique d’Enrico Macias incommode, Nicolas Sarkozy ― dont « on connaît les origines et les parties qui l’ont amené au pouvoir » ― est manifestement le jouet d’un groupe détenant « le monopole de l’industrie en France » et faisant « pression sur les décideurs français pour qu’ils ne présentent pas leurs excuses pour les massacres commis » pendant la guerre d’Algérie.

Hum, en ce qui concerne le second point, le petit-fils de militant SFIO pour l’indépendance algérienne que je suis a un peu de mal à se sentir concerné. Mais pour tout ce qui ressort de l’argent et du pouvoir que sont censés détenir les membres de ma terrible tribu, je suis preneur. Et s’il se trouvait un antisémite suffisamment charitable pour expliquer à un mangeur de petits enfants resté hors-jeu comment intégrer cette clique bolcho-capitaliste, mes grandes oreilles difformes de dégénéré sont à l’écoute.

*

Tiens, à propos de dégénérés, la nouvelle manœuvre américano-sioniste devant permettre l’achèvement de la spoliation palestinienne ne risque pas de mystifier l’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême du chiisme iranien, qui indique qu’elle est « d’ores et déjà mort née ».

Bah, partisan d’une coexistence pacifique de deux Etats distincts sur le mouchoir de poche qui passe pour la cause de tous les conflits de la terre, je m’en tiens à ma naïveté d’exclu du protocole des sages de Sion et j'applaudis à la réouverture du dialogue. Ouvrirai-je un jour les yeux ?

*

Allez, une dernière pour la route. David Irving, un historien également versé dans le décryptage des crapuleries judéo-maçonniques, était l’invité des étudiants du Balliol College d’Oxford, à l’occasion d’une journée consacrée à la liberté d’expression. Une petite coterie de falsificateurs à gros nez et lippe flasque est malheureusement parvenue à l’empêcher de nous éclairer sur la réalité des centres de vacances de Dachau et d’Auschwitz et la capacité sous-estimée des nazis à faire partir les trains à l’heure... Mais le pire, c’est que j’ai encore raté une occasion de prendre des notes sur la manière d’intégrer le club des maîtres du monde à kippa !

Tout de même, s’il existait un Judéo-Facebook, les choses seraient plus faciles pour les laissés pour compte dans mon genre...

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mercredi 28 novembre 2007

Brèves de comptoir

Les émeutiers de Villiers-le-Bel n'honorent pas la mémoire de Moushin et de Laramy, qui n'ont rien demandé. Il serait bon de s'en souvenir, dans les cités de banlieue comme dans les bistrots des beaux quartiers.

Minimoto J'étale Le Parisien sur le comptoir et je m'arrête sur la double-page consacrée aux émeutes de Villiers-le-Bel. Les portraits de Moushin et Laramy, les deux ados tués dans l’accident de dimanche, ne tardent pas à déclencher les réactions d’usage :

Ils n’ont eu que ce qu’ils méritent, ces petits connards !
Absolument, quand on prend des risques, on assume !
Et regarde le bordel qu’ils foutent, c’est dingue !
Putain, ces mecs, ils passent leur temps à griller les feux et ne respectent rien. Ils l’ont fait exprès et maintenant leurs potes mettent la ville à feu et à sang !

Dans mon esprit, être mort était pourtant le meilleur des alibis. Et l’idée que ces garçons de quinze et seize ans puissent être tenus pour responsables d’événements survenus après leur expédition ad patres ne m’avait pas même pas effleuré. Mais le consensus bistrotier est ailleurs, semble-t-il : ces jeunes se seraient délibérément jetés sous les roues d’une voiture de police dans le but de fournir un prétexte aux émeutiers qu’ils n’en seraient pas moins détestés par mes compagnons de café matutinal.

« Ils n’ont que ce qu’ils méritent ! ». Tu parles ! Je ne sais pas d’où ils sortent ni où ils ont grandi, ces compagnons de comptoir, mais je sais que le fils de bourgeois que j'étais a lui-même, et plus d’une fois, fait le con avec ses copains sur une mob déglinguée, sans casque, de nuit et sans lumière. Je sais aussi, parce que j’ai un peu lu, un peu vécu, un peu géré mes propres enfants, qu’un ado est un ado et que les conneries qu’il fait sont consubstantielles à son état d’ado. Mais non, ces deux-là, Moushin et Laramy, récolteraient ce qu'ils ont semé puisqu’ils sont responsables, outre de leur propre mort, de la guérilla urbaine qui agite les rues de Villiers-le-Bel depuis trois jours et amène une armée de voyous à tirer sur la police et à brûler des bibliothèques en leur nom...

Je ne vais pas réécrire ce que j’avais déjà écrit sur les émeutes de 2005 et qui me semble toujours aussi valide. La France est un pays violent et les explosions de colère aveugle jalonnent son histoire avec la régularité d’une horloge franc-comtoise (parler d’une horloge suisse dans ce contexte serait évidemment doublement déplacé).  Et à la limite, mettre le feu à un bâtiment public ou se colleter avec la maréchaussée vous donnerait presque un brevet de francité ontologique. Tiens, demandez aux étudiants, aux cheminots, aux routiers, aux pêcheurs, aux buralistes, aux électriciens, aux agriculteurs, aux viticulteurs, aux lycéens, aux chercheurs, aux infirmières, aux enseignants ce qu’ils en pensent. Je ne m’en félicite pas, je m’en désespère même à l'occasion, mais mon goût pour l’histoire de France et mes lectures m’apprennent que nous avons de mauvaises manières. J’aurais bien quelques idées sur la manière d’atténuer ces crises de nerfs récurrentes, bien entendu, mais je ne crois plus qu’il soit possible de les éliminer totalement.

Moushin et Laramy, les deux ados morts connement d’un accident de la route, méritent donc la même compassion que n’importe lequel des enfants de bourgeois qui, chaque week end, jouent à se faire peur parce que c’est de leur âge et se retrouvent aux urgences. Faire l’économie de cette compassion au motif qu’ils seraient, tout à la fois, à l’origine de notre tradition de violence, du « malaise des banlieues » et de l’existence de brutes toujours prêtes à en découdre avec la police, en plus d’être idiot et dégueulasse, est un anachronisme. C'est presque pire.

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mardi 27 novembre 2007

Troubadours, copyright et honnêtes gens

La possibilité du vol ne le rend pas légitime. Ni sur Internet, ni dans le monde réel ; ni aujourd'hui, ni demain. Le rapport Olivennes ne fait que rappeler cette évidence.

VendingDébarquant à New York, il y aura bientôt vingt ans, et découvrant les distributeurs de journaux installés sur les trottoirs, je m'étais étonné de ne pas voir les gens s'emparer de plusieurs exemplaires une fois le clapet débloqué par leur pièce de 25 cents. Ces machines n'étaient alors que de simples caissons de métal à l'intérieur desquels s'empilaient les New York Times et l'on était encore loin des appareils modernes, au fonctionnement comparable à celui d’un distributeur de billets de banque.

Pour autant, le premier indigène auquel j'exposais mon étonnement gaulois avait paru déconcerté par ma suggestion : « Ben oui, ils pourraient en prendre plusieurs, évidemment... Mais pourquoi faire ? » De retour en Europe, c'est à Genève que j'allais découvrir des distributeurs plus primitifs encore, équipés d'un clapet s'ouvrant librement et dont le réceptacle à monnaie tenait plus du tronc d'église que du monnayeur. Éduqué par mon expérience américaine, j'avais bien compris qu'il n'y aurait aucun sens à en profiter pour emporter toute une pile de Tribune de Genève. Mais le Français en moi continuait de se demander pourquoi les lecteurs ne filaient pas tout bêtement sans payer...

Helvètes et Yankees partagent en fait, à l’heure d’apprécier ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, une même vision civique. Il leur serait possible de piquer un journal, ou plusieurs ― et sans doute certains d'entre eux ne s'en privent pas ― mais dans l'ensemble, non, ça ne se fait pas. On met une pièce dans la boîte et l'on achète le produit que l'on pourrait voler sans risque d’être pris.

Dans l’Hexagone, les choses sont un peu différentes. D’abord, il n’y a pas de distributeurs de journaux, ce qui est bien dommage pour la diffusion de la presse mais c’est une autre histoire. Ensuite, le respect de la règle s’applique de manière plus créative. Il est ainsi socialement acceptable de ne pas s’arrêter à un passage pour piétons en auto, de frauder (un peu) le fisc, d’embaucher des salariés fictifs lorsque que l’on est maire de Paris, mais il ne saurait être question de fracasser la vitrine d’une boutique pour y puiser ce blouson de cuir qui nous plaisait tant. C’est comme ça : le bien et le mal restent des notions relatives, mais le vol avec effraction que représente le fracassage d’une vitrine est universellement réprouvé, de Genève à Paris, de New York à Montélimar.

On se demande toutefois, à l’heure où la technique rend la diffusion payante de la musique obsolète dans l’esprit de quelques uns de mes amis, si le fait de pouvoir faire quelque chose dont tout nous dit qu’il s’agit d’un vol (soit l’appropriation du bien d’autrui) ne permettra pas de transférer le vol de blouson à la rubrique des petits arrangements autorisés avec la morale... Après tout, si je dispose de la force physique de briser cette vitrine et que je sais que la boutique n’est pas gardée la nuit, ne suis-je pas en droit de profiter de l’aubaine ? Le propriétaire n’aurait-il pas dû se débrouiller pour la protéger mieux, mon intrusion n’étant que le résultat de son incurie ? Et si la boutique est trop difficile à protéger, n’est-il pas illusoire de lutter contre les intrusions et même absurde de stigmatiser les intrus ? La logique qui sous-tend la gratuité de la création intellectuelle transformée en fichiers est justement fondée sur la difficulté pratique de contrôler la circulation de données numériques via le Web : 1) le magasin n’est plus gardé ; 2) il ne peut même plus l’être ; 3) le blouson est devenu gratuit.

Il ne paraît pourtant pas plus légitime de piquer la Tribune de Genève dans sa boîte en métal qu'un fichier MP3 sur le disque dur d’un utilisateur de BitTorrent, mais bon, c’est le nouveau « paradigme »... Un nouveau paradigme affectant prioritairement les Français ― qui téléchargent plus que les autres et piquaient déjà plus que les autres ― mais qui, à tout prendre, ressemblerait assez au très très vieux paradigme de la recherche du free for all... Je peux le prendre, je le prends, et basta !

Bon, évidemment, et à la décharge du downloader à conscience sociale, le cliché sur-rabâché selon lequel l’artiste n’est pas spolié puisque la copie de son bien ne l'appauvrit pas (il en dispose toujours) vient adroitement distinguer chansons, blousons et journaux quotidiens. Fine. Mais dans une économie post-industrielle basée sur la vente de services et de biens intellectuels, ce raisonnement tient-il vraiment la route ? Le chanteur, nous dit-on, aura toujours la possibilité de redevenir un troubadour et de se promener de château en château à la recherche d'une gente dame à distraire. Mais quid du metteur en scène de cinéma dont les films sont disponibles en ligne avant leur sortie en salle ? Se reconvertira-t-il dans l'animation de supermarchés ? Et qu’en pense le consultant dont le premier hacker venu piquera et diffusera les études qu’il croyait vendre à son client ? Et l’écrivain dont les livres étaient déjà photoco-pillés ? Et le photographe dont les tirages peuvent être dupliqués à l'infini sans son accord ? Et le chercheur ? Devront-ils tous abandonner l’idée de vivre de leur cerveau au prétexte que ce qui en sort est nécessairement un bien commun ? Devront-ils consacrer une partie de leur existence à concevoir les « produits dérivés » non-dupliquables grâce auxquels ils pourront payer leur loyer ?

Mon camarade Versac, s’en prenant aux « comparaisons douteuses » du rapport Olivennes en matière de piratage et de vol (mais le piratage est du vol) imaginait hier qu’une technologie permettant de reproduire des baskets à l’infini sans investissement initial signerait la mort d’Adidas ou de Nike, mais stimulerait l’éclosion d'une myriade de micro-fabricants de baskets autonomes ne privant pas « le propriétaire précédent ». Ce serait effectivement le bonheur : le copié se débrouillerait pour gagner sa vie par d’autres canaux (il fabriquerait notamment des vêtements que l’on espère incopiables !) et les copieurs finiraient eux-mêmes par créer des designs originaux appréciés, lesquels les rendraient célèbres. Bref, tout le monde serait content. Hum, assurément, dans cette hypothèse, tout le monde serait surtout chaussé ! Mais la seule valeur ajoutée d’une basket gratuite résidant dans son design et le design devenant légalement copiable, on se demande à quel moment le designer obtiendra d’être rémunéré pour son temps de cerveau...

Le rapport Olivennes dans ce contexte, est d’ailleurs le meilleur des appels à un retour sur terre. Le patron de la Fnac ne suggère pas d’envoyer les internautes téléchargeurs en prison, mais propose qu’un système de pénalités adaptées vienne, en France, se substituer au civisme naturel des lecteurs du New York Times et de La Tribune de Genève. Oui, voler est possible, mais ce n’est pas bien. Non, les créateurs qui ne souhaitent pas distribuer leur œuvre gratuitement n’ont pas à accepter qu’elle le soit. Et l’objection selon laquelle les pirates professionnels se débrouilleront malgré tout pour faire circuler des fichiers illicites n’est pas plus valide que celle qui décréterait les attaques de banques légales au motif qu’il existe des braqueurs chevronnés ! La loi n'a de poids moral qu'auprès de ceux qui la respectent. Des autres, la police se charge.

Encore une fois, c'est l’émergence de nouveaux modes de paiement de la production immatérielle qui est rendue indispensable par les nouveaux canaux de diffusion, pas la fin du droit d'auteur et l'abandon de la notion de propriété. Le mépris pour la valeur marchande du travail intellectuel est une impasse que le premier lecteur de la Tribune de Genève serait en mesure de pointer. Les lecteurs de Libé, eux, restent malheureusement à en convaincre...

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lundi 26 novembre 2007

Les faits sont têtus

Villiers-le-Bel, Taïwan, Bolivie : note (presque) sans commentaire ni vaticination.

Fakt_2Désormais, je suis comme Sarkozy (ha ! Il avoue enfin, le salopard !) : je suis prudent dans mes commentaires des heurts entre policiers et « jeunes de banlieue » et je m'en tiens aux faits. La nuit dernière, des « petits groupes mobiles » ont donc saccagé le centre de Villiers-le-Bel et attaqué « des passants pour les dépouiller » en réaction à l'accident mortel de deux ados circulant en mini-moto dans les rues de cette commune du 95.

En attendant d'en apprendre davantage sur les circonstances du drame, je me prépare tout de même à la légitimation par les uns de cette violence (dont le caractère politique, bien qu'inthéorisé par ses acteurs, est évident) et à son décryptage ethnico-religieux par les autres (al-Qaeda inspirant vraisemblablement les émeutiers).

J'aurais bien tendance à privilégier la thèse de l'accident de la route (des jeunes sans casque sur un engin dont l'usage sur la voie publique est interdit) et de l’opportunisme de vandales sans projet spécifique (« Zyva les gars ! On va tout casser et cramer la boulangerie du RER ! »), mais bon, encore une fois, attendons d’en savoir plus pour commenter...

*

« Il n'y a du point de vue français qu'une seule Chine et Taïwan fait partie intégrante du territoire chinois », a déclaré à Pékin notre président entre deux signatures de contrats commerciaux, ajoutant que la France n’était pas « favorable à l’indépendance » de l’ancienne Formose.

Ca aussi, ce sont les faits. La France (vous, moi...) n’est donc pas favorable à ce qu’une démocratie parlementaire de 23 millions d’habitants, déterminée à ne pas revenir dans le giron d’une Chine populaire sous régime de parti unique, soit reconnue dans sa réalité politique et géographique. Nicolas Sarkozy n’a pas encore dénoncé la folie irrédentiste du Tibet en échange de l’achat d’une centrale nucléaire à prix coûtant de plus, mais son voyage n’est pas terminé et lui reste encore quelques occasions de le faire.

Comment ça il s’agit d’un commentaire de ma part ? Pas du tout. Juste les faits !

*

Ok ok, Hugo Chavez est quelque peu disqualifié et il faut s’attendre à ce que même Ignacio Ramonet, à l’instar d’Olivier Besancenot, finisse par lui reprocher de déconner un poil... Mais voici que l’autre rising star latino-américaine de l’altermondialisme fait des siennes. La police bolivienne vient en effet de tirer à balles réelles sur les étudiants qui protestaient contre les réformes imposées par Evo Morales (deux morts, de nombreux blessés) et s’en est prise aux journalistes qui couvraient les événements.

On se demande quelle mouche a bien pu piquer les homologues boliviens des coordinations anti-Pécresse. Après tout, tout ce que Morales souhaite faire, c’est mettre en place une assemblée constituante réduite aux seuls membres du Mouvement pour le socialisme (le parti du président). Ah oui, il veut aussi marcher dans les traces du régime birman en changeant de capitale et la bourgeoisie réactionnaire fait la gueule.

Ce blog disposant d’un correspondant en Bolivie, espérons que d’autres éclairages factuels nous permettront rapidement de prendre la mesure de la situation sans sombrer dans le commentaire subjectif.

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vendredi 23 novembre 2007

The greatest story ever told

Esbroufeur un jour, esbroufeur toujours : Sarkozy nous offre une nouvelle leçon de virtuosité politique pendant que Juppé se retourne dans sa tombe de dépit.

HoudiniJ'avais demandé à Nicolas Sarkozy de trouver un accord avec les grévistes avant le début du weekend : je dois me rendre à Lille et j'ai tendance à préférer cinquante minutes de TGV à deux heures trente d’autoroute. Mais le président est un homme sur lequel on peut compter et je n'en attendais pas moins de celui qui, après avoir réduit mes impôts et relancé mon Europe, m’avait promis de rétablir les services de grandes lignes au départ de la gare du Nord avant samedi. C’est chose faite.

Bon, il a évidemment lâché du lest et sa détermination à harmoniser entre eux les différents régimes de retraite semble s’être émoussée au fil des jours. Ainsi, ni les cheminots ni les agents du métro ne cotiseront réellement quarante ans, une simple rallonge de deux ans et demi de leur carrière ayant été plus ou moins entérinée en sus d’un avantageux deal salarial et d’une préservation des « bonifications » dont les conditions restent à établir. Sa victoire est donc plus symbolique que concrète, même si son image néo-thatchérienne sort renforcée de l’épreuve.

La question que je me pose, même si je me félicite de pouvoir rendre visite à mon tonton Rudy sans passer le quart de mon séjour dans les bouchons de l’A1, tourne du coup autour de sa capacité réelle à changer les choses, au-delà de son talent à prétendre le faire. N’en déplaise à Benoît Hamon, qui déteste qu’on le confonde avec cette crapule libérale de Manuel Valls dans les défilés de fonctionnaires en colère, la problématique des retraites est l’objet d’un vrai consensus entre le PS et la droite. Faire en sorte que les bénéficiaires des régimes spéciaux se mettent au diapason de la nouvelle donne démographique était donc crucial et Ségolène, eut-elle été élue, s’en serait également occupée. Pas avec la même méthode, OK, mais elle l’aurait fait. Tiens, même Fabius aurait tenté quelque chose...

De son côté, en maquillant une classique partie de jeu de rôles en succès contre l’immobilisme réactionnaire qu’il affirmait combattre, Sarkozy convainc à nouveau de son talent d’esbroufeur. Ceux de mes lecteurs qui professent que mon manque d’empathie pour Hugo Chavez est la preuve de ma dérive droitière en feront sans doute des gorges chaudes, mais je fais partie des gens qui pensent que cette « réforme » n’en est pas une, puisqu’elle ne règle ni le problème du financement des régimes spéciaux, ni celui du régime général, et encore moins celui de la prise en compte de la pénibilité. Et des systèmes de retraite clairement distincts et inéquitables perdureront en dépit d’aménagements de façade destinés à brosser l’électorat sarkozyste dans le sens du poil : « Vous avez vu comme je les ai matés, ces preneurs d’otages ! peut claironner l’hyperprésident. Ce n’est pas ce rigolo de Juppé qui aurait fait ça ! »

Car au final, et après deux semaines de galère pour les non-bobos, les conducteurs de TGV continueront de partir avec dix ans ou presque d’avance sur les caissières de Franprix ou les maçons et verront encore leur pension calculée sur leur dernier salaire (contre les vingt-cinq moins mauvaises années pour les spécialistes du code-barres et de la truelle). Quant au surcoût des mesures négociées d’une main de fer blanc par l’Etat, la SNCF et la RATP, il sera supporté par les contribuables et les « usagers ». Comme d’hab.

Pour une réforme, donc, c’est une sacrée réforme. Du coup, on imagine assez bien l’allure des suivantes ; celles que ce succès appelle dans tous les domaines couverts par l’action présidentielle. A droite, passé le moment d’euphorie à l’idée d’avoir fait plier la CGT, on estimera pourtant que Sarkozy n’est de toute manière pas allé assez loin en ne liquidant pas carrément la fonction publique. Symétriquement, à gauche, on martèlera qu’il s’agit d’un nouveau et terrible recul social en oubliant d’expliquer à quel point le changement n’est que marginal. Mais le débat honnête sur l’importance d’une pérennisation de notre système de retraite par répartition dans le contexte du vieillissement de la population aura été escamoté, tout comme le principe, théoriquement admis par tous, d’un rééquilibrage public-privé des durées de cotisation en fonction de la pénibilité du travail et de l’espérance de vie.

Non, vraiment, le seul avantage concret que je puisse trouver à toute cette aventure est qu’elle se soit terminée avant le weekend. C’est mon côté verre à moitié plein...

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jeudi 22 novembre 2007

Indulgences

Allez, aujourd'hui, distribution de circonstances atténuantes et de doutes profitant à l'accusé. On ne peut tout de même pas se payer un général Tapioca tous les jours...

IndulgenceJacques Chirac est enfin mis en examen et voici que je me retrouve, tel le premier Montebourg venu, incapable d'apprécier l'aubaine. Qui l'eut cru ? Ce type nous pourrit la vie des années durant, préside à l'une des plus longues périodes de stagnation économique et sociale que ce pays ait connu depuis 1945, dépense l’équivalent du budget d’un îlot du Pacifique en frais de bouche, distribue les contrats de chargés de mission au gré de ses amitiés... Hum, l’on pourrait au moins se réjouir de la perspective d’un rappel, même tardif, même symbolique, de la règle et du droit à ce membre permanent du Conseil constitutionnel ! Mais non, rien n’y fait. L’ex-bis est vieux, fatigué, hors course, dépassé, remplacé et l’idée de le savoir contraint à rembourser quelques centaines de milliers d’euros ne me fait plus ni chaud ni froid.

C’est sans doute que la condamnation officielle d’une « certaine manière de faire de la politique » n’aurait de sens que si elle en marquait l’arrêt. Mais en l’état...

*

Je ne voudrais pas préjuger de l’issue de cette autre procédure judiciaire, et encore moins donner le sentiment d’espérer la relaxe d’un authentique assassin, mais les nouveaux habits médiatiques d’Yvan Colonna me le rendraient presque sympathique. La caricature de tueur frustre et obtus, consciencieusement construite au fil des ans, semble en effet assez éloignée de l’image de militant raisonnable voire, pourquoi pas, honorable, qui émerge aujourd’hui. Et la possibilité qu’il ne se soit enfui que parce qu’il n’avait pas envie de pourrir en prison pour un meurtre qu’il n’avait pas commis finit par devenir crédible.

Il est fréquent d’ironiser sur ces prisons « pleines d’innocents » lorsqu’un voyou assure qu’il jouait justement à la belote avec sa vieille maman à l’heure du crime. Las, les voyous possèdent souvent une vieille maman avec laquelle taper le carton et, même, se révèlent parfois à peu près aussi éloignés du profil du gibier de potence que vous, moi ou Jacques Chirac.

Yvan Colonna est probablement un plastiqueur de préfectures. Ca n’en fait pas mécaniquement un tueur de préfets, n’en déplaise au procureur Sarkozy.

*

Ok, ça n’est qu’une réflexion de bobo confortable, une divagation de parigot intra muros, mais cette grève qui se prolonge, en jetant tous ces gens dans les rues, leur redonnera peut-être le goût de la marche et de l'activité physique. Le système de transport public de la capitale est (normalement) si efficace et, surtout, si dense que l’on oublie parfois que les 500 mètres qui séparent une station de métro d’une autre peuvent aisément se parcourir à pinces...

Et la vision d'une telle foule sur les trottoirs ― Paris prenant les allures d’un Londres ou d’un New York, incomparablement moins bien équipés ― serait presque à mettre à l’actif des grévistes. Du moins, s’il n’existait pas, à côté des bobos intra muros qui prennent plaisir à la marche, quelques millions de travailleurs extra muros dont la vie est un enfer depuis quelques jours...

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mardi 20 novembre 2007

Hyperpresidente

Espérons que le dialogue Chavez-Sarkozy ne glissera pas de l'affaire Betancourt à nos propres conflits sociaux. Les conseils prodigués par l'hyperpresidente pourraient ne pas être du goût d'Olivier Besancenot.

ChavezLe leader du futur grand parti anticapitaliste dont cette France gangrenée par l’ultralibéralisme a tant besoin faisait hier, à la radio, l’éloge du président Chavez. Un éloge embarrassé (« Je ne suis pas le facteur du chavisme ! »), mais un éloge tout de même. Passant rapidement sur les réformes constitutionnelles que le héros de la révolution bolivarienne est en train d’initier, lesquelles lui permettront notamment de s’installer au pouvoir pour les décennies qui viennent, Olivier Besancenot préférait se concentrer sur les immenses progrès accomplis en matière de santé et d’éducation.

« L’argent du pétrole qu’il ne donne plus aux Américains, se félicitait-il en substance, il le place désormais au service des Vénézuéliens ». Et ce n’est d’ailleurs pas totalement faux. Surfant sur la hausse du prix du baril, celle-là même qui jette nos marins-pêcheurs du Guilvinec dans les rues à la recherche d’une exonération de leurs charges sociales, le lider maximo novo a effectivement importé 20 000 médecins cubains et lancé un programme d’alphabétisation de grande ampleur. Mais pour le reste, et les étudiants qui se font tirer dessus à balles réelles dans les rues de Caracas en savent quelque chose, le chavisme tient manifestement plus du régime totalitaire classique que de la rupture altermondialiste.

Si le plébiscite référendum que Chavez est en train d’organiser est un succès (et rappelons que le nonisme n’est guère une option dans les parages), l’ami de Castro et d’Ahmadinejad contrôlera directement ― outre la présidence perpétuelle ―, le parlement, la Cour suprême, la Cour des comptes et la richissime société nationale des pétroles PVDSA. La banque centrale perdra son indépendance, des « soviets » (« poder popular ») seront établis, le droit à l’information pourra être levé sur ordre présidentiel et certaines zones du pays pourront être placées sous le contrôle de l’armée dans le cadre d’une suspension du cadre juridique régulier. Hum, ça fait franchement envie, l’autre monde, lorsqu’il est enfin rendu possible...

Mais Besancenot reste acquis à la cause, tout comme les lecteurs du Monde Diplomatique, même s’il ne se prive pas, lorsqu’il le rencontre, de dire son fait à son pote Hugo : « Y a des trucs, tout de même, tu exagères un peu ! » C’est peut-être la raison pour laquelle el presidente n'ira pas dire  « i Holà ! » à notre camarade trotskiste lors de son passage à Paris : on a sa fierté de jefe latino, bon sang... Ou peut-être préfère-t-il ne consacrer ce court séjour qu’à l’éducation de notre propre chef d’Etat, dont l’hyperprésidence doit lui paraître bien timide. Bah, l’essentiel est qu’il nous aide à faire pression sur son homologue colombien afin d’obtenir la libération de quelques centaines de terroristes des FARC en échange d’une photo récente d’Ingrid Betancourt...

Il est d’ailleurs préférable, et même Besancenot en conviendra, de ne pas voir cette visite éclair s’éloigner de son objet. Hugo Chavez, s’il était saisi du problème des régimes spéciaux de nos cheminots, saurait vraisemblablement lui trouver une solution plus radicale. Mais il est vrai qu’il exagère un peu sur certains trucs, hein, l'ami Hugo...

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lundi 19 novembre 2007

Jean-Louis Murat, Facebook et le nouveau paradigme

Ni ce vieux con de Jean-Louis Murat ni ces jeunes crapules de chez Facebook ne semblent maîtriser les subtilités de la révolution électronique qui s'annonce. Il sera pourtant beaucoup pardonné aux seconds.

MuratJe connais mal la musique de Jean-Louis Murat, et sans doute gagne-t-elle à être découverte si j'en crois ceux de mes amis qui l'écoutent en boucle. Mais la vie est courte et j’ai déjà tant de choses à faire. Peut-être un jour prendrai-je le temps de vérifier si la production de cette espèce de dandy rural et précurseur du télétravail est à mon goût ; je ferai alors un tour à la Fnac, chez Virgin ou chez mon disquaire de quartier (car j’ai la chance d’avoir un disquaire de quartier), le téléchargement sauvage ne faisant pas partie de mes habitudes de consommation.

Je connais mal la musique de Murat, donc, mais je sais au moins qu'il ne surgit dans l'actu qu'épisodiquement, à l’occasion de la sortie d’un nouvel album, et retourne à son obscurité auvergnate dès le lancement d’icelui achevé. C’est même sa marque de fabrique : il se promène en forêt neuf mois par an, enregistre un disque dans sa grange à poutres apparentes en six semaines et passe quinze jours à Paris pour le promouvoir. Voici pourtant que l'on parle de lui hors de ce contexte et qu’on lui reproche un peu partout de s’être élevé contre la nouvelle doxa du tout-gratuit.

Il ne serait en fait, peut-on lire, qu’un réac sans talent incapable de saisir à quel point la possibilité de dévaliser son studio dans le but de stocker quelques milliers de morceaux sur un disque dur à 100 gigas (car il faut bien qu’il serve à quelque chose, ce disque dur à 100 gigas) est la nouvelle frontière de la liberté. Mais j’ai lu l’interview donnée au Monde ce weekend et, si elle transpire effectivement une certaine amertume, je ne vois rien dans les propos d’un artiste considérant qu’il devrait être rémunéré pour son travail qui mérite la réprobation quasi-universelle dont il est l’objet.

Car que demande-t-il, sinon ce droit assez légitime de ne pas céder pour rien ce qui a de la valeur ? Je sais bien que le Web est censé provoquer l’émergence de nouvelles réalités économiques que les vieux imbéciles dans son genre (et dans le mien) sont incapables de percevoir, empêtrés qu’ils sont dans leurs pratiques obsolètes du commerce : je fabrique un truc, je le vends, je m’achète à manger. Mais dans l’attente de ce changement de « paradigme » (ha ha ha !), n’importe quel boulanger, n’importe quel, hé oui, constructeur automobile, est forcé de constater à quel point la logique marchande la plus archaïque reste désespérément valide...

Ah, mais voilà : la logique marchande ! En matière de culture ! Quelle horreur ! Et ne pourrait-il pas, ce Murat, se faire une raison et accepter de gagner sur scène, à la sueur de son front de nanti, le pognon qu’il ne gagnera plus avec ses disques ? Ok, mais si ça l’emmerde, le ramasseur de champignons, le réparateur de clôture, de passer son temps sur la route histoire de chanter lundi à Strasbourg et mardi à Montélimar ? Faudra-t-il qu’il « s’adapte » et change sa manière de créer et de diffuser son œuvre au nom de la liberté de downloader en paix ?

Mais non, voyons, répondront ceux qui voient dans la pub l’alpha et l’oméga des nouveaux modes de rémunération du producteur « intellectuel » : un système sera mis en place qui lui permettra de gagner sa vie en se voyant reverser, par quelque monstrueux dispositif de péréquation financière, la part qui lui revient de ce que les internautes auront téléchargé après visionnage d'un quart d’heure d'informercial pour du jambon en tranches (un produit évidemment encore intéléchargeable et donc non soumis au nouveau paradigme).

Bon, les mêmes ne se gêneront pourtant pas pour s'élever, toujours au nom de la révolutionnaire liberté webistique, contre la « dérive commerciale » de Facebook, qui prétend « offrir » un service en échange d’une gestion « qualifiée » des temps de cerveau disponibles dont même TF1 ne saurait rêver. La pub rémunèrera les Murat de ce monde, mais je me doterai toutefois de tous les logiciels anti-spams de la création, de tous les bloqueurs de pop-up, de tous les moyens de lutte contre les pollueurs mercantiles dont la présence sur le Web m’est insupportable ! Un nouveau paradigme, on vous dit !

Un certain Web bashing est peut-être à la mode, et le discours ras-des-pâquerettes permettant de faire d’Internet le lieu de toutes les turpitudes est évidemment horripilant. Mettre la position de Murat sur le même plan que celles des associations familiales ou des rédacteurs en chef qui confondent ADSL, blogs, réseaux pédophiles et vente de Viagra à prix cassés participe néanmoins de la même confusion globalisante. Bah, il l’avait prévu, l’Auvergnat, il savait ce qui l’attendait : « Chez les artistes, règne l'omerta. Dès qu'ils dénoncent les pratiques de voyou sur Internet, ils sont attaqués par des petits groupes d'internautes ; ceux-ci s'y mettent à une dizaine, se font un plaisir de mettre la totalité de la discographie de l'impétrant à disposition gratuitement, partout, dernier album compris. Ils sont sans visage. Les Arctic Monkeys, en Grande-Bretagne, ont eu recours à des shérifs du Net après s'être fait connaître sur le Web, et les internautes britanniques sont en train de leur faire la peau, au nom de la liberté ».

Il l'avait prévu et n'a donc que ce qu’il mérite, ce vieux schnock. Mais à l'heure du nouveau paradigme, si Murat peut être moqué et réduit au silence par le premier des néolibertaires venu, ni Facebook ni son actionnaire Microsoft ne devraient trop souffrir de la mauvaise humeur des Auvergnats bashers ― lesquels continueront à accumuler les amis comme si de rien n'était. Tu parles d'un nouveau paradigme...

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vendredi 16 novembre 2007

More than meets the eye

Camarades étudiants, le changement est parfois inévitable. Observé d'un oeil neuf, il peut même se révéler passionnant.

Change Certains obèses, devenus maigres à la suite d'un régime, ont du mal à s'habituer à leur nouvelle condition. Ils étaient gros, se savaient gros, se voyaient gros, passaient pour gros dans le regard des autres et avaient logiquement construit leur personnalité autour de cette dimension spécifique de leur aspect physique. Mais il n'est pas nécessaire d'avoir perdu quinze tailles de pantalons pour réaliser, un beau matin, à quel point l'image mentale que l'on a de soi s'est éloignée de la réalité au fil des ans. Tenez, moi, par exemple, j'imagine que les gens qui ne m'ont pas connu jeune, enfin plus jeune, auraient du mal à réconcilier l'espèce de grand dadais chevelu aux allures de chanteur folk auquel je m'associe encore fréquemment ― au moins en rêve ― avec le quadragénaire au cheveu rare qui leur fait face. On vieillit, on change, on s'en rend plus ou moins compte, mais les repères anciens ne s'effacent jamais totalement.

Ce corps qui se transforme n'est d'ailleurs pas le seul responsable du décalage croissant entre celui que vous êtes et celui que vous pensez être resté. Et c'est même parfois le monde qui se mêle de changer autour de vous sans vous demander votre avis. La preuve ? Dans le temps, j'étais grand. Dans la rue, dans le métro, j'avais généralement l'impression de dominer la foule, du haut de mon modeste mètre quatre-vingt trois. Par les temps qui courent, n'importe quel ado boutonneux me dépasse d'une tête et les métros, lorsqu'ils fonctionnent, semblent remplis de champions de basket en route pour l'entraînement.

Mais j'avais aussi les cheveux longs et bouclés : je passe désormais ma calvitie à la tondeuse une fois par semaine. Il était fréquent de me trouver clope au bec, d'où la teinte grisâtre de mon épiderme : je ne fume plus et mes joues roses sont celles d'un bébé nourri au lait maternel. L'absence totale d'exercice et un métabolisme indulgent me donnaient la dégaine filiforme d'un lycéen à la Cabu : aujourd'hui, ma quinzaine d'heures de sport hebdomadaire me ferait presque passer pour un videur de boîte de nuit...

Ces transformations, parce qu'elles se produisent sur la durée, sont naturellement difficiles à percevoir. D'un autre côté, c'est aussi la nature progressive du phénomène qui permet de l'accepter. Le skinhead a remplacé le hippie de retour de Woodstock ? No problemo : il y a tout de même plus mal loti. Le Marlon Brando de l'Equipée sauvage savait-il qu'il finirait en alien bedonnant dans Superman ? Evidemment non. Et je ne serais pas étonné d'apprendre qu'il lui arrivait encore, sur le tournage des aventures du héros en slip rouge, de s'imaginer dans le rôle titre.

Mais si l'on ne devient pas gros, ou maigre, ou chauve, ou sportif du jour au lendemain, il suffit de dix minutes montre en main pour abandonner le statut de myope. Enfin, dix minutes et 2 600 euros, pour être précis. Dix minutes pour faire un sort à plus de trois décennies de port de lunettes et de lentilles par la grâce d'un équipement laser aux allures d'instrument de torture. Je portais des lunettes depuis l'âge de sept ans, je me coltinais des lentilles depuis l'âge de vingt ans... Eh bien, c'est fini tout ça. En dix minutes ! Bon, en réalité, ce n'est pas complètement terminé. Et même, cette opération accélère sournoisement le processus de métamorphose entropique entamé le jour de ma naissance en m'obligeant à me procurer, pour lire et écrire, ces petits lorgnons que je croyais réservés aux vieux ― aux vrais vieux, ceux qui éloignent leur journal de trente centimètres pour déchiffrer les dernières avancées dans la négociation tripartite sur la retraite des cheminots. Car ma myopie, voyez-vous, me protégeait de la presbytie !

Le port occasionnel de ces lunettes d'opérette (elles s'achètent en pharmacie et coûtent à peu près le prix d'une barre chocolatée) est toutefois presque anecdotique, face à l'incroyable sensation de disposer des mêmes capacités visuelles qu'un pilote de Rafale. Me promenant dans les rues de Paris dès le lendemain de l'opération, attentif aux plus insignifiants des détails, de la couleur inhabituelle des yeux d'un pigeon croisant à 300 mètres d'altitude aux ridules d'expression d'une cariatide sur la façade de l'opéra Comique, j'ai commencé à prendre la vraie mesure de ce changement radical. Mais ce n'est qu'un début et d'autres surprises, d'autres manières de faire, d'autres habitudes, d'autres déshabitudes viendront sûrement dans les semaines qui viennent. Le changement, c'est toujours un peu d'inconnu, de prise de risque, mais c'est souvent passionnant. Le leader de l'UNEF, dont l'âge avancé (pour un étudiant en master s'entend) pourrait laisser accroire qu'il sera bientôt, tout comme moi, atteint de presbytie, n'en semble pourtant guère convaincu. Dis-donc Bruno, tu ne veux pas l'adresse de mon chirurgien ?

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lundi 12 novembre 2007

Petite crise d'aynrandisme pré-opératoire

La CGT et l'UNEF sont déterminées à m'empêcher de récupérer une vision optimale, mais ni moi ni John Galt ne les laisserons faire (sic)...

Atlas_shrugged_2 Assez peu connue en France, Ayn Rand est une écrivaine américaine d'origine russe dont les romans longs, répétitifs et médiocrement écrits se lisent paradoxalement sans déplaisir. Initiatrice d'un courant philosophique baptisé « objectivisme », une sorte de fourre-tout idéologique apprécié des égoïstes en quête d'une doctrine légitimant leur manque de compassion pour leurs frères humains, elle est surtout l'auteur d'Atlas Shrugged ― ode à la gloire des créateurs et entrepreneurs sur le dos desquels une humanité parasitaire s'épanouit sans vergogne.

Résumer ce pavé d'un millier de pages est curieusement assez aisé : lassé d'être le dindon permanent de la farce, tout ce que les Etats-Unis comptent de savants, d'industriels, de patrons, d'inventeurs, d'artistes, bref, de « prime movers », décide un beau jour de se faire la malle et d'abandonner les sangsues qui composent l'essentiel de la population du pays à son triste sort. Inutile de dire que, privée de ses principaux talents et reprise en main par ces usuals suspects que sont les politiciens et les syndicalistes (les « looters »), la société US ne tardera pas à s'écrouler sous le poids de son incurie collectiviste à force de s'octroyer des augmentations de salaires et des jours de RTT supplémentaires...

Admirateurs du dieu dollar ― dont ils tracent d'ailleurs le symbole en l'air comme on se signe à l'entrée des églises ―, les prime movers ne sont pourtant pas totalement hostiles à l'idée d'être entourés de profiteurs au front bas. Non, tout ce qu'ils demandent, c'est d'être laissés libres de créer de la valeur sans que la CGT locale ne les freine excessivement dans leur élan ou que l'Etat ne leur confisque une trop grande partie de la fortune qu'ils ne doivent, après tout, à personne... « On veut bien financer vos écoles et vos hôpitaux jusqu'à un certain point, clament-ils en substance depuis la principauté clandestine qu'ils se sont aménagé quelque part au fond du Colorado, et même, nous tenons ce parasitage pour un mal nécessaire puisqu'il faut bien qu'un patron puisse trouver des cro-magnons à qui faire fabriquer des trucs et à qui les vendre ! Mais là, vraiment, y en a marre ! » Une sorte de Jésus du laissez-faire, John Galt, se retrouve donc chargé d'organiser la grande grève des beautiful people et de provoquer l'arrêt du moteur du monde, ce qu'il réussit assez bien compte tenu du génie unique qui est le sien.

Mais bon, qu'est-ce qui me prend de faire la promotion, même négative, de l'oeuvre d'Ayn Rand ? Mon social-libéralisme aurait-il dégénéré au point de m'empêcher de faire la différence entre un blairisme de bon aloi et, disons, la fin de la civilisation des Lumières dans le cadre de son remplacement par une utopie non plus ultra mais carrément hyper-libérale ? Que nenni : je reste fort heureusement acquis au credo jospinien du  « oui à l'économie de marché, non à la société de marché ». Mais la multiplication des conflits sociaux ces dernières semaines et, surtout, l'empathie de la gauche officielle à l'égard de la colère multi-azimuts de nos étudiants à quelques heures de mon opération de la myopie finit par m'empêcher de voir la vie en rose.

Que ces jeunes gens qui, dans le même souffle, exigent la préservation des régimes spéciaux de retraites, la régularisation des sans-papiers, le non au mini-traité européen et la suppression de la loi sur l'autonomie des universités abandonnent toute pensée critique ne me ferait normalement ni chaud ni froid. Après tout, qu'une poignée de permanents de la Ligue décide de fermer Rennes-II et Tolbiac à leurs 100 000 étudiants est dans l'ordre des choses : l'on subodore même que ces derniers hausseraient le ton s'ils se sentaient privés de quoi que ce soit de véritablement important... Pour autant, ce climat aynrandien diffus ; cette idée que nous pouvons continuer à rejouer mai-68 tous les six mois pendant que le reste du monde poursuit sa marche ; ce sentiment que le PS, organisation théoriquement « responsable », se frotte les mains à l'idée de contribuer au blocage de la modernisation de nos facs et à la fragilisation de nos régimes de retraites par répartition... Tout ça me hérisse franchement le poil.

Du coup, je me surprends à fantasmer ― oh, pas bien longtemps, juste le temps de l'écriture de cette note ― sur une vraie grève galtienne des talents, sur une authentique tentative d'arrêt du moteur du monde par l'abdication totale de toute raison... Retirer la loi LRU ? Ok, no problemo ! Tripler le budget des universités sur fonds publics par augmentation des impôts ? You bet ! Aligner tout le monde sur le régime de retraite de la RATP ? Yes ! Régulariser quiconque souhaite l'être et lui réquisitionner immédiatement un logement près de la Bourse ? D'accodac ! Augmenter le SMIC à 2 000 euros nets tout de suite ? Mais avec plaisir ! Fournir du carburant gratuit aux routiers, pêcheurs, agriculteurs et autres livreurs de pizzas ? Absolument ! Ouvrir tout un tas de petits tribunaux de proximité dans les villages de moins de 500 habitants ? Hum, c'est bien le minimum ! Offrir une prime à l'installation des jeunes médecins à Nice ou à Cannes ? Je travaillais justement sur le projet ! Dire oui à tout le monde. Accepter toutes les demandes, aller au-delà de toutes les exigences du premier bloqueur de voie ferrée qui passe et voir ce que ça donne. Du Ayn Rand, mais en vrai. De la culture OGM en plein champ à faire halluciner Monsanto, quoi !

Mais quel est donc le rapport entre cet agacement « objectiviste » dont nous venons de voir qu'il n'entamera pas, de toute manière, mon attachement à la social-démocratie, et mon opération de la myopie ? Et en quoi nos universalistes du nonisme perturbent-ils le retour de votre serviteur à une acuité visuelle de pilote de chasse ? Ben, vous avez une idée, vous, de la manière dont je vais rentrer chez moi, mercredi après-midi lorsque, temporairement (espérons-le) aveugle, je me retrouverai sur le pavé parisien sans métro ni taxi (il n'y a pas de taxis à Paris en temps normal, alors les jours de grève...) ? Sans parler du risque d'être opéré par un chirurgien auquel ses revenus élevés permettent d'habiter dans quelque lointaine banlieue chic, et qui pourrait être rendu nerveux par les quatre heures passées dans sa Porsche pour venir me charcuter la cornée...

Tiens, je me demande même si un scénario à la Ayn Rand n'est pas ce qui peut m'arriver de mieux si mon toubib, qui passe pour l'une des meilleures pointures mondiales du femtolaser, décide d'aller s'installer dans le Colorado, de priver nos Besancenot de son talent et d'annuler mon opération. Je resterais myope, c'est sûr, mais j'aurais au moins la satisfaction d'éviter la canne blanche que me font risquer les grévistes associés. By the way, who is John Galt ?

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