Superman, Batman, The Fantastic Four, The Spirit, Astérix, Gai-Luron... Le quorum est presque atteint.
Le musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme de Paris propose, jusqu'au 27 janvier prochain, une exposition sur « l'impact de l'expérience juive dans la bande-dessinée » dont je recommande vivement la visite. Pour autant, je me méfie généralement des initiatives de cet acabit, que leur thématique un poil artificielle est susceptible de rendre aussi creuse qu'un dossier immobilier dans Libération. Partir à la recherche d'un apport spécifiquement juif à la bande-dessinée est-il vraiment pertinent ? Et la religion d'un auteur est-elle si déterminante qu'il soit possible de transformer en un « courant » des oeuvres aussi disparates que celles de Gotlib, d'Hugo Pratt et d'Art Spiegelman ?
D'autant plus que les papiers parus dans la presse sur cette manifestation titrée « De Superman au chat du rabbin » se sont largement ― et très abusivement ― focalisés sur le grand nombre de super héros « nés » d'un père juif (Superman de Jerry Siegel et Joe Shuster, les Fantastic Four de Jack Kirby, le Spirit de Will Eisner, Batman de Bob Kane...), faisant passer le Golem et la Kabbale pour les principales sources d'inspiration des inventeurs de bodybuilders en cape et collants. Mais, clairement, les comics ne sont pas un « fait juif ». Ils appartiennent à la culture populaire américaine au même titre que la science-fiction ou les musicals et les nombreux juifs, d'Isaac Asimov à Leonard Bernstein, qui ont imprimé leur marque à ces dernières formes d'expression artistique n'en ont évidemment pas fait des genres « spécifiquement juifs », loin s'en faut. Hé quoi, dans la BD comme dans la tradition religieuse, naître d'un père juif ne fait pas mécaniquement de vous un porteur de kippa ! Ni Superman ni Astérix (version française du super héros d'origine shtetelienne) ne seraient donc habilités à prononcer le kaddish du moindre super villain...
N'empêche, et l'expo le fait très bien sentir, il existe effectivement une sorte de fil rouge de « l'expérience juive » chez de nombreux artistes américains marqués par une histoire commune, qu'il s'agisse de la fuite d'une Europe en fusion et du bain dans ce bouillon de culture new-yorkais où l'anglais adopte l'humour et la syntaxe du yiddish. C'est l'univers de MAD Magazine, de Robert Crumb (qui n'est pourtant qu'un juif honoraire), d'Harvey Pekar, de Jules Feiffer, etc., bref, de tous ces gens dont l'influence déteindra en France sur Gotlib ou sur Goscinny ― lesquels ne se font d'ailleurs pas prier pour la revendiquer (voir l'interview de Gotlib par Martin Winckler sur l'une des bornes vidéo du musée).
Un fil rouge qui peut ainsi s'étendre jusqu'à un Johan Sfar ― dont le très séfarade « chat du rabbin » n'a pourtant pas grand chose à voir avec les loubavitchs en redingote qui peuplent les planches de Will Eisner ― et qui témoigne de ce qu'un esprit et des références, plus qu'une appartenance religieuse stricto sensu, surgissent parfois là où l'on les attend le moins. Oui, il existe une BD marquée par l'expérience juive, mais seulement au sens ou les BD publiées dans Pif sont marquées par le communisme et celles d'Okapi passent pour « catholiques ». Non, il n'y a pas de BD juive au sens où les personnages créés par des auteurs juifs seraient juifs eux-mêmes, à l'exception notable du félin sus-cité et, de manière surprenante, de la Chose de Jack Kirby (Ben Grimm).
Encore une fois, l'expo vaut le coup d'oeil, comme l'ensemble des collections permanentes du très beau musée de la rue du Temple. Un seul bémol, toutefois, et de taille : évoquer la ribambelle de super héros putativement juifs en faisant l'impasse sur le personnage le plus approprié au contexte est presque une faute de goût. Bah, ce n'est pas grave : je ne suis pas rancunier.
© Commentaires & vaticinations
Avec l'éternel problème de se demander si tel truc est "juif" ou pas : si ça vient d'un goy, c'est antisémite, sinon, c'est bon.
Rédigé par : Doude | lundi 05 novembre 2007 à 10:31
Doude,
Et l'éternel problème du commentaire que l'on aimerait bien éviter mais qui semble malheureusement inévitable.
Oui, on peut tout à fait se demander si ceci ou cela découle d'une sphère culturelle spécifique ou pas et ça n'a strictement rien à voir avec le sous-entendu de cette remarque.
Pourquoi l'idée qu'il puisse exister un mouvement "juif" dans la BD -- au sens où il existe évidemment une peinture influencée par la foi ou l'expérience chrétienne, bouddhiste ou shintoïste -- provoque-t-il ce genre de réaction ?
Vous devez confondre la question que pose la note avec les regrets qu'un antisémite pourrait avoir de ne pas pouvoir raconter les mêmes histoires juives que les autres sans être critiqué. Mais franchement, ça n'a rien à voir.
Rédigé par : Hugues | lundi 05 novembre 2007 à 10:46
Kippa ou pas kippa, le dernier d'entre eux vient de fondre sur le Tchad!
On en parle.
Rédigé par : Charles' | lundi 05 novembre 2007 à 11:32
J'avais lu un article du journal de référence sur cette expo.
Autant, je trouve l'influence juive importante dans la BD US qui s'est longtemps résumée aux comics, autant je la trouve moins nette dans la BD européenne, beaucoup plus eclectique. La thèse de l'origine juive des super-héros est convaincante, c'est plus tiré par les cheveux pour les autres genres de la BD.
D'ailleurs, je ne suis pas d'accord pour dire qu'Astérix est un super-héro. Il ne détient aucun super-pouvoir. Tout vient de la potion magique et il y a des exemples (Astérix chez les Goths, Astérix et Cléopâtre...) où des étrangers au village gaulois boivent de la potion et bénéficient des mêmes effets. Le seul qu'on pourrait assimiler à un super-héro serait Obélix. Mais son caractère est tellement éloigné de l'archétype que la simple évocation d'un lien entre Obélix et un héro de comics fait sourire.
Ce qui serait intéressant (j'ignore si l'expo le fait), ce serait de mettre en évidence une influence juive chez des auteurs goy. Ca pousserait à s'intéresser à l'oeuvre plus qu'à l'auteur.
Parce que la lecture de ton billet m'a amené à m'interroger sur la religion des auteurs que j'apprécie (Bilal est il juif? Et Larcenet? et Tardi, et Bajram, Binet, Tronchet, Goossens, Geluck, Leo, Bec, Sattouf?...
Et ça me fait un peu chier de me poser ces questions parce qu'en fait, je me fous de la réponse.
Rédigé par : Liberal | lundi 05 novembre 2007 à 12:20
Charles'
Un super héros authentique réglerait la question du Darfour. Il ne se contenterait pas de négocier je ne sais quoi avec un chef d'Etat client traditionnel de la France pour récupérer des journalistes et des hôtesses qui allaient être libérés trois jours plus tard.
Libéral,
Attention, ce n'est pas parce qu'Astérix n'est rendu costaud que par une potion que chacun peut goûter qu'il n'est pas un super héros. Après tout Batman est surtout un costume et une voiture.
Mais Asterix est même, pour certains, encore plus empreint de culture juive que n'importe quel Spirit puisque le prototype du village gaulois -- avec ses personnages archétypaux du poissonnier, du forgeron et du druide vers lequel on se tourne dès qu'un problème survient -- serait en fait à l'image du shtetl de l'histoire familiale de Goscinny, soit la petite communauté rurale juive d'Europe centrale, plutôt qu'un village celte à la Jacques le Goff.
Mais quant à dire que tu te contrefiches a priori de ce genre de choses, c'est un peu comme expliquer que tu n'accordes pas d'importance au catholicisme dans l'œuvre de Péguy ou au judaïsme dans celle de Chagall. Il ne faudrait pas commettre l'erreur, différente mais cousine, de celle de Doude (commentaire plus haut), qui mélange la recherche légitime et passionnante des sources du travail d'un artiste et un baratin communautariste quelconque.
Rédigé par : Hugues | lundi 05 novembre 2007 à 12:48
Je n'avais jamais envisagé les comics sous l'angle de la confession religieuse de leurs auteurs.
En revanche, bien souvent, je notai les aspects politiques sous-jacents, en particulier dans le genre super-héros. Le culte de l'uniforme (ou "costume"), parfois lui-même source des super-pouvoirs, la fétichisation du corps athlétique, la lutte binaire du bien conte le mal, l'identité cachée et les masques, la force considérée comme ultime et unique solution à tous les problèmes, le nationalisme exacerbé (captain America, Captain Britain, les USA comme "ambasade" de l'humanité dans son ensemble), le concept d'être d'exception fondamentalement différent du reste de l'humanité, etc. bien des aspects de l'univers des super-héros évoque une culture autoritaire, pour ne pas dire fachiste, voire nazie. L'esthétique des comics est extrêmement conservateur (de l'aveu même des auteurs) et très proche de la sculpture d'un Arno Breker, par exemple.
Alors, évidemment, une "lecture juive" de cette pop culture américaine est surprenante et passionnante. Il serait intéressant (sans doute est-ce fait dans l'expo) de relever précisément ce qui fait dans telle ou telle BD la marque incontestable de la culture juive. A priori, cela ne me paraît pas évident.
Si l'on prend le cosmopolitisme, par exemple (l'idée de diaspora juive), cela ne me paraît guère évident dans la mesure où les super-héros apparaîssent au contraire attachés à un territoire précis : un pays (les USA), voire une ville réelle ou imaginaire (New-York pour Spiderman, Gotham pour Batman, Metropolis pour Superman…).
Peut-être la série des X-men peut-elle évoquer des données culturelles juives : un groupe lié par un fait de naissance, au-delà de la localisation géographique et de l'apparence physique de chacun. La diversité et l'unité des X-men pourrait évoquer celles des Juifs.
Mais bon, tous ces éléments sont tellement divers et dilués que l'univers des comics est probablement capable d'accueillir des interprétations nombreuses et divergentes. Le seul fait que des millions de lecteurs goys se passionnent pour ces publications prouve que l'éventuelle "marque" juive ne relève pas d'une culture spécifique exclusive.
Rédigé par : Antoine Block | lundi 05 novembre 2007 à 14:48
Désole pour les fautes d'orthographe, de syntaxe et de frappe, j'écris plus vite que l'éclair et j'ai la flemme de me relire. Toutes mes excuses aux pointilleux.
Rédigé par : Antoine Block | lundi 05 novembre 2007 à 14:50
J'avais vu un reportage autrefois sur le rôle des juifs immigrés dans la naissance des comics de superheroes.
En guise de suggestion explicative, une expérience commune de pesécution - au moins d'un statut social peu enviable - dans les sociétés d'Europe de l'Est.
Je ne crois pas, du reste, que les juifs venus d'Allemagne aient participé à l'entreprise.
De là, un certain goût pour le modèle du personnage discret - voire effacé - Clark Kent - mais dépositaires de pouvoirs immenses.
Superman, de ce fait, présente l'intérêt de venir d'une immigration - certes galactique.
Le reportage en question poursuivait sur l'influence qu'avait conquis cette culture spécifique des juifs d'Europe de l'Est immergés dans une société de promotion sociale, via le cinéma, par exemple ; les fondateurs des majors sont issus de villages de Pologne distants de quelques kilomètres.
Autant dire, un phénomène d'acculturation de la culture américaine initiale par celle du schtetl.
Rédigé par : Jules (de diner's room) | lundi 05 novembre 2007 à 16:17
Super Dupont est-il juif?
Rédigé par : Damien | lundi 05 novembre 2007 à 16:25
Antoine Block, Jules,
Grrr : l'expo est abusivement commentée dans la presse comme étant centrée sur les super héros et il semble que ce soit également (et malheureusement) le cas de ma note ! Ni Harvey Kurtzmann, créateur de MAD et inspirateur de Gotlib, ni Harvey Pekar (American Splendor) ne font dans le super héros : ils font juste de la BD (ils s'appellent également Harvey, s'il faut chercher des correspondances qui n'en sont pas).
La question du super héros est donc un épiphénomène à l'intérieur de l'autre épiphénomène que représente la BD éventuellement inspirée par l'expérience juive.
Damien,
Les personnages créés par un auteur juif ne sont pas nécessairement juifs. A priori, Superdupont, bien que créé par Gotlib, n'est pas juif. Enfin, rien ne l'atteste et lorsqu'il enlève son béret, on ne voit pas de kippa. Idem pour la coccinelle (qui n'a même pas de béret).
Autrement, personne n'a remarqué ce lien ? http://www.adherents.com/lit/comics/Seraph.html
C'est bien la peine d'avoir exhumé un super héros aussi obscur...
Rédigé par : Hugues | lundi 05 novembre 2007 à 16:51
Haaaaa, il parle d'Asimov, keupin! D'ailleurs, la thématique du Golem et de la Kabbale ont à mon avis plus à voir avec la robotique et la psychohistoire du collectionneur de prix Hugo New-Yorkais (qui fut tout de même l'un des premiers auteurs juifs à ne pas signer ses œuvres d'un pseudonyme à une époque où la chose était considérée comme absolument indispensable, le fait mérite tout de même d'être signalé) qu'avec les comics qui eux avaient surtout comme caractéristique dominante la nécessité de sortir de nouvelles histoires à rythme constant tout en restant variées, ce qui a eu pour conséquence de créer des scénarios de BD plus tarabiscotés que 114.000 Lost sous stéroïdes. (Je te fais remarquer à ce sujet qu'il est à peu près impossible de trouver certaines des plus emblématiques histoires de bodybuilder sans passer par les neuf enfers du téléchargement des pages numérisées des dites histoires).
Rédigé par : Laurent Weppe | lundi 05 novembre 2007 à 19:42
Le jeu de mots sur les phylactères est bien vu...
Rédigé par : DB | mardi 13 novembre 2007 à 18:50
DB,
Ah, tout de même !
Rédigé par : Hugues | mardi 13 novembre 2007 à 19:28
Je suis en train de lire un roman excellent qui me fait penser à ce billet. "The Amazing Adventures of Kavalier & Clay" de Michael Chabon. Magnifique histoire de deux jeunes juifs qui créent un super héros de comics à NYC en 1939.
Si tu ne l'as pas déjà lu, je recommande chaudement.
Rédigé par : Liberal | lundi 24 décembre 2007 à 15:13