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octobre 2007

mercredi 31 octobre 2007

Gratuité(s)

On dira ce qu'on voudra, there's still no such thing as a free lunch. C'est le moyen de paiement qui change.

PinocchioJe viens de lire le petit essai de Denis Olivennes sur la diffusion des produits culturels à l'heure d'Internet (« La gratuité, c'est le vol ») et je dois dire que, si je suis à peu près d'accord avec sa thèse (s'il devient légitime de se procurer gratuitement un film ou une chanson, la création est ultimement menacée), je doute de sa capacité à en convaincre les foules.

Le patron de la Fnac s'agace de que la France soit aussi imperméable à cette évidence, à l’inverse des Etats-Unis, par exemple, qui assimilent placidement le téléchargement d’un morceau de musique sur BitTorrent au vol de sa version CD en magasin. Et il en conclut que c’est le biais archéoproudhonien de notre approche de la « Culture » qu’il convient d’incriminer, associer art et commerce étant chez nous perçu comme un crime contre l'âme humaine. Ses arguments ne me laissent pas insensible : le discours selon lequel l’art au sens large (très large même, puisqu’il s’étend du Gendarme à Saint-Tropez aux Variations Goldberg par Glenn Gould) n’est pas une marchandise et ne saurait être soumis aux terribles lois du marché est un classique. Mais je me permettrais de suggérer qu’il se fourvoie en associant le baratin théorique du Monde Diplo ou des Inrocks au comportement ultra-rationnel des ados qui téléchargent un tube de Mika après l’autre.

Quelle que soit la marge pratiquée sur la vente d’un disque ou d’un film payant, son prix sera toujours plus élevé que celui de son équivalent électronique gratuit. L’idée qu’il suffise de réduire cette marge à la portion congrue, histoire de rendre le produit le meilleur marché possible et de reprendre la main n’est donc pas valide, sauf à imaginer que l’exemple Radiohead puisse être reproduit à l’infini (ce que je ne crois pas, la notoriété initiale de ce groupe ayant été construite dans le monde réel, à la radio et dans les bacs des disquaires).

La question est donc moins philosophique que technique ou même bêtement marketing. Et il appartient effectivement à ces partenaires absolument indispensables de la création que sont les agents, producteurs, éditeurs, distributeurs, etc., de trouver les moyens de gagner de l’argent dans le monde qui vient. Mais je leur fais confiance, ils vont se débrouiller.

Il est toutefois amusant de signaler que la prose anti-gratuité de Denis Olivennes ne m’a rien coûté, où plutôt qu’elle ne m’a pas coûté d’argent. Son livre m’a été livré par coursier, avec une palanquée d’autres ouvrages « d’économie », en échange de la note que vous êtes en train de lire. Ou, plus exactement, en échange de la promotion du prix du livre d’économie organisé par le Sénat. Bon, le phénomène de l’envoi de bouquins en service de presse n’est pas nouveau et je mentirais en disant que, dans le cadre professionnel, il ne m’arrive pas de recevoir ceci ou cela dans la perspective d’une mention favorable auprès de mes lecteurs payants. Mais la fourniture gracieuse, par porteur spécial et en sus d’une invitation à un free lunch au Sénat, de ces dix kilos de réflexion sur papier à un blogueur devrait donner du grain à moudre à l’ami Olivennes.

Lorsqu’un créateur de contenu Internet gratuit (moi-même, ici même) se voir offrir un livre (normalement payant) dans lequel le patron du premier libraire de France vaticine sur le « vrai prix » de la culture, c’est bien qu’il se passe quelque chose de nouveau, mais ça n'est certainement pas l'indice d'un changement total de paradigme ― comme on dit désormais. Allez, encore une fois, la fin du monde n’est pas pour demain.

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mardi 30 octobre 2007

Opposition constructive

Fabius et le traité européen ; l'arche de Zoé et la loi tchadienne ; Hollande et la réforme des institutions...  L'opposition dans la nasse.

Dr_no_3Laurent Fabius remet ça. Interrogé ce matin sur France Inter sur la conduite à tenir par le PS en cas de ratification par le seul Parlement du traité simplifié, il commence par affirmer (en substance) : « En cas de refus par la France, il deviendrait impossible de négocier quoi que ce soit de nouveau avec nos vingt-six partenaires. Y parvenir une première fois, c’était déjà pas si mal. C'était le plan B ».

― Vous allez voter oui, alors, si c’est la dernière chance ?
― Non, car il ne serait pas démocratique de ne pas repasser par un référendum...
― Pourquoi donc, puisqu’il ne s’agit pas du même traité ?
― C’est vrai, mais c’est une affaire de principe.
― Mais le nouveau traité vous convient-il ?
― Oui et non. Oui car il fait avancer les choses dans un tas de domaines. Non car il ne va pas assez loin.
― Donc, en cas de référendum, vous voteriez non ?
― Probablement. Ah, et je voulais également exprimer ma satisfaction à propos de l’harmonie qui règne au PS sur ce thème.

Décryptage : Laurent Fabius avait voté non en 2005 parce que le traité constitutionnel était trop libéral. Il admet qu’en cas d’échec du nouveau traité, il deviendra impossible de renégocier quoi que ce soit et de remettre l’Europe en marche. Il considère que ce texte est une avancée et déplore surtout qu’il n’aille pas plus loin. Il votera pourtant contre en cas de référendum et s’abstiendra en cas de procédure parlementaire. Il est heureux de cette nouvelle opportunité de débat démocratique qui s’offre au parti socialiste. Il aime l'Europe.

Et dire que je viens de recevoir mon ultime appel à cotisation avant exclusion définitive du PS. Je vais peut-être répondre que je suis d’accord pour réadhérer mais que, en même temps, je suis contre. Que l’adhésion serait sans doute une bonne chose pour le parti, mais que bon, faut voir...

*

Je ne comprends pas grand-chose à cette histoire d’Arche de Zoé. Et si je n’imagine pas qu’une association de pompiers volontaires du Val-d’Oise soit, comme l’affirme Idriss Déby, le faux-nez d’un réseau de pédophiles et de trafiquants d’organes, je ne serais pas surpris d’apprendre que cette ONG d’opérette avait décidé de s’affranchir des lois tchadiennes en toute connaissance de cause.

Débarquer dans un pays troublé, ramasser une centaine d’orphelins, les transporter à l’autre bout du monde pour les confier à des familles d’accueil, ca peut sembler sympathique. Sauf lorsque l’on découvre que les orphelins n’en sont pas et que les familles d’accueil se considèrent davantage comme « adoptantes », ce qui n’est pas vraiment la même chose. Mais bon, des gens qui choisissent Gilbert Collard pour les défendre n’en sont pas à une connerie près. D’ici à ce que Vergès débarque et transforme cette affaire en procès du néocolonialisme...

*

Le rapport de la commission Balladur sur la réforme des institutions est bourré de choses intéressantes. Et il serait terrible de voir le débat s’enliser dans les marais de la politique politicienne. Le projet renforce clairement le rôle du chef de l’Etat, qui définit désormais la politique de la Nation à la place de son Premier ministre et peut intervenir devant le Parlement, mais je ne fais pas partie de ceux qui pense qu’une présidentialisation du régime est la première étape vers la dictature. D'autant plus que nos élus y trouvent leur compte, dans cette affaire. Je suis en outre très favorable à la fin du cumul des mandats, souvent promise, jamais mise en œuvre, comme à la possibilité des parlementaires de fixer leur propre ordre du jour ou de restreindre le recours au 49.3...

François Hollande semble pourtant adopter une attitude assez fabiusienne sur ce dossier, et s’apprête à nous refaire le coup de l’avancée trop insuffisante pour que l’on y souscrive. Ca commence quand, l’opposition constructive ?

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lundi 29 octobre 2007

Libération : « La fin du monde est proche, repentez-vous ! »

Libération s'est payé une nouvelle maquette. Excellente initiative. Pourrait-il désormais s'offrir un peu de rigueur, s'il veut devenir un vrai journal ?

LibLe Monde s'interrogeait, ce week-end, sur les raisons pouvant conduire des Gaulois relativement bien lotis à broyer du noir avec autant de constance. Analysant les conclusions d'un sondage sur le moral des Européens, le quotidien ne cachait pas son étonnement en découvrant à quel point c'est en France que l'on est le « le plus anxieux sur l'avenir de ses enfants », le plus inquiet à l'idée de « devenir pauvre, sans abri ou de perdre son emploi », le plus « méfiant à l’égard de la justice, la police, la mondialisation, les syndicats et le Parlement », voire le plus susceptible de se suicider ― ce qui est tout de même ce qui se fait de plus radical en matière de prise en charge de la dépression...

Qu’un pays comme le nôtre, statistiquement moins pauvre et moins inégalitaire que ses voisins, se retrouve dans un tel état de délabrement psychique est effectivement curieux. Mais que Le Monde fasse semblant de se demander pourquoi est tout de même assez paradoxal. Le grand journal vespéral ne s’est-il pas spécialisé, au fil des ans, dans la publication d’enquêtes et de sondages absurdes participant au maintien de cette angoisse diffuse ? Ne nous tient-il pas régulièrement au courant de la progression irrésistible des convictions fascistes dans la population ? Ne nous apprenait-il pas, il y a quelques mois, que nos lycéens étaient devenus si misérables qu’ils en étaient réduits à travailler la nuit pour se nourrir ? Ne nous alertait-il pas, à la même époque, sur le fait que 48% des Français craignaient de se retrouver sous les ponts ?

A vrai dire, l’honnêteté intellectuelle la plus basique aurait dû conduire Le Monde à commenter ce sondage de manière plus enthousiaste, nos compatriotes n’étant, désormais, plus que 13% à évoquer leur hantise de la clochardisation... Un Français sur deux il y a un an, à peine un sur dix cette année : fantastique amélioration ! A ce rythme, nous rattraperons bientôt les Danois ou les Néerlandais, qui ne sont que 1% à être aussi flippés !

Mais j’ai l’air de m’en prendre au Monde, comme ça, alors qu’il s’agit de mon quotidien français préféré et, vraisemblablement, de la publication qui s’approche le plus, sous nos latitudes, de ce que devrait être un journal sérieux et soucieux des faits. J’en ai l’air, mais le véritable objet de mon ressentiment dans cette affaire serait plutôt ― pour changer un peu ― le fanzine de la rue Béranger. Car si un organe de presse mérite d’être distingué pour sa contribution à la permanence du cynisme et du défaitisme qui sont devenus notre seconde nature, c’est bien cet antre de la confusion des genres qu’est Libération. Dernier exemple de « maljournalisme » grossier en date : le « dossier » consacré samedi, sur trois pages plus la couverture, à l’arrivée prochaine de la crise des « subprimes » dans l’Hexagone ― véritable tissu de présupposés idéologiques et de mauvaise foi, intégralement dénué de faits concrets et d’arguments...

Bon, un « dossier », même lorsqu’il est prétentieusement surtitré « événement », n’est souvent qu’une construction éditoriale sans réel contexte, un moyen pratique de noircir quelques pages et d’attirer le chaland selon une technique bien rodée. Un titre un peu fracassant, un vague papier d’analyse, un édito, deux ou trois témoignages confortant les précédents et le tour est joué. D’ailleurs, tout le monde le fait. C’est parfois décevant, comme lorsque vous vous laissez piéger par un hebdomadaire promettant de faire la lumière sur ceci ou cela mais se contentant d’enchainer des banalités cent fois rabâchées sur la franc-maçonnerie ou la personnalité trouble de Nicolas Sarkozy, mais c’est carrément exaspérant dans le cas d’une enquête fabriquée de manière aussi transparente.

Ce samedi, Libération surfait donc sur une crise spécifiquement américaine ―  l’affaire des prêts immobiliers à taux variables consentis à des ménages aux finances fragiles ―  pour nous apprendre comment la France se retrouvera bientôt dans une situation comparable. Mais avant de décortiquer ce dossier, il convient sans doute de pointer les fameux présupposés idéologiques sans lesquels il serait difficile d’en saisir la logique : la propriété immobilière, ce n’est pas bien ; le crédit, ce n’est pas bien ; les Etats-Unis, ce n’est pas bien ; Sarkozy, ce n’est pas bien.

On a le droit d’être en phase avec ces présupposés, évidemment. Le boulot du journaliste n’est pourtant pas de se faire l’écho de ses propres préjugés sans arguments tangibles. La propagande, il y a des feuilles de chou de partis politiques pour ça.

La Une :
« Dans l’étau des taux », c’est le titre de Une. Suivi d’un chapeau assurant que « 150 000 ménages risquent d’être piégés par le système des prêts variables », d’où la crainte d’une « crise proche de celle qui a ébranlé le système financier américain ».

Le ton est donné : crise, américains, système financier, 150 000 foyers... En illustration, une photo de lotissement banal signale la stupidité vaine et petite-bourgeoise du rêve d’accession à la propriété de ces Français naïfs sur lesquels l’étau se refermera bientôt...

Page 2 :
Un nouveau chapeau rappelle que les cas de « propriétaires submergés par leur crédit, souscrit lorsque le taux variable était bas, se multiplie » et que « 150 000 ménages sont potentiellement concernés ». Plus aucun élément sur ces propriétaires submergés dont le nombre se multiplie ne sera fourni par la suite, à l’exception de la mention des 500 témoignages d’emprunteurs « inquiets » recueillis par l’AFUB, une association de consommateurs. Quant aux « 150 000 ménages en danger », il s’agit en fait de la totalité des prêts souscrits en taux variables entre 2003 et 2005, ni plus ni moins.

Suivent trois témoignages d’emprunteurs au profil très classe moyenne expliquant que leurs taux sont passés, pour l’un de 2,95% à 4,95%, pour le second de 3,4 à 5,7%, et pour le dernier de 3,45 à 6,2%. Dans les trois cas, puisque les taux variables français sont presque invariablement « capés » et ne peuvent excéder un plafond fixé contractuellement quelle que soit l’évolution du loyer de l’argent (au contraire de ce qui se passe aux Etats-Unis), il est difficile de parler de foyers « submergés ». Il conviendrait plutôt, en l’espèce, de parler de foyers dont les échéances sont au taquet prévu en cas de hausse des taux, mais dont les mensualités ne sauraient excéder leur capacité maximale de remboursement (soit le tiers de leurs revenus).

A la lecture de ces propos, on conclurait même plus facilement à l’agacement à l’idée de payer de « 30 à 80 euros supplémentaires par mois » qu’à la submersion imminente... D’autant plus qu’une petite infographie disposée en pied de page rappelle opportunément qu’à 4,54% en moyenne, les taux variables restent historiquement bas et ne concernent jamais que 10% des emprunteurs...

Page 3 :
Cette troisième page est consacrée à, hum, « l’analyse ». Une analyse qui prend la forme d’un article confus (« Le spectre des subprimes, en VF ») enfonçant le clou d’un parallèle entre les situations françaises et américaines. On y retrouve les 500 dossiers de l’AFUB, l’on apprend que l’UFC a reçu des « lettres » et que, sur « la Toile », des gens font part dans des « forums » de « leurs rêves écornés d’accédants à la propriété ».

L’article rappelle en outre que, lorsque le prêt est à taux fixe, il reste constant, alors qu’il est susceptible d’évoluer lorsqu’il est variable (hé hé, souvenez-vous : nous sommes dans l’analyse). Il précise que les prêts sont capés dans l’immense majorité, mais insiste sur la toute petite minorité de prêts à taux variables capés sur une base mensuelle plutôt que globale et dont la durée plutôt que le montant peut évoluer en cas de hausse des taux. Le papier ironise enfin sur le slogan sarkozyen de « cette France de propriétaires », assurant, au vu des preuves irréfutables qui viennent de nous être apportées, que les ménages qui croiront à ce bobard « risquent de s’endetter à vie ». Snif.

L’édito de Didier Pourquery est à l’avenant, puisqu’il répète plus ou moins la même chose toujours sans le moindre fait ― ce qui doit sembler légitime puisqu’il s’agit d’un édito. On comprend tout de même que les Français ont été abusés, qu’ils croyaient sans doute, en souscrivant un prêt immobilier, qu’ils n’auraient pas à le rembourser et que « des milliers de futurs propriétaires se retrouvent dans l’étau ». Re-snif.

Page 4 :
L'ultime page du dossier permet de faire parler les banquiers, ces crapules, lesquels expliquent pourtant qu’ils sont plutôt du genre à faire attention au niveau d’endettement de leurs clients et à leur capacité de remboursement (ils n’ont pas de mal : c’est la loi). Ils indiquent par ailleurs qu’un titulaire de prêts à taux variable peut toujours repasser en taux fixe si ça lui chante. Mais Libé n’est pas satisfait, puisqu’il juge le taux fixe suggéré (4,8 %) trop élevé.

Le dernier article est, d’une certaine manière, la pierre angulaire de tout le dossier une fois le biais « alerte à l’invasion des profanateurs de sépultures » du dossier évacué, puisqu’il s’agit de l’interview de Serge Maître, le président de l’AFUB (vous savez bien, les « 500 emprunteurs inquiets »).  En gros, ce que le gars raconte, c’est qu’il faut faire jouer la concurrence au moment de souscrire un prêt, qu’il est facile d’arbitrer entre taux fixe et taux variable, et que, grand moment de sagesse, « dans une vie, tout peut arriver : séparation, divorce, maladie, chômage », ce qui peut compliquer un projet à long terme dans le genre prêt immobilier. Sans blague.

Fin du dossier spécial-exclusif-événement sur la menace de fin du monde qui planait sur nous.

Bon, comme journaliste, il m’est déjà arrivé de pousser un peu, histoire de faire entrer au chausse-pied le point de vue sur lequel j’étais parti dans le cadre frustrant de la réalité. Jamais à ce point. Et comme rédacteur en chef, je peux dire qu’un dossier aussi vide, aussi biaisé, n’aurait jamais l’heur d’être transmis à la maquette under my watch. Mais que Laurent Joffrin, l’inventeur des dossiers immobiliers du Nouvel Obs (tout aussi creux, c’est vrai, mais offrant au moins quelques chiffres sur l’évolution du m2 carré dans mon quartier, ce qui est toujours passionnant) autorise la publication de ce genre d’âneries anxiogènes en dit long sur la manière dont il entend s’y prendre pour relancer Libération, le journal de « toutes les gauches ».

Allez donc vous retenir de flipper, après un coup pareil ! Tiens, la prochaine fois qu’un sondeur me demande dans quel état j’erre dans le cadre de son enquête sur le moral des Français, je lui réponds que mon appartement sera bientôt saisi et que j’ai l’intention de mettre fin à mes jours en hurlant « Sarkozy m’a tuer ! ». Le Monde pourra s’en étonner, Libé pourra en tirer une nouvelle théorie générale sur le malheur d’être français et nous resterons collectivement dans les trente-sixièmes dessous. A notre place, quoi...

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PS : Je profite de ce que Libé dénonce les turpitudes de la filière logement pour souhaiter bonne chance à mes amis Christophe et Malek, dont le concept d'agence immobilière low-cost effiCity vient de décoller (ce qui est assez logique pour du low-cost). C'est du click & mortar comme on n'en faisait plus et c'est le Google de demain d'après ceux qui s'y connaissent. Si d'aventure Laurent Joffrin a besoin d'un appartement, ils se feront un devoir de lui en dénicher un en vérifiant qu'il ne s'endette pas trop.

vendredi 26 octobre 2007

Homme de peu de foi

Où l'auteur fait amende honorable et réaffirme sa foi légendaire dans la nature humaine.

BorlooJe m'étais gaussé un peu rapidement de Borloo et de son « Grenelle ». A ma décharge, la platitude de son discours introductif et l'absence de conviction manifeste exsudée par le ministre, l'autre soir à l’Assemblée, n'étaient guère de nature à emporter l'adhésion immédiate de l'observateur indépendant...

L'ancien avocat de Bernard Tapie est arrivé au ministère de l’Environnement par le plus grand des hasards. Sans son cafouillage sur la TVA sociale, l’idée de remplacer les ampoules de son bureau par des lampes à basse consommation en direct sur France 2 ne lui aurait jamais traversé l’esprit. Et sans la punition infligée par l’hyperprésident, il se serait tout aussi vraisemblablement épargné cette escapade épiphanique sur la banquise. Mais bon, il s’est pris au jeu. Il a étudié problèmes et solutions sans trop d’a priori. Il a consulté, proposé, négocié, bataillé... Et il a fini par mettre d’accord un tas de gens venus pour en découdre sur une espèce de projet aux allures de fourre-tout, certes, mais plutôt encourageant.

Bon, la France ne s’est pas réveillée verte parce qu’Al Gore a serré la main de Nicolas Sarkozy au terme d’une série de débats sur l'avenir du schéma directeur autoroutier. Il lui reste même un assez long chemin à parcourir pour rejoindre ses voisines du Nord en termes de bonnes pratiques environnementales. Largué en matière de recours aux énergies renouvelables, champion du monde des parcs automobiles fonctionnant au diesel, lanterne rouge européenne du tri sélectif des déchets ménagers, l’Hexagone ne doit (paradoxalement ?) qu’à ses centrales nucléaires la place à peu près honorable qu’il occupe dans les classements internationaux sur les émissions de CO2.

Mais si les engagements pris sont à peu près tenus ; si l’objectif de réduire l’utilisation de pesticides dans l’agriculture de 50% dans les dix ans est atteint ; si celui de produire 20% de notre énergie via le solaire ou l’éolien ne reste pas lettre morte ; si, enfin, une « taxe carbone » digne de ce nom est mise en place, alors la mise au rencart d’Alain Juppé et son remplacement inopiné par l'ami Borloo n’aura pas été inutile ! Encore bravo à Michèle Delaunay, la planète est fière de toi, camarade !

*

Je dois également des excuses à Arnaud Lagardère, que mon tropisme anti-Sarko m’avait amené, un peu lestement, à présumer coupable d’un terrible délit d’initié suite à la vente d'une partie de ses actions EADS. Le patron du premier groupe mondial militaro-médiatique a en effet remis les pendules à l’heure, lors de son audition par les parlementaires, en expliquant qu’il n’était absolument pas au courant de détails aussi négligeables que les retards pris par Airbus sur son programme de livraison d'A 380 ― soit le projet sur lequel l'avionneur a axé l’essentiel de son développement pour le demi-siècle qui vient...

C’est que l’on ne peut pas s’occuper de tout, lorsque l’on dirige un groupe d’une telle envergure. Et le temps que l’on consacre à vérifier les bons-à-tirer de ses journaux, on ne le passe évidemment pas à discuter avec ses ingénieurs. Félicitons-nous plutôt du flair dont a fait preuve le jeune patron au moment de céder les 7,5% du capital d’EADS dont il souhaitait se défaire depuis longtemps juste avant la baisse de 26% du titre. Car en France, et c'est bien notre drame, on n’aime que les losers.

*

Mais c’est devant Nicolas Sarkozy lui-même que je suis forcé de me rouler dans la cendre en hurlant « mea culpa, mea maxima culpa ! ». J’avais, certains s’en souviendront, accusé le président de la République française de se comporter en prince florentin dans l’affaire de l’ADN en n’utilisant l’amendement scélérat que dans le but de faire passer sans encombre le reste de sa loi sur le contrôle de l’immigration...

Force est de constater l’étendue de mon erreur. La loi a été votée, bien sûr, et l’amendement ADN préservé. Honte à moi !

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jeudi 25 octobre 2007

Déjà-vu

Nicolas Sarkozy est un « homme politique français de droite ». Découvrira-t-on qu'il n’est vraiment rien de plus que ça ?

Bailliot_par_daumier_2Cheminots et gaziers sont, au sens littéral, des « privilégiés ». Ils ne roulent pas sur l'or, ne sont titulaires d'aucune stock-option et passent rarement leurs vacances à Wolfeboro ; ils cotisent toutefois nettement moins que le commun des mortels dans la perspective d'une retraite à la fois plus précoce et plus élevée. Je viens même d'apprendre qu'ils bénéficiaient d'un système de bonification de leurs contributions, engrangeant l’équivalent d’une année de cotisations surnuméraire toutes les cinq ou six années de cotisations effectives...

Emile Littré définit d’ailleurs le « privilège » comme « un avantage accordé à un seul ou à plusieurs, et dont on jouit à l’exclusion des autres, contre le droit commun ». Les turpitudes actionnariales d’Arnaud Lagardère ou de Noël Forgeard ne sauraient donc légitimer la préservation des fameux régimes spéciaux, sauf à défendre l’idée que le décret du 4 août 1789 aurait dû se concentrer sur les seuls « droits seigneuriaux ».

Ceci posé, on pourra se demander si le gain collectif découlant de la mise au pas de quelques centaines de milliers de cégétistes est supérieur à celui qui serait sorti d’un peu plus de fermeté à l’égard des étudiants en médecine. Le gouvernement, en revenant prestement sur son projet d’incitation des futurs toubibs à s’installer là où se trouvent les malades, infère en tout cas que la question des « déserts médicaux » n’était pas si fondamentale (ce qu’elle est pourtant) et est, de fait, moins préoccupante que celle du statut d'une (grosse) minorité de golden-retraités.

Intransigeant avec les uns, accommodant avec les autres, le réformisme sarkozyste a surtout le parfum du bon vieux clientélisme. Et si le reproche qui est généralement fait à l’hyperprésident est d’en faire trop et trop vite, c’est son incapacité à aller au bout des chantiers qu’il initie qui me frapperait plutôt. A ce rythme, le bilan à tirer de son action d’ici quelques mois risque surtout d’être celui d’un gouvernement de droite « standard », tapant sur les syndicats, les fonctionnaires et les immigrés d’une main, brossant patrons et médecins dans le sens du poil de l’autre. A la longue, mon optimisme et ma foi dans la notion de Progrès finiront par retomber comme un soufflé...

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mercredi 24 octobre 2007

La maison ne fait pas crédit

Chez nous, on refuse les visas. Ailleurs, on offre des Cartes Bleues.

Cb_2La France adore se retrouver à contre-courant. C'est même sa marque de fabrique. Et pendant qu'elle se concentre sur la façon dont elle pourra bientôt, scientifiquement, révéler la duplicité des candidats à l'immigration, ses voisines cogitent sur les moyens d'attirer les talents exogènes qui leur manquent cruellement. L'Union européenne vient en effet d’annoncer le lancement de sa « Carte Bleue », un titre de séjour destiné aux étrangers qualifiés qu’elle projette de diffuser à quelque vingt millions d’exemplaires à travers le monde !

La logique de cette surprenante initiative : l’Europe doit préparer l’avenir, bras et cerveaux finiront fatalement par manquer et il n’est pas question d’abandonner la compétition qui s’annonce au profit d’une Amérique du Nord plus clairvoyante.

C’est qu’ils sont malins, nos eurocrates. Et ils se sont bien rendu compte qu’une start-up californienne sur deux avait été créée par un immigré et que les étrangers qualifiés ne représentaient que 0,9% de la population active des Vingt-sept contre 9,9% en Australie, 7,3% au Canada ou 3,5% aux Etats-Unis. Bon, convaincre la fine fleur des facs indiennes, chinoises ou marocaines de s’installer en banlieue de Francfort à des salaires nettement inférieurs à ceux qu’est disposée à offrir une Silicon Valley ensoleillée 300 jours par an, ce n’est pas vraiment gagné... Mais, comme lorsqu’un gamin de CE2 offre un collier de nouilles à sa génitrice pour la fête des mères, nous dirons que c’est l’intention qui compte.

Assurément, la France n’est pas le seul pays d’Europe dont la classe politique est incapable de tenir un discours clair sur l’immigration. La Suisse, dont le confort matériel est intégralement fondé sur le labeur de ses « gastarbeiters » et autres frontaliers, est même le meilleur exemple actuel de cette inaptitude au pragmatisme le plus basique. Mais, coincé entre les discours compassionnels d’une gauche sous-traitant à RESF l’élaboration de sa doctrine sur les flux migratoires et les appels à la remontée du pont-levis des Mariani-Hortefeux, l’Hexagone donne souvent l’impression d’être, plus que d’autres, entré dans le siècle à reculons.

Nicolas Sarkozy, lorsqu’il parlait d’immigration « choisie », avait au moins le mérite de parler d’immigration « tout court ». Et surtout d’en parler sur le mode positif de quelqu’un qui a compris que l’étranger à qui l’on ouvre la porte n’est pas nécessairement le fraudeur, le criminel ou le parasite dont son prédécesseur avait affiné le portrait. Le projet de Carte Bleue communautaire est même assez proche, dans son esprit, de celui que l’hyperprésident assurait vouloir mettre en œuvre. Mais la création d’un ministère de l’Identité nationale, le vote d’une quatre-vingt douzième loi sur le contrôle de l’immigration, l’introduction des tests ADN pour l’établissement de la filiation et la publicité donnée aux objectifs de reconduites à la frontière n’en sont pas moins d’excellents moyens d'assurer au reste du monde que la France est un pays fermé.

Quel est, incidemment, l’informaticien indien qui acceptera, pour travailler dans une entreprise française aux pratiques médiévales en matière de gestion des ressources humaines et aux rémunérations nettes ridicules, de se voir traiter comme un délinquant par un employé de préfecture, d’abandonner femme et enfants à Calcutta et de subir les mille petites humiliations que réservent, par exemple, le passage d’un basané par une agence immobilière ? Et quel est le plombier polonais ― celui sans lequel la croissance irlandaise serait inférieure d’un point ― qui accepterait d’être montré du doigt par un Fabius ou un Mélenchon en contrepartie de son SMIC à 1 280 euros ?

Je n’abandonne pas l’optimisme dont je me vantais encore récemment. Je reste même, au final, convaincu de ce que les changements qui s’annoncent finiront par se révéler positifs ; convaincu de ce que nous sommes collectivement capables d’avancer. Mais les lunettes roses que je me force à porter (au moins jusqu’au mois prochain !) me font parfois bien mal au nez. Le moche du Poitou l'affirmait lorsqu'il se prenait pour Confucius, « la route est droite mais la pente est forte ». C'est certain, mais dans l'intervalle, c'est ailleurs que l'on fera chauffer la Carte Bleue.

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mardi 23 octobre 2007

L'homme augmenté

«The Six Million Dollar Man » ne vaut plus que 2 400 euros. Qui a dit qu'avoir une monnaie forte était un problème ?

Sixmilliondollarman Exerce-t-elle toujours, cette énorme doctoresse en blouse blanche (oui, on disait encore « doctoresse » dans mon jeune temps), cette espèce de mégère abrupte qui, une fois l'an, organisait la visite médicale de mon école primaire de la Penne-sur-Huveaune ? Sans doute pas. Elle n'était déjà plus très jeune, fumait comme un pompier pendant qu'elle tripotait les p'tits zenfants et son surpoids, considérable, mettait vraisemblablement son appareil vasculaire à rude épreuve.

Je ne sais pas ce qu’elle valait comme généraliste, mais je peux assurer que, comme psychologue, elle était loin d’être au top. « Ben mon gars, va falloir porter des lunettes, avait-elle lancé au gamin de sept ans que j’étais au terme de mon examen oculaire. On n’a pas de place pour les aveugles dans les écoles ! » « Aveugle ? Je vais devenir aveugle ? » avais-je paniqué en quittant l’infirmerie. Mais mon institutrice de CE2, pensant me rassurer, m’avait expliqué que ces lunettes m’aideraient juste « à mieux lire au tableau ». Mieux lire au tableau ? Moi ? Qui savait lire depuis l’âge de cinq ans grâce à la méthode Boscher ? Et quand mon copain Gilles, incapable de déchiffrer un mot de plus d'une syllabe, n’aurait pas besoin d’en porter, lui, des lunettes ?

Franchement, j’espère qu’elle n’exerce plus. Même si je n’en suis évidemment pas à lui souhaiter d’avoir été emportée par une embolie en rétribution de son manque de délicatesse : la vengeance est peut-être un plat qui se mange froid, mais il y a des dates de péremption à ne pas dépasser. Elle m’a tout de même bien pourri la vie, ma doctoresse, et je me souviens d’être resté vaguement angoissé, des années durant, par son espèce de prophétie absurde ; par l’idée que cette myopie, bien qu’affreusement banale, puisse me conduire un jour jusqu’à la canne blanche...

Les lunettes, pour dire la vérité, je ne m’y suis jamais vraiment habitué. Adolescent, je ne les portais guère qu’en classe : je me trouvais vraiment trop moche avec. Et il faut dire que les épaisses montures en plastique de rigueur, à l'heure des pantalons pattes d'eph et des chemises à fleurs, n’étaient pas particulièrement flatteuses. Je traversais donc la vie dans une espèce de brouillard perpétuel, donnant partiellement raison aux vaticinations de la grosse dame en blanc.

Le passage aux lentilles allait être une vraie révolution et je me souviens d’avoir tout simplement redécouvert le monde extérieur : je pouvais voir le numéro du bus approchant dans le lointain, je reconnaissais les gens dans la rue, je n’avais plus besoin de trimbaler mes lunettes dans ma poche pour aller au cinéma ou au bahut... Bref, j’étais (re)devenu comme tout le monde. Elles restaient pourtant une contrainte, ces petites lamelles de plastique qu’il faut entretenir avec soin, changer régulièrement, ne pas perdre, ne pas déchirer, patati patata... Et je rêvais du jour ou je serais définitivement débarrassé de tous ces accessoires à la gomme, lunettes, étuis, lentilles, solutions pour ceci, solutions pour cela...

Bon, on commençait bien à parler de chirurgie, mais la perspective de confier, on ne peut plus littéralement, la prunelle de ses yeux à un inconnu armé d’un scalpel n’était pas très enthousiasmante. A fortiori dans le cas d’un gars comme moi, traumatisé dans sa petite enfance. Je gardais toutefois un œil (hé hé) sur l’évolution des techniques, me félicitant discrètement de l’abandon progressif du bistouri au profit du laser, applaudissant à l’arrivée du « lasik », puis du « femtoseconde »... Et parce qu’il faut bien réaliser un jour ses fantasmes les plus anciens, je décidais un jour de sauter le pas et de m’informer concrètement des détails de la procédure.

Les âmes sensibles feront bien de sauter la description qui suit, la chirurgie au laser restant, quoi qu’on en dise, une variation sophistiquée de la boucherie traditionnelle. A demi-allongé dans un fauteuil aux allures de chaise électrique, le futur ex-myope doit en effet accepter de voir ses paupières tenues ouvertes par un appareillage réminiscent de la salle de torture d’Orange mécanique, de laisser un premier rayon de la mort découper une sorte de petit clapet dans sa cornée, avant de permettre à un second de sculpter le « stroma », et tout ça sur fond d’odeur de chair brûlée et sans anesthésie aucune (exit Kubrick, enter Bunuel). Ca donne envie, non ?

Le 14 novembre prochain, c’est sur le fameux fauteuil que je prendrais place volontairement, non sans avoir signé tout un tas de documents permettant à mon chirurgien d’échapper à la prison en cas de geste malheureux et de réalisation malencontreuse de la prophétie évoquée plus haut. Et il faudra même que je paye pour cette petite plaisanterie : 1 200 euros par globe oculaire, pour être précis. Mais une dépense de 2 400 euros pour obtenir l’acuité visuelle de Steve Austin, là où les services secrets américains devaient investir jusqu’à six millions de dollars, c’est tout de même une bonne affaire. N'en déplaise à l'hyperprésident, l’euro fort comme frein à l’inflation, on ne fait pas mieux.

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lundi 22 octobre 2007

Gestation

N'en déplaise aux désespérés professionnels, la vie politique française a rarement été aussi intéressante (1).

OptimismPendant que la gauche radicale se concentre sur la manière dont le message de la révolution chaviste pourrait être traduit en français sans perte de sens majeure (« En France, on n'a toujours pas de pétrole, mais on a encore des idées ! »), il est logique de voir la gauche réformiste chercher, elle aussi, l'inspiration au-delà de nos frontières.

Les vacances romaines de Ségolène Royal, en dépit de leur impact négatif sur les finances de LibérationQuoi, 1 000 euros de frais de déplacement pour une interview de la candidate socialiste à la présidentielle, seule rénovatrice crédible de la gauche de gouvernement ? No way ! On n'y va pas au-dessus de 300 euros ! »), ont donc été le moyen, pour la belle du Poitou, de rappeler à quel point l'Italie restait créative en matière d'architecture politique. Il faut dire qu'à force de s'entendre seriner sur com-vat qu'il était temps d'abandonner le rêve (le cauchemar ?) d'une résurrection du programme commun et de lire chez BHL que la collectivisation des moyens de production n'était plus une ambition légitime, le concept du « tournant » a fini par s'imposer à elle comme une évidence ― sinon comme une évidence terminale, pour parler comme un philosophe plus méthodique que médiatique.

Ok, la future Première secrétaire du PS continue  d'assurer qu'il n'est pas question « de laisser de côté les militants venus de l'extrême gauche ou du PC » mais, tirant la leçon des primaires internes et des signaux émis par les « adhérents à 20 euros », elle fait clairement un sort aux systèmes de contrôle des fédérations et de verrouillage de la pensée par les courants qui structurent la rue de Solferino. « Il faut rendre le parti aux militants, affirme-t-elle. La préoccupation de l'organisation ne doit pas être l'organisation elle-même ». Et surtout, elle accepte d'étudier, comme l'ont fait les Italiens, la perspective d'une alliance avec le centre sans y être contrainte par l'urgence électorale (ces municipales sont sans enjeu national) et dans le cadre d'une réflexion de long terme sur l'avenir de la gauche.

Elle se permet même, dans la foulée, d'accorder son blanc-seing à l'adoption du traité européen « simplifié » en lâchant ― et peut-on imaginer propos plus « réformiste ? » dans la bouche d'une socialiste française ―, « qu'il vaut mieux un compromis que rien ».

La constance de Ségolène Royal, souvent accusée de naviguer à vue, est paradoxalement le meilleur des apports à un processus de rénovation du PS encore limité, au mieux, à des querelles de personnes vides de sens et, au pire, à la tentative de reprise en main de l'appareil socialiste par sa frange la plus réactionnaire. Que ce discours se développe au moment où l'activisme hyperprésidentiel bouscule une droite au moins aussi conformiste et franco-centrée que n'importe quel Mélenchon, est même le signe, après tout, de la vitalité de notre contexte politique. La transformation de Sarkozy en dictateur fasciste ou de Royal en cruche par une espèce de front multilatéral du refus de la pensée a peut-être camouflé le phénomène, mais la recomposition du paysage politique et le renouvellement de grilles de lecture fatiguées sont bel et bien en marche. Vous en doutez ? C'est normal, c'est français. Bah, vous aurez l'occasion de vous y faire lorsque les successeurs de Gordon Brown et de Walter Veltroni viendront faire un tour à Paris, histoire d'y piquer des idées sur l'incroyable adaptation du modèle politique et économique français à la nouvelle donne mondiale (2)...

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(1) Note volontairement optimiste à lire sur fond de musique légère et enjouée, immédiatement après la lecture de l'interview de Ségolène Royal dans Libération.

(2) Cet intermède optimiste est terminé. Vous pouvez couper la musique et vous remettre à faire des plans pour la fin du monde ― qui est imminente, comme chacun sait.

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vendredi 19 octobre 2007

Relativismes

Célébrité, défense des services publics, Europe… Recension désabusée des relativismes du jour.

Cecilia_sarkozyCécilia Sarkozy annonce, dans une interview fleuve à L'Est Républicain et sur cinq pages pleines de photos dans Paris-Match, qu'elle vivra désormais « dans l'ombre ». Celle qui devait être notre Jackie Kennedy ― mais passait plutôt pour notre Diana ― redeviendra donc Cécilia Albeniz, « une femme libre, sereine » et anonyme.

Enfin, relativement anonyme : elle pourrait en effet se consacrer à de nouvelles missions humanitaires à la bulgare, qu’elles soient « médiatisées ou non ». N’existe-t-il pas, quelque part, un anti-Andy Warhol capable de promettre aux pipoles les plus méritants le quart d’heure d’anonymat dont ils rêvent, maintenant que tout le monde est célèbre ?

*

Cheminots et électriciens se battaient pour préserver leurs régimes spéciaux de retraite. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que certains d’entre eux luttaient en fait pour préserver leur spécificité spécifique à l’intérieur de la spécificité générale. Les « agents de conduite » ont ainsi négocié en douce un traitement différencié de leurs « camarades » et resteront soumis à une procédure distincte en ce qui concerne la décote de leurs pensions en cas de départ anticipé.

Zut alors ! Ceux d’entre nous qui pensaient que les conducteurs de train, en cessant le travail, défendaient en réalité le service public, la solidarité et la démocratie risquent d’être bien déçus.

*

Les « vingt-sept » viennent d’approuver le texte du « traité simplifié ». Et si Georges Sarre [rires dans la salle] continue à faire de la résistance, les « nonistes » sont devenus bien discrets. Je ne vais pas refaire le débat pré-référendaire, mais il est difficile de ne pas se demander à quoi aura servi le psychodrame du 29 mai 2005 ― du moins du point de vue de ceux qui assuraient voter Non en pensant Oui.

L’Europe aura donc son président de moyen terme (30 mois de mandat en lieu et place de cette ridicule présidence tournante) ; elle s’offrira également un quasi ministre des Affaires étrangères et respectera davantage le poids démographique de ses membres au moment de passer au vote. Elle graissera par ailleurs les rouages de ses procédures de coopération judiciaire et policière, mais relèguera hymne et drapeau au rayon des gadgets folkloriques ― et ça, c’est bien dommage.

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jeudi 18 octobre 2007

Douze ans de réflexion

Où l'auteur mesure à quel point son influence politique était plus grande lorsqu'il circulait en auto que depuis qu'il tient un blog.

205Je me souviens très bien des grèves de 1995, de ces longues semaines d'hiver sans transports en commun, de ce conflit dément dont nul ne comprenait plus les enjeux... Je travaillais alors pour un mensuel et nous nous étions débrouillés pour boucler notre numéro double de décembre-janvier avec quelques jours d’avance, coiffant sournoisement la CGT au poteau. J’allais donc traverser cette espèce de mai-68 ferroviaire dans un étonnant confort professionnel, n’imaginant pas qu’un bras-de-fer entre ce gringalet d’Alain Juppé et les musclés du rail puisse se prolonger jusqu’au bouclage du numéro suivant.

J'étais tout de même forcé me rendre au journal chaque matin, en vertu d’une règle non-écrite selon laquelle on ne peut pas faire semblant de travailler avec autant de réalisme à la maison qu’au bureau. J’avais ainsi pris l’habitude de m’installer au volant de ma petite 205 rouge dès potron-minet, de parcourir au ralenti la vingtaine de kilomètres séparant mon onzième arrondissement de la banlieue-ouest où mon employeur avait ses pénates, pour arriver sur les lieux du crime pile à l’heure du déjeuner !

A qui n’a pas vécu cette période, il est presque impossible d'expliquer à quoi ressemblaient vraiment les rues d'un Paris privé de métro un mois durant, de décrire ces milliers de voitures agglutinées les unes aux autres sur les centaines de kilomètres d’une voirie transformée en jungle urbaine... Sens interdits, feux rouges, panneaux de stop, piétons ? Tu parles ! Plus rien n’avait d’importance que d’avancer, de gagner un mètre ou deux de bitume à la manière d’un pack All Black rendu fou furieux par la perspective d’un essai en terre ennemie. Les bagarres d’homo automobilis frustrés étaient devenues courantes, au mépris de l’esprit de fraternité censé souffler sur une France prétendument solidaire de ses conducteurs de TGV. Et l’on ne comptait plus les bagnoles carrément abandonnées au milieu de la chaussée par leur propriétaire.

Refaire le chemin en sens inverse était encore plus compliqué. Ayant passé l’après-midi à téléphoner à des gens qui n’étaient pas là, à échanger des anecdotes sur les embouteillages matinaux près de la machine à café, je reprenais la route aux alentours de 19h00 pour me retrouver invariablement bloqué place de l’Etoile ― à l’heure où tout chrétien qui se respecte préfèrerait s’installer sur le canapé du salon pour son rendez-vous quotidien avec PPDA. La place de l’Etoile, premier carrefour giratoire au monde, est habituellement difficile à négocier. Là, c’était tout simplement l’enfer et je finissais souvent par larguer la voiture sur le premier morceau de trottoir venu, histoire d’aller manger un morceau en attendant l’accalmie de fin de soirée en compagnie des confrères non-motorisés auxquels je servais de taxi.

Je l’ai beaucoup fait, d’ailleurs, le taxi, en ce fameux mois de décembre. J’avais même scotché un petit panneau énumérant les grandes étapes de mon itinéraire sur la vitre arrière de ma 205 et je prenais tout un tas de gens en stop ― pour quelques mètres ou pour quelques heures. République, Opéra, Etoile, La Défense, Rueil : un vrai transporteur public de substitution ! Mes passagers étaient d’ailleurs assez peu sensibles aux aspects les plus folkloriques de la grève et, pour dire la vérité, faiblement concernés par les problèmes de retraite à 50 ans des cheminots. Je me souviens de ce cuisinier qui, habitant en grande banlieue-est mais travaillant en grande banlieue-ouest, sautait du lit à trois heures du matin pour arriver à temps au boulot ; je me souviens de ces intérimaires dont les patrons se foutaient de la grève comme d’une guigne ; je me souviens de ces secrétaires paniquées à l’idée d'être à nouveau en retard au travail, à nouveau en retard à la sortie de l’école...

Mais je me souviens surtout de ma propre attitude à l’égard des grévistes et de leurs revendications. J’étais pourtant, en ces temps reculés, un « spécialiste » des transports, mon job consistant précisément à couvrir l’actualité du secteur pour mon journal. Inutile de dire que sur les questions des régimes spéciaux de retraite, de pénibilité du travail des administratifs de la RATP ou de pyramide des âges dans la fonction publique, je m’étais déjà fait une religion. Las, le combat ayant été markété comme celui de la gauche éternelle contre une droite revancharde et crapuleuse (les concepts de néo et d’ultra libéralisme n’avaient pas encore été popularisés et l’on s’en tenait encore à une rhétorique plus traditionnelle), je faisais comme tous les gens de progrès : je soutenais la grève et je souffrais dans la joie. A une passagère caissière chez Franprix, j’expliquais d'ailleurs à quel point la lutte des camarades de la SNCF était la sienne. A un passager chômeur en fin de droit ayant déniché un job temporaire de déchargeur de camions, je rappelais les grandes heures de l’histoire sociale ayant permis aux conducteurs de métro de voir leur retraite calculée sur leur tout dernier salaire...

Douze ans plus tard, un tas de choses a changé : je n’habite plus qu'à un quart d’heure de mon journal, je circule à vélo et j’ai fait mon coming out social libéral. Mais certaines constantes perdurent : les cheminots continuent de défendre leur « droit » à une retraite hors-norme généreusement financée par la caissière de Franprix, le gouvernement est toujours accusé de revenir sur un siècle d’acquis sociaux pour des raisons purement idéologiques et la France reste étrangement partagée sur ces questions. Je ne serais pourtant pas surpris de voir les grévistes renvoyés dans leurs 22 mètres, ce coup-ci. Hé quoi, sans cette 205 rouge parcourant les rues à la recherche de prolos authentiques à évangéliser, qui saura à  nouveau faire basculer l’opinion ?

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