Libération s'est payé une nouvelle maquette. Excellente initiative. Pourrait-il désormais s'offrir un peu de rigueur, s'il veut devenir un vrai journal ?
Le Monde s'interrogeait, ce week-end, sur les raisons pouvant conduire des Gaulois relativement bien lotis à broyer du noir avec autant de constance. Analysant les conclusions d'un sondage sur le moral des Européens, le quotidien ne cachait pas son étonnement en découvrant à quel point c'est en France que l'on est le « le plus anxieux sur l'avenir de ses enfants », le plus inquiet à l'idée de « devenir pauvre, sans abri ou de perdre son emploi », le plus « méfiant à l’égard de la justice, la police, la mondialisation, les syndicats et le Parlement », voire le plus susceptible de se suicider ― ce qui est tout de même ce qui se fait de plus radical en matière de prise en charge de la dépression...
Qu’un pays comme le nôtre, statistiquement moins pauvre et moins inégalitaire que ses voisins, se retrouve dans un tel état de délabrement psychique est effectivement curieux. Mais que Le Monde fasse semblant de se demander pourquoi est tout de même assez paradoxal. Le grand journal vespéral ne s’est-il pas spécialisé, au fil des ans, dans la publication d’enquêtes et de sondages absurdes participant au maintien de cette angoisse diffuse ? Ne nous tient-il pas régulièrement au courant de la progression irrésistible des convictions fascistes dans la population ? Ne nous apprenait-il pas, il y a quelques mois, que nos lycéens étaient devenus si misérables qu’ils en étaient réduits à travailler la nuit pour se nourrir ? Ne nous alertait-il pas, à la même époque, sur le fait que 48% des Français craignaient de se retrouver sous les ponts ?
A vrai dire, l’honnêteté intellectuelle la plus basique aurait dû conduire Le Monde à commenter ce sondage de manière plus enthousiaste, nos compatriotes n’étant, désormais, plus que 13% à évoquer leur hantise de la clochardisation... Un Français sur deux il y a un an, à peine un sur dix cette année : fantastique amélioration ! A ce rythme, nous rattraperons bientôt les Danois ou les Néerlandais, qui ne sont que 1% à être aussi flippés !
Mais j’ai l’air de m’en prendre au Monde, comme ça, alors qu’il s’agit de mon quotidien français préféré et, vraisemblablement, de la publication qui s’approche le plus, sous nos latitudes, de ce que devrait être un journal sérieux et soucieux des faits. J’en ai l’air, mais le véritable objet de mon ressentiment dans cette affaire serait plutôt ― pour changer un peu ― le fanzine de la rue Béranger. Car si un organe de presse mérite d’être distingué pour sa contribution à la permanence du cynisme et du défaitisme qui sont devenus notre seconde nature, c’est bien cet antre de la confusion des genres qu’est Libération. Dernier exemple de « maljournalisme » grossier en date : le « dossier » consacré samedi, sur trois pages plus la couverture, à l’arrivée prochaine de la crise des « subprimes » dans l’Hexagone ― véritable tissu de présupposés idéologiques et de mauvaise foi, intégralement dénué de faits concrets et d’arguments...
Bon, un « dossier », même lorsqu’il est prétentieusement surtitré « événement », n’est souvent qu’une construction éditoriale sans réel contexte, un moyen pratique de noircir quelques pages et d’attirer le chaland selon une technique bien rodée. Un titre un peu fracassant, un vague papier d’analyse, un édito, deux ou trois témoignages confortant les précédents et le tour est joué. D’ailleurs, tout le monde le fait. C’est parfois décevant, comme lorsque vous vous laissez piéger par un hebdomadaire promettant de faire la lumière sur ceci ou cela mais se contentant d’enchainer des banalités cent fois rabâchées sur la franc-maçonnerie ou la personnalité trouble de Nicolas Sarkozy, mais c’est carrément exaspérant dans le cas d’une enquête fabriquée de manière aussi transparente.
Ce samedi, Libération surfait donc sur une crise spécifiquement américaine ― l’affaire des prêts immobiliers à taux variables consentis à des ménages aux finances fragiles ― pour nous apprendre comment la France se retrouvera bientôt dans une situation comparable. Mais avant de décortiquer ce dossier, il convient sans doute de pointer les fameux présupposés idéologiques sans lesquels il serait difficile d’en saisir la logique : la propriété immobilière, ce n’est pas bien ; le crédit, ce n’est pas bien ; les Etats-Unis, ce n’est pas bien ; Sarkozy, ce n’est pas bien.
On a le droit d’être en phase avec ces présupposés, évidemment. Le boulot du journaliste n’est pourtant pas de se faire l’écho de ses propres préjugés sans arguments tangibles. La propagande, il y a des feuilles de chou de partis politiques pour ça.
La Une :
« Dans l’étau des taux », c’est le titre de Une. Suivi d’un chapeau assurant que « 150 000 ménages risquent d’être piégés par le système des prêts variables », d’où la crainte d’une « crise proche de celle qui a ébranlé le système financier américain ».
Le ton est donné : crise, américains, système financier, 150 000 foyers... En illustration, une photo de lotissement banal signale la stupidité vaine et petite-bourgeoise du rêve d’accession à la propriété de ces Français naïfs sur lesquels l’étau se refermera bientôt...
Page 2 :
Un nouveau chapeau rappelle que les cas de « propriétaires submergés par leur crédit, souscrit lorsque le taux variable était bas, se multiplie » et que « 150 000 ménages sont potentiellement concernés ». Plus aucun élément sur ces propriétaires submergés dont le nombre se multiplie ne sera fourni par la suite, à l’exception de la mention des 500 témoignages d’emprunteurs « inquiets » recueillis par l’AFUB, une association de consommateurs. Quant aux « 150 000 ménages en danger », il s’agit en fait de la totalité des prêts souscrits en taux variables entre 2003 et 2005, ni plus ni moins.
Suivent trois témoignages d’emprunteurs au profil très classe moyenne expliquant que leurs taux sont passés, pour l’un de 2,95% à 4,95%, pour le second de 3,4 à 5,7%, et pour le dernier de 3,45 à 6,2%. Dans les trois cas, puisque les taux variables français sont presque invariablement « capés » et ne peuvent excéder un plafond fixé contractuellement quelle que soit l’évolution du loyer de l’argent (au contraire de ce qui se passe aux Etats-Unis), il est difficile de parler de foyers « submergés ». Il conviendrait plutôt, en l’espèce, de parler de foyers dont les échéances sont au taquet prévu en cas de hausse des taux, mais dont les mensualités ne sauraient excéder leur capacité maximale de remboursement (soit le tiers de leurs revenus).
A la lecture de ces propos, on conclurait même plus facilement à l’agacement à l’idée de payer de « 30 à 80 euros supplémentaires par mois » qu’à la submersion imminente... D’autant plus qu’une petite infographie disposée en pied de page rappelle opportunément qu’à 4,54% en moyenne, les taux variables restent historiquement bas et ne concernent jamais que 10% des emprunteurs...
Page 3 :
Cette troisième page est consacrée à, hum, « l’analyse ». Une analyse qui prend la forme d’un article confus (« Le spectre des subprimes, en VF ») enfonçant le clou d’un parallèle entre les situations françaises et américaines. On y retrouve les 500 dossiers de l’AFUB, l’on apprend que l’UFC a reçu des « lettres » et que, sur « la Toile », des gens font part dans des « forums » de « leurs rêves écornés d’accédants à la propriété ».
L’article rappelle en outre que, lorsque le prêt est à taux fixe, il reste constant, alors qu’il est susceptible d’évoluer lorsqu’il est variable (hé hé, souvenez-vous : nous sommes dans l’analyse). Il précise que les prêts sont capés dans l’immense majorité, mais insiste sur la toute petite minorité de prêts à taux variables capés sur une base mensuelle plutôt que globale et dont la durée plutôt que le montant peut évoluer en cas de hausse des taux. Le papier ironise enfin sur le slogan sarkozyen de « cette France de propriétaires », assurant, au vu des preuves irréfutables qui viennent de nous être apportées, que les ménages qui croiront à ce bobard « risquent de s’endetter à vie ». Snif.
L’édito de Didier Pourquery est à l’avenant, puisqu’il répète plus ou moins la même chose toujours sans le moindre fait ― ce qui doit sembler légitime puisqu’il s’agit d’un édito. On comprend tout de même que les Français ont été abusés, qu’ils croyaient sans doute, en souscrivant un prêt immobilier, qu’ils n’auraient pas à le rembourser et que « des milliers de futurs propriétaires se retrouvent dans l’étau ». Re-snif.
Page 4 :
L'ultime page du dossier permet de faire parler les banquiers, ces crapules, lesquels expliquent pourtant qu’ils sont plutôt du genre à faire attention au niveau d’endettement de leurs clients et à leur capacité de remboursement (ils n’ont pas de mal : c’est la loi). Ils indiquent par ailleurs qu’un titulaire de prêts à taux variable peut toujours repasser en taux fixe si ça lui chante. Mais Libé n’est pas satisfait, puisqu’il juge le taux fixe suggéré (4,8 %) trop élevé.
Le dernier article est, d’une certaine manière, la pierre angulaire de tout le dossier une fois le biais « alerte à l’invasion des profanateurs de sépultures » du dossier évacué, puisqu’il s’agit de l’interview de Serge Maître, le président de l’AFUB (vous savez bien, les « 500 emprunteurs inquiets »). En gros, ce que le gars raconte, c’est qu’il faut faire jouer la concurrence au moment de souscrire un prêt, qu’il est facile d’arbitrer entre taux fixe et taux variable, et que, grand moment de sagesse, « dans une vie, tout peut arriver : séparation, divorce, maladie, chômage », ce qui peut compliquer un projet à long terme dans le genre prêt immobilier. Sans blague.
Fin du dossier spécial-exclusif-événement sur la menace de fin du monde qui planait sur nous.
Bon, comme journaliste, il m’est déjà arrivé de pousser un peu, histoire de faire entrer au chausse-pied le point de vue sur lequel j’étais parti dans le cadre frustrant de la réalité. Jamais à ce point. Et comme rédacteur en chef, je peux dire qu’un dossier aussi vide, aussi biaisé, n’aurait jamais l’heur d’être transmis à la maquette under my watch. Mais que Laurent Joffrin, l’inventeur des dossiers immobiliers du Nouvel Obs (tout aussi creux, c’est vrai, mais offrant au moins quelques chiffres sur l’évolution du m2 carré dans mon quartier, ce qui est toujours passionnant) autorise la publication de ce genre d’âneries anxiogènes en dit long sur la manière dont il entend s’y prendre pour relancer Libération, le journal de « toutes les gauches ».
Allez donc vous retenir de flipper, après un coup pareil ! Tiens, la prochaine fois qu’un sondeur me demande dans quel état j’erre dans le cadre de son enquête sur le moral des Français, je lui réponds que mon appartement sera bientôt saisi et que j’ai l’intention de mettre fin à mes jours en hurlant « Sarkozy m’a tuer ! ». Le Monde pourra s’en étonner, Libé pourra en tirer une nouvelle théorie générale sur le malheur d’être français et nous resterons collectivement dans les trente-sixièmes dessous. A notre place, quoi...
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PS : Je profite de ce que Libé dénonce les turpitudes de la filière logement pour souhaiter bonne chance à mes amis Christophe et Malek, dont le concept d'agence immobilière low-cost effiCity vient de décoller (ce qui est assez logique pour du low-cost). C'est du click & mortar comme on n'en faisait plus et c'est le Google de demain d'après ceux qui s'y connaissent. Si d'aventure Laurent Joffrin a besoin d'un appartement, ils se feront un devoir de lui en dénicher un en vérifiant qu'il ne s'endette pas trop.
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