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septembre 2007

vendredi 28 septembre 2007

Amitiés particulières

Le monde politique est une jungle. Mais même les grands fauves qui le peuplent ont parfois besoin d'amis.

How_to_win_friendsJean-Luc Mélenchon est encore en pétard. Bon, ok, Jean-Luc Mélenchon est toujours en pétard. C'est même sa marque de fabrique. En pétard contre la droite. En pétard contre la dérive libérale du PS. En pétard contre l’Europe de la finance. En pétard contre les Lituaniens... Aujourd’hui, sa colère est spécifiquement dirigée contre François Hollande, dont il attaque la « décision irresponsable » de s’entretenir avec François Bayrou. Le Premier secrétaire ferait en effet « sauter les digues » et se préparerait à écrire « un programme commun » avec le MoDem ! Pire encore, le naïf leader socialiste se laisserait embobiner par son homonyme centriste, lequel ne songe qu’à « rendre les municipales illisibles » et assurer les arrières de ses quatre misérables députés...

Il est vrai que l’alliance alternative proposée par le sénateur de l’Essonne est, elle, de nature à rendre la prochaine échéance des plus lisibles, qu’il s’agisse des ponts vers l’extrême-gauche jetés via PRS — le véhicule qu’il utilise lorsqu’il se rêve, on ne rit pas, en Mitterrand —, ou des « Traits d’union » qu’il trace à l’intérieur même du PS.

Je ne sais pas ce qui sortira de concret de la rencontre Hollande-Bayrou. Probablement rien : le PS reste figé dans le désarroi idéologique dans lequel Mélenchon a aidé à plonger et le MoDem est en pleine dérive « cultiste ». Mais je peux comprendre que l’ex de Ségolène ait envie de se faire de nouveaux amis loin de l’impasse Solferino. Franchement,  à sa place, j’en ferais autant.

*

Se faire de nouveaux amis, c’est d’ailleurs assez tendance dans le paysage politique français. Prenez Jean-François Copé : il avait bien déjà quelques copains à la mairie de Meaux, dont il est le patron, à l’Assemblée nationale, dont il est membre, voire à l’UMP, dont il dirige les parlementaires. Mais ça ne suffisait pas à l’animation de sa vie sociale et le voici désormais à la recherche de camarades de jeux chez Gide, Loyrette & Nouel, un cabinet d'avocats « d’affaires ».

Se tenir à l’écart des « affaires », pour autant, devrait désormais passer pour le principe de base de tout élu ambitieux. Bien entendu, Copé ne fait rien d’illégal. Tout comme Gaymard ne s’était rendu coupable d'aucun délit en emménageant dans un duplex de 100 000 m2 aux Champs-Elysées, ou Juppé en attribuant un logement bon marché à son fiston...

Pour autant, qu’un type puisse expliquer sans voir son nez s’allonger qu’il est légitime de ne consacrer que trois jours par semaine à des fonctions électives de premier plan — et pour lesquelles il est rémunéré à 100% —, mais aussi que son nouvel employeur a recruté un ancien ministre du Budget proche du président sans espoir de contrepartie est franchement ridicule. Bon, que le dernier partisan de l’introduction de la génétique dans les affaires administratives soit mis en difficulté pour ses petits arrangements avec la morale revient sans doute à faire tomber Al Capone pour fraude fiscale mais, hey, si ça marche...

*

DSK aussi, va se faire de nouveaux potes. Fonctionnaire « le mieux payé de tout Washington », à la tête d’une institution aussi déboussolée que le PS, il se fera également quelques ennemis. Mais la découverte concrète du vaste monde ne peut faire que du bien à un homme qui devrait rester l’une des références de la « gauche moderne » en France.

Non pas qu’il n’ait pas eu l’occasion, par le passé, de se balader ici et là, bien sûr : plus personne n’ignore que l’ancien ministre des Finances peut s’exprimer dans 27 langues majeures et 72 idiomes régionaux. Il avait toutefois eu tendance, ces derniers temps, à se laisser gagner par la mélenchonnerie ambiante. Lorsqu’il rentrera au bercail, auréolé de la gloire d’avoir rendu son lustre au FMI, son carnet d’adresse plein à craquer des numéros de portables de centaines de nouveaux copains tous plus influents les uns que les autres, nous aurons peut-être de bonnes surprises.

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mercredi 26 septembre 2007

Franchise, faillite, rigueur, rupture

Les franchises médicales, dont on sait qu'elles ne servent à rien, seront appliquées. L'inflation médicamenteuse, dont on connait l'influence sur les déficits, ne sera pas stoppée.

MopralCe n'est pas moi qui le dit, mais bien le gouvernement de ce pays en « faillite » virtuelle qu’est la France : le déficit de la Sécurité Sociale devrait approcher les 13 milliards d’euros en 2008, un montant à rapprocher des 850 millions qu’est censé générer le plan de « responsabilisation » des assurés la même année. Difficile, dans ce contexte, de ne pas recourir aux clichés fatigués mais pertinents du cautère sur une jambe de bois ou de la goutte d’eau dans l’océan...

Mais Roselyne Bachelot le rappelle elle-même, la contribution désormais exigée de ces irresponsables de malades n’est pas réellement conçue pour combler le légendaire trou de la sécu ! Dans sa dimension psychopédagogique, elle doit surtout forcer les Français à cesser de soigner ce qui n’a pas lieu de l’être. Et dans sa dimension financière, elle doit permettre la prise en charge de ces nouveaux risques que sont le grand âge et la dépendance. Le déficit, lui, perdurera. Bah, ce n’est pas si grave : la faillite, lorsqu’elle surviendra effectivement, ne touchera guère que des assurés moralement irréprochables et des petits vieux confortablement installés dans leurs centres de traitement de la maladie d’Alzheimer. Sacrée perspective.

C’est toutefois le moment que choisit l’UFC pour dévoiler qu’un minimum de rigueur dans la prescription d’une poignée de médicaments permettrait d’économiser « 650 millions d’euros » sans impact particulier sur la santé des Français. L’organisation de défense des consommateurs, s’indignant de « l’immense gâchis » que représentent les ordonnances « manifestement irrationnelles » de certains praticiens, constate en effet, chiffres à l’appui, à quel point la médecine de ville est perméable aux arguments marketing des laboratoires et snobe les génériques.

A vrai dire, l’affaire n’est pas nouvelle et l’on connait la propension de nos carabins à jouer du comprimé avec enthousiasme. « En France, 92% des consultations se terminent par une ordonnance », déplore ainsi l’UFC. Mais l’augmentation régulière de l’usage de spécialités toujours plus nombreuses ne semblant pas nous permettre de distancer visiblement nos voisins en termes de performances sanitaire, le discours sur la « responsabilité » gagnerait à être réorienté en direction des blouses blanches. D’autant plus que les données publiées par l’UFC ne concernent que trois sortes de remèdes sur la trentaine de « classes » que recense la pharmacopée nationale. On n’ose imaginer le potentiel d’économies que recèlerait une généralisation de cette rigueur prescriptive !

Las, « rigueur » est un mot qui fait peur. En tout cas plus que « franchise ». Et même bien plus que « faillite », au final. L’hyperprésident, dans son infinie sagesse, a donc décidé qu’il était préférable de demander aux catarrheux et autres cancéreux de faire un effort dont on sait qu’il ne servira à rien, abandonnant les creuseurs de déficit à leurs mauvaises pratiques. C’est que la « rupture », autre vocable à la mode, est plus facile à théoriser qu’à mettre en œuvre.

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mardi 25 septembre 2007

« Ni bombe, ni gays, ni Shoah, ni terrorisme » : le négationnisme iranien se diversifie

Mahmoud Ahmadinejad n'est pas le leader obscurantiste que l'on dit. Il était temps qu'il puisse en faire la preuve.

Colombe_paixQuoi qu'on en dise, le passage de Mahmoud Ahmadinejad par New York devrait permettre d'assainir l'atmosphère et de lever les ambigüités nées des élucubrations irresponsables de Bernard Kouchner. Il rassurera même, incidemment, sur la capacité des Nations Unies à relancer le dialogue entre dirigeants de bonne volonté, le président iranien ne séjournant à Babylone que dans le cadre d’une invitation de l’organisation internationale.

Car que nous assure le leader de la République islamique d'Iran, dès qu’une opportunité lui est offerte de s’exprimer autrement qu’au travers du filtre de la presse néoconservatrice ? Qu’il n’est absolument pas en train de développer une arme nucléaire (« Une rumeur propagée aux Etats-Unis pour des raisons électoralistes »), qu’il ne nie pas la réalité de la Shoah (« Je demande seulement que l’on encourage les recherches sur ce sujet ») et qu’il ne saurait être accusé de persécuter les homosexuels puisqu'un tel « phénomène » n’existe pas en Iran (« Nous n’avons pas d’homosexuels comme dans votre pays. Je ne sais pas qui vous a dit que cela existait chez nous »).

C’est donc avec une immense impatience que nous attendrons son intervention du jour à la tribune onusienne, frustrés que nous sommes d’avoir été privés de l’allocution pleine de sagesse qu’il devait prononcer avant-hier à « Ground Zero ». Le régime iranien, en effet, est également un farouche adversaire du terrorisme et il aurait été légitime de laisser son leader évoquer, sur le site même des attentats du 11 septembre, « les actions concrètes qu’il convient de lancer » contre ce fléau...

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dimanche 23 septembre 2007

Suivez cette voiture !

Le meilleur moyen de trouver un taxi à Paris, c'est de le réquisitionner pour aller faire la guerre du côté de la Marne. En temps de paix, en revanche...

TaxiLe concept du taxi est tellement formidable qu'il mérite qu'on lui rende hommage de loin en loin, ne serait-ce que pour garder l'habitude de s'enthousiasmer pour les petites choses de la vie et éviter de sombrer dans un cynisme mortifère. Car enfin, existe-t-il plus belle idée, en matière de mobilité urbaine s'entend, que la mise à disposition du public, sans distinction de race, de religion ou d'opinion politique, de véhicules individuels susceptibles de vous conduire où bon vous semble et quand bon vous semble pour une fraction ridicule de la somme qui permettrait d'entretenir et de propulser de manière plus permanente un engin pareil ? Clairement, non. Et à l'agrément d'être transporté d'un point A vers un point B (ou de C vers D, voire de F vers G : le taxi, c'est la liberté) s'ajoutant le luxe de donner des ordres à un chauffeur avant de s'enfoncer dans la banquette pour observer le monde tel qu'il va par la vitre fumée, l'usage du taxi n'est pas loin d'être comparable à une visite, courte mais intense, de la section de l'au-delà réservée aux gens de bien.

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vendredi 21 septembre 2007

Le grand saut

Il ne suffit pas de se déplacer à vélo pour se transformer en un authentique cycliste urbain. Il faut aussi se montrer capable de l'ultime sacrifice...

VideCa y est, c'est fait... C'est même administrativement officiel ! J'ai soigneusement découpé, le long des pointillés prévus à cet effet, le petit triangle figurant en haut à droite de ma carte grise, signé tout un tas de certificats, serré vigoureusement la pogne de celui qui prendra désormais place au volant de ma petite Opel et franchi le fossé qui sépare trente-cinq millions de Français à moteur de leurs compatriotes écologiquement corrects.

C’est que ce n’est pas rien, ce genre de conversion au vélocipédisme intégral. On est là, à se la jouer cycliste du quotidien, et que je te grille les feux sur mon VTT, et que je te fais la course avec les scooters en remontant l’avenue de la République, mais en réalité, à la première occasion, un petit tour dans le parking du deuxième sous-sol et, hop, vous voici redevenu automobiliste.

Bon, dans mon cas, la voiture avait surtout tendance à prendre la poussière, batterie déchargée et durites asséchées. Mais tout de même, elle était là, tapie dans l’ombre, attendant patiemment son heure. Eh bien, elle en aura été pour ses frais puisque c’est le vélo qui a gagné. Quel intérêt, en effet, de rester l'heureux propriétaire d'une auto ne parcourant guère qu’un petit millier de kilomètres par an ? Quelle logique à se croire obligé, certains jours, d’organiser une expédition autoroutière dans le seul but de lui permettre de se dérouiller les pistons ? Non, il fallait mettre un terme à cette situation absurde, trancher dans le vif une bonne fois pour toutes !

Les arguments en faveur d’une préservation du statu quo étaient pourtant nombreux : le vélo, la nuit, en hiver, sous la pluie, tout ça, on a connu plus agréable. De surcroît, le métro s’arrête à 1h00 et compte tenu de la pénurie chronique de taxis dont souffre la capitale, disposer de sa propre boîte en métal sur pneus peut s’avérer utile. Mais hey, Europcar n’est pas fait pour les chiens et Paris est en train de se doter, lentement mais sûrement, de solutions de location à l’heure parfaitement adaptées à ce genre de situation.

Je ne dis pas, bien sûr, que voir s'éloigner ainsi ma petite Corsa rouge dans le couchant n’a pas déclenché en moi un vague sentiment de culpabilité. Toutes ces années de transport de poussettes, de bébés hurlant et vomissant ou d’étagères Ikea dans leurs paquets plats, ça crée des liens... Et ce trajet Pampelune-Paris, l’été de la canicule, lorsque le radiateur était resté bloqué à fond et les vitres électriques coincées en position haute, ça compte pour du beurre ? Mais la nostalgie est une émotion trompeuse, un peu comme ces souvenirs de salle de classe magnifiés par le temps : on croit regretter ce prof de maths que l’on détestait pourtant quand c’est de sa jeunesse et de son crâne encore chevelu que l’on se souvient en écrasant une larme. Joli, non, comme exemple ? Tiens, j’aurais même pu tenter une réminiscence du service militaire et de l’adjudant Truc si je ne m’étais pas fait réformer pour motif psychiatrique...

Mais revenons à nos moutons. Donc, désormais je n’ai plus d’auto. Plus de soucis mécaniques. Plus de problèmes de stationnement. Plus d’assurance à payer. Plus de parking à louer. Plus de bip de porte de garage pour alourdir mon jeu de clés et déformer mes poches de pantalons. Plus de passages par la station Total de la porte de Bagnolet... Mon empreinte écologique vient de s’alléger un grand coup et, à ce stade, même un tour du monde en avion ne suffirait pas à faire repasser mon compte environnemental dans le rouge. Une question demeure, pourtant : qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire du porte-vélo que j’avais acheté pour la voiture ?

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Mon vélo et moi : 1 2 3 4 5 6

mercredi 19 septembre 2007

Génétique administrative : de Courteline à Orwell

L'introduction des tests ADN pour l'établissement d'actes administratifs n’est pas seulement contraire au droit ou au sens commun. C'est un vrai danger démocratique.

PasseportPour renouveler le passeport britannique de mes filles, qui sont nées à Paris mais dont la mère est anglaise, il a suffi de remplir le formulaire disponible sur le site Web de l'ambassade de Grande-Bretagne, de fournir quelques photos d’identité et de rédiger un chèque de 118 euros. Pour renouveler le passeport tricolore de ma mère, dont les parents et grands-parents étaient français, qui est elle-même née en France, mais dont la généalogie peut sembler complexe du point de vue d’un employé de préfecture à l’horizon limité, il a fallu huit mois de tractations, l’intervention d’un député et la collecte de tout un tas de documents d’Etat-civil retraçant le parcours tortueux de ses métèques d’aïeux.

Pour mes rejetonnes, l’affaire était simple : leur mère est britannique et la nationalité s’obtient par filiation. Leur naissance ayant été déclarée une fois pour toutes aux services consulaires, il ne leur sera plus jamais demandé de prouver quoi que ce soit à un fonctionnaire zélé à l’heure d’accomplir telle ou telle démarche. Britanniques elles sont, britanniques elles resteront.

Pour ma mère, c’est bien plus compliqué. D’abord, elle n’est pas complètement « née en France », puisqu’elle s’est débrouillée pour voir le jour en Algérie il y a quelque soixante-dix ans. Bon, chacun sait que la « Méditerranée traversait alors l’Hexagone comme la Seine traverse Paris » — pour paraphraser un certain lyrisme gaulliste —, mais son nom de jeune fille à coucher dehors semble avoir déclenché quelque alarme dans les couloirs de la préfecture des Bouches-du-Rhône, d’où la transformation d’une bête formalité en un parcours du combattant aussi épuisant qu’humiliant.

Voyons voir, une brave dame née en Algérie en 1937, retraitée de la fonction publique, titulaire d’une carte d’identité, d’un passeport périmé, d’une carte d’électeur et dont le grand-père est mort sous uniforme français dans les tranchées de la première guerre mondiale, ça devrait pourtant « le faire », non ? Hum, pas si vite. D’abord, ni la carte d’identité ni le passeport « ne sont des preuves de nationalité », aiment à pontifier nos courtelinesques rond-de-cuir. Dont acte : on finit par la connaître, celle-là, même si l’on est forcé de se demander si ces documents sont parfois remis à des personnes dont il est attesté qu’elles ne sont pas françaises, ou même à quoi ils servent s’ils ne permettent pas, comme dans le reste du monde, d’établir une qualité de citoyen.

Ensuite, une personne née en Algérie pré-Indépendance mais dont le patronyme est trop manifestement exogène, ca crée un malaise. A fortiori lorsque ses ascendants maternels ont bourlingué à travers le monde avant d’établir leurs pénates dans notre beau pays, comme avaient l’habitude de le faire ces juifs d’Europe de l’Est ridiculement instables, incapables de se fixer où que ce soit, de la Russie à la Pologne, de Salonique à Tunis, mais finissant par échouer à Alger après un passage par Paris... Et cette famille paternelle, tiens, naturalisée fortuitement par la grâce d’un décret de 1870, vous croyez que ça fait sérieux ? Non vraiment. Que le fonctionnaire soit vigilant, c’est bien le moins. On ne va tout de même pas lui reprocher de faire son job, merde alors !

Bon, j’ai l’air de le prendre de travers, comme ça, mais je sais bien qu’il ne s’agit pas d’une histoire isolée et que le sort ne s’est pas spécifiquement acharné sur ma pauvre maman. Que tout un tas de gens, parfois anonymes, parfois moins, ont dû subir les mêmes barrages, abandonnant souvent jusqu’à l’idée de renouveler un passeport ou une carte d’identité de crainte d’avoir à « démontrer » une nationalité qu'ils croyaient posséder. D’ailleurs, même ma mère semble le prendre avec plus de philosophie que moi. Bah, il faut dire qu’être déchue de sa nationalité n’aurait pas été une vraie nouveauté pour elle : la transformation des juifs d’Algérie en « indigènes apatrides » par Vichy en 1940 et l’exclusion subséquente de l'école maternelle, ça crée des souvenirs...

Mais voici que le gouvernement s’intéresse à l’introduction de la génétique dans les affaires administratives et envisage de confier à ses agents d’établir, « scien-ti-fi-que-ment », filiation et nationalité. Bien sûr, ce nouveau dispositif ne s’appliquerait qu’à des étrangers, des pauvres hères à la couleur aussi douteuse que l’Etat-civil et l’on voit mal en quoi Bretons et Corréziens devraient se sentir concernés. Tout comme la vérification de la cohérence de la généalogie jusqu’à sept générations en arrière d’une poignée de juifs cosmopolites ne devrait pas empêcher nos amis poitevins et limousins de dormir, évidemment. Sauf que, sauf que, ces pauvres hères comme ces juifs au parcours tordu étant les Normands de demain, les Vosgiens d’aujourd'hui feraient bien de s’interroger sur la pertinence de ce genre d’initiative. L’administration française agace lorsqu’elle est courtelinesque et indigne lorsqu’elle est kafkaïenne. Veillons à ce qu’elle ne devienne pas orwellienne.

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mardi 18 septembre 2007

Kouchner et l'Iran : si vis pacem, para bellum

Ni Bernard Kouchner, ni Nicolas Sarkozy n'ont inventé la menace iranienne pour faciliter la réforme des régimes spéciaux de retraite ou agacer Marie-Georges Buffet.

KouchnerMoment surréaliste, hier soir en écoutant « Le Franc parler » sur France Inter. François Bayrou, invité de cette émission politique coproduite par la radio qui en a entre les deux oreilles, Le Monde et I-Télé, commente la déclaration de Bernard Kouchner sur l’Iran. Pour lui, pas de doute, l’évocation par le ministre des Affaires étrangère de la « possibilité d’une guerre » ne peut se lire que de deux façons : soit Nicolas Sarkozy est devenu l’otage des néoconservateurs bushistes et s’apprête à endosser le rôle jadis tenu par Tony Blair, soit la sortie kouchnerienne n’est qu’un nouvel avatar des gesticulations hyperprésidentielles...

De l’Iran, d’Ahmadinejad, du risque nucléaire, il ne sera jamais question. Et ni Stéphane Paoli, ni Raphaëlle Bacqué, ni Thomas Hugues ne relanceront le Béarnais sur ce versant du dossier, convaincus qu’ils sont, tous les quatre, que le problème Iranien est secondaire face à nos magouilles politicardes de rentrée sociale. Que Bayrou se révèle incapable d’apprécier une crise de nature internationale autrement que sous l’angle de son combat groupusculaire contre Sarkozy, pourquoi pas. Mais « l'on » parle aujourd’hui de la dérive sectaire du MoDem ou des accents messianiques de son leader et, sauf le respect dû à l’homme qui aurait pu faire pencher le balancier électoral dans l’autre sens, « l'on » a bien raison.

Pour autant, que trois journalistes chevronnés soient incapables de prendre un minimum de distance par rapport à ce discours, voire oublient d'interroger leur invité sur les moyens qu’il mettrait lui-même en œuvre pour dissuader les Iraniens d'expédier une bombe atomique sur les pays qu’ils souhaitent voir disparaitre de la carte, est affligeant. C’est sans doute que le fiasco irakien et l’hostilité universelle à l’égard de Bush (« Pas à l'égard des Américains, hein, qui sont un grand peuple ami, mais de leurs dirigeants fanatiques, évidemment ») sont devenus les étalons par lesquels on aborde toutes les questions internationales ― fussent-elles liées à notre propre survie.

Les lecteurs réguliers de ce blog doivent l’avoir saisi, je ne suis pas sarkozyste, je ne suis pas satisfait par la manière dont cet esbroufeur prétend régler les problèmes du pays et, pour tout dire, sa capacité à nous remettre sur les rails de la croissance tiendrait pour moi de la divine surprise. Mais je refuse de sombrer dans une critique stérile qui ramènerait chaque initiative gouvernementale à une simple manœuvre micro-stratégique, hausser le ton à l’égard de l’Iran et débaucher Eric Besson étant à mettre sur le même plan.

L’Iran est une menace pour la paix du monde. Ce pays dirigé par des fondamentalistes ne fait aucun mystère des ses intentions, qu’il s’agisse de la fabrication de bombes nucléaires ou de la manière dont il les emploierait. La France est donc dans son rôle en exigeant la prise de sanctions économiques radicales à son égard, tout comme elle est cohérente avec cette exigence lorsqu’elle se « prépare au pire » en cas d’échec de la voie diplomatique. Peut-on vraiment croire que le fait que Kouchner se montre ferme et avertisse les entreprises françaises qu’investir à Téhéran n’est plus d’actualité soit réductible à son désir de faire enrager Buffet et Bayrou, de faire passer la pilule des régimes spéciaux ou même de complaire à un président américain en fin de course ?

N’en déplaise au patron du MoDem, qui rappelait finement hier soir que Kouchner ne s’était pas aligné sur la position de Saint-Chirac au moment de l’intervention américaine, la France est peut-être en train, en montrant qu’elle a des dents, de faire pencher la balance du bon côté. Personne ne peut avoir envie, ou même intérêt, à une guerre. Compte tenu de l'absence totale d’efficacité de l'approche française sur l’Irak ― le panache villepinesque n’ayant guère eu l’heur de retenir les Américains ou de ramener Saddam à la raison ―, la politique du poing sur la table vaut sans doute d’être tentée.

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lundi 17 septembre 2007

Les Mères Térésa de la rue de Solferino

Etre militant du PS, c'est un peu comme s'occuper des pauvres à Calcutta en se demandant si Dieu existe. On doute, on doute, mais on ne peut pas s'empêcher de faire le bien.

Militants_psMon ami Richard L. s'étonnait ce matin, remuant une petite cuillère désabusée dans sa tasse de café matutinale, qu'il existe encore des militants socialistes. « Pas des socialistes, hein, ça je peux comprendre, mais des militants, précisait-il aussitôt. Des gens qui soient prêts à passer leurs soirées à coller des affiches et à gaspiller leurs matinées du dimanche à distribuer des tracts sur les marchés sans se formaliser du dernier coup de poignard planté dans le dos de celui-ci par celui-là... »

Mais c’est que ce cynique ne comprend rien à la foi, celle qui déplace les montagnes et transforme les petites orphelines macédoniennes en missionnaire de la Charité. A la foi ou plutôt au désir de foi, soit la volonté de croire qu’il existe, quelque part, un vieux barbu omnipotent ou, dans le contexte du parti à la rose, un corpus idéologique progressiste cohérent et adapté au monde tel qu’il est. Mère Térésa doutait, elle se demandait si le Dieu qu’elle priait n’était pas qu’une construction mentale inventée par l’homme pour se réconforter les jours de déprime, mais elle avait fini par décider qu’à tout prendre, s’occuper des victimes de Bhopal n’avait pas besoin d’être métaphysiquement correct.

Militer au PS, c’est pareil. Enfin, c’est moins difficile et plus confortable que de traîner en sandales dans les bidonvilles indiens, mais l’idée est là. Car tout de même, n’importe quel esprit rationnel, en constatant que le principal parti de la gauche française n’est plus qu’une coquille vide sans projet, en découvrant à quel point les divergences qui agitent ses leaders sont artificielles ou en mesurant le retard doctrinal pris sur le Labour et le SPD prendrait ses jambes à son cou... Mais non ! N’en déplaise à mon ami Richard L., des dizaines de milliers de militants continuent, jour après jour, à coller des affiches et à distribuer des tracts au lieu d’aller faire un tour à la campagne pendant leur RTT. On peut les plaindre, lever les yeux au ciel en parcourant, dans l’Hebdo des Socialiste, les slogans de cour de récré censés faire trembler Sarkozy, mais on ne peut pas se moquer. Hey, se moque-t-on de Mère Térésa ?

Tiens, mettez-vous cinq minutes à la place d’un militant socialiste dont le boulot sera d’expliquer que le nouveau livre de Lionel Jospin sur Ségolène Royal est une « contribution à la rénovation ». Que la poursuite des attaques sur la crédibilité et la stature d’une candidate désignée par, hum, 60% des adhérents et adoubée, du bout des lèvres mais adoubée tout de même, par l’ancien premier ministre en personne, est le meilleur moyen de revenir aux fondamentaux... Moi, personnellement, j’aurais du mal à le faire en gardant mon sérieux, entre l’étal du charcutier et le stand du poissonnier du marché d’Aligre. Le militant, le vrai, lui, il se débrouillera pour expliquer qu’il s’agit en fait d’un nouvel apport au débat, d’un point de vue courageux mais qu’il convient toutefois de relativiser, bla bla bla...

Lionel Jospin s’était déjà fourvoyé en tentant de revenir par la fenêtre après être, assez courageusement d'ailleurs, sorti par la grande porte. Il se fourvoie à nouveau en se plaçant dans la roue des Lienemann, Mélenchon et consorts et en ajoutant au bordel ambiant. Si le PS est à la croisée des chemins, si la présence d’un François Hollande sur une estrade de la fête de l’Huma, entre Marie-Georges Buffet et Olivier Besancenot est enfin devenue incongrue à l’heure du manifeste des Gracques, quelle est la finalité de ce coup de sang dérisoire et revanchard ? 

Ne cherchez pas. Il n’y en a aucune. Jospin est amer, frustré par la manière dont les choses se sont passées, pour lui comme pour elle, et semble prêt à sacrifier le potentiel de modernisation radicale du PS que sous-tend le « ségolisme » sur l’autel de son amour-propre. Je ne crois pas, moi-même, que le parti soit actuellement capable d’une rupture franche avec sa frange gauchiste, ni même que cette frange gauchiste ait réellement envie de déménager chez le facteur joufflu. Mais je suis convaincu que les brèches ouvertes par la belle du Poitou dans le baratin qui servait de programme au parti ne demandent qu’à être élargies, sur les questions économiques comme sur les « valeurs ». Manuel Valls ou Jean-Marc Ayrault semblent l’avoir compris même s’ils ne s’interdisent probablement pas, le moment venu, de jouer plus personnel. Lionel Jospin, en revanche, est tellement enfermé dans sa rancœur qu’il n’est plus capable de saisir à quel point il est lui-même devenu une impasse.

« Exactement, triomphe Richard en reposant sa tasse vide sur le comptoir. Mais, ça n’explique pas qu’il reste des militants, hein, tout ce bordel. Au contraire ! C’est bien ce que je dis ! » Ben non, tout ce bordel n’explique effectivement pas qu'il reste des militants. Mais Mère Térésa n’expliquait rien non plus. Patron, deux autres cafés !

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vendredi 14 septembre 2007

The time has come

Le Web comme média alternatif, c'est déjà de l'histoire ancienne. Le Web comme média professionnel, ça commence maintenant.

All_the_presidents_menQuoi qu'on en dise, les blogs, les forums, les sites communautaires, toutes ces formules de communication horizontale nées de la banalisation du Web, auront été de formidables instruments de libération de la parole. Ils le resteront d’ailleurs, même s'il est difficile de prévoir de quelle façon ils seront affectés par la technologie. Il y a dix ans, l’internaute moyen avait l’impression de marcher sur la lune lorsqu'il parvenait à décorer sa page perso d'une icône animée en forme de boîte aux lettres ; désormais, n’importe quel élève de CM2 est capable de publier les vidéos qu'il tourne avec un téléphone portable sur son SkyBlog. Ce qu’il saura faire lorsqu’il sera au lycée, j’ai du mal à me le figurer.

Les professionnels de l’information, eux, sont restés en retrait toutes ces années, tétanisés par le sentiment d’être hors du coup, condamnés à une obsolescence plus ou moins rapide contre laquelle lutter n’avait aucun sens. Les journaux, les télés, les radios ont créé des sites Web, mais dans le contexte d’une hostilité très forte de rédacteurs, de maquettistes, de présentateurs et de chefs de pub paniqués. Les éditeurs et les patrons de chaînes, eux-mêmes confrontés à l’érosion des ventes en kiosques et à la baisse de l’intérêt des jeunes pour PPDA ou Jean-Pierre Pernaud, n’investissaient d’ailleurs sur le Web qu’avec la plus grande circonspection. Ce royaume du tout-gratuit, sur lequel il faut se battre comme des chiffonniers pour récupérer une vague bannière de constructeur automobile au CPM dérisoire, ils s’y sentaient mal à l’aise...

Du côté des journalistes, on clamait que le Web n’était de toute manière qu’un dépotoir à junk news à la crédibilité aléatoire — essentiellement fondé sur le commentaire, voire le détournement, d’informations élaborées par d’authentiques professionnels. Un jugement un peu court, sans doute, mais assez proche de la réalité. L’enquête, l’analyse, le commentaire et l’interview, n’en déplaise à certains, ça ne s’improvise pas davantage que le réglage d’un moteur diesel à injection directe. Il y a sans doute, ici et là, des mécanos amateurs suffisamment doués pour s’en tirer avec les honneurs, mais ils ne sont certainement pas si nombreux. N’empêche, la proportion de plumitifs professionnels incompétents n’étant pas non plus négligeable, les spécialistes de la critique des médias avaient beau jeu de les faire passer, très injustement, pour le modèle standard.

Mais les choses sont en train de changer, et l’arrivée sur le Web de journalistes d’expérience, presque aussi efficaces que n’importe quel élève de CM2 dans le maniement d'une souris, est la preuve que la fin du monde tel que nous le connaissons n’est pas si imminente. Tant que les journalistes étaient inhibés par la technique, incertains sur les modèles économiques qui leur permettraient de continuer à donner à manger à leurs enfants, effrayés à l’idée de se retrouver en concurrence avec un ado diffusant ses théories conspirationnistes depuis l’ordinateur du salon, ils ne risquaient pas d’avancer. Clairement, le lecteur n’y gagnait guère au change, condamné qu’il était à ne tomber que sur l'ado sceptique sus-cité lorsqu’il cherchait de l’info via Google.

Le transfert, par Daniel Schneidermann, de son émission « Arrêt sur image » de la télé vers le Web, la création de Rue89 par une poignée de journalistes de Libération, ou les expériences de laboratoire conduites par Karl Zéro depuis quelques mois ne sont pas des phénomènes sans importance. Bon, observés isolément, ils ne nous disent toutefois pas grand-chose. Schneidermann refusait de se remettre en question et d’admettre que son émission avait peut-être pris un coup de vieux : il ne se serait donc sans doute pas lancé dans cette aventure sans un coup de pouce du destin. Les anciens de Libération, s’ils avaient pu convaincre Laurent Joffrin de ce que le Web recelait de potentiel, auraient pu se contenter de dépoussiérer Libe.fr. Seul Karl Zéro, qui est un homme d’affaires, avait très tôt senti d’où soufflait le vent et aurait vraisemblablement pris racine sur le Web s'il était resté à Canal+.

En tout état de cause, on peut déjà tabler sur l’arrivée rapide sur Internet d'une foule de professionnels aussi chevronnés que décomplexés, stimulés par ces initiatives comme par l’augmentation fulgurante des investissements publicitaires en ligne. Chez les blogueurs, chez les animateurs de pages perso, on fera sans doute un peu la gueule. On expliquera que les nouveaux arrivants sont des crapules, des suppôts du grand capital... On protestera qu’on était-là avant, on hurlera à la récupération du Web et à sa transformation en espace marchand. Mais cette attitude ressemblera beaucoup, en fin de compte, à celle des journalistes de la galaxie Gutenberg face à l’irruption des réseaux électroniques. Et dans cet espace où sont placés, nolens volens, sur le même pied d’égalité, professionnels et amateurs, c’est la qualité qui fera la différence.

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jeudi 13 septembre 2007

Le PS et les régimes spéciaux : pragmatisme ou dogmatisme ?

La défense des régimes spéciaux n'est pas un combat « de gauche ». Le PS doit se servir de la crise qui vient pour en prendre acte.

ManifLes éditos filandreux de Laurent Joffrin sur la réforme des régimes spéciaux sont un excellent moyen d'appréhender l'embarras existentiel dans lequel se trouve « la gauche de gouvernement ». Pas la gauche « authentique », évidemment — celle-là est sûre de ses valeurs et continue de croire que l’histoire à un sens —, mais bien la gauche « moderne », celle qui aspire à revenir aux affaires pour remettre le pays à l’endroit. Car que dit Joffrin, à la veille de l’ouverture du forum de réflexion politique organisé par Libération, de cette histoire d’acquis sociaux ? Tout bêtement que ces régimes sont « hérités d’un autre temps », qu’ils ne sont pas financés par des « patrons rapaces » mais plutôt par d’autres salariés « aux conditions de départ moins favorables » et, surtout, qu’ils sont déficitaires...

Bon, il ne va pas jusqu’à rappeler que ce débat est de toute façon lié à la question plus vaste du recul de l’âge de la retraite, se souvenant sans doute de l’accueil des éditos « ouistes » de Serge July par ses ombrageux lecteurs, mais il semble faire sienne l’idée sarkozyste d’une pénibilité au travail « très variable d’un métier à l’autre ». Bref, le Persan montesquien passant par là commencerait sans doute par se dire que le directeur du quotidien est favorable à l’harmonisation des régimes de retraites et à l’abolition de privilèges hors d’âge. Poursuivant sa lecture, il découvrirait toutefois que « le progrès ne consiste pas à annuler sans cesse les acquis », que s’il y a « concession, il doit y avoir compensation », qu’il faut écouter ces travailleurs qui sont, après tout, « loin de rouler carrosse », qu’un « contrat a été passé en début de carrière » et qu’il ne saurait être remis en question « tout de go ».

Comprenons-nous bien. Comme le parti socialiste, Laurent Joffrin est totalement « aware » des problèmes posés par l’évolution de la pyramide des âges, l’allongement de la durée de vie et le déficit structurel des caisses de retraites de la SNCF ou d’EDF. Comme François Hollande, il est tout à fait conscient de l’injustice d’un système permettant à quelques uns de travailler moins longtemps, de verser des cotisations inférieures et de percevoir une pension supérieure. Mais il n’est pas prêt à le dire franchement. Il n’est pas prêt à lâcher qu’il n’est pas plus légitime d’augmenter le nombre de trimestres de travail donnant droit à une retraite complète dans le privé que de modifier le contrat des gaziers en cours de carrière. Qu’on voit mal pour quelle raison il faudrait « compenser » la perte d’un « acquis » devenu intenable au motif qu’il s’agit, assez tautologiquement, d’un « acquis ». Et que l’idée même de ne changer la donne que pour les nouveaux entrants est ultimement absurde, les jeunes générations n’ayant aucune raison de financer les retraites de leur aînés à un niveau plus élevé que celles auxquelles elles pourront elles même prétendre.

Les agents de la SNCF, leurs collègues d’EDF ou de GDF, les employés de la Banque de France et les clercs de notaires ne sont pas la base avancée du socialisme. Ils ne constituent pas le dernier rempart contre la barbarie néolibérale qui ne manquerait pas de déferler sur la France si les conducteurs de TGV ne pouvaient plus partir à 50 ans avec 75% de leur dernier salaire. Non, ces gens sont des « agents économiques rationnels », comme on dit désormais. Ils bénéficient d’un régime de faveur, entendent le garder, et se battront jusqu’au bout pour ce faire. Et s’il faut en appeler à l’esprit de la gauche éternelle et du Grand soir pour convaincre Joffrin et Hollande que les survies conjointes de Libération et du PS valent bien une messe de cet acabit, pourquoi hésiter ? D'ailleurs, même Rocard est d’accord, qui assure désormais qu’il est « déraisonnable », voire « dangereux », d’aller au clash en passant « par la loi ».

La gauche avait déjà soutenu, en son temps, mais pour d’autres raisons, la préservation de l’abattement fiscal dont jouissent les journalistes. Résultat, et même si cet avantage a été réduit, il continue de permettre à votre serviteur comme à ses 35 000 confrères de déduire, sans la moindre raison, quelque 7 650 euros de ses revenus à l’heure de remplir sa déclaration d’impôt et, au final, de contribuer plus légèrement que ses congénères enseignants ou plombiers au budget de l’Etat. Dans le cas des régimes spéciaux, et de la compensation qu’il faudrait forcément accorder à leurs bénéficiaires, l’idée d’une négociation n’est pas totalement absurde. Mais il s’agirait alors d’un classique « rachat de rente », identique à la procédure qui permettrait, par exemple, d’augmenter le nombre de taxis parisiens en rachetant leurs licences. Il ne s’agirait certainement pas d’un « combat » pour la démocratie, d’une « lutte » contre l’hydre sarkozyste.

Si le PS devait se laisser entraîner dans cette affaire, s’il devait prendre le risque de se faire l’auxiliaire des corporations concernées par la réforme au lieu d’apporter sa pierre au débat sur les retraites de manière pragmatique, il verrait s’éloigner un peu plus la perspective du fameux aggiornamento et d’un retour aux commandes. Incidemment, si Joffrin devait commettre la même erreur, il accélérerait sans doute le déclin de Libération. Ce serait moins grave, mais tout de même...

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