Sous ce titre bergmanien, hommage hors-sujet au maître disparu, quelques considérations d'assuré social. Attente, Carte Vitale et circoncision sont au menu.
Je vais devoir subir une anesthésie. Oh, rien de bien sérieux. D'ailleurs, même le terme d'anesthésie est impropre : il s'agit en fait d'une « sédation », soit un endormissement d'une heure permettant à un gastroentérologue de sonder mon oesophage à la fibre optique et de découvrir le secret de ma surconsommation de pastilles Rennie... Franchement, on n'arrête pas le progrès. N'empêche, on fait les choses sérieusement dans notre beau pays de France et je viens d'avoir droit, en préalable à cette micro-intervention, à dix minutes de conversation à 45 euros avec une anesthésiste. Enfin, à trois minutes de conversation à caractère spécifiquement médical (« Antécédents chirugicaux ? Aucun. Traitement en cours ? Non. Vous faites du sport ? Ben oui, ça se voit, non ? ») et sept autres déclenchées par mon insatiable curiosité quel que soit l'enjeu.
Il faut dire qu'elle était en retard, l'anesthésiste, et qu'après avoir risqué cent fois ma vie pour être pile au rendez-vous, pédalant comme un dingue du journal à cette clinique de l'Est parisien, cette attente de quarante-cinq minutes m'avait un peu agacé. « J'aimerais bien savoir pourquoi tous les rendez-vous médicaux, chez le dentiste, chez l'ophtalmo, se passent comme ça. Pourquoi une attente aussi longue est la règle... N'est-il pas possible, pour ces consultations programmées à l'avance et sans urgence, de respecter, à dix ou quinze minutes près, soyons flexible, l'heure du rendez-vous ? Le temps du patient n'est-il pas aussi précieux que celui du médecin ? »
Mais je suis mal tombé et je n'ai même pas le temps de déballer tout ça. La nana est en retard, oui, mais elle est aussi souriante et sympathique et commence par s'excuser : « Je suis d'accord avec vous. Ça n'est pas respectueux et il ne devrait pas y avoir un tel retard. C'est la clinique qui fixe les rendez-vous sur la base de douze minutes par patient et ça ne colle pas. Il suffirait d'en prévoir un peu moins pour être à peu près à l'heure mais, bon, moins de patients à la minute, c'est moins de sous, évidemment... » Hum, évidemment. Les gains de productivité ne sont pas faits pour les chiens. Dans le contexte médical, pourtant, on apprécierait un peu plus de considération. Et pour moi, passe encore, mais pour la mère de famille, là, avec ses gosses qui piaffent. Ou pour la vieille dame, assise ses radios à la main, déjà là à mon arrivée, toujours là à mon départ... Un tout petit peu de considération.
*
Mon anesthésiste est d'accord pour mieux gérer les horaires de rendez-vous, mais pas pour jouer le jeu de la réduction des coûts de gestion de la Sécu. Sans terminal pour Carte Vitale, elle est obligée de m'établir une feuille-maladie qu'il me faudra payer par chèque, poster à ma caisse, patati patata. Lorsque je lui demande, gentiment, poliment, comme je sais le faire lorsque je me dis que la personne à laquelle je pose une question est susceptible de m'envoyer balader en m'expliquant que ça ne me regarde pas, pourquoi elle ne s'est pas encore équipée, elle répond : « Ici, chaque médecin a son propre terminal et moi, je n'ai pas envie de trimbaler le mien d'un bureau à l'autre. Je ne suis pas attachée à cette clinique. J'interviens ici en libérale et je n'ai pas de bureau attitré ». Une explication qui en vaut une autre, mais qui passe assez mal tout de même : pour ce genre de raisons « pratiques », je ne peux pas payer ma consultation en Carte Bleue et toute une armée d'employés de la Sécu va se retrouver obligée d'ouvrir mon courrier, de « coter » les actes, de remplir tout un tas de formulaires, bref, d'effectuer toutes les opérations ayant conduit à l'informatisation des caisses d'assurance maladie et à la mise en place de la Carte Vitale — des milliards d'euros d'économies à la clé...
Mais mon anesthésiste n'a pas fini de m'étonner. Le lecteur de Carte Vitale, en fait, elle n'en veut pas. « Vous auriez envie, vous, d'être espionné minute par minute par une administration ? » demande-t-elle en substance en expliquant que chaque acte, chaque consultation, risque alors d'être « tracé par la Sécu ». Je dois avoir l'air interloqué puisqu'elle précise : « Je ne suis pas une employée du système. Je ne suis pas salariée et je ne leur dois aucun compte. Dans d'autres pays, on ne me demanderait pas ce genre de chose ! »
C'est que mon anesthésiste est une vraie « libérale », qui refuse de se soumettre au diktats de cette hydre socialiste qu'est la Sécu. Dont acte. Mais à quel pays de cocagne fait-elle référence ? A la Grande-Bretagne, où ses confrères voient leurs revenus et leurs dépenses fixés par la NHS ? Aux Etats-Unis, où les médecins doivent demander cinquante autorisations aux caisses publiques ou privées avant de dégainer un stéthoscope ? Et l'idée qu'elle puisse, elle aussi, contribuer au rétablissement financier d'un système dont nous avons tous besoin, patients et médecins, ne semble pas lui avoir traversé l'esprit. Il faut dire que c'est pas la méthode choisie par Nicolas Sarkozy pour réduire les déficits sociaux qui la fera changer d'avis : pour l'hyperprésident, c'est le patient qu'il faut responsabiliser, pas le médecin. A nous, la fameuse franchise. A elle, ma sympathique anesthésiste, la poursuite de la fiction d'une médecine libérale dégagée des contraintes de gestion...
*
On entend tout, dans ces petites cliniques. Attendant mon tour dans un fauteuil du hall, je ne peux m'empêcher d'écouter la conversation que mène un type avec l'employée installée derrière le comptoir d'accueil. La teneur de leurs tractations : le gamin de dix ou onze ans qui gambade entre les distributeurs de friandises va être circoncis pour « raison religieuse » et l'intervention doit être classée comme médicale afin d'être prise en charge par la Sécu. Le chirurgien en profite même pour demander un petit « dépassement » d'honoraires. « C'est la mutuelle qui paye le complément ! » rassure la réceptionniste...
Franchement, je ne sais pas trop quoi penser de ce genre d'histoire. Une circoncision à caractère religieux prise en charge par la collectivité ; des reconstructions d'hymen déguisées en interventions obstétriques à l'approche d'un mariage... Ça n'est pas très « 1905 », tout ça... Sans parler du détournement pur et simple de la finalité de la Sécu. Mais en même temps, où et dans quelles conditions se passerait la circoncision du gamin sans cette clinique ? Et les filles qui ne seraient pas capables de « prouver » leur virginité sans l'assistance d'un chirurgien prêt à frôler le délit, que leur arriverait-il ?
Je ne place d'ailleurs pas les deux types d'opérations sur le même plan. La circoncision est sans doute un acte discutable, mais elle n'est pas une mutilation. Et je sais de quoi je parle, tout mécréant que je sois... La reconstruction d'un hymen, en revanche, pose d'autres problèmes puisqu'elle cautionne la soumission patriarcale qui s'impose à de jeunes françaises préférant manifestement vivre leur vie comme bon leur semble. Mais dans les deux cas, c'est la même question politique et philosophique qui est posée. Et qui restera sans réponse.
© Commentaires & vaticinations
Bonjour Hugues,
Une hernie hiatale, si c'en est une, ça s'opère, ce n'est pas grave. Je ne sais pas qui t'a prescrit Rennie au lieu de Lanzor, mais bon...
120% d'accord avec toi, il est scandaleux que la Sécu n'oblige pas les médecins à s'équiper pour la feuille de soin électronique, le matériel existe même pour les soins à domicile. Tu mets également le doigt sur le travers principal de la médecine libérale : les toubibs veulent l'entière liberté des consultations et des prescriptions, et protestent contre les contrôles et l'encadrement des organismes payeurs. Avec un tel système, tous les couillons vont à la ville et la sécu à la faillite.
Rédigé par : all | jeudi 02 août 2007 à 10:01
Vous découvrez la Lune mon cher.
Tout le système est hypocrite, mais il est le meilleur,du Monde, puisque on vous le dit. Maintenant cela me rappelle aussi le professeur de maths de ma fille qui ne voulait rien avoir a faire avec son professeur principal ou avec le proviseur car il n'était pas enrégimenté.
La France est un pays ou même les producteurs qui dépendent de la socialisation des dépenses croient qu'ils sont des professions "libérales".
D'un autre coté en France tout est "service public" et nous sommes le pays le plus socialisé au Monde. Alors comment s'étonner que pour les patients tout ce qui est gratuit est pas cher et qu'ils fassent couler l'eau du robinet; ils ne payent pas (croient ils)?
Le système UK est bien plus logique, plus transparent, plus responsabilisant et moins couteux, pour des résultats identiques.
Rédigé par : Merlin | jeudi 02 août 2007 à 11:45
Et encore, tu n'as jamais été enceinte ...
Rédigé par : sasa | jeudi 02 août 2007 à 14:33
Merlin,
Je ne sais pas si nous sommes le pays le "plus socialisé du monde" (permettez-moi d'en douter et de vous suggérer de le parcourir, le monde), mais je suis personnellement totalement attaché à cette socialisation des dépenses de santé qui vous ennuie.
Mais je m'étonne que vous en veniez, comme mon anesthésiste, à promouvoir le modèle britannique -- bien plus socialiste que le nôtre.
Notre système est excellent, efficace, accessible. Il faut changer des choses, l'améliorer, faire bouger les mentalités, réduire les coûts inutiles, mais certainement pas jeter le bébé avec l'eau du bain.
Sasa,
Souviens-toi justement de ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain. C'est l'une des principales mission de la jeune maman et même moi, qui n'ait jamains été enceint(e), je le sais.
Rédigé par : Hugues | jeudi 02 août 2007 à 15:14
1. La France est le pays ou les dépenses mutualisées (53,2%du PIB) et les transferts sociaux (33%) sont les plus élevés d'Europe. Donc du Monde.
2. Le système Anglais est LOGIQUE et efficace. Et il est également, comme dans tous les pays d'Europe, financé collectivement.
Un étage de médecine socialisée pour tous, qui donne une médecine de bonne qualité orientée vers la santé et non le résultat commercial et un étage privé pour ceux qui veulent sauter les queues et du confort hôtelier, se faire refaire l'hymen ou circoncire.
Pas de mélange des genres comme en France avec votre anesthésiste qui se prend pour une libérale alors qu'elle n'est qu'une salariée de l'État payée aux pièces.
Le résultat de notre confusion des genres en France a zéro impact niveau santé et nous coute 2 a 3 points de PIB niveau couts.
Sans compter que si on veux vraiment être bien soigné, pour les opérations dites de confort, hanche, etc. il faut rallonger la sauce ou alors attendre comme en UK.
Bien sur le système Anglais a ses problèmes qui découlent essentiellement des choix légitimes des contribuables (et tout le monde est contribuable en UK, pas comme en France) de mettre plus ou moins de ressources dans le système. Plutôt moins dans le passé et plutôt plus maintenant.
Rédigé par : Merlin | jeudi 02 août 2007 à 22:17
Dire que ceci ou cela est plus "socialiste" ou "libéral" n'a strictement aucun sens.
La santé est un bien public; il est de l'intérêt collectif que les membres du collectif soient en bonne santé. Donc la Santé doit être financé par la collectivité.
Ceci dit cela ne veux pas dire autre chose que la santé au sens médical et au sens ou cela contribue a l'intérêt collectif. Pas d'épidemie, des travailleurs robustes, pas de longues maladies onéreuses résultant d'une absence de soins initiale, etc.
Le problème en France c'est que le service public est un terme générique qui veux seulement dire que les membres de la collectivité aimeraient disposer d'un bien/service désirable sans avoir a payer pour lui, irrespectivement de son utilité collective.
A quand le Sexe en tant que service public financé par la collectivité? Voila qui serait socialiste!
Rédigé par : Merlin | jeudi 02 août 2007 à 22:25
Merlin,
Je suis désolé d'apprendre que tu aurais besoin d'un service public du sexe. Malheureusement, il s'agit là d'un espace de l'activité humaine éminemment libéral et les camarades et moi-même ne sommes pas en mesure de t'aider.
Sur le reste, je ne vais pas me répéter inutilement. Si un système permet, en faisant reposer un effort financier raisonnable et proportionné sur tous, de fournir une infrastructure de santé efficace et techniquement avancée, il correspond à mon souhait. Il faut évidemment assurer son fonctionnement et sa modernisation constante, ne pas refuser les efforts de productivité qui découlent de la technique (médicale ou adminstrative), mais véhiculer l'idée que le système ne marche pas, est inefficace, est inférieur aux standards d'un pays moderne est une simple idiotie. Il suffirait d'imposer l'utilisation du terminal à Carte Vitale à mon anesthésiste pour régler le problème. Elle fera un peu la gueule, mais elle sera récompensée par l'accélération des procédures adminstratives et pourra même se voir octroyer un petit supplément sur le prix des consultations sans affecter le patient.
Rédigé par : Hugues | vendredi 03 août 2007 à 13:11
Tout de même, et pour abonder dans le sens de Merlin.
Rien ne m'empêche en une journée de voir 4 ou 5 généralistes et de revenir avec des arrêts de travail, des ordonnances de médicaments, des prescriptions pour des analyses, des radios, des séances de Kiné. Et tiens pourquoi pas une cure je suis un peu pale, et un petit mot pour un confrère kiné qui fait de l'ostéopathie, voir divers spécialistes et une recommandation pour aller consulter un docteur formidaaable qui fait de la médecine douce avec des algues du lac Titicaca (on a l'adresse de la pharmacie qui vend ça).
Je dis bien 4 ou 5 généralistes ou plus jusqu'à ce que j'en trouve qui me prescrivent ce que je veux pour un mal imaginaire.
Le système a un biais énorme, les consommateurs de soins le prennent pour un libre-service d'où l'on part sans payer, et l'offre est mercantile.
(si tu peux rester, en tant que journaliste, quelques journées aux urgences d'un hosto, tu comprendras ce que ce comportement "libre-service" signifie).
Rédigé par : all | vendredi 03 août 2007 à 15:53
All,
C'était vrai mais ça ne l'est plus. Le docteur surfing a été stoppé par le médecin référent. Une idée qui aurait pu émerger il y a longtemps. Quant aux rebouteux et autres chirurgiens philippins, ils ne sont pas remboursés, non ?
Les clients consommateurs, il appartient surtout aux médecins de les traiter. Moins de médicaments inutiles, d'arrêts bidons, d'ordonnances de complaisance, plus de génériques,etc. Mais prenons mon cas : la franhise sarkozyenne est-elle là pour m'encourager à ne pas faire ma fibroscopie ? Ca n'a pas de sens. Il me semble que j'avais développé ça ici : http://hugues.blogs.com/commvat/2007/05/franchise_mdica.html
Rédigé par : Hugues | vendredi 03 août 2007 à 18:33
concernant la franchise sur les médicaments que va on faire sur les pathologies chroniques, j'entends qu'ils ne sont que 15%, mais quand même, leur forfait ne dépassera pas 50 euros, mais vu le nombre de consultations qu'ils subissent, les traîtements coûteux mais indispensables qu'ils ingurgitent; cette majoration de leurs fraîs me semble excessive.
pour tous ceux qui abusent il est assez sain de les responsabiliser.
Rédigé par : humour japonais | samedi 04 août 2007 à 18:24
sur la carte vitale le patient l'aura toujours dans l'os, vu qu'il règle toutes les consultations
Rédigé par : humour japonais | samedi 04 août 2007 à 21:37
Merlin, les pauvres paient des impôts en France, notamment la TVA.
Ils ne paient pas l'impôt sur le revenu, certes, mais il en reste d'autres, que Sarko n'a pas encore réduit.
Grande forme Hugues !
Rédigé par : edgar | mardi 07 août 2007 à 15:15
edgar,
soyez plus précis, les pauvres bénéficient de la CMU, quand aux autres les malades, les familles nombreuses, ils l'ont dans les gencives.
Rédigé par : humour japonais | mardi 07 août 2007 à 20:43
Humour japonais,
je rappelais juste à merlin que contrairement à ce qui est régulièrement martelé, les pauvres contribuent au budget de l'état, via TVA, TIPP etc...
Par ailleurs en matière de précision, votre formule "les pauvres bénéficient de la CMU, quand aux autres les malades, les familles nombreuses..." mériterait d'être encadrée.
Il faudrait écrire les pauvres MALADES bénéficient de la CMU, quand aux autres les malades NON PAUVRES, les familles nombreuses NON PAUVRES".
on peut discuter des effets de seuil et de tout ce qu'on veut, mais votre phrase tend à faire croire que les pauvres vivent de la CMU sans même être malades (vous confondez avec le RMI ?), et que les vrais malades n'ont rien.
Rédigé par : edgar | jeudi 09 août 2007 à 10:05
edgar,
j'intervenais sur la franchise de 0,50cts par boîte de médicament, cette mesure si elle était appliquée pénaliserait fortement les gros consommateurs qui sont les malades chroniques, donc plus tu es souffrant plus tu mets la main au porte monnaie
les personnes titulaires de la CMU et de l'aide médicale en seront exonérées,les femmes enceintes ou les enfants en seront exclus*
*projet de loi de la sécu pour 2008
je continue à penser que cette mesure est injuste pour "les vrais malades"*
*l'expression est de vous,
ma formulation était maladroite, vous avez bien fait de me tacler
j'interviendrai donc sur le RMI un peu plus tard
Rédigé par : humour japonais | jeudi 09 août 2007 à 17:56
hugues
"les clients consommateurs,il appartient surtout aux médecins de les traiter" vous nous dites;
c'est sur qu'en afrique une ordonance à 3 médicaments est rare, mais necessaire parfois
votre dernier post en parle très bien...
edgar,
les effets de seuil sont brillament débattus dans une note précédente
je n'ai jamais confondu la CMU et le RMI, les propositions de martin hirsh sont très interessantes dans le sens ou elles ne cassent pas le système de solidarité.
Rédigé par : humour japonais | jeudi 09 août 2007 à 21:15
le traitement des pathologies infantiles comme les rhinos-pharingites ou les gastros entérites, prescrit à nos enfants souvent pas remboursés, l'arnaque est là, quand vous dîtes à une mère de famille que sur 4 médicaments,elle doit sortir 15 Euros de sa poche, elle dit non, parce qu'elle n'a pas les moyens
ça c'est la réalité!
Rédigé par : humour japonais | mercredi 15 août 2007 à 22:32