L'impossibilité de faire traverser le périphérique au Vélib' est une nouvelle preuve de l'idiotie du morcellement administratif francilien. A quand un hyperprésident pour le Grand Paris ?
C'est un fait, Vélib' est un concept formidable. La mise en place, en un temps record, d’une flotte de 15 000 vélos répartis sur 750 stations et accessibles, soit gratuitement, soit pour un tarif dérisoire, était déjà remarquable. Mais la conversion subséquente de centaines de milliers de Parisiens et d’autant de touristes en cyclistes urbains est franchement enthousiasmante… Je sais bien qu’il serait plus prudent d’attendre l’automne et le retour des mauvais jours pour vérifier si les cadres encravatés aperçus tout l’été dévalant les boulevards au guidon de leurs montures caca d’oie (la couleur des Vélib' est bien l’unique faute de goût du dispositif) poursuivent sur leur lancée, mais leurs premiers tours de roues incitent à l’optimisme.
D’autant plus que le système ne coûte rien à personne. Enfin, rien « directement ». Financé par JC Decaux en échange d’une poignée de panneaux publicitaires, il est même susceptible de rapporter un peu d’argent à la ville via les abonnements annuels (29 euros) et les dépassements horaires des usagers (la gratuité ne s’applique qu’aux premières trente minutes ; au-delà, c’est un euro de la demi-heure). L’afficheur s’est d’ailleurs débrouillé pour obtenir le reversement d’une partie du chiffre d’affaires passé un certain seuil et tout indique qu’il ne sera pas déçu sur ce point.
Bien entendu, c’est le consommateur, plutôt que le citoyen, qui versera ultimement son écot, les fabricants de poudre à laver finissant toujours par faire payer leurs dépenses de promotion aux amateurs de linge plus blanc que blanc. Mais ne boudons pas notre plaisir pour autant : la pub, les lessiviers l’auraient faite ailleurs que sur les nouveaux panneaux Decaux sans les vélos ; les 400 personnes affectées à l’entretien des biclounes n’auraient pas été recrutées ; les citadins motivés n’auraient pas abandonné leur voiture…
Le problème, maintenant, c’est d’expliquer aux quelque dix millions de « Parisiens » n’ayant pas le bonheur de résider intra-muros qu’ils n’en profiteront pas, des Vélib'. Et de leur suggérer gentiment de passer chez Décathlon pour s’en payer un, de vélo, s’ils tiennent tant que ça à risquer leur vie en slalomant entre les autos des réfractaires aux joies de la petite reine. Oh, ils peuvent toujours franchir le périph à l’occasion et s’en payer une tranche : si le premier touriste teuton venu a le droit d’enfourcher un Vélib', on voit mal comment empêcher les banlieusards de poser leurs sales pattes graisseuses sur le même guidon. Mais s’ils s’imaginent que le système sera étendu à Montreuil, Levallois ou Malakoff de leur vivant, ils se mettent le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Non mais des fois !
Bon, en vérité, des voix s’élèvent déjà, ici ou là, pour exiger que quelques une des 700 bornes Vélib' qui restent à installer (le réseau comptera à terme 1 500 stations pour plus de 20 000 vélos) soient implantées à l’extérieur de la « petite ceinture ». Même la mairie de Paris pédale dans ce sens, Bertrand Delanoë s’étant fréquemment placé dans une perspective d’agglomération à l’heure d’investir dans une infrastructure ou un équipement... Mais c’est justement là que le bât blesse : Paris et sa banlieue n’ont rien de commun à l’échelle administrative et la capitale d’un pays réputé jacobin est plus morcelée qu’une Yougoslavie titiste.
De fait, pour prendre la mesure de cette spécificité parisienne, il suffit d’imaginer un New York limité à Manhattan ou un Londres réduit à son square mile. Noyau d’une concentration urbaine de 12 millions de personnes, Paris proprement dit n’est qu’un mouchoir de poche de 105 km2 dont les fortifications auraient été remplacées par un ruban de bitume de 35 kilomètres — ruban protégeant les 2,5 millions de titulaires d’une adresse à arrondissement de leurs congénères moins chanceux.
Les explications abondent des phénomènes ayant bloqué la poursuite de l’intégration des communes de banlieues à la ville centre. Et à la limite, ces explications, si elles sont propres à satisfaire la curiosité de l’amateur d’anecdotes historiques, n’ont plus grand sens à l’heure du renforcement de l’attractivité de Paris comme capitale mondiale comme à celle de l’intégration de toutes ses populations. Belleville, en son temps, avait su devenir le 20e. Les Lilas ne pourraient-ils devenir le 21e, Bagnolet le 22e et Chatou le 46e ?
Ces communes pourraient alors initier des appels d’offres communs au moment de la sélection d’un prestataire de mobilier urbain (bancs, abribus, panneaux d’information municipales…) ; gérer leurs besoins en équipements structurants (piscines, cimetières, stations d’épuration…) de manière globale ; empêcher Neuilly de limiter le nombre de ses logements sociaux à 3% et Clichy de se transformer en une immense zone HLM ; organiser leur offre de transport de manière plus rationnelle ; redéployer les recettes de la fiscalité locale sur la base d’une authentique péréquation et, cerise sur le gâteau, permettre l’utilisation du Vélib' partout en Ile-de-France…
Car les difficultés rencontrées par l’équipe de Denis Baupin pour l’extension du dispositif sont la métaphore idéale de l’absurdité que représente l’existence d’un myriade de communes autonomes en lieu et place d’un unité gestionnaire comparable, disons, au Greater London (7 millions d'habitants). Une unité ne remettant d’ailleurs pas en question les spécificités des « quartiers » les uns par rapport aux autres (la Défense n’est pas Sèvres, pas plus que le Bronx n’est Brooklyn ou que Kensington n’est Whitechapel), mais permettant à une aire urbaine homogène de fonctionner de manière plus efficace.
L’adjoint de Delanoë chargé des Transports et de la mobilité, souvent — et stupidement — présenté comme un ayatollah anti-voiture, affirme être capable de résoudre, dans l’année qui vient, la question du franchissement du périph par les Vélib'. C'est-à-dire qu’il s’engage à convaincre des dizaines de potentats locaux, de députés-maires, de sénateurs-maires, de conseillers généraux-maires, de conseillers régionaux-maires, bref, de toute une foule de micro-élus dont le pouvoir est, justement, assis sur un empilement absurde d’instances décisionnaires, d’accepter de travailler en commun sur ce projet au nom de l’intérêt général de tous les Franciliens.
Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’il y parvienne : le Vélib' est à la mode et, à quelques mois des élections municipales, quel est le premier édile qui ne se verrait pas annoncer à ses chers concitoyens qu’ils vient de les doter d’un magnifique système de « circulation douce », tout comme Paris ? Mais pour le reste, pour les routes, les structures médicales ou éducatives, la fiscalité, les transports collectifs, les choses ont de bonnes chances de rester en l’état. Une ville centre dynamique et innovante, adossée à des Balkans plus ou moins capables de mener leur barque en solo : au sud, un Saclay au potentiel scientifique mondial ; au nord, un Sarcelles à la population d’origine mondiale…
Mais la tendance étant à l’hyperprésidence à l’échelon national, l’émergence d’une vision plus intégrée des enjeux régionaux se fera peut-être, Vélib' aidant. Qu’une prise de conscience de la nécessité historique de décorseter la capitale et de la réconcilier avec son hinterland passe par le développement du vélo, ça serait détonnant — surtout vu de Shanghai ou de Pékin.
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