De cette raclée retentissante, tirons les conséquences positives. Ca nous occupera puisque nous avons le temps.
Je n'irai pas jusqu'à écrire que je suis satisfait des résultats de ce premier tour, mais je veux bien admettre qu'ils vont dans la bonne direction. Ou, plus précisément, qu'ils vont dans la bonne direction compte tenu des circonstances.
Je suis l'un de ces électeurs de gauche qui considèrent que le PS n’était absolument pas en mesure de gouverner. Une victoire de Ségolène à la présidentielle, susceptible de moderniser la gauche aux forceps, aurait évidemment changé la donne et rendue pertinente la recherche d’une majorité rose au palais Bourbon. En l’état, mieux valait prolonger de quelques années ce séjour au purgatoire...
Par ailleurs, l’idée qu’un nombre plus ou moins important de rescapés socialistes puisse avoir le moindre impact sur la politique que Nicolas Sarkozy mettra en œuvre étant une authentique baliverne, les appels de François Hollande à sauver les meubles ne pouvaient être qu’ignorés par ses sympathisants traditionnels : « Quoi, avec 150 députés, vous seriez réellement plus capables de vous opposer qu’avec 80 ? Allons-donc ! J’ai bien fait de rester devant ma télé à soutenir Federer. Il pouvait gagner, lui ! »
Mais le tsunami UMP n’est pas qu’une « bonne nouvelle » pour le rafraîchissement doctrinaire social-démocrate qu'il ne manquera pas de déclencher. Il l’est aussi pour la France et son contexte politique au sens large. D’abord, il est le corollaire d’un effondrement des extrêmes : depuis le temps qu’on nous promettait la disparition du FN, le voir ramené à moins de 5% fait quand même très plaisir. Entre la sénescence rapide du chef des pirates, la guerre de succession qui se prépare, la déconfiture financière et la désertion de ses électeurs intermittents, le navire lepéniste devrait enfin sombrer corps et âmes. Le PC, de son côté, se débrouille pour conserver quelques députés dont on sait déjà qu’ils ne seront pas assez nombreux pour constituer un groupe parlementaire, mais poursuit son interminable agonie. Quant à l’extrême-gauche proprement-dite, puisque les communistes se rêvent encore en « parti de gouvernement », elle ne se sent vraiment à l’aise que dans la rue et devrait donc s’accommoder d’un retour à l’obscurité institutionnelle...
Autre effet collatéral positif de la poussée sarkozyste : l’émergence du bipartisme. Oui, comme dans les pays civilisés, la France se dote d’un parlement où s’opposeront deux grandes formations de centre-droit et de centre-gauche s’accordant peu ou prou sur quelques notions de base ― de la gravitation universelle à l’économie de marché ―, l’alternance de l’une ou de l’autre au pouvoir n’ayant plus vocation à bousculer ce consensus. Ca n’a l’air de rien, mais c’est la marque d’une démocratie adulte, préférant les majorités de projet aux majorités de circonstances. Et sauf le respect qu’il convient d’accorder aux amateurs de proportionnelle, je préfère une chambre « bleu horizon » à la fragmentation suicidaire qu’induit l’irruption des plus microscopiques groupes de pression dans un parlement. La proportionnelle, tiens, il y aurait des endroits pour ça si quelqu’un se mêlait un jour d’une vraie réforme du Sénat...
Enfin, et c’est peut-être le point le plus délicat de cette énumération, le succès des troupes UMPistes donne effectivement au nouveau président les moyens d’aller au bout de son idée, ce qui est mieux que d’en rester à pas d’idée du tout. Au lendemain de la présidentielle, j’ai été confronté à de nombreux regards en coin lorsque, digérant le résultat, j’allais répétant qu’il valait mieux, désormais, souhaiter à Sarkozy de « réussir ». Dans mon esprit, cette « réussite » passait logiquement par le retour au plein emploi, la réforme des régimes de retraites, la réorganisation de l’Etat, la modernisation des universités, etc., bref, autant de chantiers sur lesquels Ségolène se serait également lancée eut-elle été élue. Dans l’esprit de mes interlocuteurs de gauche, toutefois, ce vœu de bonne route sonnait presque comme une trahison, mon devoir de progressiste étant plutôt de prier (sic) pour l’échec du programme ontologiquement maléfique de cet homme de droite.
Qu'un effondrement de l’économie française se profile à l'horizon, que les émeutes se multiplient, que les déficits se creusent et que les statistiques du chômage se gonflent serait ainsi, pour nous, le meilleur des cocktails, la déception des Français restant un moyen plus sûr de reprendre la barre en 2012 qu’un hypothétique aggiornamento rue de Solferino. Sans doute. Mais ce type de raisonnement me semblant plus approprié à la structure mentale des rouges-bruns qui viennent de se voir montrer la porte par les électeurs, est-ce vraiment le moment de l’adopter ?
Dimanche prochain, j’irai à nouveau voter pour ma candidate PS, preuve qu’il est parfaitement possible de développer les arguments égrenés plus haut sans en être réduit à s’abstenir, voire à marquer contre son camp. Elle sera élue, mais l’immense majorité de ses homologues repartira la queue basse, le PS risquant de connaître l’une des pires défaites de son histoire. Et moi, tout comme elle, en fait, je ne serai pas si triste. C’est que c’est subtil l’engagement politique...
© Commentaires & vaticinations
Si le centre-droite (parce que Sarkozy est un modéré, ravi de l'apprendre) est d'accord sur l'essentiel avec le centre-gauche et obtient le succès que tu lui souhaites, explique-moi pourquoi je ne l'en récompenserais pas en votant pour lui le prochain coup. Et s'il échoue, qu'est-ce qui me fait croire que le centre-gauche avec qui il est d'accord sur l'essentiel obtiendra de meilleurs résultats?
Ou pour le dire autrement: à quoi sert l'alternance quand les deux partis préconisent peu ou prou les mêmes solutions?
Je vois une réponse possible: le centre-gauche pourrait proposer la même chose en plus honnête. Seulement, il faudrait qu'il s'améliore beaucoup.
Au refrain: chers camarades socio-libéraux, allez au diable.
Rédigé par : Poil de lama | lundi 11 juin 2007 à 14:39
Poil de lama,
Personne ne te dit qu'ils préconisent les mêmes solutions partout sur tout. J'ai parlé d'un consensus civilisationnel large autour de la gravitation universelle et l'économie de marché. Ca laisse de la marge, non ?
Dans de nombreux pays, l'alternance peut se faire entre partis ayant accepté que le monde fonctionnait de cette manière mais préconisant des approches disons plus libérales ou plus sociales des choses selon les cas. Il s'agit d'une sursimplification mais c'est l'idée.
Je conçois que ça puisse te sembler incroyable, mais j'ai le sentiment que c'est ton incrédulité qui laissera un Espagnol, un Américain, un Allemand, un Scandinave ou un Hollandais pantois.
Rédigé par : Hugues | lundi 11 juin 2007 à 15:13
D'accord sur la bipolarisation, les démocraties qui fonctionnent sont des régimes à deux partis ou deux partis et demi pour réconforter les oranges. (Pourquoi ne pas réserver la proportionnelle au Sénat par exemple, histoire de représenter les minorités sans paralyser la vie politique ?).
Le "nombre plus ou moins important de rescapés socialistes" n'aura peut-être pas un gros impact sur la politique de NS mais cela aura au moins un impact sur les finances du PS.
Quant au "rafraîchissement doctrinaire social-démocrate" je ne suis pas sûr que la quasi réellection au 1er tour de Fabius, le bon score d'Emmanuelli et d'une bonne partie de la vieille garde augure grand chose dans cette direction
Rédigé par : mrk | lundi 11 juin 2007 à 15:40
Mais je ne t'ai pas dit que je trouvais ça incroyable, Hugues. Je t'ai dit que dans ce cas, le PS peut aller au diable, c'est tout.
Rédigé par : Poil de lama | lundi 11 juin 2007 à 15:45
@Hugues
Sur le bipartisme :
il est vrai que le Président nous avait bien averti ( http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2007/03/la_nause.html ), ces Allemands ne sont pas vraiment civilisés :
http://www.bundestag.de/htdocs_f/parlement/elections/16ebundestag.html
De même que leurs divers cousins vikings :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Riksdag_(Su%C3%A8de)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Storting
Rédigé par : Scykhan | lundi 11 juin 2007 à 15:56
l'appel pour voter PS car l'opposition de 150 est plus crédible que celle de 80, n'a pas en effet grand sens sinon celui de défendre des positions acquises et des financements en conséquence...
symétriquement l'appel à "donner la plus large majorité possible" au président/premier ministre n'a pas plus de sens 400 ou 500 députés ne feront aucune différence....
par contre quelques députés écolos, Pc, Modem, FN constitueraient réellement un élément de diversité démocratique: de là à penser qu'il y a la possibilité d'instaurer un peu de proportionnelle "en dedans", en lui réservant 100 à 200 sièges, et en diminuant le nombre de députés, il y a un pas que, pour ma part, je franchirais volontiers...
Rédigé par : francis | lundi 11 juin 2007 à 15:57
Qu'a donc fait le PS de ses "plus de 150 sièges" lors du dernier quinquénat ?
10 lois sur l'insécurité plus tard, on se le demande encore, même au conseil constitutionnel.
Dès lors, quelle importance peut avoir le résultat de l'élection d'un parlement godillot?
Rédigé par : Passant | lundi 11 juin 2007 à 17:16
Je constate avec plaisir que vous reprenez à votre compte la célèbre phrase du penseur Alain Minc sur les "marchés" (=l'économie, dans sa tête) qui sont comme la grêle et le soleil.
Par ailleurs, pourriez-vous nous expliquer ce qu'est la "structure mentale d'un rouge-brun" (saisissant raccourci de gens qui n'ont en commun que de vous déplaire) ?
Enfin, quel rapport entre le "plein emploi" et la "réforme (casse) des (derniers) régimes de retraite" ? Et si c'est vraiment ça ce que veut la gauche social-libérale, faut-il s'étonner que les gens préfèrent l'original à la copie et votent Sarkozy plutôt que Strauss-Kahn ou Royal ?
Rédigé par : manu | lundi 11 juin 2007 à 17:27
@Passant :
D'abord, ce serait une atteinte à la biodiversité du milieu politique, en contradiction flagrante avec les ambitions affichées du ministre de l'ecologie : http://www.ecologie.gouv.fr/ecologie/Alain-Juppe-a-participe-a-la.html
Ensuite, il faut bien animer un peu les séances de questions au gouvernement, sinon, que regarder le mercredi après Inspecteur Derrick ?
Plus serieusement, je ne vois pas le rapport avec le conseil constitutionnel : je ne crois pas que le PS se soit privé de recours devant le conseil d'etat ou le conseil constitutionnel; après ce sont ces derniers qui jugent.
Rédigé par : Scykhan | lundi 11 juin 2007 à 17:35
mrk,
Je suggère moi-même dans ce papier de réformer le Sénat pour y introduire la proportionnelle. On pourrait même imaginer qu'elle soit intégrale dans cette chambre, après quelques aménagement sur le circuit des textes entre les deux chambres, évidemment.
Quant à l'impact financier sur le PS, je l'avais examiné dans cette note ( http://hugues.blogs.com/commvat/2007/06/destruction_cra.html ) mais je ne pense pas qu'il soit suffisamment important pour justifier l'économie d'une refondation. Un parti pauvre mais sachant où il va finira par se refaire. Un parti avec quelques ressources mais sans boussole, ben c'est le PS.
Enfin, oui, le risque existe que les archéos emportent le morceau. Mais n'oublions pas que cette traversée du désert doit durer 5 ans minimum. On a donc le temps de les voir venir et partir. Mais je n'y crois pas. La gauche est mûre.
Poil de lama,
Au fait, pour qui as-tu voté ce coup ci ? Pour un Modem ?
Scykhan,
Il ne faut pas sauter d'un paragraphe à l'autre dans le désordre, militer pour le bipartisme n'a rien à voir avec la démonstration que des pays comme la Suède ou la Norvège ont la proportionnelle. Ces derniers pays sont cités dans une réponse à Poil de lama sur le thème : oui le centre droit et le centre gauche peuvent exister sur la même planète.
Francis,
Non, les deux positions sont de la même eau. Sauf que l'UMP n'a pas à trouver la dynamique d'une remise en question existentielle. Il n'a pas besoin d'un coup de pied au cul, quoi.
Passant,
Tout juste Auguste.
Manu,
Sur les rouges-bruns, je faisais référence à l'idée que dans le deux cas, le bordel et l'inquiétude sont les meilleurs terreaux militants. Pour le reste, à quoi bon réexpliquer les mêmes trucs tout le temps. C'est épuisant. Sur le plein emploi, c'est un bel objectif, non ? Sur la réforme des régimes spéciaux, quels sont les arguments pour leur préservation au-delà de "l'avantage acquis" ? Rappelez-le moi, là c'est moi suis indigent ?
Rédigé par : Hugues | lundi 11 juin 2007 à 17:53
L'idéologie rouge-brun c'est se dire que le monde est de la merde tant que... (Exemples au hasard : tant que la charia ne règnera pas sur la terre, tant que la race allemande ne dirigera pas l'Europe, tant que le capitalisme n'aura pas rendu l'âme.) C'est se dire que quelques koulaks, quelques chiites, quelques juifs ou quelques Ukrainiens vont pas nous faire chier la nouille puisqu'un bonheur sans tâche nous attend après les luttes.
un électeur sarkozyste qui aimerait quand même pouvoir voter pour la copie si l'original fait trop de conneries
Rédigé par : François X | lundi 11 juin 2007 à 18:00
Encore un bon billet après quoi s'enchaîent des réactions qui sont la parfaite illustration de la deshérence politique de la gauche.
Hugues est un socialiste du réel. Donc un ennemi de classe pour ceux que l'intelligence agace.
Il n'a qu'une faille, il est sous le charme. Avoue! Comment, dans la même phrase, dire que la gauche est aujourd'hui incapable de gouverner, et qu'avec Royal, elle l'aurait pu? Un miracle, sans doute. Il ne manquait que cela pour en faire un sainte.
Rédigé par : Charles' | lundi 11 juin 2007 à 18:06
Scykhan: à ma connaissance, personne au PS n'a envisagé de profiter du refus du parlement (2002-2007) de réviser la carte des circonscriptions comme l'y invitait très fermement le conseil constitutionnel.
Pourtant :
http://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/2007/20070503/index.htm
http://somni.blog.lemonde.fr/2006/11/28/du-report-des-elections-a-labsence-de-redecoupage-electoral/
Rédigé par : Passant | lundi 11 juin 2007 à 18:33
C'est un peu à côté du propos principal, mais puisqu'on en parle, il faut insister qu'en matière de retraite, une réforme réussie ne peut en tous cas pas ignorer la pénibilité du travail et l'espérance de vie par catégories, en brandissant un faux solide bon sens et en s'abritant derrière une égalité toute apparente et mathématique du nombre d'années de cotisations. Pas pour quelqu'un qui a souci du progrès social. Mais peut-être avez-vous déjà eu l'occasion d'en parler ici.
Rédigé par : janu | lundi 11 juin 2007 à 19:35
Je suis désolé de vous épuiser, Hugues...ces rouges, quels enfants de la maternelle, avec leurs idées débiles de justice sociale et de redistribution des richesses...Oui, le "plein emploi" c'est une belle chose, à condition que ça ne se fasse pas n'importe comment. Rien de plus facile de supprimer le chômage en supprimant les allocations chômage, comme cela a été fait en Angleterre et ailleurs.
Les régimes spéciaux ? Mon Dieu, moi qui ne suis qu'un simple travailleur freelance, contrairement au journaliste à statut que vous êtes, je me contenterai de vous rappeler une évidence : après la casse des retraites du privé (Balladur, 93) puis du public (Fillon, 2003), évidemment les régimes spéciaux se sentent bien seuls. C'est la splendide logique de grignotage libéral qui fait tourner notre beau pays, "gauche" et droite confondues, depuis 20 ans. Laissez-moi reformuler ma question : une fois qu'on aura achevé de casser les retraites, en volant à ces salauds de cheminots SNCF ce qui leur était alloué par contrat, la France s'en portera-t-elle mieux ? Je vous repose la question (moi aussi je fatigue), quel rapport avec le plein emploi ? Pouvez-vous nous assurer (comme vous nous aviez assuré que Royal gagnerait) que les deux sont intimement liés ?
Un mot de conclusion : je crois que le très sarkozyste Charles vous apprécie grandement. Une communauté de pensée, en sorte.
Inquiétez-vous ?
Rédigé par : manu | lundi 11 juin 2007 à 22:33
Peut-être qu'avant de se préoccuper de distribuer de la richesse faut-il en créer ? Mais ce n'est qu'une idée, comme ça.
Rédigé par : cdc | mardi 12 juin 2007 à 10:51
Bravo cdc !
Je n'y avais pas songé. Je couvre ma tête de cendres.
Tant il est vrai que, ces 30 dernières années marquées par la crise, le PIB français a été divisé par deux.
Vous avez donc parfaitement raison.
Je file prendre ma carte à l'UMP et créer mon entreprise - pourrez-vous me donner des conseils ?
Rédigé par : manu | mardi 12 juin 2007 à 15:53
Si je ne m'abuse, il n'existe que deux pays sur 27 dans l'Union européenne à pratiquer le scrutin majoritaire uninominal: la France (à deux tours) et le Royaume Uni (à un tour). Ces 25 autres démocraties européennes ne sont pas ingouvernables, il me semble, mais un peu plus apaisées, peut-être...
Rédigé par : bibi | mardi 12 juin 2007 à 19:04
Il n'existe également (guère) qu'un pays bipartite au monde (la seule "démocratie adulte" selon ce billet ???!) : les Etats-Unis d'Amérique.
Rédigé par : FrédéricLN | mardi 12 juin 2007 à 23:12
Cher manu, bien sûr que je peux vous donner des conseils, je crois que vous en avez bien besoin. Et que j'aime entendre parler de "la crise"... Ca me rajeunit d'une trentaine d'années ! (et ne dites pas que moi aussi j'en ai bien besoin, petit canaillou!)
Rédigé par : cdc | mardi 12 juin 2007 à 23:40
Cher cdc, je suis content que le mot de "crise" vous rafraîchisse (ce qui, de votre propre aveu, paraît nécessaire). En revanche, la crise du logement ou de l'emploi, elle, n'a rien de rafraîchissant pour des millions de personnes.
Il est vrai que pour d'autres, moins nombreuses, elle n'existe pas, voire leur profite.
L'un serait-il lié à l'autre ?
C'est sur cette piste de réflexion que je vous laisse.
Rédigé par : manu | mercredi 13 juin 2007 à 21:36
J'ai beaucoup de mal à partager un tel optimisme, pour plusieurs raisons.
D'abord, sur les "notions de base": il n'y a pas que la gravitation et l'économie de marché, il y a d'autres peccadilles comme la solidarité nationale, l'intérêt général, l'impartialité de l'état: ce genre de petites choses qui font en général la différence entre un homme politique de qualité et un politicien au service de quelques uns. Est-il impossible pour toi de considérer l'espace de deux ou trois battements de cœur l'idée hérétique selon laquelle ces petites notions de bases, théoriquement répandues au sein de l'électorat de l'UMP étaient rejeté par les cadres et les plus militants des adeptes de ce parti?
On me dira certainement que ce type de raisonnement fait de moi un crypto-marxiste sectaire qui ne rêve que de dékoulakiser les pauvres français fortunés de concert avec François Hollande, ceci dit, j'ai tendance à fonctionner par analogie, et à me dire que puisque mondialisation il y a, mondialisation de la politique il y a aussi. Or, le discours et la manière de Sarko ne sont pas neuf: sa manière de s'auto-proclamer unique représentant des honnêtes gens, de se dire différent des notables de droite qui l'ont précédés, de laisser ses lieutenants diffuser des rumeurs diffamantes en faisant semblant d'être au dessus de tout ça (le coup du planqué qui laisse dire que son concurrent n'a pas été un héros du Vietnam face à l'avocat rentier qui laisse raconter des histoires sur un inexistant hôtel particulier), de préférer les politiciens corrompus mais dociles aux politiques honnêtes mais indépendants, de bâtir une politique de cadeaux fiscaux sur des théories dont la fumisterie est avérée depuis l'ère Reagan (les supply-sides economics remises au goût du jour), de se présenter en parangon de la Nation en réduisant le patriotisme à un vulgaire outil de propagande électorale, tout cela on l'a vu dans des cas tels que l'Amérique de Bush (indémodable), l'Italie de Berlusconi (avec la banqueroute du plus gros fabriquant de parmesan pour faire couleur locale), le Japon du PLD (avec un Koizumi incorruptible qui veut la rupture avec le passé et dont on se rend compte que certains de ses proches étaient aussi corrompus que la vieille garde ou un Shinzo Abe dont les ministres se suicident en plein scandales financiers) ou encore l'Inde des nationalistes hindoux qui s'allient avec des mafias d'extrême droite qui n'ont rien à envier aux seigneurs talibans tout en tenant un discours qui pourrait passer pour une traduction des discours de Guaino: à chaque fois il y a eu des ressemblances fortes dans le discours et dans les solutions proposées, et à chaque fois, c'est parti en vrille pour finir dans les affres de la gabegie et des scandales de corruption.
À tel point que j'en viens à postuler qu'il existe à l'échelle planétaire tout un pan de la droite des pays démocratiques qui a de facto rejeté l'intérêt général et qui ne croit plus aux discours qu'elle tient. La politique fiscale de Bush a doublé la dette fédérale et a rapporté 13.000 dollars (ou plus) d'argent de poche au million d'américains les plus fortunés. Sa politique éducative bien mal nommée "no child left behind" a dans sa réalisation laissé l'impression qu'elle revenait à interdire davantage encore l'accès aux meilleurs filières pour les gosses les plus modestes, et la mise de courtisants au sommet de l'état fédéral a fait que de nombreux services, y compris ceux censés garantir la sécurité de ce pays ne fonctionnent plus, ou mal. Or, à l'heure actuelle, on commence à voir des américains pour dire qu'il est possible que la mauvaise situation dans laquelle ils sont n'est pas le fruit de l'incompétence de Bush, mais au contraire un succès: que les décisions prises n'aient pas été des idioties qui n'apportent rien de bon, mais des décisions prises dans le but d'instaurer un véritable assistanat à destination des plus riches, un anéantissement de l'ascenseur social, et un appareil d'état absolument soumis au sommet du pouvoir. En d'autres termes, le bilan catastrophique de Bush serait un succès du point de vu de ses stratèges, car le but était dès le début de saborder tout aspect égalitariste du système social: un politique de gosses de riches faîte pour offrir aux gosses de riche une prospérité de parasites.
Auquel cas, imagine un peu que j'ai raison et que le but de Sarko ne soit pas le "redressement" de la France, mais le subordination de la société à quelques bien nés. Auquel cas, le plein emploi (et non le bidouillage hypocrite des statistiques), la réorganisation de l'état (et non l'amplification de ses défauts) la réforme des retraites (et non pas leur démantèlement) la modernisation des universités (et non pas leur transformation en machine à fabriquer de la consanguinité), tout cela ne ferait PAS partie des objectifs de Sarko, et ce qui serait une réussite aux yeux du gouvernement pourrait bien avoir l'air aux tiens d'une catastrophe. Auquel cas, prier pour un "échec" de ses ambitions n'est pas forcément une mauvaise chose.
***
Il y a un autre aspect qui me déplaît dans ce que tu dis, c'est l'idée qu'un plantage électoral "obligerait" le PS à donner le meilleurs de lui même. Je vais revenir au 21 avril 2002 pour m'expliquer: le 21 avril, il y avait en fait deux leçons possibles à retenir: première leçon, type ségoléniste: puisque la coalition des tartuffes en tout genres se promenait aux alentour des 30% (nonobstant l'ex prez et les futurs ralliés à l'UMP naissante), il était évident que la défiance entre le peuple et les élites était trop avancée pour être soignée avec quelques jolis discours, d'où l'idée de bousculer un peu la hiérarchie de prise de décision, de désenclaver un PS dont les membres se laissent facilement tenter par l'idée qu'ils pourraient en fin de compte être l'élite intellectuelle du patelin par essence, et de vérifier chaque belle pièce de rhétorique des fois qu'elle ne soit convaincante que pour un microcosme militant qui ne représente jamais plus de 2% de l'électorat.
Mais il y avait une autre leçon qui pouvait être tirée, la leçon qui est devenue d'après moi la base de la démarche de Sarko: Chirac, l'homme que l'on sait, se fait réélire, certes dans des circonstances particulières, mais il est quand même arrivé en tête au premier tour avec un discours qui contenait autant de sincérité qu'un article du Washington Times. Le Pen, dont la malhonnêteté et l'aliénation font partie du folklore politique local depuis plus de 40 ans se qualifie au second tour. L'extrême gauche dont les faits d'armes sont de faire capoter le projet de taxe Tobin au parlement de Strasbourg et de former les futurs cadres de l'extrême droite et du MEDEF, arrive à rassembler un dixième des votes exprimés en tenant un discours auquel ses chefs n'ont jamais cru. Conclusion: pourquoi s'emmerder à être honnête? Puisque l'hypocrisie paye, pourquoi se priver? Pourquoi s'encombrer de Vergogne si c'est pour finir comme Jospin? Et voilà comment est née la Droite Décomplexée: non pas la droite qui dit ce qu'elle pense, mais la droite qui n'a aucun complexe à être hypocrite, qui n'a aucun complexe à s'auto-proclamer gardienne du petit peuple, qui n'a aucun complexe a affirmer avoir trouvé les méthodes miracles pour régler tous les problèmes du pays, du chômage au réchauffement climatique en passant par les discriminations, la fuite des cerveaux et les risques d'invasion des Aliens du système de Déneb Kaitos sans avoir l'intention d'obtenir les résultats promis. Je ne parles pas de "tenir ses promesses" puisque certaines mesures promises seront mises en place, mais celles-ci auront des effets néfastes sur la société qui sont connus par leurs promoteurs qui ont décidés de faire comme si ces effets n'existaient pas.
Le risque pour moi maintenant, c'est que le PS cède à la voie la plus facile: celle qui revient à ne pas s'encombrer de cohérence, à faire des promesses intenables, à accuser systématiquement ceux qui remettent en doute ces promesses d'être des partisans malhonnêtes, bref, à imiter la geste sarkozyenne en estimant que "la bonne cause" rend cette méthode justifiable.
On aurait tort de sous-estimer une telle tentation: d'abord parce qu'il existe toujours au sein du PS une faction élitiste qui, considérant le commun des mortels comme inapte à la compréhension de la politique, sera d'office adepte de l'émulation des techniques de Sarko, ensuite, parce que le simple fait que pour deux élections présidentielles de suite, la mauvaise foi ai été payante, rendra la "deuxième leçon" d'autant plus tentante à tous ceux qui auront envie de régler les comptes avec Sarko, et au sein du PS, c'est un euphémisme de dire qu'ils sont ombreux.
Rédigé par : Laurent Weppe | jeudi 14 juin 2007 à 17:40