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juin 2007

mercredi 27 juin 2007

De la difficulté d'être dedans et dehors en même temps

La Grande-Bretagne est européenne, même si elle ne le sait pas encore. Il reviendra à Gordon Brown de le lui apprendre.

Europe_bleueValéry Giscard d'Estaing, lorsqu'il récite sa biographie à la radio, ne mentionne même plus son passage par l’Elysée et se concentre sur sa présidence de la Convention européenne. Modestie ou simple trou de mémoire, le débat est ouvert. La seconde hypothèse est néanmoins la plus probable, compte tenu de l’âge avancé de l’inventeur du « bon choix » électoral et de son goût pour ce qui brille.

Invité ce matin de France Inter, le « founding father » en chef a commencé son intervention en déplorant la perte de substance « métaphysique » de l’Union, l’abandon de symboles comme le drapeau, l’hymne ou le poste de ministre des Affaires étrangères étant plus préoccupant qu’on ne le dit. De fait, je suis assez d’accord avec lui, même si l'on sombre un peu dans l'hyperbole dans le contexte d’un traité entre Etats. Soit l’Europe reste un projet à vocation ultimement fédérale, auquel cas, oui, les symboles de cette nature sont aussi importants qu’à l’échelon national, soit elle n’est plus qu’une zone de libre échange destinée à se fondre, à plus ou moins long terme, dans un ensemble économique de dimension planétaire basé sur les relations commerciales.

Je maintiens que, pour tous les problèmes traversés, pour tous les doutes, pour tout le découragement d’avocats historiques du fédéralisme en France, les Rocard, les Delors, les Bayrou, nous sommes toujours dans la perspective initiale. L’UE n’est ni l’AELE, cette micro zone économique un temps sa concurrente, ni l’ALENA nord-américaine, ni l’ASEAN asiatique, ni même le MERCOSUR latino mais bien un projet d’inspiration politique né d’une ambition de réconciliation, de fusion même, plutôt que d’un simple désir de faciliter le transit des poids lourds. Ok, ok, nous traversons peut-être l’une de ces périodes difficiles dont l’histoire du continent est constellée, mais nous la surmonterons, comme les Polonais finiront par se débarrasser des affreux petits jumeaux qui se partagent le pouvoir chez eux.

En cela, l’ex-président et moi-même sommes d’accord (je suis certain que ça lui fera bien plaisir lorsqu’il l’apprendra, je sais que mon avis compte beaucoup pour lui) : vive la métaphysique communautaire ! Là où je ne suis plus d’accord, mais alors plus du tout, avec notre virtuose de l’accordéon, c’est lorsqu’il célèbre le départ de Tony Blair en suggérant que la Grande-Bretagne est désormais une nation « périphérique » de l’UE et qu’il faudra bien en tirer des conséquences définitives. Spécialistes de l’opting out, les Britanniques ne sont pas dans Schengen, ignorent l’euro, se fichent comme d’une guigne de la Charte des droits fondamentaux... Bref, ils ne font rien comme les autres et il faudrait donc se débrouiller pour les mettre, gentiment mais fermement, à la porte. N’est-il pas question, d’ailleurs, de créer une sorte d’EU de consolation pour les ceusses qui ne disposeraient pas du bon code génétique, les Turcs, les Ukrainiens, les Moldaves, les Syldaves ? Pourquoi ne pas proposer à Gordon Brown de les rejoindre ? Ce serait si sympathique.

Pourquoi ? Parce que ce serait stupide. Bon, c'est vrai, le peu d’enthousiasme de la Grande-Bretagne à l’égard de l’Europe est patent. Mais seriez-vous enthousiastes, vous-mêmes, si vous viviez dans un pays de plein emploi, de croissance et de stabilité politique et que l’on vous proposait de vous fondre dans un ensemble frappé par le chômage de masse, au PIB anémique et gouverné par des coalitions constamment reconfigurées ? On imagine aisément que, si les situations étaient inversées, ce qu’elles risquent d’ailleurs d’être dans les années qui viennent, le désir d’intégration soit plus grand. La Grande-Bretagne n’est entrée dans l’Europe que lorsqu’elle en a ressenti le besoin et chacune de ses avancées s’est faite sous la pression des faits.

De nombreux politiques locaux cultivent le mythe de la « relation spéciale » aux Etats-Unis, laquelle est censée offrir à Londres le statut de pont entre les deux rives de l’Atlantique. La langue, la culture, le système juridique ne lient-ils pas les deux pays de manière intime ? « Bullshit ! » répond Anthony Giddens, le cerveau derrière le blairisme. L’anglais ? Tout le monde le parle désormais, même les présidents français. La culture ? Allez causer des Angles ou des Saxons avec un congressman d’origine mexicaine ou coréenne : les Etats-Unis, à l’inverse de la France, n’ont pas de ministère de l’Identité nationale pour préserver leur intégrité culturelle à travers les siècles. Le système juridique ? Hum, les cabinets américains sont en train d’implanter le leur jusque chez les résistants gaulois...

De toute manière, poursuit Giddens, on ne peut pas prétendre être un pont tout en faisant partie de l’un ou l’autre des bords que l’on relie. Et si la Grande-Bretagne doit vraiment jouer les aqueducs, elle finira par se retrouver totalement isolée, comme ces vieilles routes nationales que plus personne n’utilise depuis que l’autoroute est terminée. La Grande-Bretagne (demandez leur avis aux Ecossais, aux Irlandais du nord, aux Gallois...) est européenne. Elle est européenne géographiquement, institutionnellement, économiquement, historiquement : tous les « ments » possibles et imaginables sont applicables.

Mais ce n’est pas tout. Incapable de survivre sans ses cousins du continent, elle nous manquerait cruellement si elle venait à s’isoler complètement. Hey, où la droite française irait-elle chercher son inspiration sans le Labour ? Et, symétriquement, où le PS irait-il copier l’incapacité à désigner un leader, établir une doctrine et perdre toutes les élections sans les Tories ?

La Grande-Bretagne est européenne, donc, et il reviendra à Gordon Brown de faire passer le message. Il aura du mal, sans doute, mais pas tant que ça compte tenu de la manière dont la relation spéciale avec le Texas a gâché l’héritage de son prédécesseur ces dernières années. Mais, vu le boulot déjà accompli par le partant, il pourra se concentrer là-dessus. C’est mon pari. Sa réputation d’eurosceptique ne le sert pas, c’est sûr, mais l’on dit le Britannique pragmatique. Si c’est le cas, la métaphysique suivra.

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mardi 26 juin 2007

Shanghai surprise

Les craintes de l'UNEF à l'égard de la réforme universitaire sont parfaitement fondées. Une excellente raison de ne pas céder.

StanfordIl n'aura fallu que cinq ans au classement mondial des universités de la Jiao Tong University de Shanghai pour devenir un must politico-médiatique. Mais à l'heure où la recherche est présentée comme le seul moyen qui reste aux nations d’assurer leur avenir sur une planète sans frontières, on peut le comprendre...

Basé sur le nombre de médailles Fields et de prix Nobel, sur la taille de la structure, sur les volumes d’articles publiés dans les revues scientifiques les plus prestigieuses par les équipes enseignantes et de citations de ces articles dans d’autres textes, ce classement est évidemment critiquable au sens où il introduit de nombreux biais en faveur des universités anglophones. Même la question des effectifs pose problème, comme le signalait récemment Monique Canto-Sperber, directrice de l’Ecole Normale Supérieure, que la dimension réduite de son établissement (2 000 élèves) désavantage en dépit du nombre de stars mondiales formées chez elle (8 médailles Fields, 11 prix Nobel).

Mais bon, les thermomètres ne servent qu’à donner la température, pas à établir un diagnostic. Et si la méthodologie chinoise est contestable, elle n’a pas pour vocation spécifique d’amoindrir la performance française. D’autant plus que l’évolution des critères depuis la première édition a permis aux Gaulois de redresser la tête en divisant le classement en cinq grands secteurs de recherche. En 2003, le leader français (Paris VI – Pierre et Marie Curie) était 65ème ! En 2007,  Paris XI – Orsay décroche une vingt-quatrième place en sciences de la Terre et en maths...

Clairement, les universités françaises sont loin d’être au niveau de leurs homologues américaines et fréquemment surclassées par les britanniques, belges, suisses, néerlandaises, australiennes ou canadiennes. Trois manières d’apprécier la situation émergent alors. La première semble compter de moins en moins de supporters et suggère essentiellement de ne rien faire : ce classement est absurde. Il n’est que le reflet d’une vision ultralibérale de l’enseignement supérieur et notre système ne doit surtout pas être modifié. A la limite, s’il faut vraiment participer à ce genre de concours du plus gros zizi de troisième cycle, harmonisons les dénominations universitaires afin de renforcer la visibilité des différentes facs dans les publications et les citations. Trop souvent, un chercheur se présentera comme appartenant à telle ou telle UFR obscure au lieu de promouvoir sa maison-mère, l’université de Lille ou de Strasbourg. Mais pour le reste...

Une seconde option consiste à considérer qu’il existe bien un malaise, mais qu’il suffirait de faire un peu plus de ce que nous avons toujours fait pour améliorer les choses. C’est, grosso modo, le point de vue de l’UNEF et de certains syndicats enseignants : multiplier les centres universitaires, évacuer toute idée de sélection, bannir le concept de concurrence interuniversitaire au motif que la même qualité d’enseignement doit être offerte à Polytechnique et à l’université de Saint-Saturnin-les-Avignon au nom de l’égalité républicaine, refuser l’autonomie des établissements, accentuer la transformation des premiers cycles en sessions de rattrapage du secondaire pour lutter contre la reproduction des élites et, évidemment, augmenter massivement les financements de cette pertinente politique.

La troisième voie (hé hé), on l’aura compris, c’est celle que ce gouvernement est en train de proposer... Mais ce qui est amusant, et je dis ça pour préempter les commentaires des observateurs de ma dérive droitière, c’est que la plupart des mesures défendues par Valérie Pécresse ont été élaborées à gauche, en 1997, dans le cadre d’un rapport confié par Claude Allègre, ministre de Lionel Jospin, à Jacques Attali (je sais, je sais, il ne s’agit sans doute pas de la gauche la plus orthodoxe, mais bon...).

Qu’y disait-on ? Que la massification de l’enseignement supérieur s’est accompagnée d’une baisse du niveau général et d’une augmentation des taux d’échecs. Qu’il était illusoire de vouloir transformer les 85 universités françaises en concurrentes de Harvard ou d’Oxford et qu’il était indispensable de voir émerger une grosse dizaine de pôles de classe internationale. Que les universités devaient être dotées d’une autonomie véritable en matière de ressources humaines, de filières de formation, de sélection, de sources de financement, de gestion du patrimoine immobilier... Bref, que la France devait choisir entre la préservation de son potentiel de recherche (l’alpha et l’oméga de notre avenir, rappelons-le) et une « démocratisation » totale de l’accès à l’université permettant à tout un chacun d’étudier n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment, aussi longtemps que possible (la sélection au Master ? Vade retro Satanas !).

La réforme qui se profile n’est pas une réforme de droite. De fait, et puisqu’elle tend, selon Bruno Julliard, à transformer l’université française en université américaine (si seulement...), elle devrait permettre à un nombre encore plus important de Français d’accéder à la fac : d'après l’OCDE, seuls 37% de nos jeunes passent par l’université, contre 64% de leurs petits copains yankees ! Pire encore, le « taux de survie », soit la capacité d’un étudiant à quitter l’université armé d’un diplôme, est également nettement plus bas en France qu'aux Etats-Unis (59% contre 64%). Plus de gens dans les facs, réussissant plus fréquemment, dans des universités plus performantes ? Franchement, quelle horreur !

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PS : En complément de cette note, je suggère la lecture de ce texte écrit à l'occasion de la création de la célèbre université de Nîmes : « Un Nobel pour tous ? »

lundi 25 juin 2007

Du plan B au plan S

L'Europe redémarre et la France est assise dans la locomotive. Nous en désolerons-nous par principe ?

DirecteurNicolas Sarkozy va finir par ressembler au directeur du Palace de Jean-Michel Ribes, éternellement poursuivi par un client rêvant de le « coincer » sur ceci ou cela... Et j'ai beau me répéter, sur le même ton de frustration, « Je l'aurai un jour, je l'aurai ! », je n'en suis plus aussi convaincu.

Laurent Fabius avait cassé l’Europe, le nouveau président la répare. Oh, je ne confonds pas ce Nice-bis avec le traité constitutionnel, mais je sais reconnaître une sortie d’ornière quand j’en vois une. Et si la presse française a tendance à exagérer quelque peu le rôle joué par la France dans l’émergence d’un accord à 27, Angela Merkel ne serait vraisemblablement pas parvenue à dérider les Tweedledum & Tweedledee polonais sans l’activisme du leader Gaulois.

Bien entendu, l’idéal fédéraliste perd une ou deux plumes dans l’aventure. Tiens, l’Union n’a plus ni loi fondamentale, ni drapeau, ni hymne, ni monnaie... Ou plutôt, disons qu’elle conserve tout ça mais qu’il est jugé préférable de ne l’écrire nulle part : les nonistes sont si pointilleux. Bah, la présidence semestrielle tournante est enfin remplacée par un système plus stable (deux ans et demi), le nombre de commissaires à la Commission n’est plus lié aussi strictement au nombre d’Etats membres (deux-tiers), le droit d’initiative citoyenne est relancé, un poste de Haut-Représentant pour les affaires étrangères est créé (en lieu et place d’un vrai ministre, mais bon...)... Bref, et si je ne vous infligerai pas l’entièreté des conclusions de la présidence, c’est la constitution sans la constitution, l’œuf de Christophe Colomb, la quadrature du cercle. Le fameux plan B.

On s'en serait douté, les Britanniques jouent quand même aux Britanniques en sortant de la Charte des droits fondamentaux ; les Polonais se débrouillent, temporairement, pour faire semblant d’être aussi nombreux que s’ils étaient plus nombreux ; nous-mêmes, sarko-marxistes, obtenons la suppression du terrible concept de « concurrence libre et non-faussée » et une référence qui ne mange pas de pain aux « services publics »... Incroyable : Attac en rêvait, Sarkozy le fait.

Il existe mille raisons de ne pas se satisfaire de cette nouvelle séance de marchandages un peu minables, d’échanges de bons procédés mesquins et d’abandon du jeu collectif au profit des intérêts nationaux. Mais il en existe bien davantage pour se féliciter de ce retour tangible de l’Europe ― et de la France dans l’Europe. J’entendais d'ailleurs ce matin, sur France Culture, l’ancien conventionnel socialiste Pierre Moscovici lâcher qu’il pourrait, lorsqu’il reviendra aux parlementaires français de ratifier le texte, ne pas voter... Mais c’était pour mieux se voir renvoyer dans les cordes par Olivier Duhamel, autre ex-membre socialiste du team constitutionnel : il y a tout de même des moments où la bouderie cède le pas à la connerie.

Sur le coup, je préfère relever les commentaires de Jack Lang dans Libération, nonobstant les accointances nouvelles qu’il développerait, dit-on, avec le camp d’en face. « Sarkozy est un bon ouvrier de relance », applaudit le premier exportateur mondial de Fêtes de la musique. Mais qu'importe : « Je l’aurai un jour, je l’aurai ! ».

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PS : On trouvera quelques remarques plus techniques sur le traité sur Publius, par Damien Rupied d'Allegro Vivace

vendredi 22 juin 2007

Identité nationale et immigration : le "vrai" mélange des genres

L'ouverture à gauche, si elle n'est que tactique, n'influera en rien sur la démarche sarkozyste. Le clin d'œil à la droite dure que constitue un ministère de l'Identité nationale, lui, fera de vrais dégâts.

JardinJ'ai beau m'avouer « troublé » par l'ouverture telle que pratiquée par Nicolas Sarkozy, je n'en suis pas encore à gober tout et n'importe quoi... Et si je me prépare mentalement à défendre cet affreux gouvernement droitier contre l’horripilant leader de l’UNEF sur le terrain de la réforme des universités, je m’associe sans réserve à la pétition exigeant le changement de nom du ministère placé sous la coupe de Brice Hortefeux. Je signerais d’ailleurs avec autant enthousiasme une pétition réclamant la démission du ministre lui-même si l’occasion m’en était donnée, mais une chose à la fois.

J’avais déjà évoqué cette vision d’une identité nationale absurdement réductible à quelques formulaires administratifs et je ne vois pas l’intérêt de réécrire ici ce qui reste visible . Rappelons simplement que, de mon point de vue, l’identité nationale n’est pas un concept figé dont les contours auraient été définis à un moment donné de l’histoire de la France mais bien un processus continu, régulièrement amendé par les hommes et les événements. Ca ne veut pas dire, bien sûr, qu’il soit illégitime de s’y intéresser, mais ça signifie au moins qu’un objet de recherche philosophique, culturelle et historique n’a rien à voir avec les attributions d’un ministre également chargé de l’immigration, de l’intégration et du co-développement... Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour le groupuscule trotskiste qui, chaque samedi matin, s’installe au métro Ménilmontant pour comparer les attributions du premier porte-flingue du président à celle du commissaire aux Affaires juives de Pétain, mais je me dis qu’un intitulé ministériel provoquant ce genre de réminiscences ― même chez des farfelus qui, de toute manière, pensent qu’un contrôle de billet dans le métro est une première étape vers le fascisme ― pourrait avantageusement passer à la trappe.

J’encourage donc les uns et les autres à soutenir l’initiative lancée par un collectif international d’historiens et d’intellectuels exprimant la nécessité de ce changement de nom. Si comme eux, et comme moi, vous pensez qu’associer immigration et identité nationale est, au mieux, une maladresse et, au pire, une crapulerie démagogue, vous n’hésiterez pas à inscrire votre nom sous leur appel. Moi, c’est déjà fait. Qu’un ministère pareil s’installe durablement dans le paysage politique et s’impose à la sphère médiatique serait l’un des pires héritages du passage par l’Elysée du boss de l’UMP. Mais un homme suffisamment préoccupé par les générations futures pour envoyer Borloo à l’Environnement et supprimer les droits de succession pourra-t-il rester insensible à cet argument ?

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jeudi 21 juin 2007

Cyclothymie

Le coup de force du Hamas a provoqué la reprise du dialogue israélo-palestinien. Mais cette reprise du dialogue ne provoquera-t-elle pas, à son tour, un nouveau coup de force du Hamas ? Mise en abyme.

Sans_finCe qu'il y a de fascinant d'un point de vue médiatique, avec la question israélo-palestinienne, c'est la rapidité de l’alternance optimisme mesuré / pessimisme terminal. Les colons sont-ils forcés d'évacuer la bande de Gaza sous le contrôle de Tsahal, permettant d’envisager que les implantations de Cisjordanie soient un jour traitées de la même manière : voici que s’avance le spectre de la manipulation, Israël étant accusé de n'abandonner un territoire que pour mieux contrôler l’autre... Des élections législatives à peu près régulières sont-elles organisées par l’Autorité palestinienne, accréditant l’idée d’une normalisation institutionnelle du futur Etat : c’est un mouvement terroriste aux financements obscurs qui jaillit des urnes tel un Grand Satan surgissant de son Hummer.

Pénultième développement en date (catégorie « pessimisme terminal »), la prise de contrôle de Gaza par les nervis du Hamas, une variété locale de talibans à peu près aussi intéressés par la création d’une Palestine souveraine qu’une poule par une bicyclette. Massacres de militants et d’officiels du Fatah (le parti de Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne), violences arbitraires envers les populations civiles, interdiction de l'alcool et restrictions sur l'accès à Internet, port du voile ou de la barbe fortement conseillé, rumeurs persistantes de mise en place d’un Etat islamique... Un vrai petit Afghanistan à quelques kilomètres de Tel-Aviv, bouddhas de Bâmiyân en moins.

Mais un clou chasse l’autre et voici que la folie des uns pousse les autres à la sagesse. Ehoud Olmert, découvrant subitement à quel point Abbas est un type bien et son administration « crédible, sérieuse et déterminée à vaincre le terrorisme », n’a plus qu’une envie : rencontrer le bonhomme pour discuter posément de la création d’un Etat palestinien ― thème, me semble-t-il, assez cher au successeur de Yasser Arafat. Si ça ne vous donne pas envie de verser dans l’optimisme, même mesuré...

Oh, je ne me permettrais pas de ricaner de ces efforts de paix dont tout indique qu’ils sont sincères. Ni Israël ni Abbas n’ont intérêt à voir le Hamas transformer définitivement un conflit politique et territorial en enjeu « générique » pour fondamentalistes transnationaux. On n’imagine pas, en effet, que des Palestiniens en quête d’une nation depuis 60 ans aient réellement envie de la voir phagocytée par l’Oumma planétaire que promeuvent le Hamas et ses amis. Les propositions du Premier ministre israélien, qui prévoient le versement des droits de douane bloqués depuis l’arrivée du Hamas « aux affaires » (on parle de 700 millions de dollars) et la recherche d’une amélioration réelle de la vie quotidienne des habitants de Cisjordanie, ont donc toutes les chances d’être accueillies favorablement à Ramallah, siège de l’Autorité palestinienne.

Je ne sais pas encore de quelle manière cette débauche de bonne volonté sera réduite à néant par tel ou tel paramètre en vertu du cycle maniaco-dépressif décrit plus haut. Je fais pourtant confiance aux parties pour se souvenir qu’il subsiste des freins indépassables à un règlement définitif du conflit. Voyons voir, les Israéliens pourraient refuser de négocier la création d’un Etat incluant un Gaza contrôlé par le Hamas, au risque de déstabiliser un peu plus Abbas en faisant planer le risque d’une partition. Oui, ça me paraît bien... Les Palestiniens, de leur côté, pourraient brandir le chiffon rouge du « droit au retour », soit l’installation d’une diaspora de cinq millions de personnes à l’intérieur des frontières légales d’Israël... Pas mal non plus... A moins qu'ils ne laissent au Hamas le soin de refroidir leurs ardeurs pacifiques. On nous dit qu'il s'y prépare.

Mais l’heure étant à l’optimisme mesuré, j’aurais mauvaise grâce à verser vers un pessimisme terminal asynchrone. En tout état de cause, si les conditions matérielles s’améliorent concrètement en Cisjordanie, ce qui devrait être le cas si les subventions européennes et américaines dont les transferts étaient suspendus viennent s’ajouter au produit des taxes à l’export, l’on pourra certainement parler de progrès. L’émergence du fondamentalisme en Palestine est sans doute une donnée dont la dynamique transcende les questions locales ― ce totalitarisme à l'ambition universelle n’ayant aucune intention de faire l’impasse sur un conflit aussi emblématique ― mais la misère et le désespoir lui donnent un sacré coup de main.

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mercredi 20 juin 2007

Troublante ouverture

Avec Bernard Kouchner et Martin Hirsch, je me sentais déjà tout chose. Mais avec Jean-Marie Bockel et Fadela Amara, le doute n'est plus permis : je suis « troublé ».

Door_ajarLaurent Fabius nous avait offert un excellent exemple, en 1985, de ce que peut être le doute en politique. Celui qui n'était pas encore le chef de file de l'aile marxiste-léniniste du PS, mais bien le crâne d'œuf juvénile et élégant sur lequel François Mitterrand tablait pour moderniser la gauche, avait en effet bruyamment évoqué son « trouble » devant l'invitation lancée par l'Elysée au général polonais Jaruzelski...

C’est qu’il n’était pas anodin, pour un président français, de recevoir cette caricature de despote militaire occupé à réprimer les rebelles de Solidarność. Et si la plupart des éléphants de l’époque avaient préféré faire le dos rond, l’ancien Premier ministre, lui, était sorti du rang pour exprimer son point de vue, lâchant le célèbre « Lui c’est lui, moi c’est moi ».

J’ai décidé de me montrer digne de Laurent Fabius et d’avouer, à mon tour, mon « trouble » à l’annonce de la composition du second gouvernement Fillon ― un trouble de nature fort différente de l’embarras fabiusien, évidemment, mais un trouble tout de même. Il est d’ailleurs probable de voir les plus orthodoxes de mes lecteurs se réjouir à la lecture de ce qui suit, mon tropisme droitier leur étant toujours apparu comme évident : un blairiste, favorable à la mondialisation et au jeu du marché mais se reconnaissant dans les propositions de Ségolène Royal... Qu’attendre d’un engin pareil ? Bah, pas grave. Je suis comme Michel Rocard, moi, et je ne permets plus à quiconque de venir me dire ce qui est ou n’est pas de gauche en fonction de je ne sais quel critère issu de je ne sais quel congrès ou manifeste !

Les nominations de Bernard Kouchner et de Martin Hirsch m’avaient déjà ébranlé. Et si je n’avais aucun doute sur les motivations médiocres d’Eric Besson, mon respect pour le fondateur de MSF et le président d’Emmaüs restait intact. Pour l’un et l’autre, et au-delà de la satisfaction personnelle et égotiste d'appartenir à un gouvernement, le désir d’être à la barre, d'abandonner le ministère de la parole au profit d’un ministère tout court n’était pas déshonorant. L’histoire nous dira s’ils se sont trompés mais, clairement, rien n’est joué.

Ce second lot de « personnalités de gauche » s’apprécie différemment. Kouchner et Hirsch étaient des francs-tireurs (et Jean-Pierre Jouyet un obscur technocrate, puisqu’il faut bien le mentionner), quand Jean-Marie Bockel et Fadela Amara sont deux « vraies » figures du PS à la ligne politique clairement identifiée. Social-libéralisme pour l’un, antiracisme pragmatique et totalement a-angélique pour l’autre, ils font incontestablement partie des acteurs politiques avec lesquels je suis le plus en affinité. D’où ce fameux « trouble ».

Evidemment, je reste capable de saisir les aspects purement stratégiques de Nicolas Sarkozy dans cette affaire. Le PS est à terre et distribuer ainsi les banderilles fait partie de son job profile. Mais l’arrivée de tous ces gens présumés sincères, affirmant sur tous les tons qu’ils se sont vus promettre de conserver les coudées franches ; entendre les réactions indignées des ambitieux droitiers restés sur le banc de touche... Simple machiavélisme ?

Je peux comprendre qu’un Bockel, fatigué de jouer les utilités folkloriques au PS, ait envie de passer à autre chose. Mais je ne me réjouis pas de la disparition, concomitante à son « exclusion de fait », du seul courant socialiste en prise avec le vaste monde. Je ne me réjouis pas non plus de voir l'animatrice de « Ni putes, ni soumises » considérer qu’il sera plus facile de faire avancer le schmilblick dans les banlieues chez Sarkozy que rue de Solferino. Bref, je me dis qu’il est bien dommage de voir s’exiler ces talents « faute de mieux ».

Je reste attentif, toutefois, à ce que ces défections provoqueront à l’intérieur du Bureau National ― l’instance, incidemment, que DSK vient tout juste de quitter, vraisemblablement pour se consacrer plus avant au développement économique de sa bonne ville de Sarcelles. Les réactions entendues ici et là, de Bartolone à Aubry (« Hum, ces gens ont toujours été de droite de toute façon ! », ne sont pas de très bon augure mais souvenons-nous que nous avons cinq ans, peut-être plus, pour renouveler la totalité des instances dirigeantes du PS et rafraîchir le fameux « logiciel ». Qui sait si l’ouverture ne fonctionnera pas, alors, dans l’autre sens, les talents « de droite » rejoignant, sous les lazzis de l’UMP, le premier gouvernement d’une gauche française aussi moderne qu’à l’aise dans ses baskets ? Qui vivra verra.

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mardi 19 juin 2007

Sexe, journalisme et politique : la déontologie dans le boudoir

On disait les médias français à la botte des marchands d'armes et des rois du béton. C'était faire l'impasse sur le contrôle horizontal de l'information.

Gravure_de_modeEtant moi-même, par la grâce d'un physique avantageux et d'un intellect brillant, fréquemment sollicité par la gent féminine, je m'explique assez bien le magnétisme sensuel qu'exercent nos hommes politiques sur les personnes du beau sexe... Quelle femme normalement constituée, je vous le demande, résisterait à la magie d’une soirée avec Jean-Pierre Raffarin, au glamour d’un weekend avec Jean-Louis Debré, voire à la perspective d’une croisière avec Jean-François Poncet ?

Les grands personnages de la vie publique sont, on le sait, d’authentiques alpha-mâles exsudant  le pouvoir, le prestige et la virilité ; il est donc bien normal que les femelles assistant à un meeting réagissent à leur égard comme autant de groupies échevelées. Enfin, disons que c’est que l’on nous enseigne à intervalles réguliers, histoire de légitimer le caractère dissolu du comportement de nos élites politiques... Dont acte. No problemo. Tout ça est fort logique.

Ce qui l’est moins, pour autant, c’est la remarquable attirance des journalistes à double X chromosomique pour nos députés, nos ministres et nos sénateurs. Une attirance si frappante, si spécifique à la culture nationale, qu’elle en mériterait presque de figurer à mon inventaire des petites exceptions gauloises (sic). Nous sommes trop habitués, depuis quelques années, à la mise en disponibilité de telle ou telle star de l’info télévisée au moment d’une campagne électorale pour nous en formaliser, mais force est de constater que ce phénomène n’est guère répandu hors de nos frontières. Evidemment, il est toujours possible qu’une idylle ponctuelle se noue entre la plumitive chargée de couvrir la campagne de tel ou tel congressman yankee : on n’est pas de bois et la parenthèse dans la vie monotone d’un candidat à ceci ou cela que sont ces semaines de transhumance à travers le pays réel produit parfois son petit effet... Mais le nombre de couples mixtes carte de presse-écharpe tricolore étant, chez nous, en passe de battre tous les records, penchons-nous sur la nature proprement hexagonale de ces turpitudes.

François Hollande, ainsi, est le plus récent ajout à la série. Les mauvaises langues l’avaient longtemps associé à une députée parisienne, mais le voici désormais apparié à la journaliste de Paris-Match couvrant l'actualité du PS. Il faut dire qu’il n’est pas le seul à avoir trouvé l’amour à la rubrique politique, Nicolas Sarkozy himself s’étant consolé du départ temporaire de son épouse auprès de la spécialiste de l’UMP du Figaro. Bah, François Mitterrand n’avait-il pas un béguin pour une reporter suédoise et Jacques Chirac d'intenses amitiés rue du Louvre ? Absolument. Tout comme Anne Sinclair est mariée à DSK, Christine Ockrent à Bernard Kouchner, Béatrice Schönberg à Jean-Louis Borloo et Marie Drucker à François Barouin (ah, on me souffle que ce dernier est effectivement marié, mais à quelqu’un d’autre... Hum, qui sommes-nous pour juger...).

Mais dans ce contexte de pipolisation galopante, où vedettes de la politique, de la chanson, du cinéma ou du journalisme sont présentées sur le même mode par la myriade de magazines qui nous tiennent au courant de leurs faits et geste, pourquoi s’en offusquer ? La France étant le double-champion de la gaudriole et du respect de la vie privée, l’on voit mal en quoi les aventures sexuelles de nos leaders auraient la moindre influence sur leur action à la tête du pays. Pas pour nous, ces chasses aux sorcières ridiculement puritaines dont les Américains ont le secret ! Pas pour nous, ces histoires de bureau ovale et de petite robe bleue !

Sauf que, sauf que, jusqu’à nouvel ordre, les frasques d’un président états-unien avec une stagiaire n’ont pas grand impact sur la manière dont le Washington Post évalue les projets du Parti démocrate pour la réforme du système de santé. Peut-on en dire autant chez nous, lorsque c’est l’épouse du ministre qui fait passer le message d’icelui à la télévision ? Et la couverture d’une campagne s’apprécie-t-elle de la même manière une fois le lecteur averti de la nature des relations entre observateur et observé ? Je ne le crois pas.

J’entendais l’autre matin, sur France Culture, une journaliste du Herald Tribune basée à Paris expliquer qu’elle rencontrait, à chaque déplacement officiel, d’immenses difficultés à payer sa place dans un avion ministériel. La déontologie du journal américain impose en effet à ses reporters de n’accepter aucun cadeau, le coût de leur transport ou de leurs repas n’étant jamais pris en charge par la puissance invitante. Ca n’a l’air de rien, mais ça change tout : le journaliste n’est pas l’obligé de la personnalité sur laquelle il écrit, même s’ils peuvent être conduits à voyager ensemble pour des raisons pratiques.

On mesurera la profondeur du gap culturel entre le reporter US, qui considère que la prise de distance avec son sujet est consubstantielle à l’exercice de son métier, et l’atmosphère sympathique et informelle dans laquelle ses confrères français évoluent : on mange ensemble, on boit ensemble, on couche ensemble, même, mais n’allez pas y voir le moindre danger, la moindre possibilité d’une limitation de notre indépendance ! On imagine assez bien, d’ailleurs, la manière dont l’amie de cœur du Premier secrétaire du Parti socialiste s’est intéressée aux dessous de la campagne présidentielle ― son point de vue sur Ségolène étant nécessairement dépassionné...

Le nombre de ces couples n’est d’ailleurs pas vraiment le problème essentiel, mais plutôt la conséquence du déficit d’indépendance global des médias français. Détenus par des groupes industriels vivant de la commande d'Etat pour les uns, contrôlés par la puissance publique pour les autres, les principaux vecteurs d’information des Français sont bel et bien, à des degrés divers, les instruments d’une communication top-down. Que les journalistes, ces demi-mondains flattés par l’intérêt que leur portent les puissants, soient prêts à leur servir de porte-parole plus ou moins conscients en devient presque normal. A ceci prêt que les rédactions les obligent rarement à devenir les intimes de tel ou tel et que la déontologie est d’abord une affaire personnelle. Enfin, moi, ce que j’en dis, c’est peut-être juste de la jalousie : je n’ai jamais été approché par la moindre femme politique. Mais maintenant qu’elles sont plus nombreuses, qui sait...

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PS : Je découvre à l'instant une pépite YouTube, incroyablement pertinente dans le contexte de ma note : le mari de Christine Ockrent interrogé par la copine de François Hollande. C'est ici et ça donne vraiment une idée de l'infini.

lundi 18 juin 2007

Et maintenant, qu'allons-nous faire ? (de tout ce temps)

L'UMP redescend sur terre ; le PS remonte des trente-sixièmes dessous. C'est sans doute bon pour l'équilibre mais ça ne nous éclaire pas beaucoup sur la suite des événements. Impressions en vrac.

Et_maintenantDifficile, pour quelqu'un qui, comme moi, s'était fait l'avocat d'une défaite cuisante du PS au motif qu'elle permettrait de relancer la machine à neurones socialiste, d’apprécier sereinement les résultats du second tour. Que Nicolas Sarkozy et son gang soient aussi fermement rappelés à l’ordre me fait évidemment très plaisir : l’UMP se croyait en apesanteur durable et l’arrogance de ses caïds était de moins en moins supportable. N’empêche, le spectacle d’un Fabius tout sourire à la télévision, convaincu d’avoir été l’artisan de ce retournement, augure mal de l’aggiornamento tant attendu. Surfer sur la TVA sociale était une excellente idée, mais l’idée d’une réconciliation générale des « camarades » sur le dos de cette méga-bourde borloo-fillonesque m’agace au plus haut point.

Un cliché qui en vaut un autre pour qualifier la nouvelle donne ? Une victoire à la Pyrrhus. Ok, le PS compte désormais davantage de députés, accroît ses ressources, évite l’humiliation de la noyade sous une vague bleue... Mais il voit aussi se réduire les incitations à la redéfinition de ses valeurs.

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Ceci dit, la « confession » de Ségolène, ce matin sur France Inter, en dit long sur la volonté de l’ex-future présidente de la République de ne pas en rester là. Un instant contrarié par ce lavage de linge sale familial en public, j’en arrive à me dire qu’il était le seul moyen de siffler la fin de la récré et de sortir de l’ambigüité. Oh, pas l’ambigüité « privée », dont je me fiche éperdument, mais bien l’ambigüité politique. François Hollande et Ségolène Royal ne sont pas un « couple », mais bien deux responsables socialistes dont les visions sont différentes. Dans la perspective d’une vraie bataille d’idées, il est sans doute préférable d’éliminer le pathos associé à leurs parcours sentimentaux communs ou individuels. Désormais, les choses sont (un peu plus) claires.

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J’ai beau ne pas me pâmer devant cette semi-victoire, cette « défaite honorable », comme on dit parfois sur les plateaux de télé postélectoraux, je me réjouis sans réserve des succès d’Aurélie Filippetti et de Delphine Batho. A l’heure du renouvellement des cadres, elles pourraient bien surprendre leur monde. Je me félicite aussi du renvoi d’Arno Klarsfeld à ses chères études par une autre petite nouvelle, Sandrine Mazetier. La désinvolture de cet amateur de patins à roulettes, son absence totale d’intérêt pour la circonscription dont il briguait les suffrages, le dilettantisme cyniquement affiché à l’égard de la fonction de député sont bien payés de retour.

Mais je m'enthousiasme surtout pour l’écrabouillement sans appel de Sylvie Noachovitch à Sarcelles, après les frayeurs du premier tour. Que cette illuminée raciste ait pu faire vaciller DSK me donnait des boutons. Là, pour le coup, les choses sont rentrées dans l’ordre, même s’il faut se demander comment l’UMP peut investir et soutenir un « basket case » pareil dans un duel aussi visible. « L'arrogance des caïds » évoquée plus haut ?

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Dans un autre ordre d’idée, j’ai trouvé assez croquignolette la manière dont les uns et les autres ont commenté la défaite d’Alain Juppé. Il fallait entendre Borloo faire l’éloge du « meilleur d’entre-nous » : on aurait cru qu’il récitait sa nécro. Mais l’on sentait surtout à quel point le fait qu’un ancien Premier ministre, ancien présidentiable, futur sauveur de la planète, méritait forcément d’être élu, son obscure opposante socialiste étant quasiment coupable de lèse-majesté. Lorsque l’on place une Noachovitch en face d’un DSK, on est pourtant assez mal placé pour ce genre d'approche. Et encore moins lorsque l’on tente de relancer, sans succès, heureusement, la carrière du très corruptible Alain Carignon...

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Il était pathétique, le Borgne, à la télévision, appelant les Français à lui envoyer des sous pour éviter au FN d'avoir à vendre son paquebot à un fonds de pension étranger. La plupart des candidats d’extrême droite n’ayant pas franchi la barre des 5% au premier tour, ils en seront, littéralement, pour leurs frais en termes de dépenses de campagne. Enfin un système qui fonctionne...

Je veux croire à la fin de la parenthèse lepéniste : l’héritière du caudillo de Saint-Cloud est peut-être plus télégénique que son paternel, mais tous les paramètres sont en place pour un retour à l’obscurité médiatico-politique de cet accident de l’histoire que représentait le Front National. Bon, je peux me tromper, évidemment...

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vendredi 15 juin 2007

Alléluia, la France se dote de sa première télévangéliste !

La candidate placée par l'UMP en face de DSK vaut vraiment le détour. Si elle n'est pas élue, c'est sans doute que Dieu n'existe pas.

FalwellLes élections législatives sont toujours l’occasion, compte tenu de la nécessité d'investir le maximum de candidats dans le maximum de circonscriptions, de voir émerger les profils les plus ébouriffants. Djamel Bourras, un judoka un temps tenté par l’islamisme, peut ainsi se prévaloir du soutien de François Bayrou quand Francis Lalanne, poète en cuissardes, défend fièrement les couleurs du groupuscule écolo d’Antoine Waechter... Mais la véritable révélation de cette élection restera sans conteste Sylvie Noachovitch, l’avocate parachutée par l’UMP à Sarcelles histoire de faire de l’ombre à l’ami DSK.

Enfin, quand je parle de « révélation », le terme est sans doute inapproprié compte tenu de la célébrité relative de cette drôle de bonne femme, animatrice télé à ses heures. Et en même temps, il ne saurait être plus pertinent au vu de la prestation qui circule sur le Web et que je soumets moi-même à votre sagacité au bas de cette note.

Sylvie Noachovitch, dont je ne sais pas grand-chose au-delà des propos racistes qu’elle ne déteste pas tenir à l’occasion (elle a récemment rassuré son époux en lui indiquant qu’elle ne le tromperait pas avec les électeurs noirs et arabes du Val-d’Oise qui la « révulsent »...), est probablement notre toute première télévangéliste authentique et donne le sentiment qu’elle serait plus à place sur God TV qu’en meeting à Garges-les-Gonesse. Son bagout, son sens de la scène et du public, son absence totale de références politiques concrètes, de principes et de pudeur sont en effet les compétences de base des révérends en cartons dont les Américains sont familiers. Sa façon d’interpeller la foule, de provoquer les applaudissements, de désigner les bénéficiaires de ses miracles dans l’assistance, de se référer au Seigneur (celui de l’Elysée), de condamner le Malin (celui de la rue de Solferino, puisqu’il y en a un)... Tout y est. Enfin, manquent encore les fidèles en transe parlant « en langues » et la collecte de fonds mais ma vidéo est peut-être incomplète...

Si d’aventure DSK était battu par cet épouvantail grotesque, mes projets de leapfrogging en sortiraient confortés. Que l’un des hommes les plus à même d’accompagner la rénovation social-démocrate puisse se voir préférer une version banlieusarde de Jerry Falwell serait bien la preuve ultime de la déliquescence du PS. Bah, comme disait l’autre (au moment de les trucider sans discrimination), « Dieu reconnaîtra les siens »...

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PS : C'est rigolo dès le début, mais il faut attendre que l'oratrice se lève pour prendre la vraie mesure de son talent. Je sais, c'est un peu long mais quand on aime...

Leapfrogging doctrinaire chez les mangeurs de grenouilles

Au PS, le processus de destruction créatrice que j'appelais de mes vœux est désormais bien engagé. Mais moi-même, j'en suis déjà au coup d'après.

FrogsJe suis en train de dévorer le dernier opus d'Anthony Giddens, « Over to you, Mr Brown », l'essai via lequel l'inspirateur de la Troisième Voie blairiste évoque ce que pourraient être les priorités du New Labour pour les années qui viennent.

Drôle de bouquin, en vérité, que cette exploration politico-philosophique du futur immédiat : adossée à une décennie de transformation profonde de la Grande-Bretagne, la réflexion giddensienne est totalement hors sujet dans le contexte de la France de 2007 et se lit quasiment comme de la science-fiction ! Qu’on en juge : les travaillistes ont brillamment relevé le défi qui leur avait été lancé par les électeurs en 1997. Ils ont pansé les blessures du thatchérisme, ramené la croissance et le plein emploi, réinvesti dans les services publics, initié la transformation d’une vieille puissance industrielle en « knowledge based economy », réconcilié les Britanniques avec l'idée de progrès, réglé la question nord-irlandaise et, last but not least, définitivement ringardisé une droite sans projet alternatif. Ils doivent désormais s’attaquer à la seconde phase de leur mission : l’insertion durable du Royaume-Uni dans un monde en mutation permanente. Un peu comme un cancéreux en rémission définitive qui, enfin débarrassé de ses traitements de choc, commencerait à envisager l’avenir hors de l'hôpital avec sérénité...

Oh, il en reste encore, du boulot. La pauvreté, si elle n'est elle que relative et fait d’un ouvrier des West-Midlands un nanti du Nord-Pas-de-Calais, reste préoccupante ; les inégalités se sont accrues ; la violence urbaine est en hausse ; les prisons sont pleines ; trains et hôpitaux sont saturés... Mais quel chemin parcouru, franchement, pendant qu’un Chirac se contentait de compter, depuis l’Elysée, les jours le séparant de sa première convocation comme « témoin assisté »...

La gauche britannique a achevé sa réflexion sur la mondialisation, en laquelle elle n’est plus très loin de voir une chance pour la prospérité d’un pays souple, flexible et optimiste. Tiens, tout comme nous, elle importe des T-shirts chinois. Elle n’aurait pourtant jamais l’idée saugrenue de leur appliquer une « TVA sociale » dont le seul effet certain sera de réduire le pouvoir d’achat de soixante millions de torses nus !  Dans sa nouvelle incarnation brownienne, elle s’intéressera donc à l’environnement, à l’égalité entre les sexes, au multiculturalisme, à la santé, à l’Europe (même si le successeur putatif de Tony Blair n’est pas le mieux placé pour mener à bien cette réflexion), à la fiscalité, à la recherche, à la justice sociale... Bref, elle écrira la suite de l’histoire de la social-démocratie européenne, une social-démocratie réellement débarrassée de ses complexes à l’égard de ses cousins archéo-marxistes ― ceux-là mêmes dont Michel Rocard déplore, dans Libération, qu’ils continuent de s’arroger le droit de dire « ce qui est de gauche » dans notre beau pays de France.

Car comment ne pas prendre la mesure du fossé, du ravin, de l’abîme, qui sépare les socialistes des deux rives du Channel ? Au nord, on spécule sur l’avenir avec enthousiasme. Au sud, on se déchire sur le passé. Des pachydermes aux tempes grises se disputent les restes d’un parti exsangue dont on ne voit plus ce qu’il a à offrir, idéologiquement ou stratégiquement. Tout juste capables, entre deux combats de chefs médiocres et vains, d'entonner le refrain de la défense de la démocratie contre l’hégémonie droitière, les Hollande, les Fabius, les DSK anticipent même sur la déroute des prochaines municipales ― pour ne rien dire de ces catastrophiques législatives... Ségolène tente bien, timidement, de redorer son blason d’iconoclaste de service, mais c’est peine perdue. Fait-on boire un âne qui n'a pas soif ?

Suggérons pourtant la chose suivante : en un ultime hommage à nos cousins de la vraie gauche authentique, acceptons de faire du passé table rase et proposons que cette traversée du désert soit le moteur d’une réflexion existentielle. A quoi sert le parti socialiste ? Quelle analyse fait-il du monde tel qu’il va plutôt que tel qu’il devrait-être ? L’économie de marché est elle un mal nécessaire ou, au contraire, un système efficace et performant ne demandant qu’à être régulé dans ses excès ? Les questions environnementales ne sont-elles que des gadgets permettant d’amuser les Verts en congrès où nous engagent-elles concrètement ? L’immigration, puisqu’elle est un fait, peut-elle être analysée autrement qu’en termes idéologiques ? Et la recherche ? Et la dette ? Et la laïcité ? Et les mœurs ?

Lorsqu’un pays en développement se dote de la technologie la plus récente au lieu d’en passer par les différentes étapes d’équipement traversées par ses voisins plus avancés, on dit qu’il fait du leapfrogging, qu’il enjambe X années de tâtonnements et d'erreurs pour jouir immédiatement de ce qui se fait de mieux. C’est le cas de ces pays africains que leurs ressources limitées n'avaient pas jamais autorisés à se doter d’un réseau de téléphone filaire, mais qui sont désormais quadrillés par les milliers d’antennes de leurs opérateurs mobiles. Imaginons justement que la gauche française consacre les cinq ans qui viennent à « leapfrogger » le travail de sa cousine britannique et qu’elle en profite pour se mettre au diapason de la planète. Clairement, on n’a pas besoin de 200 députés pour faire ça : juste d’un peu de matière grise et de volontarisme. Et imaginons encore qu’en 2012, en lieu et place d’un parti épuisé par ses luttes intestines, se présente un New-PS sûr de ses choix, convaincant, prêt à ringardiser à son tour les vieilles recettes qui passent pour « courageuses » dans un pays aussi figé que le nôtre.

Car surfer sur l'avance doctrinale britannique, ce serait éviter la dérive sécuritaire d'un Royaume comptant davantage de caméras de surveillance que le reste de l'Europe. Ce serait aussi réfléchir à la relation euro-américaine sans parti pris sentimentalo-historique, aux questions religieuses sur la base d'un héritage authentiquement laïque, à l'organisation de la société sur un tropisme authentiquement égalitaire... Sacrée perspective, non ? Et franchement, si même les mangeurs de grenouilles ne sont plus fichus de faire du leapfrogging, c’est à désespérer de la nature batracienne.

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