La Grande-Bretagne est européenne, même si elle ne le sait pas encore. Il reviendra à Gordon Brown de le lui apprendre.
Valéry Giscard d'Estaing, lorsqu'il récite sa biographie à la radio, ne mentionne même plus son passage par l’Elysée et se concentre sur sa présidence de la Convention européenne. Modestie ou simple trou de mémoire, le débat est ouvert. La seconde hypothèse est néanmoins la plus probable, compte tenu de l’âge avancé de l’inventeur du « bon choix » électoral et de son goût pour ce qui brille.
Invité ce matin de France Inter, le « founding father » en chef a commencé son intervention en déplorant la perte de substance « métaphysique » de l’Union, l’abandon de symboles comme le drapeau, l’hymne ou le poste de ministre des Affaires étrangères étant plus préoccupant qu’on ne le dit. De fait, je suis assez d’accord avec lui, même si l'on sombre un peu dans l'hyperbole dans le contexte d’un traité entre Etats. Soit l’Europe reste un projet à vocation ultimement fédérale, auquel cas, oui, les symboles de cette nature sont aussi importants qu’à l’échelon national, soit elle n’est plus qu’une zone de libre échange destinée à se fondre, à plus ou moins long terme, dans un ensemble économique de dimension planétaire basé sur les relations commerciales.
Je maintiens que, pour tous les problèmes traversés, pour tous les doutes, pour tout le découragement d’avocats historiques du fédéralisme en France, les Rocard, les Delors, les Bayrou, nous sommes toujours dans la perspective initiale. L’UE n’est ni l’AELE, cette micro zone économique un temps sa concurrente, ni l’ALENA nord-américaine, ni l’ASEAN asiatique, ni même le MERCOSUR latino mais bien un projet d’inspiration politique né d’une ambition de réconciliation, de fusion même, plutôt que d’un simple désir de faciliter le transit des poids lourds. Ok, ok, nous traversons peut-être l’une de ces périodes difficiles dont l’histoire du continent est constellée, mais nous la surmonterons, comme les Polonais finiront par se débarrasser des affreux petits jumeaux qui se partagent le pouvoir chez eux.
En cela, l’ex-président et moi-même sommes d’accord (je suis certain que ça lui fera bien plaisir lorsqu’il l’apprendra, je sais que mon avis compte beaucoup pour lui) : vive la métaphysique communautaire ! Là où je ne suis plus d’accord, mais alors plus du tout, avec notre virtuose de l’accordéon, c’est lorsqu’il célèbre le départ de Tony Blair en suggérant que la Grande-Bretagne est désormais une nation « périphérique » de l’UE et qu’il faudra bien en tirer des conséquences définitives. Spécialistes de l’opting out, les Britanniques ne sont pas dans Schengen, ignorent l’euro, se fichent comme d’une guigne de la Charte des droits fondamentaux... Bref, ils ne font rien comme les autres et il faudrait donc se débrouiller pour les mettre, gentiment mais fermement, à la porte. N’est-il pas question, d’ailleurs, de créer une sorte d’EU de consolation pour les ceusses qui ne disposeraient pas du bon code génétique, les Turcs, les Ukrainiens, les Moldaves, les Syldaves ? Pourquoi ne pas proposer à Gordon Brown de les rejoindre ? Ce serait si sympathique.
Pourquoi ? Parce que ce serait stupide. Bon, c'est vrai, le peu d’enthousiasme de la Grande-Bretagne à l’égard de l’Europe est patent. Mais seriez-vous enthousiastes, vous-mêmes, si vous viviez dans un pays de plein emploi, de croissance et de stabilité politique et que l’on vous proposait de vous fondre dans un ensemble frappé par le chômage de masse, au PIB anémique et gouverné par des coalitions constamment reconfigurées ? On imagine aisément que, si les situations étaient inversées, ce qu’elles risquent d’ailleurs d’être dans les années qui viennent, le désir d’intégration soit plus grand. La Grande-Bretagne n’est entrée dans l’Europe que lorsqu’elle en a ressenti le besoin et chacune de ses avancées s’est faite sous la pression des faits.
De nombreux politiques locaux cultivent le mythe de la « relation spéciale » aux Etats-Unis, laquelle est censée offrir à Londres le statut de pont entre les deux rives de l’Atlantique. La langue, la culture, le système juridique ne lient-ils pas les deux pays de manière intime ? « Bullshit ! » répond Anthony Giddens, le cerveau derrière le blairisme. L’anglais ? Tout le monde le parle désormais, même les présidents français. La culture ? Allez causer des Angles ou des Saxons avec un congressman d’origine mexicaine ou coréenne : les Etats-Unis, à l’inverse de la France, n’ont pas de ministère de l’Identité nationale pour préserver leur intégrité culturelle à travers les siècles. Le système juridique ? Hum, les cabinets américains sont en train d’implanter le leur jusque chez les résistants gaulois...
De toute manière, poursuit Giddens, on ne peut pas prétendre être un pont tout en faisant partie de l’un ou l’autre des bords que l’on relie. Et si la Grande-Bretagne doit vraiment jouer les aqueducs, elle finira par se retrouver totalement isolée, comme ces vieilles routes nationales que plus personne n’utilise depuis que l’autoroute est terminée. La Grande-Bretagne (demandez leur avis aux Ecossais, aux Irlandais du nord, aux Gallois...) est européenne. Elle est européenne géographiquement, institutionnellement, économiquement, historiquement : tous les « ments » possibles et imaginables sont applicables.
Mais ce n’est pas tout. Incapable de survivre sans ses cousins du continent, elle nous manquerait cruellement si elle venait à s’isoler complètement. Hey, où la droite française irait-elle chercher son inspiration sans le Labour ? Et, symétriquement, où le PS irait-il copier l’incapacité à désigner un leader, établir une doctrine et perdre toutes les élections sans les Tories ?
La Grande-Bretagne est européenne, donc, et il reviendra à Gordon Brown de faire passer le message. Il aura du mal, sans doute, mais pas tant que ça compte tenu de la manière dont la relation spéciale avec le Texas a gâché l’héritage de son prédécesseur ces dernières années. Mais, vu le boulot déjà accompli par le partant, il pourra se concentrer là-dessus. C’est mon pari. Sa réputation d’eurosceptique ne le sert pas, c’est sûr, mais l’on dit le Britannique pragmatique. Si c’est le cas, la métaphysique suivra.
© Commentaires & vaticinations
La Bretagne-Grande ne sera pas européenne tant qu'elle n'aura pas adopté le système métrique. Ce sera un indice parmi d'autres.
Rédigé par : Gilles | mercredi 27 juin 2007 à 12:03
Et le français comme langue nationale.
Rédigé par : Fin stratège | mercredi 27 juin 2007 à 12:06
M. Serraf écrit que l'Europe fédérale est un projet politique, non un projet avant tout économique. Très bien. Lisez les réactions des Grands-Bretons du peuple, et même de quelques députés, à propos du système métrique (encore une fois, c'est un indice d'autre chose) :
http://news.bbc.co.uk/1/hi/magazine/3934353.stm
Quant au fédéralisme, je le subis, chez moi, et ce n'est pas beau !
Rédigé par : Gilles | mercredi 27 juin 2007 à 12:12
En ce qui concerne le système de mesure, j'en ai moi même fait les frais: ma copine écossaise a demandé de raccourcir des rideaux de 4cm, on nous a fait 4 pouces (bien que sur le papier il était noté cm). Donc les habitudes ou réflexes ont la vie dure...
En ce qui concerne Gordon Brown, il est plus que probable que sa volonté était d'éviter de relancer un débat sur l'Europe avant les prochaines échéances électorales, et donc éviter absolument un référendum qu'il aurait de toute facon perdu. Et comme il risque bien de se faire remplacer par David Cameron lors des prochaines élections générales, il aura surement peu a débattre de l'Europe.
Rédigé par : Vonric | mercredi 27 juin 2007 à 12:29
Dans tous tes "-ment" possibles et imaginables, tu aurais peut-être dû faire mention de "culturellement". Culturellement, les Britiches nous sont totalement indispensables, et je serais presque prêt à lâcher les 25 autres rien que pour eux et leur sens de l'humour. Mais en affaires, les Britiches ne sont vraiment que des sons of bitches, et le prétendu concept anglo-saxon du "win-win" doit être un produit exclusivement réservé à l'exportation, car ils n'en ont pour ainsi dire jamais fait usage chez eux (à leur décharge, leur seule tentative sincère en la matière a été un échec aussi partagé que total: c'est le Concorde). En affaires, Albion est vraiment perfide, on y peut rien, c'est aussi imprimé dans sa tradition que le cricket et la consommation du thé comme remède à toutes les détresses morales. Les Britiches ont un merveilleux sens de l'humour, un goût de chiottes en matière culinaire et une perfidie sans fond quant il s'agit de pognon, c'est comme ça, faut faire avec.
Rédigé par : Poil de lama | mercredi 27 juin 2007 à 12:38
Gilles, Fin stratège,
Le système métrique, c'est déjà fait. Ca ne leur plait pas, il n'y comprennent rien mais ils s'y feront (comme les Français en leur temps d'ailleurs).
Pour le français, je vais voir ce que je peux faire, passer deux trois coups de fil mais je ne promets rien.
Vonric,
Si tes rideaux sont trop courts, fais en une nappe : tu mangeras sur le pouce.
Pour Brown, il peut surprendre son monde face à un David Cameron jouant les Blair au plan socio-économique. Il aura forcément besoin d'imprimer sa marque (mais il peut aussi attendre la prochaine législature, voire ne rien faire du tout évidemment).
Poil de lama,
J'ai dit tous les "ments". Pas de problème avec la culture, mais sur la bouffe, je crois que tu as un Concorde de retard. Il y a longtemps qu'on mange au moins aussi bien à Londres qu'à Paris -- sinon mieux.
Rédigé par : Hugues | mercredi 27 juin 2007 à 12:45
Les Français ne sont pas naïfs ni de cœur tendre non plus, en ce qui concerne le commerce. Hachette a fait main-basse sur tout le réseau de distribution des livres, chez moi. Mais je ne me plains pas, il est plus efficace qu'avant.
Revenons à l'Europe politique ; j'ai l'impression que cette grande affaire est un prétexte, une manière de se gonfler comme la grenouille, face aux États-Unis. On pourrait alors dire que la Grande-Bretagne (ni la Suisse) n'éprouve pas cette inquiétude.
Rédigé par : Gilles | mercredi 27 juin 2007 à 12:49
Je trouve toujours ça bizarre de lire que l'UE doit être dans le futur soit un méta-Etat, soit une simple zone de libre-échange. Manifestement, il est possible de sortir de cette alternative datant de Bismarck, puisque l'UE l'a déjà fait. Admettre que cet "OVNI" constitue un futur possible (voire souhaitable), qu'on peut en faire un objet plus démocratique, me semble une voie intéressant pour un avenir serein de la construction européenne.
Rédigé par : Gaël | mercredi 27 juin 2007 à 15:37
votre point de vue est intéressant
Rédigé par : LUI | mercredi 27 juin 2007 à 16:46
@ Hugues
Sur la photo, pourquoi qu't'as zappé Chypre ? (et la Réunion etc.)
D"autre part mon petit doigt (qui lit Courrier International) m'a dit que les Ecossais sont plutôt pour le raffermissement de l'UE.
Rédigé par : melchior griset-labûche | mercredi 27 juin 2007 à 17:08