Plein emploi et clochards célestes
Les SDF ne disparaissent pas avec le retour du plein emploi. Ils sont remplacés par les trimardeurs d'antan. Petite carte postale d'Edimbourg.
Edimbourg est une ville prospère. Capitale politique, financière, culturelle et touristique de l'Ecosse, elle bénéficie manifestement de la bonne santé générale du Royaume-Uni blairiste, comme des retombées positives de l'exploitation pétrolière en mer du Nord. Les artères commerçantes de New Town sont bordées d'enseignes haut de gamme et de restaurants branchés ― ce qui doit rendre un fameux service aux « executives » qui habitent les splendides rues géorgiennes adjacentes, même si les BMW et les Porsche alignées au pied des immeubles s'en trouvent privées d'exercice.
Comme ailleurs en Grande-Bretagne, toutes les boutiques ou presque ont placé un panneau « Help wanted » sur leur devanture, les jeunes polonais et français dont les voix résonnent ici et là n'étant apparemment pas assez nombreux pour étancher la soif de consommation de notre boomtown celtique. Dans ce paradis de la réussite néo-travailliste, la présence sur Princes Street d'un grand nombre de vendeurs de The Big Issue, le journal des sans-abri, a tendance à faire tache. Qui sont donc ces gens auxquels la fortune refuse obstinément de sourire ? De quelle médaille ternie sont-ils le revers ? Le mieux est sans doute de leur poser la question...
Le premier SDF dont je m'approche est un type d'une cinquantaine d'années, plutôt propre sur lui, casquette en tweed vissée sur le crâne. Il lui manque bien quelques dents, mais bon, ça lui donne un petit air couleur locale bien venu dans cette cité médiévale. Je commence par lui expliquer que je suis français, que chez nous le chômage est très élevé et qu'il y a pas mal de gens qui dorment dehors. Je lui dis aussi que je ne vois pas pourquoi il n'a pas de boulot lui-même, puisqu'il semble si facile d'en trouver... Mais il me comprends de travers. Il croit que, puisque je viens d'un pays pauvre, je cherche moi-même du travail : « Oui, oui, du boulot, il y en a ! Vous avez bien fait de venir ici ! Allez au Job Center, ils vont vous trouver ça tout de suite... » Je reformule ma question : « Mais s'il y a du boulot, pourquoi n'en avez-vous pas un ? Et pourquoi devez-vous vendre The Big Issue ? » « Ben, parce que j'ai un casier judiciaire, répond le gars en haussant les épaules et en levant les mains, paumes écartées, pour appuyer son propos avec autant d'emphase qu'un authentique mangeur de grenouille. Et personne ne vous donne un job si vous êtes allé en prison... »
Hum, c'est possible, mais ça ne me suffit pas. Ces gens ne sont tout de même pas tous d'anciens taulards, même si les prisons britanniques sont en train de battre des records en termes de taux d'occupation. Je m'avance alors jusqu'à une petite bonne femme au visage marqué par l'alcool, mais s'exprimant avec aisance et sans accent écossais. Elle est un peu décontenancée par ma curiosité et je précise que je ne suis pas en train de lui reprocher quoi que ce soit, voire de lui conseiller de se lever tôt le matin comme le ferait mon nouveau président en pareilles circonstances... Non, je suis juste intrigué par le fait qu'il puisse y avoir autant de travail disponible à côté de gens qui n'en ont pas.
Elle m'assure qu'elle est d'accord avec moi, que c'est bizarre, effectivement, mais qu'elle ne sait pas pourquoi ça se passe comme ça « en général » et qu'elle ne veut pas me parler de sa situation « en particulier ». Je la remercie et j'attaque mon troisième larron, un trentenaire rigolard qui affirme bien connaître la France depuis qu'il a bourlingué du côté de Nîmes et d'Avignon (« Avignon, c'est l'Edimbourg des Français, non ? Il y a aussi un festival de théâtre ? »).
Il me raconte un peu ses voyages et lorsque je lui demande, comme aux autres, pourquoi il est obligé de dormir dehors, il m'explique qu'il est justement difficile de commencer à travailler si l'on a pas d'adresse, que c'est un cercle vicieux, tout ça... Mais j'insiste. Je veux savoir s'il n'existe pas des services sociaux capables de fournir un hébergement le temps, pour lui, de se remettre en selle et d'avoir travaillé quelques semaines avant de reprendre une vie « normale » et il lâche : « Bof, je n'en veux pas, moi, de cette vie normale. J'ai déjà bossé, j'ai déjà eu un appart et une bagnole. Mais je n'aime pas ça. J'aime bien circuler et ne rien devoir à personne. D'ailleurs, je ne vends The Big Issue qu'entre deux trucs, pour me faire un peu de fric. Je ne fais pas ça tout le temps... ».
Avant de le quitter, je lui demande encore si ça n'est pas trop dur, de dormir dans les rues d'Edimbourg en hiver, avec le froid qu'il doit faire. « Oh, mais personne ne dort dans les rues en hiver, à part les poivrots qui oublient où ils habitent ! se marre mon nouveau copain. Je fais du sofa surfing chez les gens car il y a toujours quelqu'un qui va prendre pitié d'un pauvre malheureux comme moi et l'inviter à passer la nuit au chaud ! »
Hum, that makes sense, comme on dit en Ecosse... Donnez du travail à tout le monde, vraiment tout le monde, et ressurgissent des profils totalement oubliés dans un pays rendu amorphe par le chômage de masse comme le nôtre : le trimardeur, le vagabond, le hobo, le rebelle insensible à l'idée de posséder un IPod, un Blackberry et un plan d'épargne retraite. Hey, les Jack Kerouac, les Woody Guthrie et les Archimède ne brûlaient-ils le dur que par nécessité ?
Mais sans doute le type au casier judiciaire ou la femme au visage rougi par l'alcool témoignent-ils d'autre chose que d'un simple désir d'exister « autrement »... Et même mon routard jovial, tiens, finira peut-être par en avoir marre, de cette vie sans confort, sans attaches. N'empêche, je ne serai pas mécontent de les voir enfin revenir, les clochards célestes, et de les voir remplacer les « accidentés de la vie » (aie, voilà que je me remets à parler comme Sarkozy) débarqués sur le trottoir par hasard. Vraiment, ça serait bath, comme on disait sous les ponts de Paname...
© Commentaires & vaticinations
"Les accidentés de la vie" : pas comme le Président, comme le Pape, c'est encore mieux...
Rédigé par: François X | samedi 26 mai 2007 at 17:37
Pour avoir souvent discuté avec des clochards à Paris lorsque j'y habitais il y a encore deux ans, je rencontrais souvent ce type de personnes qui ne veulent pas d'une "vie normale". Des "clochards celestes" comme tu dis qui ont souvent déjà eu une vie normale avant et ont un jour décidé de ne plus se faire chier avec une telle vie (mais avec une autre à mon avis bcp plus compliquée).
Enfin, je rencontre moi aussi des vendeurs de "the Big issue" dans la rue à Londres, et il faut souligner que les vendeurs sont très souvent des immigrés de l'Est, Roumanie, etc. Ou Turcs.
Rédigé par: Jules | samedi 26 mai 2007 at 19:29
L’exercice du micro-trottoir est périlleux et les conclusions qu’on en tire en général erronées.
D’accord, la gauche française est de mauvaise foi lorsqu’elle prétend que c’est la guerre en Irak qui justifierait son hostilité à Blair. Cette hostilité est bien antérieure, elle remonte à l’origine du gouvernement Blair en fait, à une époque où le PS faisait le choix de la gauche plurielle, ce qui visiblement n’était pas une si bonne idée.
Mais bon, il y a de la pauvreté en Grande-Bretagne, comme dans chaque pays, peut-être statistiquement moins qu’en France. On peut juger que Blair a fait mieux que les gouvernements français pour la réduire. Mais de là à déduire qu’au fond en Grande-Bretagne, grâce à Blair, il n’y aurait que des clochards ‘volontaires’ et célestes… Oui ce n’est pas ce que vous dites, il y a un bémol à la fin ("mais sans doute… n’empêche"). Dommage que ce "n’empêche" vous ai arrêté dans votre élan. Ça nous aurait épargné, par exemple, le commentaire de Jules de What’s next sur ceux qui ne veulent pas d’une vie normale ou qui sont simplement (horresco referens) des ‘immigrés de l’Est, Roumanie, etc ou Turcs’.
Une pensée bien confortable en somme.
Rédigé par: mrk | dimanche 27 mai 2007 at 10:55
MRK a dit :"Ça nous aurait épargné, par exemple, le commentaire de Jules de What’s next sur ceux qui ne veulent pas d’une vie normale ou qui sont simplement (horresco referens) des ‘immigrés de l’Est, Roumanie, etc ou Turcs’."
Excuse moi de parler de choses qui existent... Oui, les clochards célestes et les pauvres immigrés d'Europe de l'Est fraîchement arrivés sont deux choses qui existent. On peut également ajouter à cette liste les personnes avec des problèmes de drogue / d'alcoolisme.
Il faut se résoudre à l'idée que les pauvres dans nos pays riches ne peuvent pas être que des gens faibles - victimes - broyés par un système capitaliste implacable blablabla... C'est trop simple et trop confortable comme idée. Et trop socialistement correct.
Rédigé par: Jules | dimanche 27 mai 2007 at 12:23
@ Jules
Si s'en tenir uniquement à l'explication de la "faible victime broyé par le système" pour expliquer la pauvreté est effectivement trop simple, je ne vois pas en quoi cette idée serait "confortable"...
Rédigé par: SLR | dimanche 27 mai 2007 at 12:39
> Jules
Accuser l'autre de simplisme est toujours un excellent argument. Je ne pense pas avoir écrit que les pauvres étaient des "victimes - broyés par un système capitaliste implacable" (et encore moins "blablabla").
Je trouve simplement inquiétant de s'en tenir à l'explication de "l'anormalité", au fond pas très éloignée de la thèse soviétique de l'inadaptation sociale de certains.
Le problème est sans doute un peu plus complexe. On peut imaginer, par exemple, que même en phase de plein emploi, les magasins chics de Princes Street ne souhaiteront pas employer des hommes de plus de 50 ans ayant un passé alcoolique, ou simplement des personnes qui ne maîtriseront pas très bien le niveau de langage de leur clientèle, non?
Rédigé par: mrk | dimanche 27 mai 2007 at 12:55
François X,
Il n'y a pas beaucoup de catholiques en Ecosse. Le Pape n'aurait pas été une bonne référence. Sarkozy, militant de la work ethic, en revanche...
Mrk, Jules,
Les vendeurs de The Big Issue à Edimbourg étaient tous écossais. Je ne connais pas bien l'Ecosse urbaine et mieux les Highlands mais il semble que la grande cité d'immigration locale soit plutôt Glasgow, beaucoup plus peuplée et historiquement plus industrielle. Edimbourg est une ville de services et les "immigrés" travaillent plus souvent dans la finance, le commerce, la restauration que sur les chantiers ou dans les usines. D'ailleurs, les conversations de Français entendues dans l'avion de retour étaient plus celles de jeunes cadres allant passer quelques jours de vacances au pays que d'étudiants délocalisés pour un petit boulot. Mais comme dit mrk, c'est un échantillon réduit.
Ceci dit, Jules a raison de noter que la population des vendeurs de journaux de sans-abri a changé à Londres ainsi qu'à Paris, à l'inverse de ce que l'on voit à Edimbourg. A Paris, il y a bien longtemps que les journaux de sans-abri sont majoritairement vendus par des Roumains. Ce n'est pas un positionnement politique mais une constatation concrète. Mrk, je ne sais pas où tu habites mais si tu vis trop loin de la grande ville, demande à des amis...
Mais cette "carte postale" ramène également au débat sur les SDF du canal Saint-Martin à Paris. Car, au final, et même dans nos deux contextes économiques différents, il me semble que la plupart des SDF authentiques appartiennent plus à des catégories de personnes rencontrant des difficultés sans rapport direct avec l'emploi. J'en avais un peu parlé, sous un angle différent, il y a quelques mois : http://hugues.blogs.com/commvat/2006/12/les_misrables_l.html
Enfin, il ne faut pas voir autre chose qu'une impression rapide dans cette note, d'où l'idée de la "carte postale". Le jour où mon boulot sera de m'occuper de ce blog à plein temps, vous aurez de l'enquête comme je sais les faire en vrai et comme la presse quotidienne ne sait plus les faire...
Rédigé par: Hugues | dimanche 27 mai 2007 at 13:14
J'habite Paris et je ne crois pas qu'on puisse comparer le phénomène 'Big Issue' aux journaux français vendu par les sdf dont le tirage et la vente me semblent dérisoires.
On pourrait peut-être être d'accord sur les points suivants :
1) Il faudrait éviter d'affirmer que sdf=anormal (ou que chômeur=fainéant ou propriétaire de Porsche Cayenne=lève-tôt). L'augmentation du nombre de sdf depuis une vingtaine d’année signifierait sinon une forte augmentation du nombre des malades mentaux (un effet de la pensée 68 ?)
2) Les sdf atteints de maladies mentales (il y en a évidemment) témoignent du fait que nous n’avons plus de réponses à ces questions (liens familiaux distendus, plus d’internement, coût des traitements psychiatriques, etc.). C’est sans doute le prix à payer pour notre liberté et notre confort individuels mais ce sont d’autres qui le payent, ce qui finalement n’est pas très confortable non?
Rédigé par: mrk | dimanche 27 mai 2007 at 13:42
Or donc, il nous faut arrêter de nous voiler la face, et admettre que parmi les gens qui se trouvent tout au bas de l'échelle sociale, on en trouve une belle proportion qui ne l'ont pas volé (bien sûr, cette façon de résumer la pensée de mon camarade Hugues est caricaturale et malintentionnée; pas la peine de me le faire observer, je suis le premier à le dire).
Il reste quand même deux objections.
Primo, l'immonde trotskiste attardé que je suis serait partisan qu'on assure un niveau de vie décent même aux fainéants ignares, roumains, drogués, sortis de prison, clochards et célestes, sous le prétexte fallacieux que ce sont des êtres humains. Ah oui, c'est de la bien-pensance, merde, j'oubliais qu'il n'y a rien de plus ringard et d'hypocrite que de faire appel aux bons sentiments. OK, foutez cet argument à la poubelle.
Mais il reste le deuxio. Le deuxio, c'est qu'on ne peut pas chanter les louanges de l'économie mondialisée sans s'interroger sur le reste de notre planète mondialisée. Et il y a sur la planète des tas de gens qui sont loin des offres d'emploi d'Edimbourg et qui n'en profitent pas. L'Afrique en est pleine, par exemple, même si elle s'emploie avec une belle constance à déverser son contenu sous forme de cadavres dans les détroits de Messine et de Gibraltar. Cela m'incite à penser que l'horreur économique n'est pas totalement une vue de l'esprit, même si elle se voit sans doute mieux au fond du ventre des poissons du détroit de Messine que dans les rues d'Edimbourg.
Mon bon camarade Hugues l'a-t-il nié? Point du tout. Je le sens même tout disposé à admettre que tout n'est pas rose, et qu'il vaut assurément mieux être écossais et bien portant que burkinabé et malade. Mais justement, à la fin des fins, la grande leçon du réalisme libéral, c'est ça: mieux vaut être riche et bien portant que pauvre et malade. Donc, démerdons-nous pour être riches et bien portants, et regardons avec une commisération teintée de douce ironie les pauvres connards qui s'acharnent à rester pauvres et malades.
C'est une philosophie très sensée. Pas très sympa, mais assurément très sensée, et c'est bien l'essentiel. En particulier, ça permet de continuer à donner des leçons de lucidité sociale-libérale comme si de rien n'était, entre les deux gamelles électorales qu'on a si admirablement pas su éviter...
Rédigé par: Poil de lama | dimanche 27 mai 2007 at 16:58
Mrk,
L'augmentation du nombre de SDF présentant des troubles mentaux dans les rues vient surtout de la disparition de lits dans les hôpitaux spécialisés sur vingt ou trente ans, lits n'ayant pas été supprimés pour des raisons économiques mais pour des raisons thérapeutiques (hôpitaux et traitements "ouverts" sur la ville, bla bla bla). Ce qui, d'une certaine manière, pourrait passer pour une illustration du discours de Sarko sur l'héritage 68. Mais ce n'est pas ce que je dis, moi.
Ce que je dis, c'est qu'il est peu probable et même peu souhaitable de construire une société "idéale" d'où seraient éliminés les gens qui ne rentrent pas, volontairement ou pas, dans le moule.
La société doit être capable d'intégrer, de gommer, autant que faire se peut, les handicaps, mais au-delà, elle ne saurait être l'arbitre du bon goût en matière de mode de vie pour ceux qui résistent à l'usinage, qu'ils soient travelers new age, clochards célestes ou "gens du voyage".
Poil de lama,
Mais tu es complètement hors sujet !
Rédigé par: Hugues | dimanche 27 mai 2007 at 20:47
Pour appréhender la grande compléxité du phénomène, le meilleur texte que je connaisse est l'article de Laurent Mucchieli 'Clochards et Sans-abri-actualité de l'oeuvre d'Alexandre Vexliard' paru dans la 'Revue Française de Sociologie' 1998, 1 pages 105 à 138.
Le lien pour y accéder est:
http://laurent.mucchielli.free.fr/Docs/Vexliard%20et%20le%20clochard.doc
Rédigé par: nouvouzil | lundi 28 mai 2007 at 10:52
Et, bien sûr, toujours à lire : Down And Out In Paris and London de George Orwell. L'environnement sociologique a certes changé, mais la base reste.
Rédigé par: cdc | mardi 29 mai 2007 at 11:26