Il faudra bien dix ans pour reconstruire le PS autour d'une doctrine viable. Dans l'intervalle, Nicolas Sarkozy pourra réformer sur ses deux oreilles. Ca ne vous rappelle rien ?
On dit que l’histoire « ne repasse pas les plats », qu'il lui arrive de « bégayer », sans doute, mais que rien n'est jamais exactement pareil. Qu'à un contexte différent, une solution distincte s'appliquera forcément... Mais les certitudes de ce bon sens en kit, de cette approche « raisonnable » du cheminement spécifique des nations, viennent manifestement se briser sur l’écueil de l’expérience britannique lorsque la France contemporaine est observée.
Si Ségolène Royal l’avait emporté sur Nicolas Sarkozy, si le courant de pensée qu’elle incarnait, cette construction inédite de social-libéralisme solidaire, d’écologisme pragmatique et de retour aux « valeurs » avait convaincu l’opinion, la question ne se poserait pas dans les mêmes termes, évidemment. La championne du débat participatif aurait pu s’imposer définitivement aux éléphants, lesquels auraient dû arbitrer entre ralliement sans arrière-pensée et voyage sans retour vers les innombrables cimetières pour pachydermes en bout de course que recèle la République ― qui reste bonne fille.
On a le droit d’en douter, mais l’émergence de cette nouvelle façon de faire de la politique, de cette nouvelle approche de l’économie, dans un contexte de forte croissance mondiale et d’évolution démographique intérieure favorable à la baisse du chômage, aurait vraisemblablement permis d’atteindre les deux objectifs majeurs de n'importe quel candidat aux plus hautes fonctions de l'Etat : la reconstruction d'une économie solide et le retour au plein-emploi. Elle aurait même démontré que de tels objectifs ne sous-tendent ni la soumission dogmatique du politique au marché, ni le passage du Sud par profits et pertes, ni même l’inévitabilité de la transformation en jungle ultranéolibérale d’un pays en harmonie avec la marche du monde...
Mais Ségolène Royal a perdu, et avec elle les espoirs d’une rénovation rapide et profonde du parti socialiste. Les « Marx Attacks », comme les désigne pertinemment mon camarade Eviv Bulgroz, ont fait leur réapparition, expliquant finement que la France n’a voté massivement à droite que « par dépit » ― un Fabius ou un Emmanuelli capable de « relever le drapeau de la gauche authentique » ayant cruellement manqué aux électeurs dans l’isoloir. Et à l’heure des règlements de comptes un peu minables, un peu stériles, l’aile « social-démocrate » du PS n’est pas en reste, la « disponibilité » de DSK risquant d’être ravalée à une assez peu glorieuse « mise en disponibilité » tant son message reste flou, camouflé qu’il est par une ambition personnelle de moins en moins légitime, de plus en plus anachronique...
Dans le même temps, un Nicolas Sarkozy adepte du syncrétisme politique rassemble toutes les droites sous l’étendard de son bonapartisme ― des petits blancs du FN aux giscardiens de la vieille UDF ―, les structurant autour de son improbable recette gaullo-jauressiste. Surfant, comme l’aurait fait la belle du Poitou, sur les paramètres exogènes du retour à la croissance et implémentant effectivement la dizaine de réformes dont le pays a besoin pour redécoller, il est quasi-assuré de réussir et peut rêver, avant même d'avoir bousculé Chirac sur le perron de l'Elysée, d’une réélection triomphale en 2012 sur la base d’un bilan positif de fin de mandat ― vraie rareté sous nos latitudes.
Oh, il y aura du dégât, qu'on n'en doute pas... Il y aura des pots cassés parmi ceux d’entre-nous qui n’arriveront pas à suivre le rythme qu’il entend imprimer à son action. Mais, hey, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ! Et s’il faut sacrifier une génération sur l’autel du retour de la France dans la course, so be it ! Tiens, même Guaino sera d’accord, si l'omelette est préparée de façon suffisamment progressiste : « Vous souffrez aujourd’hui, oui, mais c’est pour la bonne cause. Car comme disait Jaurès : " Le courage, c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense" ». Hum, alors si c'est Jaurès qui le dit...
La formidable impression de « déjà-vu » (en anglais dans le texte) que provoque cette configuration est étonnante, rien ne ressemblant plus à la France d’aujourd’hui qu’une Grande-Bretagne s’apprêtant à sauter à pieds joints dans l’aventure thatchérienne. Ni une gauche archaïque, déboussolée et divisée, ni une droite décomplexée, super organisée et adossée à une feuille de route dénuée d’ambigüité. Même la diversion créée par l’ami Bayrou et les réponses maladroites qu’elle allait susciter à l’intérieur du PS nous renvoient plus de vingt ans en arrière, du côté de Westminster.
Bah, si répétition historique il y a, si l’Hexagone se la joue « lost in time », l’espoir d’une sortie du tunnel, même lointaine, vaut la peine d’être mentionné. Car dans le scénario anglais, les gentils finissent tout de même par l’emporter et les méchants sont un beau jour raccompagnés à la sortie de Dodge-City à califourchon sur un rail de chemin de fer (privatisé ?), le corps recouvert de goudron et de plumes jusqu’au sac à main. Le seul problème, c’est que ça prend dix ans. Minimum. Et qu’il s’en passe des choses, en dix ans. Pour le coup, on en viendrait presque à absoudre préemptivement l'éventuelle défection d’un Kouchner, si elle devait se confirmer : une décennie de purgatoire n'est pas une perspective réjouissante lorsque l’alternative est d’être au cœur de l’action.
Je termine tout juste la « Brève histoire de l’avenir » de Jacques Attali, autre néo-sarkozyste notoire, et je m’étonne de ce que ce galimatias de lieu communs sur les « neuf formes » de l’organisation humaine, les hyper-ceci et les hyper-cela qui transformeront notre monde de manière drastique dans les trente ans à venir, puisse être pris au sérieux au-delà du cercle des amateurs de SF bas-de-gamme. Je veux bien, à l’instar de Saint-Exupéry, constater que les prévisions sont difficiles à faire lorsqu’elles concernent l’avenir, mais le rappel de l’histoire récente me semble franchement mieux adapté à la vaticination politique que la régurgitation de concepts collectés dans un vieux numéro d’Astounding Stories. Une incertitude perdure néanmoins, et pas des moindres : la réédition d'un quasi quart de siècle d'histoire britannique implique-t-elle le retirage des numéros du loto sortis sous Thatcher ? A tout hasard, j'irai remplir une grille ou deux. Moi aussi, je veux m'enrichir sous Sarkozy.
© Commentaires & vaticinations
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PS : Je sais que les lecteurs ne suivent pas nécessairement les liens (d'ailleurs trop nombreux, on m'en fait souvent la remarque) dont je parsème mes notes. Je recommande pourtant la lecture de deux articles parus ici-même il y a quelques mois en complément de ce billet : Gauche, l'heure des choix et Le blog de Tony Blair
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