Euro fort : du bon usage de François Bayrou
Puisque François Bayrou est encore là, autant s'en servir : son point de vue sur l'euro étant le plus sensé qu'il nous soit donné d'entendre this side of the Quiévrain, souhaitons qu'il l'impose à Ségolène.
Tentant maladroitement, l'autre soir à la télévision, de nous convaincre de son immense maîtrise des dossiers ― de tous les dossiers ―, Nicolas Sarkozy ne s'est pas privé d'entonner sa petite chanson sur « l'euro fort, fossoyeur de l'emploi industriel en France ». Il faut dire qu'elle a du succès, cette chanson, au pays du Grand-Non. Tiens, même Ségolène la fredonne à l'occasion...
Rendez-vous compte : si les affreux petits comptables de Francfort n'étaient pas si obtus, s'ils rétablissaient une parité plus « raisonnable » entre l'euro et le dollar, s'ils acceptaient de placer la Banque Centrale Européenne au service d'une vision plus, comment dire, française, de la politique monétaire de l'Union, c'en serait fini de la crise et du chômage ! L'Europe redeviendrait compétitive, les délocalisations s'interrompraient et la Chine viendrait nous manger dans la main. Vraiment, quel crétin ce Jean-Claude Trichet ! On n'a pas idée ! Même le patron du bistrot où je prends mon café le matin le lui dirait, qu'il faut baisser ces fichus taux d'intérêt !
A l'appui de la démonstration sarkozyenne : la Banque d'Angleterre et sa légendaire soumission à l'interventionnisme blairiste. « Regardez Gordon Brown, devait-il expliquer à un correspondant du Times rendu muet par un tel aplomb, dès que la livre grimpe trop haut par rapport au dollar, bing, il baisse les taux d'intérêt ». Bon, que la Banque d'Angleterre soit, statutairement et depuis 1997, aussi indépendante du pouvoir politique que la BCE, que le sterling vienne de franchir le cap des deux dollars sans que personne ne s'en émeuve et que les taux britanniques soient très nettement supérieurs aux nôtres semble lui avoir échappé. Mais c'est sans doute que, n'ayant entendu aucun expat se plaindre de la vigueur de la monnaie lors de son dernier meeting londonien, il en a déduit que la devise locale s'échangeait contre des cacahouètes sur le FOREX...
Et d'ailleurs, qui fixe la parité des monnaies entre elles et, singulièrement, la valeur du dollar par rapport à l'euro, puisque c'est celle qui semble empêcher nos élites de dormir sans gober deux ou trois Mogadon ? Aussi incroyable que cela paraisse, c'est la mission des « marchés », c'est à dire d'investisseurs de toutes natures (fonds privés ou publics, Etats, entreprises, banques, traders...), lesquels achètent et vendent des devises pour des raisons qui leur sont propres (réserves liquides, spéculation sur l'évolution des parités, couverture de risque de change, bla bla bla...). Les banques centrales ont bien sûr la possibilité d'orienter ces crapules capitalistes dans une direction ou une autre en agissant sur les taux ― soit le niveau de rémunération associé à la détention d'une devise ― mais, au final, les marchés arbitrent toujours en fonction de leur perception de la santé et des perspectives d'une économie, les taux n'étant qu'un facteur parmi d'autres. Et dans l'affaire euro-dollar, les taux américains sont effectivement les plus élevés même si, à écouter Sarkozy et ses lieutenants, on pourrait croire que le billet vert a rejoint la livre et le brouzouf au paradis des monnaies en solde...
Mais quand bien même... Admettons que la BCE puisse être persuadée de jouer le jeu que la France voudrait bien lui imposer et qu'elle s'avise de provoquer la dégringolade de la monnaie commune, à « l'américaine ». Comment se débrouillera-t-elle, si nos amis yankees persistent dans leur attitude non-constructive et déloyale, pour que les deux principales devises de la planète soient affaiblies simultanément ? Comment atteindra-t-elle la parité idéale (sic) si la baisse des taux suffit aux uns et aux autres à relancer la course à l'échalote chaque fois que nécessaire ? Tiens, ça, même le patron de mon bistrot le comprendrait, lui qui connaît bien le problème de l'évolution du prix du petit noir et du sandwich aux rillettes au rade d'à coté...
Bref, tout ça, c'est du baratin. Et même un magnifique exercice de démagogie si l'on part du principe qu'il doit bien se trouver, à l'UMP ou au PS, un type ayant lu un livre ou deux. Car l'idée qu'une monnaie anémique soit un atout pour une économie développée, en concurrence avec une tripotée de pays émergents bourrés d'une main d'oeuvre aussi volontaire que peu exigeante, est tellement inepte qu'elle ne devrait même plus être émise sans faire éclater de rire les cafetiers les moins éclairés.
François Bayrou, dialoguant vendredi avec Ségolène, s'est d'ailleurs permis de rappeler que non seulement la France est le seul membre de l'eurozone à se plaindre de Jean-Claude Trichet, mais que l'Allemagne est redevenue la première puissance exportatrice au monde devant les États-Unis, le Japon ou la Chine avec la même monnaie que les petits copains gaulois ! Il aurait tout aussi bien pu indiquer que les Pays-Bas et la Belgique jouissent également d'un solde commercial positif, voire que la France était membre du club de ceux qui vendent davantage qu'ils n'achètent jusqu'à ce que les chiraco-sarkozyens ne se mêlent de ce qui ne les regarde pas ― et tout ça malgré le « franc fort» cher à l'ami Bérégovoy !
Une monnaie forte, et l'impact de l'Endaka (la série de réévaluations historiques du yen nippon) sur l'industrie automobile japonaise en est la preuve, force les pays à réorienter leurs exportations vers des produits et services à « haute valeur ajoutée », dont le prix n'est pas le facteur déterminant du point de vue du client. Ainsi, lorsque vous faites l'acquisition d'une Porsche Cayenne, pour prendre un exemple extrême en matière d'ostentation voiturière, vous n'achetez pas un instrument de mobilité permettant d'aller faire les courses à Auchan mais un symbole statutaire chargé d'informer le reste du monde de votre niveau de revenus... De même, lorsque vous investissez dans une machine outil Trumpf pour découper de la tôle dans votre usine, vous achetez de la fiabilité, de la productivité, de la compétitivité avant de vous intéresser au prix relatif d'un tel engin. Geddit?
Assurément, une monnaie forte ne vous protégera pas de la concurrence salariale chinoise dès qu'il est question de fabriquer des seaux en plastique. Mais franchement, et sauf à ramener le niveau de l'euro à celui du yuan et les salaires lyonnais au niveau des rémunérations pékinoises, est-ce là toute l'ambition industrielle d'un pays comme le nôtre ?
Par le passé, Français ou Italiens avaient pris l'habitude de regagner de la compétitivité en dépréciant leur devise : votre inflation galopait, vos produits étaient si standards qu'ils ne séduisaient que par leurs tarifs, bing (comme dirait Sarkozy), une petite dévaluation et le tour était joué ! Mais ça n'est plus possible, maintenant que nous nous sommes dotés de biftons tellement robustes qu'ils résistent, non seulement à notre absence de croissance et à la dérive de notre dette publique, mais aussi à nos émeutes de banlieue et nos Le Pen au second tour... Il y a dix ans, aucun doute n'est permis, ce genre de plaisanteries aurait expédié le franc dans une tourmente telle que nous en serions réduits à mendier auprès du FMI de quoi assurer les dépenses courantes sans « default » sur le remboursement de la dette. Je galège ? Demandez aux Anglais : ils connaissent...
La France ― qui envoie de toute manière les deux-tiers de ses exportations vers le reste de l'Union sans aucun risque de change ― profite de l'euro fort pour réduire le coût de sa facture énergétique et de ses importations de matières premières ; accroître le pouvoir d'achat de ses investisseurs à l'étranger ; rendre plus difficile la prise de contrôle de ses entreprises par leurs concurrentes internationales ; forcer ses acteurs économiques à monter en gamme ; peser sur l'inflation importée ; réduire le poids de la dette exprimée en dollars ; augmenter le pouvoir d'achat de ses citoyens... Ca donnerait plutôt envie, ça, non ?
François Bayrou, je le disais, espère pouvoir influencer les choix économiques de Ségolène Royal. Ces choix seraient même, à en juger par le ton du débat de vendredi, le seul point d'achoppement majeur entre la doctrine du PS et celle de son futur « Parti Démocrate ». A une semaine du jour J, il serait bon de voir Number Three mettre son ambition personnelle au congélateur, histoire de réfléchir à une vision un peu plus pragmatique de la construction de la social-démocratie sous nos latitudes. La belle du Poitou s'étant courageusement engagée à compléter son fameux pacte, un aggiornamento sur l'euro n'est-il pas le meilleur des adjuvants ? Allez, les amis, encore un petit effort...
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