Nicolas Sarkozy est un excellent comédien. Et après ? Faudrait-il voter pour Gérard Depardieu s'il se présentait ?
J'ai une confession à faire à mes lecteurs. Une terrible confession. Hier après-midi, à l'heure où Ségolène galvanisait les élus PS porte de Versailles, où Drucker servait la soupe à Charlotte Gainsbourg sur France 2, où Amélie Mauresmo se faisait opérer de l'appendicite, j'étais au Zénith, à quelques mètres à peine de Nicolas Sarkozy...
Mon camarade Raphaël M. et votre serviteur avions en effet décidé de juger par nous-mêmes de la capacité du candidat de « la droite décomplexée » à stimuler les foules en direct-live. Et le meeting de dimanche étant consacré à la jeunesse, il nous semblait intéressant de nous frotter, en tout bien tout honneur, ça va sans dire, à cette « génération Sarko » en gestation. Car la politique, ce n’est pas qu’une chose froide et désincarnée pour vieux schnocks dans mon genre. Non, la politique, c’est aussi l’affaire des jeunes, des forces vives de demain, de ceux qui rêvent, explorent et innovent.
Nous étions d’ailleurs inquiets, en arrivant sur les lieux, à l’idée d’être trop facilement repérables, n’étant ni spécialement jeunes ni particulièrement fascinés par le ministre de l’Intérieur... Serions-nous immédiatement localisés et expulsés après avoir été enduits de goudron et de plumes ? Les gros bras du service d’ordre nous entraîneraient-ils dans un coin sombre du parc de la Villette pour nous tabasser en braillant « Tiens prends ça dans ta gueule, crapule socialo-communiste ! » ? Soucieux de préserver notre intégrité physique, nous avions jugé nécessaire d’inviter François X., le voisin du dessous de Raphaël, à nous accompagner : sympathique et paradoxal spécimen de prof de droite, il nous servirait de caution politique et, éventuellement, d’interprète en cas de difficulté ethnolinguistique.
Mais les choses ne se passent jamais comme prévu dans ce genre de circonstances et c’est aux deux membres bona fide de l’Internationale socialiste qu’il allait revenir d’ouvrir la voie à leur compagnon sarkozyste. A l’inverse des meetings de Ségolène, organisés à la bonne franquette et sans chichis, les réunions publiques de la droite restent extrêmement contrôlées. Des portiques de détection sont installés aux portes et des vigiles filtrent les entrées, refoulant sans état d’âme les visiteurs spontanés non-munis d’un badge en plastique. Fameuse surprise, en fait : non seulement faut-il être de droite pour venir écouter Sarkozy, mais encore faut-il l’être de manière officielle et se promener avec un petit médaillon attestant sans ambigüité de son identité politique autour du cou (dans l’attente d’un badge d’identité nationale ?). François X, unique enseignant de son collège de ZEP à prôner la fin de la « pensée-68 », aurait ainsi été cruellement exclu de cette communion solennelle sans notre intervention, à Raphaël et à moi [notre intervention de journalistes dans le civil, pas de socialistes, évidemment, la presse n'ayant besoin de montrer patte sarkoblanche qu'à Europe 1 ou à Paris-Match].
Un meeting de Nicolas Sarkozy, c’est d’abord un spectacle. Un spectacle dans les gradins, où des milliers de supporters venus de toute la France semblent confondre la défense d’un idéal politique et le soutien à une équipe de foot, et un spectacle sur la scène, sur laquelle des acrobates urbains sont chargés de chauffer une salle qui n’en a pourtant pas vraiment besoin. Car les jeunes sarkozystes, ou plutôt les « jeunes populaires », comme ils s'auto-désignent, sont enthousiastes et bruyants. Equipés de cornes de brume et de banderoles aux couleurs de leur région d’origine (« La Bretagne avec Sarkozy », « Les jeunes actifs du Lot-et-Garonne pour Nicolas »), ils ressemblent à s’y méprendre à des membres du MJS ! Et même s’ils moins colorés que les socialistes débutants ― la génération Sarko n’est que très modérément black-blanc-beur ―, ils n’ont guère le look comme-il-faut de leurs homologues de l’UDF et encore moins la nonchalance Sciences-Po-khâgneuse des DSKistes. « Populaires », le mot ne leur va finalement pas si mal ― un constat qui n’est d'ailleurs pas leur faire injure, loin s'en faut.
C’est d’ailleurs intriguant, cet engagement à droite de la part de jeunes pas forcément bien nés. Quels peuvent-être les ressorts, au-delà des aspects socialisants d’une adhésion précoce à une organisation politique (rencontrer des filles, se faire des amis...), d’une identification au parti du « bouclier fiscal » ? Et la jeunesse n’est-elle pas, même connement, même naïvement, plus spontanément « généreusement rebelle » que « fiscalement conservatrice » ? « C’est qu’ils sont attachés à la France avant de s’intéresser à la fiscalité, assure François X. en désignant un jeune homme en caban lisant Michelet en attendant l’arrivée du boss. Et qui leur en parle, de la France, à part Sarkozy et autrement que Le Pen ? » Mouais, faut voir...
Voir, justement, avec le discours d'ouverture de Fabien de Sans Nicolas, le mal-nommé bébé-Sarko chargé d’orienter la jeunesse dans le bon sens. Un speech passe-partout, rempli des poncifs jeunistes de rigueur, du baratin sur « cette jeunesse trop longtemps brimée par la bien-pensance de la gauche mais enfin prête à affirmer clairement ses choix avant d’aller sauver le monde patati patata »... Oh, rien de bien méchant, de la part de ce trentenaire déguisé en ado mais s’exprimant comme son vieux routier de père spirituel, des attitudes aux inflexions de voix...
Voir, enfin, avec le clou du spectacle, l’intervention de Sarkozy lui-même, le discours tant attendu par 10 000 jeunes en délire, un millier de vigiles et soixante-quinze journalistes (chiffres officiels). Voir autant qu’entendre, effectivement, tant le bonhomme a de la présence. Qu'il semble loin, le temps où il se faisait balader par DSK à l’occasion d’un débat télévisé. Il a pris de la bouteille, de l’assurance et joue de l’émotion comme d’autres du violon. Son texte est excellent, sa manière de le prononcer est d’un professionnalisme surprenant et le charisme qu’il déploie est sans commune mesure avec le côté toujours un peu laborieux des apparitions publiques de Ségolène, le vague ennui qui suinte des interventions de Bayrou, les colères factices et transparentes d’un Besancenot...
Sarkozy, ce coup-ci, parle d’amour. Il cite les poètes et Guy Môquet, résistant communiste fusillé à 17 ans. Il parle d’espoir et de solidarité. Il parle de la France et de son histoire. Il parle de rassemblement, d’avenir, d’ambition. Il ne dit absolument rien de concret, en fait, mais transmet ces émotions propres à faire bondir le coeur de ces jeunes pousses UMPistes dans leurs poitrines encore insuffisamment droitisées. Il parle de sa mère en citant Albert Cohen, il parle de liberté et, on en serait presque convaincu à l'écoute de cette verve inspirée, Sarkozy est l’homme de la situation. Il nous aime. Il a changé. Tout ce qu’il veut, c’est que la France aille de l’avant. Avec tous les Français. De toutes les couleurs, de toutes les origines, de toutes les religions.
Bon, on tique bien un peu lorsque Jean-Paul II est convoqué pour célébrer les valeurs de la famille et de l’entrée dans l’espérance (« N’ayez-pas peur ! ») mais, au final, rien ou si peu dans cette peinture dynamique de ce que pourrait être une France réconciliée avec le monde, réconciliée avec son histoire, réconciliée avec elle-même, n'est de nature à faire sursauter un blairo-ségoliste. Et le même discours, finalement, ferait vibrer sans effort jeunes socialistes et jeunes centristes s’il leur était servi sous la bannière de leur choix. Un hommage à Martin-Luther King, merde !
Reste à savoir ce que nos jeunes Populaires feraient, en lieu et place de cette déclaration d’amour Urbi et orbi, du Sarkozy du monde réel. Ce qu'ils feraient du Sarkozy du ministère de l’Identité nationale, du Sarkozy des magouilles immobilières, du Sarkozy des accommodements avec la loi de 1905, du Sarkozy du contrôle des médias, du Sarkozy des cabinets noirs, du Sarkozy de l’ambition cynique maquillée en idéalisme... Le président de l'UMP, c’est sûr, est un excellent comédien. Et même, comme on le savait déjà, un excellent organisateur de spectacles. Mais l’idée a-t-elle jamais été d'envoyer qui que ce soit à l'Elysée au motif qu’il était capable de garder une salle en haleine en lui tenant, le cœur en bandoulière, des propos en décalage abyssal avec son action politique ?
Sous d’autres cieux, en d’autre temps, des acteurs ont bien été élus présidents. Mais ils étaient d’abord de très mauvais comédiens, la politique étant pour eux le moyen d’échapper à un demi-siècle de cachetonnages médiocres. Nicolas Sarkozy, lui, est vraiment trop doué pour faire l’impasse sur la formidable carrière d'histrion qui lui tend les bras. Et si les jeunes populaires qui lui criaient leur amour dimanche au Zénith étaient sincères, ne pas voter pour lui serait le meilleur service à lui rendre. D'ailleurs, il peut compter sur moi.
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