Du temps de Claude Villers et de Pierre Desproges, les tribunaux radiophoniques étaient désopilants. Avec Nicolas Demorand, ils sont devenus consternants.
J'ai pris l’habitude, ces dernières années, d'écouter Nicolas Demorand à la radio. Enfin, pas Demorand lui-même, mais plutôt sa réinterprétation des « Matins » ― une version plus dynamique, plus in touch, que les incarnations précédentes de l’émission phare de France Culture.
C'est que ce n’est pas rien, le choix d’une station à écouter au saut du lit ! Et si la fréquence favorite de l’intelligentsia a fini par me séduire, après des siècles d’addiction matutinale à France Inter, c’est précisément par sa capacité à réconcilier le tempo d’une radio d’information et la sérénité d’un vrai lieu de réflexion. Mais Demorand, en vérité, a toujours eu tendance à m’agacer. Sa désinvolture, son côté dandy, sa propension à débattre avec ses invités au lieu de les interviewer, m’ont plus d’une fois fait grommeler sous la douche.
Son transfert sur France Inter devait toutefois me poser un sacré problème d’arbitrage : fallait-il le suivre au royaume des poulets de Loué, au motif que je m’étais accoutumé à ses manières de salonnard trendy ou, au contraire, rester fidèle à la poignée de chroniqueurs du studio d’en face ? Echanger un Alain-Gérard Slama contre un Guy Carlier ? Troquer un Olivier Pastré contre un Jean-Marc Sylvestre ? Remplacer un Alexandre Adler par un Bernard Guetta ? Abandonner un Olivier Duhamel au profit d’une Hélène Jouan ? Présenté comme ça, le choix coulait de source. Et pourtant, et pourtant...
Plusieurs mois après ce bouleversement d’une routine aussi essentielle au bon déroulement de ma journée que ― mens sana in corpore sano ― le jogging que je m’impose dès potron-minet, je suis toujours aussi indécis que l’âne de Buridan, slalomant entre les deux radios sans la moindre loyauté. L’invité d’Inter m’intéresse-t-il particulièrement ? Bing, la démagogie cynique de Carlier m’oblige, séance tenante, à reprendre le chemin de France Culture... Le social-libéralisme rigolard d’Olivier Pastré me donne-t-il matière à réflexion ? Paf, me revoici sur Inter, irrité par les efforts d’Ali Baddou à jouer les doubles de son prédécesseur au lieu de s’inventer une personnalité.
Ce matin, en tout cas, j’étais sur France Inter, attiré par la présence d’un Alain Finkielkraut dont je savais qu’il chercherait à tuer les rumeurs de son ralliement à Sarkozy. Enfin, moi, je le savais. Mais pas Demorand qui, semble-t-il, ne lit pas Le Monde, le quotidien ayant publié un communiqué du philosophe dénonçant comme « fantaisistes » et « sans aucun fondement » les « informations » complaisamment relayées par Le Canard, Libé et le Nouvel Obs.
De fait, l’animateur était surtout très fier d’avoir mis la main sur cet archétype de l’ex-soixante-huitard-acquis-aux-forces-de-la-réaction, digne représentant du sarkozysme sinistre dont on nous rebat tant les oreilles depuis quelques temps. Se préparant joyeusement à l’exécution publique du fossoyeur de la pensée progressiste une fois sa confession obtenue (à défaut de contrition), il devait d'ailleurs commencer, la fine mouche, par lui demander son avis sur la candidate socialiste...
Entendons-nous bien : je ne partage absolument pas la position d’Alain Finkielkraut à l’égard de Ségolène Royal, qu’il sous-estime complètement. Et d’ailleurs, il ne s’agirait pas de la première occasion d’affirmer ici que le philosophe se trompe, sa lecture « ethnique » des émeutes de 2005 me semblant radicalement erronée. Mais cette entreprise de transformation d’un penseur authentiquement libre en crapule réactionnaire, raciste et bushiste ― entreprise dont Demorand se faisait ce matin l’auxiliaire ― doit inquiéter jusqu'à ses détracteurs.
« La rumeur de mon ralliement à Sarkozy, expliquait justement (en substance) le philosophe, sous les dénégations véhémentes de son procureur interviewer, participe d’une logique aussi dégueulasse que transparente. Il suffit qu’André Glucksmann ou Pascal Bruckner annoncent qu’ils roulent pour le ministre de l’Intérieur pour que la machine infernale se mette en branle : les anciens-gauchos-intellos-sionistes favorables à la guerre en Irak ont achevé leur métamorphose. Bref, ils sont devenus des néo-conservateurs américains à passeport français ».
Que Finkielkraut n’ait jamais soutenu, au contraire, l’opération militaire américaine en Irak et qu’il soit possible que des intellectuels français juifs (ou présumés tels) ne soient pas les clones les uns des autres est devenu anecdotique, la liste en son temps concoctée par Frère Tariq servant désormais de grille de lecture de l’échiquier politique français. Et pour les Demorand de ce monde, obsédés par le rangement des uns des autres dans autant de petites boîtes méthodiquement étiquetées, la seule question qui comptait, une fois entérinée, d'assez mauvaise grâce, l’idée que non, décidément, l’homme n’avait pas la moindre intention d’intégrer le comité de soutien à Nicolas Sarkozy, était : « Mais bon sang de bonsoir, êtes vous de droite ou de gauche ? »
Je n’aimerais pas être la place d’Alain Finkielkraut, intellectuel à forte visibilité ayant fait le choix de penser et de dire la complexité du monde en des termes moins binaires qu’un animateur de radio conscient, lui, des impératifs de simplification qu’impose une audience de masse. Et si j'ai moi-même choisi, pour le moment encore, de rester attaché à la gauche officielle, je veux demeurer capable, autant que lui, de réévaluer ces clivages dès qu'ils ne relèvent plus que d’un dogme vide de sens.
A l’inverse de l’auteur de la Défaite de la pensée, donc, je continue de jouer le jeu. Je peux poser un regard pragmatique sur certaines des propositions économiques de l'UMP et déplorer que le PS n'y reconnaisse pas la copie mal digérée d’une démarche social-démocrate sans cesser de voter pour lui. Je peux, volontairement, ignorer l'archaïsme identitaire qui déclenche ces « J’aime pas les riches ! » démagos dans l’espoir que, d’une manière ou d’une autre, une gauche de gouvernement éclairée se débrouillera pour nous conduire au blairisme sans passer par la case Thatcher. Mais je n’en condamne pas moins le discours des orthodoxes qui ne voient plus, en ceux qui se démarquent de leur prêt-à-penser, qu’autant d'ordures droitières.
Alain Finkielkraut, n’en déplaise à Nicolas Demorand ou à n’importe lequel de ses juges autoproclamés, n’est pas un réactionnaire raciste « nostalgique de mai 67 ». Ses fameux commentaires sur l'équipe de France de football, au mieux maladroits, au pire stupides, il s'en est expliqué (et même excusé) soixante-quinze fois à l'inverse d'un Georges Frêche, serial xénophophe assumé. Et l'inviter dans une émission de radio ne devrait pas devenir le moyen, pour tel ou tel animateur-vedette, de s'en prendre à bon compte à l'intégralité des horreurs du monde... Mais peut-être finirais-je par écouter Radio 4, une station sans pub ni tribunaux populaires, pour éviter ce genre de balivernes. Tenant compte du risque toujours présent, évidemment, d'être accusé de bushisme ou pire, de blairisme, cette radio émettant en anglais. Bah, il faut bien prendre des risques de temps en temps.
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