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lundi 29 janvier 2007

Vieilli, usé, fatigué ? Que nenni !

Les quelques fumeurs encore recensés, s'ils avaient enfin décidé de reprendre leur santé en main, risquent d'arbitrer en faveur du vice contre la vertu à la lecture de cette note. Mais qui leur jettera la pierre ?

TortureUne marche de 54 kilomètres, ça n'a l'air de rien. Et quiconque a déjà parcouru une vingtaine de bornes par une belle journée d'été, s'arrêtant ici ou là pour admirer un point de vue ou une chapelle du XIIe siècle avant d'aller déjeuner dans la sympathique petite auberge recommandée par l'oncle Albert, s'imaginera sans doute qu'il s'agit d'une promenade de santé.

Hum... Permettez-moi de vous dire que « quiconque » se fourre le doigt dans l'oeil jusqu'au coude : participer à la fameuse marche Paris-Mantes est à peu près aussi comparable à une balade en forêt qu'une heure de piscine l'est à la traversée de la Manche à la nage. J'exagère ? Oui. Mais à peine. Troisième « exploit » sportif majeur de ma nouvelle existence de non-fumeur, cette épreuve semble avoir été conçue par un malade mental particulièrement imaginatif. Car enfin, quitter les faubourgs de la capitale à minuit, dans la froidure d'un samedi de janvier, pour rejoindre les confins de l'Ile-de-France en traversant autant de zones pavillonnaires, de rocades et de forêts humides que possible n'est pas exactement une façon normale de passer la nuit. Même pour un insomniaque.

La balade en question, en effet, n'a rien de touristique. La nuit, il fait noir et ce ne sont pas les petites lampes frontales imposées par le règlement qui y changent quelque chose, parole de mineur de fond ! Non, la marche Paris-Mantes est bel et bien une épreuve d'endurance absurde, ne procurant de surcroît aucun des bénéfices post-mortem habituellement associés aux flagellants et autres pénitents remontant je ne sais quels escaliers sur les rotules.

Bon, les premiers vingt kilomètres, en dépit de la fatigue accumulée tout au long de la journée, du froid et de l'humidité, s'étaient plutôt bien passés. M'étant débrouillé pour effectuer ce parcours en compagnie d'une sélection de Chicago boys, j'imaginais que j'en profiterais pour les convaincre de la validité de mon modèle ségolo-bockelo-scandinave d'économie socialo-libérale. Tu parles ! Concentré sur mon effort, fatigué par une journée ayant commencé aux alentours de six heures du matin, j'allais vite déchanter. Pour autant, je m'étais bien lancé, sous les encouragements du petit Joe Jackson ayant élu domicile à l'intérieur de mon lecteur MP3, dans une courte séance de jogging, histoire de ne pas passer pour un rigolo aux côtés des quelques furieux faisant tout le trajet en courant... Quelle erreur ! La marche et la course sollicitant apparemment des segments différents de l'appareil musculaire humain, j'aurais mieux fait de conserver la même allure jusqu'à Mantes, le grand Oscar Wilde ayant probablement découvert l'importance d'être constant à la suite d'un exercice de ce genre...

Au total, je devais  passer plus de neuf heures (9h31 pour être précis) à battre le pavé, passant les ultimes vingt kilomètres à me lamenter et à jurer (mais un peu tard) qu'on ne m'y prendrait plus. Les deux dernières heures allaient même être les plus pénibles psychologiquement, les estimations contradictoires des uns et des autres sur la distance restant à parcourir étant un excellent moyen de casser le moral de l'amateur de faits concrets que je suis :

Jumeauville, c'est à combien de kilomètres ?
Oh, 4 ou 5. Maximum 6... On y est presque...

Mais une heure plus tard, un autre habitué de l'épreuve vous assurait, la main sur le coeur, que les premières maisons de cette étape majeure de la compétition seraient visibles d'ici deux ou trois kilomètres, bouleversant tous vos calculs de réserve d'endurance et démolissant ce qui vous restait de moral.

L'interminable entrée dans Mantes semble d'ailleurs tout spécialement organisée pour briser les esprits forts dans mon genre. Un panneau routier vous indique-t-il que vous venez de pénétrer dans la commune ? Un autre vous informe que votre destination est en fait « Mantes-la-Jolie », trois bornes plus avant ! Entrez-vous enfin dans Mantes-la-Jolie ? C''est pour mieux négocier la dizaine de virages et de chicanes vous empêchant de voir l'arche d'arrivée et de savoir, concrètement, combien de temps cette séance de torture doit encore durer. Même le passage de la ligne proprement dite est un enfer, les officiels vous orientant alors vers un lointain gymnase pour la remise d'étranges médailles en forme de semelle cloutée...

Mais j'ai l'air de me plaindre, comme ça, de regretter d'avoir passé ma nuit de samedi à dimanche en enfer quand, en réalité, je suis franchement fier de moi et de cette nouvelle célébration de ma capacité à laisser tomber la clope, sans même attendre les injonctions chiraquiennes, et à me transformer en sportif accompli. Ni vieilli (même s'il se trouve que la fameuse nuit était également celle de mon anniversaire), ni usé, ni fatigué (enfin, un peu quand même), j'en viendrais même à recommander à tout un chacun de tenter l'aventure l'an prochain. En ce qui me concerne, toutefois, une fois suffit : comme disait Torquemada, rien n'est plus ennuyeux plus que le manque de créativité dans l'exercice de la torture.

© Commentaires & vaticinations

________________________________

PS : Je tiens à évoquer ici la dame au blouson multicolore sans laquelle je me serais peut-être jeté sous le pont ferroviaire de Mantes-la-Jolie au lieu de parcourir le dernier kilomètre (ou les deux derniers ? Ou les trois ?), épuisé et vidé que j'étais... Cette sympathique mantaise avait en effet décidé de m'aider à franchir la ligne d'arrivée en marchant à mes côtés et en bavardant pour me distraire. En la remerciant, je lui ai dit que je me souviendrais d'elle toute ma vie et c'était sans doute vrai !

PPS : Etant enfin parvenu, le jour même de la marche, à faire fonctionner le lecteur MP3 reçu à Noël, j'ai également été assisté dans mon effort par de moins anonymes supporters dont voici la liste : Genesis : Fox-Trot et Trespass ; Leonard Cohen : Ten New Songs et Dear Heather; Tom Waits : One From The Heart ; Joe Jackson : Big World ; Bob Dylan : Desire. Il est possible que les plus jeunes de mes lecteurs n'aient jamais entendu parler d'une telle play-list. Mais ont-ils jamais marché 54 kilomètres ?

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Commentaires

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Epreuve de jeune, playlist de vieux.
Félicitations.

quel becheur ce cousin !
bravo a toi quand meme, moi,qui me suis degonfle.
au fait, ton insistance a faire de la pub pour un lecteur mp3 portable est un peu enervante ... aurais-tu tenu cette distance sans toute cette electronique moderne ?

Tu es un grand malade !
Mais bravo.
Ici, en région lyonnaise, on a un truc de la même veine, la "Lyon - Sainté" (pour St Etienne), et il paraît que c'est assez terrible dans son genre aussi.
Sinon, c'est qui Bob Dylan ?
(Je blague hein, une fois mon père m'a fait écouter ;))

Look Sharp me semble mieux adapté.
Mais bon...
J'ai arrêté il y a deux mois. Je compatis. J'empathise.
Quant à Dylan, Blood on The Track aurait sans doute mieux collé que Desire. Pour beaucoup de raisons...

Bon anniversaire ! Et c'est assurément une manière originale de le fêter...

Des manies de vieux (marcher longtemps), une bande son qui attire l'attention (démagogie ?), des sympathies politiques sympathiques...

Vous ne seriez pas un de ses jeunes cons avec des vestes bariolées (je sais plus comment ils s'habillent maintenant), qui récupèrent les valeurs pour faire de la pub ? C'est pas une combine de marketing pour faire venir sur votre blogue, au moins ?

Bon, en même temps, c'est bien fait, on reviendra.


P.-S. Votre article prémonitoire : "vous avez aimé le 21 avril, vous aimerez le 29 mai 2005", était pertinent. Il a eu du succès ? Je pressens alors que ça va valoir le coup de préparer un numéro 2

All,
Play list de vieux, play list de vieux... Le dernier Leonard Cohen n'a même pas dix ans !

Tof,
T'es gonflé tout de même. Aurais-tu tenu le coup AVEC cette électronique moderne ?

Sasa,
Tu diras à ton père qu'il a bon goût. Mais il doit être bien jeune pour écouter ce genre de musique avec des instruments modernes, des guitares électriques, des batteries, tout ça...

Charles,
L'idée était justement de choisir des disques totalement inadaptés à l'expérience. Genesis première manière, soit de la musique à écouter vautré sur un canapé après avoir absorbé des substances illicites, n'est évidemment pas le stimulant idéal. Mais je n'aime pas faire comme tout le monde.

Michel B.
Et tu n'as encore rien vu. Attends de voir le prochain.

Lucas Clermont,
Voici un bon exemple de commentaire ambigu, dont on suppute qu'il cherche à être sympa tout en étant désagréable... ou le contraire exact. Mais je vais décider qu'il s'agit d'une visite de courtoisie car je suis de bonne humeur aujourd'hui (même si j'ai encore un peu mal aux chevilles).

Bravo j'y étais aussi. je suis arrivé à 10heures et je suis encore incapable de marcher!

@ Hugues

Ah ! Alors mon commentaire est vraiment fort maladroit ! Je traduis donc : votre article est très bien (pas que les 20 derniers Km), suffisamment enlevé pour donner envie de lire d'autres de vos articles.

Ainsi de celui écrit avant l'échec du référendum sur le TCE, prémonitoire. Je constate avec accablement que bisser ne suffit pas et que d'aucuns se proposent de recommencer, une fois de plus à nous tirer une balle dans le pied. (Il paraît qu'en laboratoire, certains lémuriens arrivent à tomber jusqu'à 40 fois dans les mêmes pièges). De là la nécesité de récrire la suite.

P.-S. J'ai conscience que d'estimer que les 20 derniers Km sont le passage que nous avons le plus aimé dans votre article, peut être de nature à être perçu comme une (douloureuse) attaque personnelle. On va pas s'en sortir.

Et bien bravo (mais par quelle association d'idée avez vous inclus cette image de torture plutôt "gore" - un truc de jeunes ?)

Peut-être aurez vous envie l'an prochain de tester l'hivernale du raid normand, à la même date :) (il y a toujours plus fou qu'on n'ose imaginer)
http://raid-normand.web-emaker.com/fr/display_page.asp?pg=2-5&ext=fr

Il manquait à la playlist "On the road again", non ?

Hugues, tu exagères, le Paris-Mantes n'est pas référencé sur cette page :

http://www.occasionalhell.com/infdevice/

De mon côté, ma playlist de l'an dernier comprenait H.F. Thiéfaine, très adapté pour l'ambiance des 20 derniers km; pour cette année, j'avais pris plus léger.

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