Le correspondant du Times à Paris nous aime. Formidable ! Mais il fait désormais preuve d'indulgence pour notre approche de la fiscalité. Est-il temps pour lui de changer d'affectation ?
J'ai beau ne pas déborder d’affection pour le Times, cette espèce de Figaro londonien, j'apprécie beaucoup le blog de son correspondant parisien, Charles Bremner. D'abord parce qu'il est informatif et plutôt bien écrit, mais surtout parce qu’il est manifestement l'œuvre d’un authentique francophile.
Or la francophilie, dans le contexte de la presse britannique, est presque une aberration. Et la moindre évocation des Français par un membre de la NUJ dans l'exercice de ses fonctions est invariablement encombrée de clichés sur leur absence d’hygiène, leur refus du respect des règles ou leurs manières étranges... Le lecteur de Manchester et de Birmingham, d’ailleurs, serait presque déçu si ces lieux communs xénophobes ne lui étaient pas servis à intervalles réguliers ― qu’il soit amateur de vulgarité tapageuse (The Sun) ou de condescendance amusée (The Economist).
Bon, à la décharge de mes confrères d’outre-Manche, les clichés en question ne sont pas totalement dénués de fondement, même si nous faisons désormais de gros efforts en matière de renouvellement de sous-vêtements. Mais au final, et même un traître à la patrie tel que moi est forcé de l’admettre, ce systématisme dans la raillerie frise souvent l’insupportable. D’autant plus que la réciproque n’est pas vraie, l’anglophilie, voire l’anglomanie de nos propres plumitifs étant légendaire. Et si ces derniers ne rechignent pas non plus à l’usage de la caricature à l’égard de nos voisins du dessus, le profil du gentleman en chapeau melon est tout de même plus valorisant que celui du quasi-clodo en tricot marin et béret basque censé être notre marque de fabrique...
Le blog de Charles Bremner ― et je dis bien le blog, dans la mesure où ses articles « officiels » sacrifient parfois à la tradition, à moins qu’ils ne soient retravaillés sans son consentement par quelque rewriter allergique à l’ail ― est d’une toute autre nature. L’homme, c’est une évidence, aime la France. Il l’aime même au point de ne pas considérer, comme la plupart de ses compatriotes, qu’elle serait encore plus formidable sans les Français. Du coup, il lui arrive parfois d’aller au-delà du raisonnable dans les interprétations rationnalisantes qu’il propose à ses lecteurs de nos mystérieuses petites intrigues. Dernier exemple en date : l’affaire des « riches à 4 000 euros » et ses contorsions embarrassées visant à expliquer pourquoi le salaire d’une infirmière britannique en milieu de carrière fait de vous un affreux capitaliste dans l’Hexagone...
Les Français ne le savent pas toujours, qui voyagent peu à l’étranger, mais leurs salaires directs sont parmi les plus faibles du « premier monde ». Pas leurs coûts salariaux, évidemment, qui restent les mêmes que dans la plupart des pays comparables en termes de PIB par habitant, mais bien ce qui leur reste après déduction de l’ensemble des cotisations versées à tout un tas d’organismes aux finalités obscures. Et il n’est pas rare, pour un étranger amené à travailler en France, d’être surpris, sinon choqué, par la faiblesse des émoluments qui lui seront proposés en plus de ses Tickets Restaurant.
Mais si Charles Bremner mentionne l’existence de ces prélèvements en indiquant qu’ils représentent quelque 20% du salaire nominal d’un Français, il semble faire l'impasse les « charges patronales », la fameuse « face cachée » du bulletin de salaire. Pour autant, le concept même de « charges patronales » n'est qu’une vaste fumisterie, le salarié devant nécessairement produire suffisamment de richesses pour couvrir la totalité de la dépense le concernant pour être employable (l’idéal est même qu’il produise un peu plus si un minimum de profit est envisagé). Par voie de conséquence, ce n’est pas de 20% mais de 60% de son revenu théorique qu’il se trouve privé. Et à coûts salariaux globaux identiques en France et en Grande-Bretagne, le Gaulois recevra 40 quand le Grand-Breton touchera 80, confirme l'OCDE. Inutile de préciser lequel de nos deux amis sera capable d’investir dans une longère périgourdine facilement accessible via EasyJet.
Attention, explique encore Charles Bremner à ses lecteurs : ce système a priori confiscatoire, pour parler comme le premier sarkozyste venu, correspond en réalité à un choix de société, les Français étant généralement d’accord pour permettre à un Etat avisé de dépenser à leur place l’argent qu’ils gagnent. S'ensuit d'ailleurs le portrait d’une France à la limite de la suédisation, avec ses services de santé haut de gamme et ses retraites confortables... Hum : le hic, c’est qu'un pays comme la Suède, comparable à la France en termes de pression fiscale, fait rarement la Une des journaux ― même britanniques ― pour ses campings urbains, ses banlieues déshéritées en révolte, son chômage de masse, l'absence de pérennité de son système de pension ou ses écoles en ébullition.
Moi-même, social-démocrate bon teint, je ne verrais pas le moindre inconvénient à ce que mon gouvernement prélève et redistribue quelque 50% du PIB si les résultats étaient au rendez-vous et permettaient, effectivement, de bâtir le modèle à la fois compétitif et solidaire dont bénéficient Suédois ou Danois. Mais l’idée d'alimenter, chaque mois, la vingtaine d’organismes aux sigles abscons qui se bousculent sur ma fiche de paye sans cesser d'enjamber, pour me rendre au boulot, le même nombre de SDF qu’un habitant de San Francisco me semble de plus en plus grotesque.
Le débat sur la « fortune » du duo Royal-Hollande, fortune dont il n'est pas certain qu'elle lui permettrait d'investir dans une maison Phénix en banlieue d'Oxford, illustre bien cette dérive. Tout comme la transformation d'un revenu mensuel de 4 000 euros en symbole d’une richesse insolente quand le vrai scandale se situe plutôt du côté du niveau inacceptable des salaires directs, d'une structure fiscale faisant reposer l’essentiel du financement du pays sur le travail et, surtout, de l'inefficacité croissante de la dépense publique.
Au final, je n’en veux pas vraiment à Charles Bremner, dont je continuerai d'apprécier l’humour et, à la vérité, le tact. Mais peut-être s'est-il laissé aller, insensiblement, à adopter jusqu'aux modes de pensée les plus idiosyncratiques de ceux qu'il était venu observer. Et si, reprenant ses esprits, le correspondant du Times décidait d’aller explorer une contrée nouvelle, souhaitons qu'il s'agisse, justement, de la Suède ou du Danemark et que son nouveau blog devienne l’ordinaire de nos élites. Qui sait, elles en tireront peut-être quelques leçons...
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