Lorsque la moitié des Français craint de devenir SDF et que l'évolution du nombre de baby-sitters sert d'indicateur de la misère lycéenne, l'heure n’est plus à la réforme mais à la psychothérapie.
Un sondage en atteste, un Français sur deux (48%) pense qu'il est susceptible de devenir un sans-abri. Un Français sur deux. Dans un pays de soixante-trois millions d’habitants dont la richesse per capita reste l’une des plus élevées au monde, dont l'Etat (au sens large) redistribue plus de 50% du PIB, assure une couverture maladie universelle, emploie un salarié sur quatre et loge une famille sur cinq, un nombre d’individus équivalent à la totalité des détenteurs de passeports canadiens vit dans la hantise de la clochardisation...
Peu importe l’évaluation, par l’INSEE en 2004, du nombre de SDF à 86 000 personnes. Peu importe la quantité epsilonesque de dossiers de surendettement enregistrée par la Banque de France (120 000) ― pourtant la première cause, de l’avis des sondés, d’une dérive vers la homelessness. Peu importe, même, l’absence de SDF dans le champ de vision immédiat de l’immense majorité des Français ne résidant ni à Paris, ni à Lyon, ni à Marseille... Popularisée par Gérard Jugnot dans son film « Une époque formidable », l’image de l’ex-propriétaire de Volvo déclassé a marqué les esprits pour longtemps. Un seul faux pas, une seule erreur de parcours et, bing, c’est le séjour sous une tente installée sur les quais de la Seine, courtesy of Médecins du Monde !
Bon, que les sociologues aient, depuis longtemps, en France comme ailleurs, dressé la liste des critères qui semblent communs à la plupart des SDF (milieu familial déstructuré, pathologies mentales, alcoolisme, toxicomanie, etc.) ne fait rien à l’affaire. La peur est là. Constamment présente et régulièrement entretenue par une classe politique dont la principale mission semble être de nous protéger, de nous défendre, de nous prendre en charge, d’éliminer jusqu'au risque d'être né...
Et comment, en effet, ne pas être convaincu que la société est devenue aussi dure que cruelle lorsque Le Monde nous apprend, sur la foi d’une enquête CSA/Union Nationale des Lycéens, qu’un potache sur cinq est désormais obligé de travailler ! Oui, en France, en 2006, alors que les fusées vont sur Mars et que les GPS équipent le tableau de bord de la première Logan venue, un lycéen sur cinq, à l’image de ses homologues pakistanais ou indonésiens, prend chaque jour le chemin de l’usine. Enfin, pas de l’usine, bien sûr, puisqu’elles ont toutes été délocalisées au Pakistan et en Indonésie, justement. Pas de l’usine, mais du restaurant, de la boulangerie, de la boutique de vêtements : bref, de ces lieux emblématiques de l’exploitation capitaliste la plus insupportable.
Le Monde nous informe d’ailleurs du quotidien d’Ismaïl, 19 ans, travaillant le week-end depuis l’âge de 14 ans « à raison de 40 euros la journée ». Il évoque aussi la vie de Bakary, passant ses soirées d’après bahut dans une pizzeria pour « moins que le SMIC » et « pour aider sa famille » : « son père technicien de surface, sa mère sans emploi et ses neufs frères et sœurs ». Proviseurs et enseignants sont ensuite appelés en renfort pour expliquer à quel point les choses sont difficiles pour ces agents-doubles adolescents, partageant leur vie entre école et boulot. Et on veut bien les croire, évidemment, la rédaction d’une dissertation étant assez peu compatible avec l’élaboration d’une Margarita avec petits lardons (mais sans anchois).
On veut bien les croire jusqu’à la lecture des chiffres sur lesquels s’appuie l’enquête, chiffres selon lesquels le « travail des lycéens » ici dénoncé ― dont on rappelle qu’il ne concerne que moins d’un cinquième de la population lycéenne globale ― correspond à du baby-sitting dans 28% des cas, que les jeunes esclaves exercent essentiellement pendant les vacances et que, pour 80% d’entre eux, l’idée de « se faire de l’argent de poche » est la seule motivation ― seuls 13% (du cinquième, insistons à nouveau, du cinquième !) des répondants assurant « en avoir besoin pour vivre ».
Bah, tout ça n’empêche pas Le Monde de citer le proviseur d’un grand lycée parisien, lequel s’épanche à loisir sur ce « gros problème » : « Cela perturbe le travail scolaire. Mais certains, s'ils ne travaillaient pas, ne feraient pas d'études du tout. Nous essayons de faire ce que nous pouvons pour accompagner ces élèves en distribuant des aides sociales »... Ca n’empêche pas non plus l’Union Nationale des Lycéens de lancer, dès cette semaine, « une campagne pour "une reconnaissance sociale" des lycéens ».
Je n’ai pas, moi-même, le sentiment d’être directement menacé par une telle détérioration de mon niveau de vie. Et le fait que ma fille ainée, élève de seconde, propose, deux fois par semaine et pour une poignée d’euros, des heures de soutien scolaire à une gamine de CM2 de l’immeuble d’à-côté ne me semble pas de nature à éveiller l’attention de l’Unicef. Nous ne sommes pourtant pas, ma fille et moi, si différents du reste de la population française, et à tout le moins des 48% de SDF potentiels ou des 28% de baby-sitters en puissance. Je n’ai pas ce sentiment et ça ne fait de moi ni un égoïste insensible, ni un imbécile ignorant des réalités mais, plutôt, un citoyen en demande d’un peu moins de baratin, d’un peu moins de complaisance dans cette description anxiogène de la réalité.
Si tous les Français étaient susceptibles de se retrouver à la rue, il n’y aurait probablement rien à faire, au-delà d’une révolution marxiste les privant peut-être de leurs libertés fondamentales (mais, hey, on n’a rien sans rien) en offrant à tous un logement aussi spartiate que collectif. Si tous les lycéens étaient forcés de travailler pour survivre, au détriment évident de leurs études, la même révolution marxiste devrait leur permettre de ne se rendre au kolkhoze qu’après la fin de leurs études. Mais si seule une fraction de la population est effectivement fragilisée, si seule une faible proportion de lycéens est en difficulté, apportons leur notre aide sans lésiner, sans disperser des moyens toujours plus réduits dans toutes les directions au nom d’inquiétudes sans fondement.
La France a un tas de vrais problèmes : des problèmes de structure, des problèmes de méthode... Elle ne sait plus donner du travail aux jeunes (ce qui est d’ailleurs assez paradoxal compte tenu de la démonstration faite par l’Union des Lycéens...) ; elle ne sait plus donner du travail aux « vieux » ; elle ne sait pas avancer autrement que par la crise. Mais les Français ne sont pas massivement menacés par la rue, pas plus que les lycéens ne sont forcés, dans une proportion notable, à arbitrer entre cours du jour et repas du soir.
Des propagateurs professionnels de psychoses virtuelles, exigeons plutôt la résolution des problèmes du réel : l’accroissement des moyens de la filière psychiatrique, une approche plus pragmatique des questions d’alcoolisme et de toxicomanie, la création de centres d’hébergement véritablement adaptés aux besoins d’une population marginalisée et, dans le cadre scolaire, la redirection des bourses vers les élèves en ayant réellement besoin. Les SDF, comme les lycéens authentiquement pauvres, leur en sauront gré. Quant aux autres, qu’ils aillent plutôt consulter les dizaines de milliers de psychologues que la France forme à tour de bras, leur évitant au passage de se retrouver eux-mêmes sous les tentes, faute de boulot. On le voit, à quelque chose malheur est toujours bon.
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