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décembre 2006

vendredi 29 décembre 2006

Rebel without a cause

Peut-on concilier sens aigu de l'Etat de droit et mépris profond pour un code de la route inadapté à l'usage du vélo en ville ? Je prétends que oui (mais vous n'êtes pas forcés de me suivre si ça va trop vite).

Rebel_without_a_cause_1Ca n'a sans doute l'air de rien, mais il y aura bientôt un an que je n’ai pas rechargé mon Pass Navigo, le rectangle de plastique électronique remplaçant désormais la bonne vieille carte Orange des Parisiens. Oh, il m’arrive encore, en cas de force majeure, de prendre le métro ou le RER mais, au final, je suis bel et bien devenu l’un de ces néo-cyclistes qui agacent tant les chauffeurs de bus et de taxis évoluant dans les mêmes voies réservées.

Pas question, pour autant, de me sentir la moindre parenté avec les dandies qui, perchés sur un bicloune hollandais, font du vélo comme on prend le thé, avec l’élégance affectée d’une rombière à lavallière. Bobo pour bobo, j’appartiens à la sous-espèce du « cycliste-urbain-sportif ». Enfin, pas sportif au point de circuler en vélo de course déguisé en Lance Armstrong : on a sa dignité. Mais sportif au sens où je pilote mon Riverside Décathlon à 149 € avec la fébrilité d’un otaku en passe d'atteindre l'ultime palier de son wargame favori, sans pour autant prendre de vrais risques ― pour moi ou pour mon prochain. Bobo sportif, donc, mais bobo tout de même.

D’ailleurs, et à l’inverse de la plupart de mes camarades-pédaleurs, j’ai tendance à me montrer particulièrement respectueux du code de la route et de l’étiquette vélocipédique : utilisateur consciencieux des kilomètres de pistes aimablement mis à ma disposition par Bertrand Delanoë, je dispose, à l'avant comme à l'arrière de ma bécane, de petites lumières triplement estampillées NF, TUV et CE et le timbre de ma sonnette est réglé pour être entendu à plus de 50 mètres... Un vrai premier de la classe. A un micro-bémol près : je ne m’arrête pas aux feux. Jamais. Enfin, sauf lorsque la police est là et seulement depuis un petit incident m’ayant coûté, non pas un bras, une jambe ou un crane, mais la somme forfaitaire de 90 euros.

Ce samedi matin-là, j’étais allé faire un peu de vitesse sur la boucle cyclable du bois de Vincennes, histoire de me préparer à l’un de ces défis à la manque dont j’ai le secret. Débouchant en trombe de l’avenue des Minimes sur l’esplanade du château, je choisissais, en moins d'une seconde, de ne pas m’arrêter au feu rouge sous lequel patientait sagement une estafette de la police. Bon, pour mieux appréhender la situation, il convient de se représenter cette esplanade comme un vaste espace totalement désert en bordure d’un bois interdit aux voitures ― les flics et moi-même étant, à cette heure assez peu civilisée (6h30), les seules preuves par l'absurde de l’intelligent design à un kilomètre à la ronde...

J’aurais pu, évidemment, m’arrêter à côté de leur Peugeot customisée et attendre gentiment le passage au vert d’un feu particulièrement lambin (je connais bien le coin). Mais, on l'a vu, il ne m'avait suffit que d'un bref instant pour décider que, non, vraiment, être hypocrite de si bon matin, accepter de jouer ce jeu stupide du type qui ne traverse une rue déserte, de nuit, qu’après l’activation du petit bonhomme olive fluo, n’était pas justifié. Et je suis passé. Et ils m’ont stoppé. Et ils m’ont allumé.

A les entendre, je venais en effet de prendre un « risque énorme », faisant là la démonstration d'une incroyable irresponsabilité. Empochant humblement mon PV (l’une des fliquettes, particulièrement remontée, parlait même de m’emmener au poste comme un vulgaire Villepin), j’allais d'ailleurs jusqu’à jurer qu’il s’agissait d’une bonne leçon et que, bien entendu, croix de bois, croix de fer, je ne le ferai plus.

Mais je l’ai refait, évidemment. Et si la moindre leçon devait être tirée de cette expérience, c’est bien qu’il ne faut jamais griller un feu en présence d’un policier. Car pour le reste... Mon expérience du cyclisme urbain m’a conduit à considérer les feux comme des panneaux stops, voire comme de simples « Cédez le passage ». Un vélo n’est pas une voiture (je ne passe jamais au rouge en auto) et l’idée qu’il faille respecter exactement les mêmes règles que les engins à moteur me semble franchement stupide ; a fortiori dans une montée difficile, lorsque le feu ne permet à personne de traverser ou à aucun véhicule de passer.

J’imagine qu’il est assez difficile, pour quelqu’un qui n’aurait jamais fait de vélo en ville, d’accepter ce point de vue, exemple frappant de la capacité des Français à ne respecter que les règles qui les arrangent, sans pour autant hésiter à dénoncer le voisin coupable de ne suivre que son propre code éthique. Mais j’ai appris à vivre, moi-même, avec cette contradiction et c’est sans le moindre sentiment de culpabilité que je grille feu rouge sur feu rouge, sous les regards haineux des automobilistes, des motards, des amateurs de scooters et, même, des cyclistes dont les choix de rébellion se situent à un autre niveau ― comme l’absence de catadioptre aux normes NF, par exemple.

Les piétons, eux, ont tendance à apprécier mon comportement, mon sens de la solidarité mobilement-durable m’incitant à leur céder systématiquement la priorité, parfois au prix d’improbables gymkhanas entre chaussée et trottoir. Mais c’est ainsi et, tout partisan de l’ordre juste ségoliste que je sois, je me permets cette entorse majeure, répétée, assumée au code de la route. Et même, je m’en vante (mon camarade Eolas m’ayant préalablement assuré qu’un tel coming out ne présentait pas de risque particulier au plan légal). Je m’en vante, oui. Quelle honte !

©Commentaires & vaticinations

Mon vélo et moi : 1 2 3 4 5 6

mercredi 27 décembre 2006

Un Le Pen pour l'extrême-gauche ?

La gauche « antilibérale » n'a pas été capable de se doter d'un grand unificateur. Réjouissons-nous.

Stalin_3Le grand talent de Jean-Marie Le Pen est d'avoir regroupé, sous une oriflamme unique, tout ce que l'Hexagone comptait de catholiques fondamentalistes, de néo-nazis, de celto-völkistes, de petits blancs en colère, de communistes en rupture de ban et de protestataires déboussolés. Les plumitifs qui, dans les rédactions parisiennes, s'affairent déjà à sa nécro, feraient bien de s’en souvenir sous peine de passer à côté du phénomène d'extrême-droite le plus remarquable depuis le vote des pleins pouvoirs à Philippe Pétain.

Car quels sont, finalement, les points communs entre un Romain Marie, chef de file des intégristes au sein du FN, un Pierre Vial, champion du néo-paganisme, voire un Michel de Rostolan, partisan du retour à la monarchie ? Clairement, et au-delà de la haine des juifs ― prérequis de base du côté du Paquebot ― aucun...

Paradoxalement, cette capacité d’un ancien baroudeur sans attache particulière à la religion, entré en politique par poujadisme plutôt que par nostalgie du Reich ou de l’Ancien Régime, à structurer ces chapelles (sic), est le meilleur espoir d’une déliquescence rapide du Front national au lendemain de ses obsèques. La France n’ayant pas, à l’inverse de l’Allemagne ou de la Belgique, de vraie tradition de racisme populaire à connotation biologique, le démembrement du FN en autant de groupuscules microscopiques devrait mettre un terme à une aberration historique n’ayant que trop duré.

Pour autant, l’incapacité de l’extrême-gauche ― rebaptisée « gauche antilibérale » par souci de coller aux humeurs du temps ― à se doter d’un leader charismatique susceptible de rassembler nos soixante-douze obédiences trotskistes, nos dizaines de collectifs altermondialistes, nos innombrables comités contre ceci ou cela, sous une ombrelle unique semble poser problème à tout un tas de gens présumés raisonnables. Comme si l’émergence d’un Le Pen de gauche était le meilleur moyen de sauver la démocratie...

A l’inverse de leurs homologues d’extrême-droite, les mal-coalisés sinistres ne détestent pas nécessairement les juifs. Ils partagent bien une même haine des Américains, haine que certains d’entre eux réconcilient parfois avec leur préventions antijuives, mais il ne serait pas légitime d’assimiler l’excès d’enthousiasme antisioniste de certains à l’ensemble de la galaxie antilibérale. D’ailleurs, je ne me le permettrais pas.

Mais bien que le consensus moral nous enseigne que les racines spécifiques des totalitarismes de gauche et de droite ― la recherche du « bien » pour les uns, la volonté de faire le « mal » pour les autres ― sont si différentes que les comparer entre eux ne se fait pas, je revendique le droit de renvoyer dos-à-dos les partisans d’une tabula rasa annonciatrice de l’homme nouveau.

Le poujado-maurrassien José Bové était sans doute la meilleure chance, pour la « gauche de la gauche », de se doter d’un Le Pen bien à elle. Son petit côté Astérix à bouffarde, ses dénonciations de la malbouffe, des OGM, du grand capital, de l’alliance américano-sioniste et de la dérive ultralibérale de l’Union européenne étant suffisamment syncrétiques pour séduire une majorité de nonistes non souverainistes. Une stalinienne reconstruite à la hâte (et assez imparfaitement) comme Marie-Georges Buffet, un ado révolté d’une trentaine d’années comme Besancenot, un beauf sorti du rang comme Mélenchon, une communiste « new wave » comme Clémentine Autain n’avaient, en revanche, aucune chance. N’est pas borgne qui veut. Même au royaume des aveugles.

Désormais, la persistance de l’émiettement gauchiste fait s’éloigner le risque d’une prise de contact entre le PS et un éventuel lider maximo ― une tentation toujours présente, quoi qu’on en dise. Dans la psyché de la gauche non-communiste, l’extrême-gauche occupe un peu la même fonction qu’un Monseigneur Lefèbvre chez les catholiques, le Rabbi de Loubavitch chez les juifs ou les oulémas wahhabites chez les musulmans : une sorte de référence honteuse. Un cousin dont on abhorre la dérive sectaire, évidemment, mais auquel on reconnaît, bizarrement, le statut de dépositaire de la foi véritable ; celle qui ne fait pas de concession, pure comme au premier jour...

Des années durant, l’existence d’un Front national puissant a contaminé, via la droite « respectable », l’ensemble de la pensée politique française, banalisant réflexes racistes et xénophobes dans le discours des élites comme dans l’opinion. L’émergence d’un Le Pen de gauche aurait fait courir le risque, dans un pays à la culture économique proche de zéro, d’une déferlante protectionniste, obscurantiste et passéiste déguisée en progressisme. En cette période de fêtes, réjouissons-nous !

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lundi 25 décembre 2006

Pour Noël, l'ONU offre une résolution à Ségolène

Les « faux-pas » de Ségolène Royal en matière de politique internationale, légendaires du côté des fans de l'UMP, rencontrent un certain succès hors de nos frontières. Et de Jérusalem à New-York, la diplomatie participative ne se porte pas si mal.

Un_council Les « bonnes résolutions » se prennent généralement le premier de l'an ― pas deux jours avant Noël. Le Conseil de sécurité des Nations Unies vient toutefois de faire entorse à la tradition en décidant, à l'unanimité, de sanctionner l'Iran pour son refus de suspendre son programme d'enrichissement d'uranium.

On se souvient pourtant, en France, des remous provoqués par les considérations de Ségolène Royal sur le même thème, la candidate socialiste à la présidentielle doutant de la finalité pacifique du programme nucléaire iranien. Quelques-uns de nos meilleurs spécialistes de la prolifération atomique s'étaient alors émus de voir la belle du Poitou s'éloigner de ses fourneaux pour se mêler de la sécurité de la planète.

Jean-Pierre Raffarin, oubliable ex-Premier ministre, s'était gaussé de ses « improvisations ». Nicolas Sarkozy, décidément plus à l'aise à l'Intérieur qu'à l'extérieur, avait jugé sa concurrente « légère », « dangereuse » et « imprudente ». Quant à Philippe « Mickey d'Orsay » Douste-Blazy, il s'était inquiété des « graves conséquences pour l'avenir de la France » d'une éventuelle confusion par l'impétrante des dimensions civile et militaire du nucléaire iranien...

Il est heureux que ni Jacques Chirac, ni Jean-Marc de la Sablière, notre ambassadeur auprès des Nations-Unies, n'aient adopté une position de ce genre samedi 23 décembre à New-York : un veto de la France, après l'accord des Etats-Unis (évidemment) et de la Grande-Bretagne (ça va sans dire), mais également de la Chine et de la Russie, à la résolution 1737 risquait d'être, pour le coup, le pire faux-pas imaginable.

Au final, il semble que les grands de ce monde se soient orientés dans la voie ségoliste de la fermeté et du refus des faux-semblants en demandant aux Etats-membres de l'ONU de « cesser tout transfert de technologie sensible » vers l'Iran et en exigeant de ce pays qu'il « suspende (...) ses activités nucléaires posant un risque de prolifération » (enrichissement ; recherche et développement liés à l'eau lourde ; construction d'un réacteur modéré à l'eau lourde).

Clairement, et même si le Conseil de sécurité est resté vague sur les conséquences d'une poursuite de ses activités par le président iranien et sa clique, le ton a changé. Ce qui n'a d'ailleurs pas échappé au célèbre historien de la seconde guerre mondiale installé à Téhéran, lequel a immédiatement annoncé sa volonté de passer outre « une résolution superficielle et triviale », menaçé sans ambiguïté ses signataires (« Vous le regretterez bientôt ! ») et initié l'installation de « 3 000 centrifugeuses » à Natanz ― l'un de ses principaux sites de traitement d'uranium.

En tout état de cause, et bien qu'il soit effectivement « trivial » ― pour parler comme Ahmadinejad ― de ramener le dernier épisode de cet inquiétant feuilleton à d'absurdes enjeux d'activisme électoral, force est de constater que Ségolène Royal est prise plus au sérieux à New-York ou à Jérusalem qu'à l'UMP. Mais n'est-ce pas là ce qui compte vraiment ?

©Commentaires & vaticinations

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PS : Ah la la, qu'il est long et difficultueux, le chemin de celui qui, refusant de céder à facilité, s'abstient de parsemer son blog de petits smileys permettant au lecteur de mieux saisir l'éventuelle ironie d'une tournure de phrase, d'une formule ou d’un point de vue.

Après le texte lui-même, voici quelques précisions rendues indispensables par les premiers commentaires. Donc, non, évidemment, le Conseil de sécurité ne s'est pas adossé aux propos de campagne de Ségolène Royal pour voter sa résolution. La belle du Poitou a beau passer pour l'une des six femmes les plus sexys du monde, elle n'en est pas encore à affoler les vieux sages de l'ONU à ce point. Et, oui, absolument, les sanctions qui viennent d'être prises à l'égard de l'Iran font partie de l'arsenal répressif sous-tendu par le TNP...

Mais, et c'est justement là que les choses deviennent intéressantes, le Conseil de sécurité finit par en arriver aux conclusions déjà émises par la candidate en ce qui concerne le risque « proliférant » du nucléaire civil par les Iraniens et, prenant acte des intentions militaires clairement affichées par Ahmadinejad, abandonne la diplomatie pateline pour la confrontation.

De l’avis général, l’Iran se situe déjà en-dehors des termes du Traité, ce qui ramène ce dernier, toujours pour parler comme son leader maximo, au niveau de simple « morceau de papier déchiré ». Il est donc logique d’en prendre acte, même si l’assistance de l'AIE n'est désormais plus nécessaire aux ingénieurs de Téhéran pour le développement de leur filière. L’Iran aura sa bombe, mais sans coup de main de notre part.

mercredi 20 décembre 2006

Les Misérables (le film)

Lorsque la moitié des Français craint de devenir SDF et que l'évolution du nombre de baby-sitters sert d'indicateur de la misère lycéenne, l'heure n’est plus à la réforme mais à la psychothérapie.

LesmiserablesUn sondage en atteste, un Français sur deux (48%) pense qu'il est susceptible de devenir un sans-abri. Un Français sur deux. Dans un pays de soixante-trois millions d’habitants dont la richesse per capita reste l’une des plus élevées au monde, dont l'Etat (au sens large) redistribue plus de 50% du PIB, assure une couverture maladie universelle, emploie un salarié sur quatre et loge une famille sur cinq, un nombre d’individus équivalent à la totalité des détenteurs de passeports canadiens vit dans la hantise de la clochardisation...

Peu importe l’évaluation, par l’INSEE en 2004, du nombre de SDF à 86 000 personnes. Peu importe la quantité epsilonesque de dossiers de surendettement enregistrée par la Banque de France (120 000) ― pourtant la première cause, de l’avis des sondés, d’une dérive vers la homelessness. Peu importe, même, l’absence de SDF dans le champ de vision immédiat de l’immense majorité des Français ne résidant ni à Paris, ni à Lyon, ni à Marseille... Popularisée par Gérard Jugnot dans son film « Une époque formidable », l’image de l’ex-propriétaire de Volvo déclassé a marqué les esprits pour longtemps. Un seul faux pas, une seule erreur de parcours et, bing, c’est le séjour sous une tente installée sur les quais de la Seine, courtesy of Médecins du Monde !

Bon, que les sociologues aient, depuis longtemps, en France comme ailleurs, dressé la liste des critères qui semblent communs à la plupart des SDF (milieu familial déstructuré, pathologies mentales, alcoolisme, toxicomanie, etc.) ne fait rien à l’affaire. La peur est là. Constamment présente et régulièrement entretenue par une classe politique dont la principale mission semble être de nous protéger, de nous défendre, de nous prendre en charge, d’éliminer jusqu'au risque d'être né...

Et comment, en effet, ne pas être convaincu que la société est devenue aussi dure que cruelle lorsque Le Monde nous apprend, sur la foi d’une enquête CSA/Union Nationale des Lycéens, qu’un potache sur cinq est désormais obligé de travailler ! Oui, en France, en 2006, alors que les fusées vont sur Mars et que les GPS équipent le tableau de bord de la première Logan venue, un lycéen sur cinq, à l’image de ses homologues pakistanais ou indonésiens, prend chaque jour le chemin de l’usine. Enfin, pas de l’usine, bien sûr, puisqu’elles ont toutes été délocalisées au Pakistan et en Indonésie, justement. Pas de l’usine, mais du restaurant, de la boulangerie, de la boutique de vêtements : bref, de ces lieux emblématiques de l’exploitation capitaliste la plus insupportable.

Le Monde nous informe d’ailleurs du quotidien d’Ismaïl, 19 ans, travaillant le week-end depuis l’âge de 14 ans « à raison de 40 euros la journée ». Il évoque aussi la vie de Bakary, passant ses soirées d’après bahut dans une pizzeria pour « moins que le SMIC » et « pour aider sa famille » : « son père technicien de surface, sa mère sans emploi et ses neufs frères et sœurs ». Proviseurs et enseignants sont ensuite appelés en renfort pour expliquer à quel point les choses sont difficiles pour ces agents-doubles adolescents, partageant leur vie entre école et boulot. Et on veut bien les croire, évidemment, la rédaction d’une dissertation étant assez peu compatible avec l’élaboration d’une Margarita avec petits lardons (mais sans anchois).

On veut bien les croire jusqu’à la lecture des chiffres sur lesquels s’appuie l’enquête, chiffres selon lesquels le « travail des lycéens » ici dénoncé ― dont on rappelle qu’il ne concerne que moins d’un cinquième de la population lycéenne globale ― correspond à du baby-sitting dans 28% des cas, que les jeunes esclaves exercent essentiellement pendant les vacances et que, pour 80% d’entre eux, l’idée de « se faire de l’argent de poche » est la seule motivation ― seuls 13% (du cinquième, insistons à nouveau, du cinquième !) des répondants assurant « en avoir besoin pour vivre ».

Bah, tout ça n’empêche pas Le Monde de citer le proviseur d’un grand lycée parisien, lequel s’épanche à loisir sur ce « gros problème » : « Cela perturbe le travail scolaire. Mais certains, s'ils ne travaillaient pas, ne feraient pas d'études du tout. Nous essayons de faire ce que nous pouvons pour accompagner ces élèves en distribuant des aides sociales »... Ca n’empêche pas non plus l’Union Nationale des Lycéens de lancer, dès cette semaine, « une campagne pour "une reconnaissance sociale" des lycéens ».

Je n’ai pas, moi-même, le sentiment d’être directement menacé par une telle détérioration de mon niveau de vie. Et le fait que ma fille ainée, élève de seconde, propose, deux fois par semaine et pour une poignée d’euros, des heures de soutien scolaire à une gamine de CM2 de l’immeuble d’à-côté ne me semble pas de nature à éveiller l’attention de l’Unicef. Nous ne sommes pourtant pas, ma fille et moi, si différents du reste de la population française, et à tout le moins des 48% de SDF potentiels ou des 28% de baby-sitters en puissance. Je n’ai pas ce sentiment et ça ne fait de moi ni un égoïste insensible, ni un imbécile ignorant des réalités mais, plutôt, un citoyen en demande d’un peu moins de baratin, d’un peu moins de complaisance dans cette description anxiogène de la réalité.

Si tous les Français étaient susceptibles de se retrouver à la rue, il n’y aurait probablement rien à faire, au-delà d’une révolution marxiste les privant peut-être de leurs libertés fondamentales (mais, hey, on n’a rien sans rien) en offrant à tous un logement aussi spartiate que collectif. Si tous les lycéens étaient forcés de travailler pour survivre, au détriment évident de leurs études, la même révolution marxiste devrait leur permettre de ne se rendre au kolkhoze qu’après la fin de leurs études. Mais si seule une fraction de la population est effectivement fragilisée, si seule une faible proportion de lycéens est en difficulté, apportons leur notre aide sans lésiner, sans disperser des moyens toujours plus réduits dans toutes les directions au nom d’inquiétudes sans fondement.

La France a un tas de vrais problèmes : des problèmes de structure, des problèmes de méthode... Elle ne sait plus donner du travail aux jeunes (ce qui est d’ailleurs assez paradoxal compte tenu de la démonstration faite par l’Union des Lycéens...) ; elle ne sait plus donner du travail aux « vieux » ; elle ne sait pas avancer autrement que par la crise. Mais les Français ne sont pas massivement menacés par la rue, pas plus que les lycéens ne sont forcés, dans une proportion notable, à arbitrer entre cours du jour et repas du soir.

Des propagateurs professionnels de psychoses virtuelles, exigeons plutôt la résolution des problèmes du réel : l’accroissement des moyens de la filière psychiatrique, une approche plus pragmatique des questions d’alcoolisme et de toxicomanie, la création de centres d’hébergement véritablement adaptés aux besoins d’une population marginalisée et, dans le cadre scolaire, la redirection des bourses vers les élèves en ayant réellement besoin. Les SDF, comme les lycéens authentiquement pauvres, leur en sauront gré. Quant aux autres, qu’ils aillent plutôt consulter les dizaines de milliers de psychologues que la France forme à tour de bras, leur évitant au passage de se retrouver eux-mêmes sous les tentes, faute de boulot. On le voit, à quelque chose malheur est toujours bon.

©Commentaires & vaticinations

samedi 16 décembre 2006

Gardez-moi de mes amis. Mes ennemis, je m'en charge !

Johnny Hallyday, Doc Gynéco, Loïc Le Meur... Les relais de Nicolas Sarkozy dans la peoplesphère se révèlent autant de canards boiteux. Si j'étais ministre de l'Intérieur, et en vertu de la loi des séries, je placerais Steevy sur écoute.

Web_3En d'autres circonstances, je ne me laisserais probablement pas aller à tirer sur une ambulance lancée à pleine vitesse vers le mur le plus proche. Mais les choses étant ce qu’elles sont, et la perspective de la présidentielle émoussant mon sens de la charité laïque, je m'y colle.

Convaincu d’être le premier, au moins depuis Jean Lecanuet, à nous refaire le coup de la campagne « à l’américaine » ― sourire Colgate aux lèvres et trophy wife en remorque ―, le ministre de l’Intérieur s’est entouré d’une cohorte de « pipeules » censés lui gagner les faveurs des strates socio-ethnico-démographiques en lesquelles il prétend segmenter la France. Ainsi l'inusable Johnny Hallyday est-il chargé de lui apporter le public « populaire », ces modestes résidants de la France « d’en bas » chère à Raffarin. Las, la relocalisation helvétique du rocker presbyte pour cause d’optimisation fiscale risque de se retourner contre un Sarkozy partisan d'un « Aimez-là ou quittez-là ! » sans appel. Le placide Doc Gynéco, en dépit de son image de rappeur embourgeoisé, a lui pour mission d'attirer les 15-25 ans porteurs de capuches. Mais le spécialiste de la trompe de Fallope, également en délicatesse avec Bercy et soupçonné d’avoir « organisé son insolvabilité » pour échapper à la gabelle, risque surtout de servir de caution aux djeunz les moins civiques…

Loic Le Meur, enfin, serial entrepreneur et Monsieur Loyal de la blogosphère UMP, se faisait fort de réinventer France's top cop en as du numérique et visionnaire du Web collaboratif ! Et ça aurait pu marcher, d’ailleurs, si les communicants professionnels de l’ex-futur président de la République n’avaient pas abandonné le gouvernail à ce Rastignac de l’Internet au lieu de, simplement, s’en servir jusqu’à épuisement de ses ressources.

Tant que Le Meur s'occupait de la plateforme de blog du parti ou jouait, avec quelques amis, les agents de voyage pour jeunes gens modernes aussi apolitiques qu’impressionnables, les choses fonctionnaient à peu près convenablement. Mais de là à imaginer qu’il soit capable de transformer le millier de participants d’une conférence internationale sur « le défi posé par la Silicon Valley à la vieille Europe » ― soit les platitudes mille fois rabâchées depuis le lancement du Minitel ― en autant d’évangélistes de la rupture tranquille, il y avait un fossé que seul Le Meur, spécialiste du kitesurf, pouvait espérer franchir...

C’est ainsi que les congressistes médusés de « LeWeb 3 » (sic) allaient assister, entre deux PowerPoints bourrés d’histogrammes multicolores, à l’intervention d’un Sarkozy aussi hors-programme que hors-sujet ― intervention imposée à la foule par son number one fan. Mais le monde de l’Internet est cruel pour les Rastignac et leurs mentors, sifflets et tomates virtuelles sanctionnant immédiatement cette prise d’otage de businessmen totalement indifférents à ces magouilles franco-françaises.

De ce fiasco, les habitués du journal de TF1, voire les lecteurs de Paris-Match, carnet de bord quasi officiel de la destinée sarkozyenne, n’entendront pas parler. Mais le processus de décrédibilisation du boss de l’UMP auprès des jeunes gens modernes qu’il entendait lemeuriser en douceur s’en trouve accéléré, quelques semaines à peine après l’annonce loupée de sa candidature.

Les amateurs de tapis vert le savent bien, la loi des séries ne fonctionne à plein que sur les mauvaises pioches. Et Nicolas Sarkozy donnant franchement l’impression d’avoir perdu la main, il ferait bien de s’occuper de ce que préparent en secret, sous prétexte de booster son image, les Steevy Boulay et autres Christian Clavier. Un faux pas est si vite arrivé.

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mardi 12 décembre 2006

Iran : la bombe Ségolène

Le projet nucléaire de l'Iran est clairement militaire. Et la dimension « civile » du Traité de Non-Prolifération désormais sans objet. Pourquoi ne pas le dire ?

Iran_bombL'Iran vient d'inaugurer la toute première Conférence Internationale sur l'Holocauste, une manifestation à caractère scientifique visant ― avec l’assistance de personnalités académiques aussi respectables que Robert Faurisson, pape du révisionnisme, et David Duke, Imperial Wizard honoraire du Ku Klux Klan ― à faire la lumière sur ce qui demeure, pour le président Ahmadinejad, « un mythe inventé par les juifs eux-mêmes ».

Ce séminaire, prolongement d’un concours de dessins humoristiques à la thématique proche, a été diversement accueilli à l’étranger, les uns y voyant la preuve de l’antisémitisme virulent du régime iranien quand les autres privilégiaient la thèse d'une « rhétorique populiste à usage interne ». « Pas de lézard, assurent d’ailleurs ces derniers. Taper sur les juifs est, en Iran, un sport national. Il ne s’agit donc pas de prendre ces histoires d’oblitération d’Israël trop au sérieux... »

Dont acte. Les Iraniens apprécient l’antisémitisme de leurs dirigeants ; ils sont sensibles à l’organisation régulière d’événements réminiscents de l’exposition « Le juif et la France », montée par Darquier de Pellepoix en 1941 afin d’enseigner l’art d’identifier un métèque dans la rue aux petits Parisiens ; ils se réjouissent de l’ambiguïté entretenue par leur gouvernement sur l’usage qui sera fait de leurs installations d’enrichissement d’uranium... Mais de là à s’inquiéter de leurs menaces atomiques, il y a un fossé qui ne saurait être franchi sans flirter avec la paranoïa néoconservatrice.

Mettons-nous pourtant quelques instants à la place d’Israël, ce pays grand comme deux départements français, situé à portée de missile de Téhéran et forcé par l’histoire et la géographie à maintenir sa population en alerte permanente. Mettons nous à sa place, donc, et voyons si les menaces en question peuvent être interprétées de manière un peu moins psychologisantes.

Bon, à ce stade, et au bénéfice des lecteurs de passage qui ne connaîtraient pas encore les valeurs fondamentales de l’auteur de ces lignes et s’apprêteraient à dénoncer son sionisme exacerbé, rappelons qu’il est favorable à la coexistence de deux Etats distincts sur l’emprise de l’ex-Palestine mandataire, au retrait total des colons de Cisjordanie, à l’instauration d’un statut binational pour Jérusalem, à la paix sur la terre entre les hommes de bonne volonté, à la mise au point d’un traitement efficace contre le cancer, bla bla bla... Néanmoins, ma vision d'un avenir radieux pour le monde divergeant légèrement de celle du président d’un Etat agressivement théocratique comme l'Iran, je veux bien, moi, me mettre quelques minutes à la place d’Israël. Et même ― visionnaire que je suis ―, je veux bien ne pas bouger de mon confortable fauteuil parisien, conserver ma non-moins confortable position d’Occidental kantien, tout en prenant la mesure de ce que signifierait, pour moi, pour mon propre pays, pour Israël, pour la planète, la maîtrise de l’atome militaire par les barbus de Téhéran ! 

Evidemment, l’hypothèse d’un conflit nucléaire entre l’Iran et la France ― ou l’Iran et l’Occident, ou même l’Iran et les Etats-Unis du bourbier irakien ― reste abstraite. Et si les ayatollahs se risquent, de temps à autres, à déposer quelques bombes dans les lieux les plus fréquentés de notre capitale, c’est plus pour nous asticoter que pour nous faire vraiment mal. Une façon un peu cruelle de régler ses comptes, c’est sûr. Mais rien qui ne puisse dégénérer en échange de missiles atomiques. Du moins pour le moment. Enfin, dans le futur prévisible. Là, tout de suite, quoi...

Mais de fait, la position de Ségolène Royal sur la question du nucléaire civil, dénoncée par l’UMP comme une « bévue théorisée », est aujourd’hui la seule option raisonnable dans un contexte construit par les Iraniens eux-mêmes. Oui, le TNP leur donne le droit de développer une filière nucléaire non-militaire (on peut toujours se demander où est l’urgence d’une telle initiative pour un pays regorgeant de pétrole, mais bon, pourquoi pas...). Oui, le TNP impose aux puissances nucléaires « officielles » de fournir know how et équipements au régime de Téhéran pour ses besoins énergétiques... Mais, et c’est justement l’enjeu des négociations menées par la troïka franco-germano-britannique, l’enjeu de l'offre d’enrichissement par les Russes de l’uranium dont les Iraniens ont besoin pour faire tourner leurs centrales, voire l’enjeu de la position de l’AIEA sur le non-respect de la résolution 1696 distinguant le civil du militaire : Ahmadinejad mène le monde en bateau depuis des années.

Dans cette partie de poker-menteur dont chaque joueur connaîtrait les objectifs mais prétendrait, par commodité pusillanime pour les uns, par arrogance et calcul pour les autres, que le débat se situe encore sur le terrain d’un traité plus caduc que la charte de l’OLP, l'heure est pourtant venue de dire les choses. Bien entendu, les idiots utiles, toujours eux, émettront l’hypothèse qu’il s’agit surtout, dans le cadre de l'éternel complot américano-sioniste, de préserver le monopole occidental de production de l’énergie. D’autres viendront expliquer qu’à tout prendre, la sécurité moyen-orientale serait mieux assurée par l’équilibre de la terreur ― Cold War style ― que par l’absence d’un contrepoids islamique à la bombe israélienne... Les plus atteints, enfin, assureront doctement qu’une bombe iranienne serait une « bombe de progrès », propre à rendre à l’Oumma la fierté couillue que confère un tel potentiel de destruction...

Il est vrai qu’en balançant sa bombe verte sur Tel-Aviv, Ahmadinejad pourrait se vanter d’avoir définitivement réglé, outre le problème de « l'entité sioniste », la question palestinienne, la question libanaise, la question syrienne et, pour faire bonne mesure, une bonne partie de la question égyptienne, les retombées nucléaires n'ayant qu'assez peu de respect pour les lignes tracées sur des cartes (et c'est un Français post-Tchernobyl qui le dit !).

Mais la bombe iranienne n’est pas une bombe de progrès, symbole d'un tiers-mondisme triomphant, chiffon rouge agité fièrement sous le nez de l’impérialisme occidental... L’instabilité nouvelle qu’elle induit est un danger pour tous, à Tel-Aviv comme à Gaza, à Paris comme à New York, à Beyrouth comme à Téhéran. Et si le moyen d’empêcher ou, à tout le moins, de freiner son irruption passe par la volonté d’une Ségolène Royal devenue présidente d'appeler un chat un chat, je ne regrette vraiment pas mon choix du 16 novembre dernier.

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dimanche 10 décembre 2006

Un Nobel pour tous ?

Nîmes vient de se doter de « la plus petite université française ». Bel effort pour une ville dont les étudiants devaient, jusqu'à présent, parcourir plus de 50 kilomètres pour accéder aux lumières de l'enseignement supérieur.   

Prix_nobelQuel est le sens de la création d’une nouvelle université à Nîmes, une ville de 145 000 habitants située à une cinquantaine de kilomètres de Montpellier et à une centaine de kilomètres d’Aix-Marseille, deux des principaux complexes universitaires européens ? Quel est le sens d’un investissement permettant à moins de 4 000 étudiants de se voir proposer, dans un environnement pittoresque et chargé d’histoire, la même variété de disciplines qu’à Oxford, Harvard ou Stanford (« arts, lettres, droit, économie, psychologie, sciences… ») ? Quel est, pour résumer, le sens de cette nouvelle dispersion d’une partie des capitaux dont la recherche et l’enseignement supérieur français ont tant besoin, leurs performances souffrant de moins en moins la comparaison avec celles des universités américaines ou asiatiques ?

Ne cherchez pas. Cette initiative, propre à assurer la réélection d’Yvan Lachaud, député UDF du Gard et principal promoteur de la transformation d’une vague annexe des facs de Montpellier en véritable « Sorbonne de proximité », n’a aucun sens : aucun sens académique, aucun sens scientifique, aucun sens économique. Il faut dire que le jovial parlementaire avait déjà démontré, par le passé, sa capacité à se fourvoyer avec une impressionnante maestria sur les questions d’éducation en se faisant le champion de l’article 4 de la loi de février 2005 ― texte visant à insister sur « le rôle positif de la colonisation » dans les manuels d’histoire de nos chères têtes blondes.

Jusqu’à la mise en place de Nîmes U. l'Hexagone possédait 85 universités de dimensions variables, judicieusement implantées de manière à satisfaire les jeunes Français désireux d’étudier la matière de leur choix aux environs immédiats du domicile familial. Clairement, la tradition anglo-saxonne faisant du passage par la fac une expérience de vie autant qu’un parcours éducatif via l'insertion du plus grand nombre possible de miles entre un étudiant et sa chambre d'enfant reste, chez nous, considérée comme la première étape vers la précarité néolibérale.

Evidemment, la multiplication du nombre de pôles universitaires généralistes n’est pas la raison principale de leur décadence, même si la détermination des élus locaux à vouloir se doter du kit gare TGV-fac de sciences doit bien avoir joué un rôle dans le processus. Non : sous-investissement, absence d’autonomie, abandon des activités de recherche à une collection de mammouths institutionnels (CNRS, INSERM, CEA, INRETS, etc.), absence de sélection, hostilité à la coopération avec l'univers de l'entreprise, encombrement et développement des filières sans issue font de bien meilleurs coupables... Mais ce saupoudrage à vocation démocratique (vivre et étudier au pays ?), dans un contexte où une puissance moyenne comme la France ne peut probablement pas espérer entretenir plus d’une dizaine de vraies universités de classe internationale, paraît plus apte à achever le malade qu'à le guérir.

Car on voit mal comment le potentiel de recherche du pays pourrait être démultiplié au point de générer, sur 85, pardon 86, points du territoire, les titulaires de médailles Fields et autres prix Nobel sur lesquels une fac qui ne compte pas pour du beurre est censée s’appuyer. Le concept d’une fac « pour tous », au sens où tout un chacun serait en mesure d’étudier n’importe quoi n’importe où n’a de sens que si elle consent à ne plus être qu'un grand lycée ― un endroit où l’on vient recevoir un savoir inventé et développé ailleurs. Mais ce n’est pas le rôle de l’université. Enfin, disons que ce n’était pas le rôle de l’université et que, année après année, réforme après réforme, refus après refus d’affronter la réalité, nos facs, à quelques exceptions près, sont devenues ce « troisième cycle » de l’enseignement secondaire censé réparer les insuffisances des deux précédents.

Bien entendu, la nature ayant horreur du vide, les « grandes écoles » sont venues prendre le relais d’une université en déshérence, braconnant les meilleurs éléments via les prépas. Et de fait, où est le problème ? Ne pourrions-nous pas simplement nous résigner à cette transformation progressive du système, à la coexistence d’une myriade de facs « de proximité » (un DEA de psycho à Aubagne ? Une licence de sport à La Souterraine ?), quand nos têtes bien faites se dirigeraient naturellement vers tel ou tel établissement de prestige ? Pourquoi pas, indeed ? Peut-être parce que ces fameuses filières d'élite, une poignée d’écoles d’ingénieurs exceptée, forment presque exclusivement des épiciers et des attachés de presse sur des cursus courts, là où la fac aurait exploité cette matière grise à d’autres fins.

Nîmes, donc, aura ses facs. Yvan Lachaud sera réélu et briguera même la tête du département s’il se débrouille pour décrocher, je ne sais pas moi, un pôle de compétitivité d’envergure micro-locale où quelque chose dans le genre. Les étudiants qu’une chambre en cité U à quelques centaines de mètres de la place de la Comédie ou du cours Mirabeau effrayait continueront de rentrer à la maison après quelques heures passées sur leur mini-campus. Mais le premier Nobel nîmois, lui, risque de se faire attendre un certain temps…

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mercredi 06 décembre 2006

France Telecom ou le degré zéro de la relation client

Confronté à l'exode de ses clients, France Telecom se révèle assez mauvais joueur. Mais dans un contexte où les bonnes manières s’appellent CRM, les ignorer tient plus de l'erreur stratégique que de la faute de goût.

Crm_1Je me souviens de l’époque où une célèbre chaîne de télévision « à péage » était encore plus respectée ― dans l'univers du marketing s’entend ― pour la manière dont elle laissait filer ses clients que pour sa capacité à en recruter de nouveaux. Vous vous désabonniez pour une raison quelconque ? Une jeune femme aussi charmante que courtoise vous passait un coup de fil pour vous demander à quel moment le service avait cessé d’être à la hauteur de vos attentes, vous souhaiter bonne chance dans votre nouvelle vie de téléspectateur crypté et, surtout, vous promettre de faire remonter vos critiques jusqu’au plus haut niveau dans l’espoir de vous voir un jour réintégrer son fichier d’abonnés... A la limite, une fois la conversation terminée, vous vous sentiez presque coupable d’avoir laissé tomber une amie de vingt ans sous le prétexte futile de ne plus avoir de télé !

Dans un pays où la relation clientèle post-transaction se résumait à la mise en place d’un service contentieux, il s’agissait effectivement d’une attitude révolutionnaire. La France ne faisait pourtant que redécouvrir, plus d’un siècle après son invention par les pionniers des Grands Magasins parisiens, le concept du « client roi ». Modernisée par les Américains, formalisée par les écoles de commerce, rebaptisée CRM (Customer Relationship Management) par les spécialistes du jargon à deux balles euros, la dimension stratégique du couple producteur-consommateur s’en trouvait littéralement bouleversée.

Le bouleversement en question, toutefois, allait mettre un certain temps à voir ses effets positifs se propager à l’ensemble de nos entreprises de services, comme en témoigne l’attitude primitive d’un France Telecom désormais confronté au dynamisme commercial de concurrents affamés. Exemple frappant de l'incapacité de « l’opérateur (pré)historique » à saisir les enjeux de la fin d’un monopole : la manière dont il souhaite bon vent à ceux de ses clients qui choisissent de le quitter

Aussi surprenant que cela puisse paraître, compte tenu de mes légendaires difficultés à dénicher un accès ADSL stable et fiable, je viens de franchir le cap du « dégroupage total », abandonnant ainsi tout lien avec France Telecom. Il devenait en effet absurde de continuer à financer, chaque mois et par prélèvement automatique, une organisation me rendant un service à peu près aussi indispensable que celui de l’ouvreuse au visage respirant l’ennui qui déchire mon ticket avant de me laisser pénétrer dans une salle de cinéma...

Il ne s’agissait pourtant pas d’une démarche anodine, probablement plus proche de l’envol définitif de l’oisillon nouvellement emplumé que de la promenade de santé dans le quartier avant le repas du soir chez Môman. J’avais, après tout, toujours été client de France Telecom, et mes parents et grands parents avant moi. Ca crée des liens, non ? Pas tant que ça, en fait, si j’en crois le courrier qui vient de m’être expédié par cet ami, que dis-je, ce membre de la famille, à l’annonce de notre  rupture :

Madame, Monsieur,

A la demande du nouvel opérateur que vous avez choisi et mandaté, j’ai mis en œuvre le  dégroupage total de votre ligne. Cette opération implique que vous ne serez plus en mesure d’utiliser les services dont vous disposiez jusqu’alors sur votre ligne.

Désormais, pour toute information ou difficulté concernant votre ligne, je vous invite à  contacter directement votre nouvel opérateur. Pour toute autre question, vous pouvez vous adresser aux services commerciaux de France Telecom.

Je vous prie d’agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.

Le directeur de la plate-forme

Je ne sais pas comment vous l’interpréterez ― c’est sans doute une affaire de sensibilité ―, mais je perçois moi-même cette ultime correspondance comme une sorte d'exercice de style dont l’énoncé aurait pu être : « Vous êtes une amoureuse éconduite. Votre fiancé s’est trouvé une autre greluche, plus jeune, physiquement mieux dotée et moins exigeante au plan financier. Vous lui écrivez pour lui dire son fait ».

Car où se trouve, dans ce courrier plein de sous-entendus sur l’absence de fiabilité de mon nouvel opérateur (« Et si tu as des problèmes techniques, démerde-toi avec lui ! ») et sur son incapacité à me fournir les prestations auxquelles je suis convaincu d'avoir souscrit (« Et si tu crois pouvoir encore utiliser nos services, tu te fourres le doigt dans l’œil jusqu’à la clavicule, mon pote ! »), où se trouve, disais-je, le rappel de nos décennies de vie commune, voire des dizaines de milliers d’euros versés, facture après facture, au pot commun du régime de retraite spécifique des camarades des PTT ? Hein, où donc ?

Mais si ce n’était que ça... Non, ce qui me surprend le plus, de la part d’un opérateur convaincu de ma déception future face à l’incurie de la concurrence, c’est son refus de me faire savoir qu’en dépit de mon attitude lamentable, de mon côté « les rats quittent le navire », il sera toujours là pour moi quoi qu'il arrive. Son inaptitude à me rappeler qu’il saura m’attendre patiemment, que mon retour sera fêté comme celui du fils prodigue lorsque je me serai enfin rendu compte de l’absurdité de mon initiative... Et au lieu de ça, l’animal se la joue distant, détaché, technique, allant même jusqu’à ponctuer son courrier d’un abrupt « Le directeur de la plate-forme » quand n’importe quel épicier yankee ayant assisté à un séminaire de management à l'Holiday Inn de Sacramento aurait signé « Votre dévoué Didier Lombard, PDG » !

Je ne sais pas si je resterai satisfait ad vitam aeternam par mon nouveau prestataire. Probablement pas. Mais je sais qu’il me suffira, si je souhaite m’en séparer, de faire mon choix parmi le bataillon d’opérateurs qui me font les yeux doux à longueur de journées, par affiches, dans le journal, à la télé... France Telecom aurait pu demeurer, dans la foule, comme un ilot de stabilité familier. Sa lettre de rupture l'expulse carrément du paysage... Ah, l'amour !

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lundi 04 décembre 2006

Errare humanum est. C'est perseverare qui est diabolicum

Ecouter sans sourciller les diatribes d'un élu du Hezbollah est évidemment une erreur. Se placer dans la perspective d'une réévaluation post-chiraquienne de l'action diplomatique française au Moyen-Orient est, en revanche, une excellente idée.

SegoolmertJ'imagine assez bien les sourires en coin de certains de mes lecteurs ― du moins ceux que mon ségolisme continue de surprendre ― à l'annonce de la fameuse « bourde », nouveau symbole de l'incompétence crasse de la belle du Poitou dès qu'il n’est plus question de congé de paternité, d’interdiction du bizutage à Ginette ou de garde partagée... De même, j’imagine assez bien les commentaires sarcastiques qui ne manqueront pas de s’inscrire sous cette note quels que soient les arguments développés ici pour défendre la future présidente, puisque c’est exactement ce que je m’apprête à faire, aveuglé que je suis par ma détermination à renvoyer Sarkozy à ses chères études. J’imagine tout ça et, franchement, peu me chaut. A tout prendre, la dimension si désespérément « provinciale » de cette nouvelle polémique, tellement hors-sujet compte tenu des enjeux (l’élection ici et, voyons grand, la paix là-bas) m’encouragerait plutôt dans mon vice.

Faisons d’abord un sort à l’objet même du débat, soit la capacité du duo Ségolène-ambassadeur de France à écouter placidement un député du Hezbollah débiter les conneries habituelles sur le nazisme d’Israël et la crapulerie des Etats-Unis. Dans le cas de la candidate socialiste, c’est évidemment l’inexpérience relative d’une nouvelle venue aux affaires internationales ― dont on constate pourtant qu’elle apprend vite ― qu’il faut incriminer. Rappelée aux dures réalités de l’Orient compliqué, elle réagit comme il se doit : en vraie politique, elle assure avoir mal entendu ; en femme de conviction, elle regrette de ne pas avoir simplement quitté la pièce. Des questions ?

Moi, c’est plutôt l'attitude de son chaperon au pays du Cèdre qui m’intrigue ― cet ambassadeur de la Chiraquie, théoriquement roué aux chausse-trappes de l’imbroglio libanais, fin connaisseur des us et coutumes de la classe politique levantine. A-t-il entendu ou n’a-t-il pas entendu ? Parle-t-il seulement l’arabe, ce diplomate ?  A moins qu'il ne soit lui-même, à l'instar de ce confrère du Quai qui qualifiait, il y a peu, Israël de « petit pays de merde », suffisamment en phase avec le Hezbollah pour ne plus voir de malice dans de tels propos ? Ce point ne mériterait-il pas d’être exploré avec la même urgence par les Hervé de Charrette et autres défenseurs de la parole de la France dans le monde ?

Car pour le coup, les conséquences de la bourde ségoliste per se semblent largement circonscrites à la sphère franco-française, la presse israélienne elle-même ne l'évoquant qu’à travers le prisme du tintamarre médiatique hexagonal, de vagues dépêches d'agences à l'appui. De toute façon, il s’agissait d’un voyage à haut-risque et le principe même d'une première étape chez les Gemayel aurait pu être considéré comme une faute si les censeurs du jour avaient eu la moindre idée de ce qui se passe concrètement au Liban, les phalangistes d'hier n’ayant pas toujours eu l'attitude « chrétienne » qu'on leur prête aujourd’hui.

Mais c’est justement à la démarche de Ségolène dans sa globalité que j’ai envie de m'attacher, ce périple Liban-Palestine-Israël dans le contexte d’un (timide) réchauffement des relations entre Ehoud Olmert et Mahmoud Abbas... La France avait depuis longtemps perdu toute capacité à initier quoi que ce soit dans la région, empêtrée qu’elle était dans une « politique arabe » à peu près aussi efficace que sa stratégie dans la tragédie irakienne. De Gaza à Jérusalem, la chaleur de l’accueil réservé à une personnalité prête à poser un regard neuf sur cinq décennies d'un conflit absurde sans pour autant mettre ses principes dans sa poche, est un signal positif pour l’ensemble des parties. Sarkozy excepté, évidemment.

© Commentaires & vaticinations

PS : Je viens de changer la photo d'ouverture de cet article. La Une du quotidien israélien initialement choisie me semble désormais moins pertinente que cette poignée de main entre Ségolène et Ehoud Olmert. Pas mal pour la néo-militante du Hezbollah dénoncée par nos amis de l'UMP...

Le livre de l'année !

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