Rebel without a cause
Peut-on concilier sens aigu de l'Etat de droit et mépris profond pour un code de la route inadapté à l'usage du vélo en ville ? Je prétends que oui (mais vous n'êtes pas forcés de me suivre si ça va trop vite).
Ca n'a sans doute l'air de rien, mais il y aura bientôt un an que je n’ai pas rechargé mon Pass Navigo, le rectangle de plastique électronique remplaçant désormais la bonne vieille carte Orange des Parisiens. Oh, il m’arrive encore, en cas de force majeure, de prendre le métro ou le RER mais, au final, je suis bel et bien devenu l’un de ces néo-cyclistes qui agacent tant les chauffeurs de bus et de taxis évoluant dans les mêmes voies réservées.
Pas question, pour autant, de me sentir la moindre parenté avec les dandies qui, perchés sur un bicloune hollandais, font du vélo comme on prend le thé, avec l’élégance affectée d’une rombière à lavallière. Bobo pour bobo, j’appartiens à la sous-espèce du « cycliste-urbain-sportif ». Enfin, pas sportif au point de circuler en vélo de course déguisé en Lance Armstrong : on a sa dignité. Mais sportif au sens où je pilote mon Riverside Décathlon à 149 € avec la fébrilité d’un otaku en passe d'atteindre l'ultime palier de son wargame favori, sans pour autant prendre de vrais risques ― pour moi ou pour mon prochain. Bobo sportif, donc, mais bobo tout de même.
D’ailleurs, et à l’inverse de la plupart de mes camarades-pédaleurs, j’ai tendance à me montrer particulièrement respectueux du code de la route et de l’étiquette vélocipédique : utilisateur consciencieux des kilomètres de pistes aimablement mis à ma disposition par Bertrand Delanoë, je dispose, à l'avant comme à l'arrière de ma bécane, de petites lumières triplement estampillées NF, TUV et CE et le timbre de ma sonnette est réglé pour être entendu à plus de 50 mètres... Un vrai premier de la classe. A un micro-bémol près : je ne m’arrête pas aux feux. Jamais. Enfin, sauf lorsque la police est là et seulement depuis un petit incident m’ayant coûté, non pas un bras, une jambe ou un crane, mais la somme forfaitaire de 90 euros.
Ce samedi matin-là, j’étais allé faire un peu de vitesse sur la boucle cyclable du bois de Vincennes, histoire de me préparer à l’un de ces défis à la manque dont j’ai le secret. Débouchant en trombe de l’avenue des Minimes sur l’esplanade du château, je choisissais, en moins d'une seconde, de ne pas m’arrêter au feu rouge sous lequel patientait sagement une estafette de la police. Bon, pour mieux appréhender la situation, il convient de se représenter cette esplanade comme un vaste espace totalement désert en bordure d’un bois interdit aux voitures ― les flics et moi-même étant, à cette heure assez peu civilisée (6h30), les seules preuves par l'absurde de l’intelligent design à un kilomètre à la ronde...
J’aurais pu, évidemment, m’arrêter à côté de leur Peugeot customisée et attendre gentiment le passage au vert d’un feu particulièrement lambin (je connais bien le coin). Mais, on l'a vu, il ne m'avait suffit que d'un bref instant pour décider que, non, vraiment, être hypocrite de si bon matin, accepter de jouer ce jeu stupide du type qui ne traverse une rue déserte, de nuit, qu’après l’activation du petit bonhomme olive fluo, n’était pas justifié. Et je suis passé. Et ils m’ont stoppé. Et ils m’ont allumé.
A les entendre, je venais en effet de prendre un « risque énorme », faisant là la démonstration d'une incroyable irresponsabilité. Empochant humblement mon PV (l’une des fliquettes, particulièrement remontée, parlait même de m’emmener au poste comme un vulgaire Villepin), j’allais d'ailleurs jusqu’à jurer qu’il s’agissait d’une bonne leçon et que, bien entendu, croix de bois, croix de fer, je ne le ferai plus.
Mais je l’ai refait, évidemment. Et si la moindre leçon devait être tirée de cette expérience, c’est bien qu’il ne faut jamais griller un feu en présence d’un policier. Car pour le reste... Mon expérience du cyclisme urbain m’a conduit à considérer les feux comme des panneaux stops, voire comme de simples « Cédez le passage ». Un vélo n’est pas une voiture (je ne passe jamais au rouge en auto) et l’idée qu’il faille respecter exactement les mêmes règles que les engins à moteur me semble franchement stupide ; a fortiori dans une montée difficile, lorsque le feu ne permet à personne de traverser ou à aucun véhicule de passer.
J’imagine qu’il est assez difficile, pour quelqu’un qui n’aurait jamais fait de vélo en ville, d’accepter ce point de vue, exemple frappant de la capacité des Français à ne respecter que les règles qui les arrangent, sans pour autant hésiter à dénoncer le voisin coupable de ne suivre que son propre code éthique. Mais j’ai appris à vivre, moi-même, avec cette contradiction et c’est sans le moindre sentiment de culpabilité que je grille feu rouge sur feu rouge, sous les regards haineux des automobilistes, des motards, des amateurs de scooters et, même, des cyclistes dont les choix de rébellion se situent à un autre niveau ― comme l’absence de catadioptre aux normes NF, par exemple.
Les piétons, eux, ont tendance à apprécier mon comportement, mon sens de la solidarité mobilement-durable m’incitant à leur céder systématiquement la priorité, parfois au prix d’improbables gymkhanas entre chaussée et trottoir. Mais c’est ainsi et, tout partisan de l’ordre juste ségoliste que je sois, je me permets cette entorse majeure, répétée, assumée au code de la route. Et même, je m’en vante (mon camarade Eolas m’ayant préalablement assuré qu’un tel coming out ne présentait pas de risque particulier au plan légal). Je m’en vante, oui. Quelle honte !
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